I. — Sentiments
I. Commençons par les sentiments. Nous nous occuperons d’abord d’une recommandation souvent répétée,non-seulement par la foule de ceux qui ne réfléchissent pas, mais encore par des hommes de la plus haute réputation. Cette recommandation, la voici : pour être heureux, pour être vertueux, pour accomplir de grands desseins, il faut avoir le cœur léger, être gai.
Je citerai d’abord un passage d’un des Pères apostoliques, le pasteur d’Hermas, tel qu’il se trouve dans l’extrait des écrits de ce père, fait par le D r Donaldson :
« Le dixième commandement affirme que la tristesse est sœur dq doute, de l’hésitation et de la colère ; que c’est la pire de toutes les dispositions, et qu’elle afflige le Saint-Esprit. Elle doit donc être complètement bannie, et, en sa place, nous devons mettre la galté, qui est agréable à Dieu. Tout homme gai travaille bien , il a toujours de bonnes pensées, et il méprise la tristesse. Mais l’homme triste est toujours mauvais » *.
Dugald Stewart recommande la bonne humeur comme un moyen de bonheur et de vertu, dans des termes qui signifient qu’il dépend de nous de l’avoir.
Dans l’ouvrage de M. Smiles intitulé Self-Help, nous trouvons des remarques du même genre :
« Cependant, pour attendre avec patience, il faut travailler avec gaité. La gaité est une excellente qualité de travail; elle donne au caractère une grande élasticité. De même qu’un évêque a dit que « le caractère est les neuf dixièmes du christianisme; » de même nous disons que la gaîté et l’activité — force énorme — sont les neuf dixièmes de la sagesse pratique. »
M. Arthur Helps, dans ses articles où la profondeur d’observation se trouve unie à un esprit sympathique et aux qualités les plus élevées du style, parle souvent de la tristesse, du manque d'enjouement et de gaité du caractère anglais. Dans un passage , il cite d’une manière piquante un mot de Froissart sur nos ancêtres Saxons :
1. Donaldson, History uf Christian Ulerature and Doctrine, vol. I, p. .377.
206 ERREURS COURANTES SUR L’ESPRIT « ils se divertirent moult tristement à la mode de leur
pays. »
Il est certain que cette qualité est précieuse et fort désirable. Dans le récit de sa vie, Hume nous dit en parlant de lui-méme, « qu’il était toujours disposé à voir le côté favorable des choses plutôt que leur côté défavorable; tournure d’esprit qui est plus précieuse que la possession d’un revenu de deux cent mille livres de rente. » Ce caractère élastique et heureux n’est qu'une autre forme de la gaîté , recommandée à tous les hommes.
Cependant, je soutiens que dire à un homme d’être généralement gai, s’il ne l’est déjà, est la même chose que de lui dire de tripler sa fortune, ou d’ajouter une coudée à sa taille. La gaîté et l’élasticité du caractère dépendent en partie de la nature primitive du tempérament — de même que les os, les muscles, la mémoire plus ou moins grande , l’aptitude aux sciences ou à la musique ; elles sont, jusqu’à un certain point, le résultat de toute notre manière de vivre. Pour soutenir cette qualité, toutes les forces du système — les forces du corps servant à soutenir celles de l'esprit — doivent prendre une certaine direc- • tion ; et, nécessairement, ces mêmes forces ne pouvant agir autre part, ce genre particulier de vigueur sera accompagné de certaines faiblesses, de certains défauts correspondants. Examinons rapidement les faits qui se rapportent à ce point.
La première présomption en faveur de ce que nous venons d’avancer, se fonde sur l’union du tempérament gai avec la jeunesse, la santé et une nourriture abondante. Ce tempérament se montre d’une manière remar-
quable avec tout ce qui contribue à la vigueur physique. Il se développe en partie pendant les vacances, dans les climats salubres, et par les occupations favorables à la santé ; il se perd au milieu des fatigues, par la privation du bien-être, et par l’abattement physique. L’exception apparente de la gaîté qui peut exister avec le dépérissement du corps, le jeûne et les pratiques ascétiques, ne détruit pas le principe général, mais pose seulement un autre principe, celui de la possibilité de nourrir une partie du système en abaissant et en usant prématurément les autres.
