‹ L'esprit et le corps considérés au point de vue de leurs relationsChapitre 66 sur 137 · HAMILTON · texte numérisé non relu

HAMILTON

phénomènes intellectuels et les phénomènes physiques d’appartenir à la fois à la môme substance. Cette artillerie qui tire à blanc n’a rien d'effrayant pour la matérialité. L’artifice est si inoffensif qu’il mérite à peine d’être traité comme une observation sérieuse. Une pareille hypothèse n’a vraiment rien de solide. Qui doit commander à la nature, et lui indiquer quels phénomènes ou quelles qualités appartiennent à telle ou telle substance, quels effets résultent de telle ou telle cause? La matière est en évidence , comme entité reconnue — c’est un fait admis de part et d’autre. L’esprit, considéré comme entité indépendante, n’est pas si évidemment devant nous. Par conséquent, comme il ne faut point multiplier les entités sans nécessité, nous ne sommes pas en droit d’invoquer une cause nouvelle, tant qu’il est possible d’expliquer les phénomènes par une cause déjà existante; et l’on n’a jamais encore prouvé que cette possibilité n’existe point. »

Hamilton observe que nous ne pouvons localiser l’esprit sans le revêtir des attributs d’étendue et de lieu ; et, si l’on dit que son siège n’est qu’un point, on ne fait qu’accroître la difficulté. Nous n’avons nullement le droit de borner l’esprit à une certaine partie de l'organisme; il est incontestable qu’il sent au bout des doigts. Tout ce que nous savons sur l’union de l’esprit et du corps, c’est que les modifications de l’esprit dépendent de certaines conditions corporelles ; mais sur la nature de ces conditions nous ne savpns rien (Lectures on Metaphysics, il, 127).

On peut répondre à Hamilton que, dans un sens, il est exact de dire que nous ne savons rien des conditions cor-

porelles de l’esprit, c’est-à-dire que nous ne savons pas si elles sont essentiellement différentes de l’esprit luimême,. si elles ne peuvent pas se ramener à l’esprit, et si l’esprit ne peut se ramener à ces conditions. Dans un autre sens, cependant, nous en savons beaucoup sur ces conditions matérielles, et peut-être saurons-nous un jour tout ce qui peut se savoir là-dessus. Et, en réalité, on en sait quelque chose depuis que l’homme a commencé à observer.

Il est bien vrai, comme le dit Hamilton, que localiser l’esprit c’est tomber dans la contradiction et l’absurdité. Mais nous pouvons éviter cet écueil, si nous avons soin de choisir des expressions qui soient en rapport avec la nature particulière du sujet ; quand il s’agit de l’esprit, il ne faut pas parler d’étendue ou de lieu.

Mansel ( Prolegomena Logica, p. 138) s’exprime ainsi : — a Jusqu’ici nous ignorons comment la matière et l’esprit agissent l’un sur l’autre. Nous ne savons pas comment les réfractions matérielles de l’œil se rattachent à la partie spirituelle de la vision, ni comment la détermination de la volonté agit pour produire le mouvement des muscles. » Nous voilà donc en présence de l'opinion erronée que la puissance ou l'efficience appartient à l’esprit considéré séparément. Admettons au contraire l’alliance de l'esprit et de la matière, et la recherche de l'explication de leur action mutuelle ne semble plus sans espoir. Cette alliance elle-même est un fait inexplicable, parce que c’est un fait ultime ; la seule explication qui puisse s’y appliquer est la généralisation la plus grande possible.

" Mansel dit encore : « Nous pouvons étudier séparément •

MATÉRIALISTES ALLEMANDS CONTEMPORAINS 199 les phénomènes de la matière et ceux de l’esprit, de même que nous pouvons étudier à part la constitution de la terre et l’architecture des cieux ; nous cherchons la ligne suivant laquelle ils se rencontrent, comme l’enfant poursuit l'horizon , mais c’est pour découvrir que cette ligne fuit devant nous à mesure que nous la poursuivons. » Notre erreur consiste dans la recherche même de cette ligne de rencontre. Nous pouvons chercher la limite entre deux paroisses, deux propriétés, deux tissus contigus de l’organisme animal ; mais entre le corps doué d'étendue et l’esprit sans étendue, la recherche d'une ligne de rencontre est illusoire et n’a pas de sens.

Arrivons maintenant à la dernière phase de cette histoire si remplie.

Un mouvement en faveur du Matérialisme s’est produit en Allemagne depuis une vingtaine d'années; c’est en partie une réaction contre la philosophie exagérée qui avait si longtemps régné, et en partie l’application à l’esprit de la science physique de notre siècle, de môme que déjà Priestley avait appliqué à l’esprit la science physique du siècle dernier.

