SAINT THOMAS D’AQUIN
Albert le Grand (1193-1280) doit être cité ici à cause de l’influence qu’il a eue sur les opinions de son disciple saint Thomas. Il tenait que l’intelligence active est une partie de l'âme, et que c’est, dans chaque homme, le principe qui donne la forme et l’individualité. Ce principe contient également les forces appelées par Aristote force nutritive et force sensitive, et par suite, ces deux facultés sont séparables du corps et immortelles. Toute âme humaine est immortelle en vertu de sa communauté avec Dieu.
Saint Thomas d’Aquin (1225-1274) représente l’âge mûr de la philosophie scolastique. Ses opinions sur la nature de l’âme se trouvent dans plusieurs de ses nombreux ouvrages philosophiques et théologiques; mais il faut surtout les chercher dans la première partie de sa Somme de Théologie, où tous ces points sont exposés d’une manière complète et systématique. Nous ne donnons dans le résumé suivant que celles de ses opinions sur l’âme qui se rapportent au sujet que nous traitons ici.
* Saint Thomas pense que l’âme n’est pas matérielle, et ajoute que c’est la source première de la vie pour tous les êtres vivants. Or, tandis que le corps peut être une source secondaire d’actions vitales, comme l’œil, par exemple, est la source de la vision, le corps, en tant que corps, n’est pas vivant ou source de vie. Il ne peut avoir cette puissance que comme corps d’une espèce particulière ( per hoc quod est taie corpus), et la source qui donne à chaque objet un caractère, est son actualité, a Ainsi, l’âme, qui est la source première de la vie, n’est pas un corps, mais bien l’actualité du corps ; de même que la chaleur, qui
est la source de l’accroissement de température des corps, n’est pas un corps, mais une espèce d’actualité de corps. » (Sum. Theol., I, 75, 1.)
L’âme humaine est une substance indépendante. En effet, par l’intelligence l’homme connaît la nature de toutes les espèces de corps. Ceci serait impossible si l'intelligence était matière, car l’étre qui connaît ne doit avoir en soi rien de la nature des objets qu’il connaît; ce serait également impossible si elle connaissait au moyen du corps, parce que la natuie bornée de l’intermédiaire l’empêcherait de connaître toutes les espèces de corps, de même qu’un œil malade rend la vision inexacte, ou que la [couleur d’un vase modifie la couleur du liquide qui y est contenu. Ainsi le principe intellectuel agit par luimême sans le secours du corps ; et, comme c’est seulement une substance qui peut ainsi agir par elle-même, l’âme de l’homme est une substance indépendante. Mais ceci ne s’applique pas à l’âme des bêtes; car l ame sensitive ne peut agir par elle-même, mais il lui faut la coopération du corps.
Saint Thomas affirme, comme nous l’avons déjà dit, que l'âme est une forme pure, sans rien de matériel. Pour l’intelligence en particulier, elle ne pourrait sans cela connaître l’essence des choses. La matière est le principe de l'individualité, et elle empêcherait l’intelligence de connaître l’universel, de même que les facultés sensitives, qui agissent au moyen d’organes corporels, ne perçoivent que des objets individuels.
Tout en répudiant la doctrine platonicienne de la préexistence de l’âme, saint Thomas soutient l’immortalité de l’âme comme découlant de son immatérialité. Elle ne
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saurait périr par quelque chose qui lui soit extérieur; car, puisqu’il convient que le commencement et la fin de l’existence s’opèrent de la même manière, ce qui a une existence indépendante ne peut périr que de soi-même. Et elle ne peut périr de cette dernière façon ; car, comme la forme est l ’ actualité (voir plus haut, Aristote), l’existence lui appartient par sa nature même. « La matière périt en se séparant de sa forme ,- mais il est impossible à la forme de se séparer d’elle-même ; par conséquent il est impossible qu’une forme qui existe cesse de posséder l’existence. » (Ceci ressemble au raisonnement de suint Augustin que nous avons donné plus haut, et la seconde moitié de l’argument équivaut à la pensée de Platon dans le Phédon, lorsqu’il dit que la vie est inséparable de l’idée même de l'ame.) D’ailleurs, dit saint Thomas, adaptant à sa propre manière de voir l’argument tiré de l’aspiration de l’âme à l’immortalité, « tout être désire naturellement l’existence à sa manière, et chez les êtres qui ont la faculté de connaître, le désir suit la connaissance. Or, tandis que les sens ne peuvent connaître l’existence que dans les limites de l’espace et du temps ( cognoscit esse sub hic et nunc), l’intelligence l’embrasse d’une manière absolue et par rapport à tout temps. C’est pourquoi les êtres doués d'intelligence désirent naturellement exister toujours, et un désir naturel ne peut pas exister en vain. » (Sum. Theol., I, 75, 6.)
Telles sont les idées de saint Thomas sur la nature essentielle de l’âme. Dans une discussion séparée, il considère l’union de l’âme et du corps. Il examine si le principe intellectuel est uni au corps comme sa forme. Il dit
que tout ce qui donne l’actualité à un être est sa forme ; que le principe qui rend le corps vivant est l’âme, laquelle lui donne la croissance, le sentiment, le mouve ment et aussi l'intelligence. Et à moins qu’il n’existe alors entre l’intelligence et le corps le rapport intime de la forme à la matière, nous ne pouvons pas comprendre comment les actions de celle-là peuvent être attribuées à l’homme comme lui appartenant. Saint Thomas répudie la doctrine platonicienne qui veut que l’âme soit simplement le principe moteur du corps. A tout cela il ajoute que plus une forme est élevée, moins elle est mêlée à la matière, et plus elle surpasse la matière dans ses opérations. Et, comme l’âme humaine est la plus noble de toutes les formes, une partie de ses opérations, c’est-àdire les opérations de l’intelligence, n’ont rien de commun avec la matière.
A l’exemple de son maître Albert le Grand, saint Thomas prouve que la faculté nutritive, la faculté sensitive et la faculté intellectuelle appartiennent à une seule et même âme. Autrement, dit-il, l’homme ne serait pas réellement un, car l’unité d’un objet vient de la forme même qui lui donne l’être. D’ailleurs, l’identité de ces facultés ressort de ce fait, que toute opération de l’âme, lorsqu’elle est exécutée avec énergie, empêche toutes les autres. Ainsi la forme supérieure renferme réellement la forme inférieure — l’âme sensitive et l’âme nutritive d’Aristote. (Cette opinion fut reconnue comme dogme par le concile de Vienne, en 1311.)
Saint Thomas pense, avecPlotin, que l’âme tout entière est présente dans le corps entier et dans chacune de ses parties. Mais il distingue avec soin trois sortes de tota-
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