Une seconde présomption nous est fournie encore par l’expérience de tous les jours. Le tempérament et le caractère joyeux et gai se montrent ordinairement associés à quelques signes bien marqués de vigueur physique. Les gens gais sont en général bien bâtis ; ils ont souvent une charpente solide et bien développée, une circulation et une digestion vigoureuses ; ils supportent bien la fatigue, la peine et les plaisirs. Nous avons eu dans Charles James Fox un exemple remarquable de cette constitution : sa sociabilité, son enjouement, sa gaîté, sa force de résistance aux plaisirs mondains, faisaient l’étonnement de son temps. Nous pourrions en trouver un autre exemple dans l’admirable constitution physique de lord Palmerston. Il est aussi impossible à une personne de constitution ordinaire de rivaliser avec la verve et l’animation de ces hommes, qu’il l’est de digérer avec l'estomac d’un autre, ou d’accomplir les douze travaux d’Hercule.
Un troisième fait, moins en vue, mais également certain, c’est que les hommes d’un caractère gai et élastique, envisagent en général assez facilement les soins et
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les obligations de la vie. Us ne sont guère portés à s’inquiéter et à se tourmenter de leurs propres affaire^, et on ne doit pas s’attendre à ce qu’ils le fassent davantage pour celles des autres. Au fond, cette constitution est celle de la vertu un peu facile : elle ne se distingue guère par une observation stricte et rigide des obligations et des petits devoirs de la vie. Nous aurions tort d’accuser ces personnes d’égoïsme , plus grand tort encore de dire qu’elles ont le cœur froid :deur exubérance déborde sur les autres sous la forme de cordialité, d’enjouement, de jovialité, et môme de générosité prodigue. Mais il est rare qu’elles aient beaucoup de prévoyance; elles ne prennent pas souvent l’attitude de circonspection pénible qu’exigent les entreprises difficiles. Elles ne sont pas consciencieuses pour les petites choses. Elles rejettent volontiers les fardeaux de la vie. Tout cela est d’accord avec notre principe. Se charger de fardeaux et de soucis, c’est tirer sur les forces vitales — c’est donc autant de moins pour la gaieté et la joie. Le même organisme ne peut suffire à une dépense exagérée de différents côtés à la fois. Fox ne savait pas voir les choses de loin, prévoir les maux, se charger du poids de malheurs possibles. Il est très-douteux que Palmerston eût pu jouer le rôle de Wellington en Espagne ; son tempérament facile n’aurait pu se soumettre à toutes les inquiétudes et à toutes les précautions de cette vaste entreprise. Mais Palmerston était plein de vigueur et d’élasticité : à quatre -vingts ans il était encore premier ministre. Wellington, à soixante ans, était infirme.
A ces trois grandes preuves expérimentales nous pouvons ajouter la confirmation que nous fournit la grande
doctrine connue sous les noms de Corrélation, Conservation, Persistance ou Limitation de la Force, appliquée à l’organisme et à l’esprit humains. Nous ne pouvons créer de force nulle part — nous nous approprions seulement la force existante. La chaleur de nos feux nous vient du feu solaire. Nous ne pouvons soulever un poids avec notre main sans brûler une certaine quantité de nourriture; nous ne pouvons concevoir une pensée sans une dépense semblable; et la force employée d’un côté ne peut plus l’être d’un autre. Tandis que nous dépensons largement en une certaine fonction — en exercice musculaire, en digestion, en pensée et en sentiment, — les autres fonctions doivent rester momentanément dans une inaction relative. Or, pour soutenir un sentiment de grande gaîté, notre organisme dépense incontestablement beaucoup de forces. Tous les faits confirment cette manière de voir - Il faut nécessairement au cerveau un afflux de sang artériel plus qu’ordinaire, quand môme d’autres organes devraient. en être privés en partie, et devraient par conséquent s'affaiblir , ou bien se détériorer avant le temps. Pour suffire à la demande exagérée de force dans un sens, il faut en donner moins aux autres fonctions. Un travail corporel pénible et une application d’esprit sérieuse sapent les fondements mêmes de la vivacité; ils peuvent ne pas entraîner une grande souffrance positive, mais ils sont presque incompatibles avec une gaîté exubérante. Il peut se trouver des organisations exceptionnelles, douées d’un total de force très-élevé, capables de supporter plus de travail, de résister à plus de privations, et cependant de montrer plus de vivacité que la moyenne des êtres humains, sans que la durée de leur
