DES CARTES
lui, le petit corps situé près de la base de cet organe, et connu sous le nom de glande pinéale. Il expliquait l’action du cerveau par le mouvement des esprits animaux le long des nerfs ; mais l’effet de ces esprits animaux se bornait aux manifestations de la vie animale, et ne se rattachait pas au principe pensant ou à l’âme proprement dite. On sait que Descartes refusait l’esprit aux bêtes , et les traitait comme des automates ou des machines. Dans le cinquième chapitre de son « Discours de la méthode, » il développe ce qu'il appelle les différences infranchissables qui séparent l’homnle de la brute.
Il faut surtout louer Descartes d’avoir exprimé nettement la différence entre la matière et l’esprit ; c’est désormais un fait établi. Mais la doctrine d’une substance immatérielle qu’il y ajoute, n’est qu’une hypothèse ; et, quand même des arguments suffiraient pour la rendre intelligible et soutenable, ceux de Descartes étaient, en tout cas, singulièrement insuffisants. Il s’appuie sur la distinction, si souvent répétée, entre la divisibilité de la matière et l’indivisibilité de l’esprit ; mais quoique cet argument pût avoir quelque poids même pour l’évêque Butler, il n'a guère plus arrêté les matérialistes que n’aurait pu le faire une simple toile d’araignée. Il est vrai qu’un lingot de cuivre est divisible ; mais faites-en une montre, et vous ne pouvez plus couper le cuivre en deux sans détruire la montre. Vous ne pouvez pas plus partager un cerveau humain en deux cerveaux remplissant leurs fonctions, que vous ne pouvez couper en deux son intelligence.
Descartes eut, de son temps même, un rival redouta-
ble ; je veux parler de Hobbes, pour qui la substance était corps ou matière , et rien autre. Le mot esprit ne signiüait pour lui qu’un fluide invisible et subtil, l’éther par exemple (et il n’en tient même pas compte dans sa philosophie) ; ou bien, c’était un fantôme, une pure imagination. Mais voyons comment le xvnT siècle a envisagé cette question.
Locke ne fait allusion à ce sujet qu’avec sa sagacité et sa brièveté ordinaires. Il ne veut pas que nous soyons, en aucune façon, tenus de croire à la nature immatérielle de l’esprit, puisque le Tout-Puissant pourrait, pour ce que nous en savons, aussi facilement joindre directement à la matière la faculté de penser, que la joindre à une substance immatérielle qui doit être elle-même jointe à la matière. Voici les termes dont il se sert : — « Celui qui voudra bien considérer librement, et examiner la partie obscure et compliquée de chaque hypothèse, aura peine à trouver que 3a raison puisse le déterminer avec sûreté pour ou contre la matérialité de l'âme. »
Vers la fin de la carrière de Locke, commence le grand mouvement matérialiste du siècle dernier, mouvement dont on peut dire que Priestley est l’expression la plus énergique. Avant Priestley, les noms les plus importants que nous puissions citer du côté du matérialisme sont ceux de Toland et de Collins; en même temps, Samuel Clarke, un des chefs du camp opposé, attaque plus spécialement le matérialisme de Dodwell, qui est maintenant oublié. Priestley eut pour adversaire Price, qu’il traita toujours avec respect, et Baxter, spiritualiste extrême, maintenant fort effacé. L’évêque Butler, dans son livre
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intitulé « Analogie, » avait soutenu le spiritualisme, mais sans rien dire de neuf en sa faveur. Nous nous contenterons de dire quelques mots du rôle joué par Priestley dans la discussion entre les philosophes anglais; mais auparavant il faut parler de La Mettrie et des matérialistes du continent, qui appartiennent à la première moitié du xviii« siècle.
L’historien Carlylenous présente La Mettrie parmi les joyeux compagnons de Frédéric-le-Grand, dans la première partie de son règne. C’était un bon vivant, grand dineur, bel-esprit et en même temps philosophe ; et il est probable que sa fin tragique a souvent été citée comme avertissement contre l’abus des plaisirs de la table. Ses livres de L’homme-Machine et de L'homme-Plante , sont écrits avec une grande vivacité, et ses vues y sont développées avec une habileté qui dut certainement avoir de l’influence sur les plus sceptiques de ses contemporains. Ces ouvrages contiennent surtout des développements abondants sur l’influence qu’exerce sur nos sentiments telle ou telle condition physique, comme, par exemple, la nourriture, les stimulants, etc. « Quelle énorme puissance il y a dans un repas ! Il fait renaître la joie dans un cœur désolé; il la fait passer dans l’âme de tous les convives, qui l’expriment par une conversation aimable ou une musique agréable! » Et plus loin : « La viande crue donne la férocité aux animaux, et produirait le même effet sur l’homme. Cela est si vrai, que les Anglais, qui mangent leur viande saignante, semblent avoir plus ou moins de cette férocité, qui se montre dans leur orgueil, leur haine ou leur mépris pour les autres nations. » De
même, « l’homme a été dompté et apprivoisé par degrés, comme les autres animaux... Nous sommes ce que nous sommes, d’abord par notre organisation, et ensuite par
l’instruction L’homme est fait de matériaux qui ne
valent pas mieux que ceux dont sont faits les autres animaux; la nature y a employé une seule et même pâte — seulement elle y a mis un levain différent... Nous pouvons dire du corps que c’est une machine éclairée... C’est une horloge qui a pour ressort le chyle frais fourni par la nourriture. » Il se contente d’effleurer la question de savoir si la matière a une activité propre, et cite des exemples en faveur de l’affirmative ; mais nous verrons ce point mieux discuté par Priestley. La Mettrie ne veut pas se prononcer sur l’existence de Dieu, tant les arguments pour et contre se balancent dans son esprit; il est également indécis sur l’immortalité, mais il pense que le matérialisme est la doctrine la plus intelligible, puisqu’elle se contente d’une seule substance ; la plus commode, et la plus favorable à la bienveillance universelle.
