DIVERSITÉ DES GOUTS
sa vie. Un goût d’un ordre élevé, fondé sur des talents naturels, formé par l’éducation, et fortifié par un dévouement actif, se paie d’ailleurs par l’atrophie d’autres goûts, d'autres occupations et d'autres facultés. Carlyle aurait pu prendre intérêt aux grenouilles, aux araignées, aux abeilles et aux autres habitants des bords des chemins, mais pour cela il lui aurait fallu renoncer à quelque autre intérêt, et détourner son génie desa voie actuelle. On ne peut à volonté détourner et ramener d’un sujet à un autre les fortes émotions de l’esprit. Si vous prenez uo être humain dans sa jeunesse , vous pou rrez im primer àses senti ments une directio n particulière ; vous pourrez même contrarier une tendance naturelle, et établir un goût sur une base de prédisposition peu étendue. Mettez un jeune homme au milieu d’artistes, et vous pourrez lui inspirer pour l’art un goût qui finira par être fort et décidé. Mais prenez le même homme, dans un âge plus avancé, et enfermez-le dans un laboratoire, afin d’en faire un chimiste enthousiaste : les limites de la nature humaine rendront probablement tous vos efforts inutiles.
Les goûts décidés qui donnent à la vie un charme puissant et durable, ne sont que la direction spéciale d’une exubérance naturelle de sentiment ou d’émotion. Un tempérament dont les émotions sont rares et faibles, aura sans doute des préférences, des goûts, des aversions, mais il n’a pas en lui la substance indispensable pour l’enthousiasme en quoi que ce soit.
Savoir déterminer de bonne heure les goûts naturels est une question d’un grand intérêt pratique. Nous nous contenterons, pour le moment, de dire qu’une éducation première sur les bases les plus larges est le meilleur moyen connu pour y arriver.
216 ERREURS COURANTES SUR L’ESPRIT
III. Une troisième erreur qui mérite d’être signalée, est une interversion singulière des rapports qui existent entre les sentiments et l’imagination. On a souvent affirmé, en critique et en philosophie, que les sentiments dépendent de l’imagination, ou que celle-ci en est la base.
Un écrivain habile et exercé, en discutant le caractère d’Edmond llurke, s’exprime ainsi : « Les passions de Burke étaient vives, ce qu’il faut attribuer en grande partie à l’intensité de son imagination. » Dugald-Stewart aussi, à propos de l’influence de l’imagination sur le bonheur, nous dit : <r Toute cette partie de notre bonheur ou de notre malheur qui vient de nos espérances ou de nos craintes, doit son existence, uniquement à la puissance de l’imagination. » Il va même jusqu’à affirmer que « la lâcheté n’est qu’une maladie de l'imagination. » Un autre écrivain explique la vivacité des facultés aimantes de Robert Burns par la force de son imagination.
Or, j’ose affirmer que cette manière de voir est presque l’opposé de la réalité. L’imagination est le résultat des sentiments, et non les sentiments celui de l’imagination. Intensité de sentiment, d’émotion, ou de passion, voilà le fait primitif ; l’intelligence dominée et dirigée par le sentiment, et produisant des formes qui correspondent à l’émotion existante, voilà l’imagination. Ce n’est point la faculté d’imagination qui donnait à Wordsworth, àByron, à Shelley, et à tous les poètes en général, leur grande jouissance de la nature ; mais l’amour de la nature, préexistant en eux, tournait vers la nature leur attention et leurs pensées, et par conséquent remplissait leur esprit d’impressions, d’images, de souvenirs de la nature ; de là leurs images poétiques. L’imagination est un composé de puis-
LES SENTIMENTS BASE DE L’IMAGINATION 217 sance intellectuelle et de sentiment. La puissance intellectuelle peut être grande ; mais, si elle n’est accompagnée de sentiment, elle ne servira pas le sentiment , ou bien elle servira tour à tour plusieurs sentiments, sans en servir aucun en particulier. Sous le rapport de l’intelligence poétique, peu d’hommes ont surpassé Éacon. Son esprit était rempli d’images ; il savait présenter d’une manière variée et vive toutes les pensées qui lui venaient ; mais ces images ne touchaient à aucun sentiment profond ; elles étaientfraîches, originales, fermes, capricieuses, pittoresques, c’était un jeu d’esprit qui jamais ne touchait le cœur. Cet homme était naturellement froid ; il n’avait ni la profondeur ni l’étendue de sensibilité d’un Anglais. Peut-être son sentiment le plus fort, de quelque largeur ou de quelque générosité , fut-il en faveur des progrès de l’humanité; mais ce sentiment ne s’élevait pas jusqu à la passion, il n’avait ni ferveur, ni entraînement. Comparezle avec Shelley sur le même sujet, et vous verrez la différence entre la tiédeur et l’intensité du sentiment. Ce que peut l’intelligence, sans un sentiment fort, nous le trouvons dans Bacon; ce qu’est l’intelligence unie à un sentiment fort, nous le voyons dans Shelley. Le sentiment donne le ton aux pensées ; il met l'intelligence en œuvre pour trouver un langage qui ait la même intensité, pour accumuler les circonstances élevées et frappantes. Alors nous avons un poète, un orateur, des pensées vivantes et des expressions brûlantes. Bacon a écrit sur bien des y sujets dignes d’intérêt — sur la vérité, l’amour, la religion, la mort, et sur chacune des vertus ; il est toujours original, clair, ingénieux ; si les facultés et les ressources de l’intelligence pouvaient donner à l’homme le senti-
?18 ERREURS COURANTES SUR L’ESPRIT ment, il aurait senti profondément ; mais il ne l’a jamais fait. La substance du sentiment ne se trouve pas dans l’intelligence; il a sa source et sa place à part. Dans ses qualités intellectuelles seules, il n’y avait rien qui pût faire de Byron un misanthrope ;\nais, étant donné cet état particulier de ses sentiments, son intelligence devait être retenue et absorbée par cet état ; elle devait le servir, le développer et le mettre au jour ; et l’intelligence ainsi employée est l’imagination.