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vie en soit abrégée. Il est presque impossible d'être un très-grand homme, si l’on n’a reçu en partage une somme de vitalité plus grande que celle de ses semblables. Mais tant que, dans un cas particulier, cette supériorité exceptionnelle n’a pas été démontrée, nous sommes en droit de présumer qu’une faculté extraordinaire d’un côté implique un défaut de quelque autre côté. Nous devons surtout conclure, provisoirement du moins, qu’un tempérament élastique, confiant, joyeux, manque de quelques autres vertus , de quelques aptitudes, de quelques facultés, que l’on voit développées chez les hommes dont le tempérament est sombre et porté au découragement. Le plus ordinairement, la réunion de qualités qui s'excluent l’une l’autre, correspond à l’expression proverbiale d’une vie « courte et bonne. »
Revenons maintenant à l’idée que M. Helps a si fort à cœur — celle de réveiller et de tirer le peuple anglais de >
sa tristesse relative, pour l’amener à une existence plus animée et plus gaie. Voyons comment il est possible de le faire, d’après les principes qui précèdent. Ce ne sera certainement pas en exhortant la nation, même avec éloquence, à se lever et à s’amuser. Le procédé à suivre est plus compliqué.
La constitution morale du peuple anglais, — qui, nous pouvons l’admettre, est moins vif et moins facile à amuser que ne le sont les Irlandais, les Français, les Espagnols, les Italiens, ou même la branche allemande de larace teutonique, — cette constitution, dis-je, doit ses caractères à des causes naturelles , ou héréditaires, ou dues à l’action du climat et d’autres particularités locales. Combien de temps faudrait-il pour créer en nous une seconde
nature, au point de vue de la gaîté, et quel en serait le moyen?
D’un autre côté, en prenant le tempérament national tel qu’il est, il peut y avoir de grandes différences individuelles ; et il peut être possible, à l’aide de certaines circenstances, d'augmenter la gaîté et l’élasticité d’esprit d’une personne donnée. Un grand nombre d’Anglais sont eux-mêmes aussi joyeux et aussi réjouissants que l’Irlandais le plus gai, ou le plus vit des Français et des Italiens. Comment augmenter le nombre de ces caractères, de telle sorte qu’ils fassent la règle au lieu d’être l’exception?
La seule réponse qui ne soit pas en désaccord avec les lois de la constitution de l’homme, la voici : augmentez ce qui soutient la vie, et diminuez-en les fardeaux.
Par exemple, si par un moyen quelconque vous pouvez accroître la moyenne de la santé et de la vie, vous aurez immédiatement fait un pas vers la solution cherchée. Mais quelle entreprise que celle-là! 11 ne s’agit pas seulement de prendre ce que nous appelons des dispositions sanitaires, dispositions qui ont une limite nécessaire, bientôt atteinte avec nos agglomérations de population — car comment assurer à ces masses d’hommes même la seule condition d’une quantité suffisante d’air respirable? — La véritable difficulté, c’est qu’une moyenne élevée de santé exige des ressources de fortune bien au-dessus de celles dont dispose la majeure partie de la population existante ; en outre, les ressources les plus abondantes sont souvent neutralisées par quelque maladie héréditaire incurable. Ajoutons encore que l’humanité semble n’avoir pas encore pris à cœur la question de la santé.
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En outre, il est absolument indispensable pour la gaîté de ne pas être surchargé de travail, comme le sont beaucoup d’entre nous, soit par choix, sôit par nécessité. C’est là, je le crois, une considération fort importante. Un travail trop assidu épuise les forces de l’organisme, sans lui en laisser assez pour fournir à la gaîté . L’Irlandais qui n’a d’autre nourriture que trois repas, composés de pommes de terre, le montagnard d’Écosse , le lazzarone de Naples, qui ne dépensent que soixante centimes par semaine, sont très-pauvrement nourris ; mais leur vitalité dépense si peu en travail qu’ils ont peut-être plus d’élasticité d’esprit que l’homme bien nourri, mais qui travaille beaucoup. Et cependant, nous autres Anglais, nous ne voudrions pas changer de place avec eux, notre idéal, c’est l’activité avec l'abondance; mais aussi, notre activité calme notre tempérament, et nous dispose à la tristesse dont se plaint M. Helps. Peut-être arriverons-nous un jour à une moyenne plus favorable; mais l’esprit humain se porte généralement avec plus de facilité vers les extrêmes.