Les mêmes arguments, avec moins d’esprit et un enchaînement plus logique, se retrouvent dans le Système de la nature du baron d'Holbach ; mais il est inutile de nous y arrêter davantage.
Joseph Priestley fut en même temps écrivain abondant et habile sur la théologie, la philosophie, l’histoire et bien d’autres sujets, et physicien et chimiste distingué, comme le prouvent ses découvertes bien connues. Dans son ouvrage intitulé Le Matérialisme, il commence par en appeler à ce qui était par excellence la logique du dix-huitième siècle — non la logique d’Aristote, ni même celle de Bacon,
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mais la logique de Newton : car Newton fut logicien par la théorie aussi bien que par la pratique ; ses quatre règles philosophiques n’étaient pas seulement inscrites en tête de tous les ouvrages de physique de son temps, mais elles étaient apprises par cœur et appliquées dans toutes les recherches scientifiques. Priestley aussi , grâce à ses études scientifiques, était pleinement en état de répondre à l’argument grossier et inexact, souvent invoqué en faveur du spiritualisme, d’après lequel la matière est une substance solide, impénétrable, inerte, absolument passive et indifférente au repos ou au mouvement, tant qu’elle n’est pas soumise à l’action de quelque force étrangère. Pour réfuter cet argument, Priestley démontre que la matière est essentiellement douée de propriétés actives, de forces d'attraction et de répulsion; son impénétrabilité môme suppose l’existence de forces répulsives. Priestley est même disposé à adopter la théorie de Boscovich, d'après laquelle la matière n’est qu’une agrégation de centres de force, de points d’attraction et de répulsion réciproques. Après avoir ainsi reconnu l’activité inhérente de la matière, pourquoi ne pas admettre aussi qu’elle est capable d’exercer l’activité spéciale de la pensée, puisqu’après tout la sensation et la perception ne se rencontrent jamais que dans un système matériel organisé? Puisque c’est une règle rigoureuse de la logique de Newton, de ne pas multiplier les causes sans nécessité, nous devons accepter la doctrine d’une seule substance jusqu’à ce qu’il soit démontré, ce qui est impossible jusqu’à présent, que les propriétés de l’esprit sont incompatibles avec celles de la matière. A l’appui de sa théorie, Priestley présente un résumé bien ordonné des faits qui se rappor- A. Bu. 13
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tent à la coexistence du corps et de l’esprit, et il réfute habilement l’opinion de ceux qui disent que le corps gêne l’exercice de nos facultés, en remarquant que, d’après cette théorie, les facultés de notre esprit devraient aller en s’accroissant à mesure que nous approchons de notre fin. Il insiste sur les difficultés que présente l’existence d’un rapport de lieu entre la matière et une substance immatérielle et sans étendue, ainsi que l’action mécanique de celle-ci sur la matière — deux points qui n’ont, en effet, jamais été éclaircis à la satisfaction des spiritualistes eux-mêmes. Comme les Pères de l’Eglise l’ont souvent dit, il ne saurait y avoir d’influence réciproque là où il n’y a pas de propriété commune. Priestley s’indigne tout particulièrement contre ceux qui prétendent couvrir une absurdité du nom vénérable de mystère. Il voudrait évidemment voir appliquer la règle de Newton contre la multiplication des causes, pour interdire de multiplier les mystères sans nécessité. Et, en général, quand il s agit d’une substance spirituelle, le vulgaire, comme les anciens et les premiers Pères, ne pourra jamais voir la différence qui existe entre elle et rien. Priestley examine ensuite la question au point de vue de l’Écriture, et s’efforce de prouver que le langage de l'Ancien Testament signifie seulement une seule substance douée de propriétés ou d’attributs spirituels; que cette même manière de voir est tout à fait conforme au Nouveau Testament; et que la doctrine d’une Orne séparée est un embarras pour le Christianisme tout entier. Il va sans dire que Priestley n’admet point un état intermédiaire entre la mort et la résurrection; il n’admet pas non plus qu’un état semblable de séparation du corps ait rien de com-