Burke avait incontestablement une imagination puissante, et possédait les deux éléments : la puissance intellectuelle, ou l’esprit plein de connaissances et de force créatrice, et la puissance de sentiment, ou la force de la passion qui se laisse diriger par l’intelligence. Sa force intellectuelle se manifesta souvent, à la manière de Bacon, par des fantaisies légères et gaies. Dans bien des occasions, ses sentiments semblaient à peine éveillés. Il avait à soutenir certains points, à exprimer certaines vues, et il exposait des arguments, qu’il animait par des exemples choisis. En pareil cas, c’était un habile dialecticien, et rien de plus. Mais lorsque ses passions furent excitées jusque dans leurs plus intimes profondeurs par la révolution française, sa puissance intellectuelle, prenant un nouvel essor, lui fournit des figures d’une force terrible ; ce n'était plus un homme calme qui semblait se jouer, c’était un homme excité qui tonnait ; il nous parle alors « des pieds de ces hommes semblables à des pourceaux ; » — a de dix mille épées sortant du fourreau. » De tels sentiments n’étaient pas produits par l’imagination de l’orateur; ils étaient produits par eux- mêmes; ils avaient leur source indépendante dans la région du sentiment;
LES SENTIMENTS BASE DE L’IMAGINATION 219 unis à des facultés intellectuelles égales, ils éclataient en images puissantes *.
Les Orientaux se distinguent presque tous par la vivacité de leur imagination. Leur religion, leur morale, leur poésie et leur science en fournissent de nombreux témoignages. Il faut en chercher l’explication dans l’énergie de leurs sentiments, unie à une certaine force intellectuelle. La même intelligence, sans les sentiments, aurait donné des résultats bien différents. Les Chinois seuls font » exception. Ils manquent de sentiment et d’imagination. Ils sont inférieurs aux Européens à cet égard. Quand nous leur exposons les sujets où nous avons mis de l’imagination, notre manière de comprendre la religion, adaptée à notre tempérament particulier, nous ne faisons sur eux aucune impression. A nos mystères augustes ils répondent, non par un sentiment de respect, mais par une froide analyse.
On compare souvent l’un à l’autre le Celte et le Saxon
1. L’intensité de la passion se révèle dans les portraits que font d’eux-mêmes les hommes d'imagination. Nous ne citerons pas les exemples trop connus de Wordsworth, de Shelley ou de Burns; mais nous rappellerons un chapitre remarquable de la vie du fameux prédicateur écossais, Thomas Chalmers. Le seul litre du chapitre nous suffît. Ce chapitre, qui se rapporte à sa première jeunesse, est ainsi intitulé par l'auteur : « Une année d'Élysée intellectuel. » C’est tandis que l’on vit à une température égale à la chaleur blanche, que toutes les pensées et toutes les conceptions prennent un caractère élevé et hyperbolique; l’expression de ces pensées, au moment même ou plus tard, est l’imagination de l’orateur ou du poète.
L'étendue de l’erreur que nous combattons s'explique peut-être par ce fait, que l’imagination chez un homme est une cause de sentiment chez les autres. Wordswortb, par les couleurs de son imagition, a réveillé le sentiment de la nature chez un grand nombre de ceux qui visitent la région des lacs. Mais c’est là une chose bien différente. Nous accorderons aussi que le poète ajoute à l’intensité de ses propres sentiments en les personnifiant dans ses créations.
220 ERREURS COURANTES SUR L’ESPRIT au point de vue de l’imagination; c’est au point de vue du sentiment qu’il faudrait les étudier d’abord.