De même, les races gaies s’inquiètent assez peu de leur constitution politique, du despotisme ou de la liberté; elles jouissent de l’avantage précaire du sourire d’un despote ; s’il change et qu’il les écrase, elles se soumettent tranquillement. L’Anglais vit dans la crainte de la tyrannie. Sa liberté est pour lui une chose sérieuse ; c’est pour lui une préoccupation d’esprit. Or, tout ce qui préoccupe l’esprit est autant d’enlevé au bonheur; la gaîté peut être la compagne de la pauvreté, mais elle ne s’associe pas facilement avec un caractère sérieux et prévoyant. La considération de l’avenir nous rend personnellement actifs
et politiquement inquiets ; c’est là un caractère que ne peuvent amuser ni les délassements que le Parisien trouve dans son café des boulevards, ni ceux que le Danois au cœur léger trouve dans ses refrains joyeux du dimanche. Les plaisirs mômes de l’Anglais ont en eux je ne sais quoi de triste.
Et d’ailleurs, quels doivent être nos amusements ? Par quels stimulants récréatifs réjouirons-nous la tristesse de nos heures d’oisiveté et de nos vacances? Sans doute, il est bien des amusements que nous devons aux bienfaiteurs de notre espèce : la société, les jeux, la musique, les fêtes publiques, les livres; et, en sachant varier à propos ces plaisirs, bien des hommes réussissent à passer leur temps avec assez de satisfaction. Mais tous ces plaisirs coûtent quelque chose; ils coûtent de l’argent ou directement, pour se les procurer, ou indirectement par l’éducation qu’il faut pour pouvoir en jouir. Il y a peu de plaisirs à très-bon marché. Il n’est pas très-difficile de se procurer des livres ; mais pour en jouir beaucoup, il faut un degré de culture d’esprit qui coûte fort cher.
De plus, voyons de quelles difficultés nos amusements sont entourés. Combien ils sont souvent fatigants ! Combien il est difficile de répartir notre temps et nos forces entre eux et notre travail ou nos devoirs ! Il faut un certain art pour diriger sa marche au milieu d’une variété de plaisirs. De là vient qu’un peuple à l’esprit prudent sera toujours disposé à se contenter de plaisirs sûrs et en petit nombre ; il imposera à ses désirs une certaine réserve que M. Helps pourra qualifier de tristesse, mais que beaucoup d’entre nous appelleront le moyen terme.
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II. Une seconde erreur sur les limites des facultés humaines, consiste à prescrire à tous indistinctement certains goûts, certaines occupations et certains sujets d’intérêt, sous prétexte que ce qui est une source de jouissance pour un seul ou pour quelques-uns, doit nécessairement causer aux autres le même plaisir. Assurément, c’est une partie du bonheur que d’avoir quelque goût, quelque occupation qui puisse nous charmer et nous absorber — une passion dominante, une étude favorite. Aussi conseille-t-on souvent aux victimes de la tristesse et de l’ennui de se livrer à quelque occupation de ce genre. Kingsley, dans un petit livre intitulé « Wonders of the Shore 1 », prêchait à tous leshoiflmesl’étude desanimaux marins; et, ii n’y apaslongtemps, les journaux ont publié une lettre de Carlyle, dans laquelle il exprime le regret de n’avoir pas étudié la faune des bords de nos routes. J’ai entendu recommander à un homme malade, hypocondriaque et oisif, de se mettre à étudier la botanique, la géologie ou la chimie, pour se distraire de ses souffrances. Une telle idée est plausible et spécieuse. L’entraînement vers un sujet quelconque, — botanique, zoologie, antiquités, musique — est inné en nous ; on l’a souvent dit avec raison. Les forces du cerveau doivent d’abord nous porter puissamment vers ce genre d’impressions, auxquelles viendront s’ajouter des années d’études absorbantes. Nous pouvons regarder d un œil d’envie le botaniste penché sur son herbier, et désirer nous occuperd’une étude si attrayante; nous pourrions aussi bien désirer d’être Archimède sautant hors de son bain; un homme ne peut ni refondre son cerveau, ni recommencer