Il faut remarquer, cependant, que le spiritualisme, sous la forme de dualisme, n’a jamais été la croyance philosophique de l’Allemagne. Kant, qui a également tourné en ridicule le matérialisme et l'idéalisme, n’a pas cependant attribué à la matière une existence réelle à côté d’un principe spirituel indépendant. Fichte et Hegel, dominés par l’idée d’unité, ont dû faire un choix; et s’attachant de préférence au côté le plus digne, c’est-à-dire au côté spirituel, ils sont devenus panthéistes idéalistes, et ont ramené toute

existence à l’esprit ou aux idées. En général, ceux qui sont fatigués de la théorie critique de Kant, deviennent ou matérialistes ou idéalistes, au lieu d’admettre l’existence de deux substances.

Pour le mouvement matérialiste contemporain, ce sont les hommes de science qui ont porté les premiers coups. Les premières déclarations énergiques, tendant à réhabiliter les forces de la matière sont parties d'hommes distingués, comme Millier, Wagner, Liebig et Du Bois Reymond. Mais le matérialisme franc et décidé commence avec Moleschott, qui publia en 1852 son Circulus de la vie, série de lettres adressées à Liebig. En 1854, Vogt entre en lice par une 'attaque contre Wagner, le grand physiologiste, qui avait dit que, quoique rien en physiologie n’indique l’existence d’une âme distincte, cependant cette existence était rendue nécessaire par les rapports moraux de l'homme. Dans une série d’ouvrages qu’il a publiés depuis, Vogt a soutenu, en termes exagérés et dont rien ne justifie l’âpreté , la dépendance de l’esprit vis-à-vis du corps. Le troisième et le plus populaire de ceux qui ont développé ces idées est Buchner, dont le livre intitulé Matière et Force, publié pour la première fois en 1856, a eu un très-grand nombre d'éditions, et a été traduit en anglais.

Il est inutile de nous étendre ici sur les idées de ces écrivains. Ils s’appuient en partie sur les preuves nombreuses, physiologiques et autres, de la dépendance de l’esprit vis-à-vis du corps, et en partie sur les théories les plus récentes de la matière et de la force, qui se résument par le grand principe général connu sous le nom de Corrélation, Conservation ou Persistance de la force. Ce prin-

MATÉRIALISTES ALLEMANDS CONTEMPORAINS 201 cipe leur fournit des arguments encore plus solides que ceux de Priestley en faveur de l’activité essentielle et inhérente de la matière, toutes les forces connues étant en réalité incorporées à la matière. « Point de matière sans force, et point de force sans matière, » telle est leur maxime favorite. La théorie d'une masse immobile et inerte, appelée matière , soumise à l’influence de forces du dehors ou surajoutées, est, disent-ils, plus que jamais impossible à soutenir. Les mouvements des planètes ne persistentils pas en vertu de la puissance inhérente de la matière ? Et, outre les deux grandes propriétés que nous nommons inertie et pesanteur, chaque portion de matière a une certaine température, qui consiste, à ce que l’on croit, en mouvements intérieurs des atomes, et qui peut réagir sur toute matière voisine qui se trouve être à une température inférieure. « Alors, disent-ils avec Priestley et Ferrier, pourquoi introduire une nouvelle entité, ou plutôt une non-entité, avant d’avoir vu ce que peuvent faire toutes ces activités delà matière? Ils répondent aussi à l’argument spiritualiste fondé sur l'identité personnelle de l’esprit et le changement continuel du corps, par cette observation évidemment juste, que le corps aussi a son identité, identité de type ou de forme, bien que ses molécules constitutives puissent changer et être remplacées par d’autres.

• Il ne faut pas supposer que ces écrivains dominent actuellement en Allemagne, ou que leur langage ne laisse rien à désirer au point de vue de la métaphysique. Néanmoins, comme ils ont écrit des livres intelligibles, qui s’appliquent aisément à une classe définie de faits palpables, ils ont eu beaucoup de lecteurs; et leurs idées, ou

les faits scientifiques sur lesquels s’appuient ces idées, réagissent même sur le transcendentalisme le plus élevé de ce pays remarquable.

L'esquisse rapide que nous venons de faire semble nous indiquer ce que doit être l’avenir. Les arguments en faveur des deux substances semblent avoir maintenant perdu toute leur force ; ils ne sont plus d’accord avec les résultats acquis par la science, et avec la clarté delà pensée. La substance unique, avec deux ordres de propriétés, deux faces, l’une physique, l’autre spirituelle — une unité à deux faces — semble plutôt satisfaire à toutes les exigences de la question. Nous devons considérer cette substance, selon le langage de la profession de foi Athanasienne, sans confondre les personnes ni diviser la substance. L’esprit est destiné à être le sujet d’une double étude — étude pour laquelle le métaphysicien devra s’associer au physicien ; et ce qu’Aristote n’avait fait qu’entrevoir pendant un instant, est enfin devenu une vision claire et durable.

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