II. — Volonté
Examinons maintenant quelques-unes des difficultés et des erreurs qui se rapportent à la volonté. Ici se présentent les questions si souvent discutées du libre arbitre, de la responsabilité, de la capacité et de l’incapacité morales. Nous commençons maintenant à soupçonner qu’elles t nous ont parfois égarés dans un labyrinthe construit par nous-mêmes.
I. Parlons d’abord d’une erreur qui a une certaine analogie avec quelques-unes des erreurs que nous venons d’étudier au sujet des sentiments. Lorsque nous parlons à des hommes pour stimuler leur activité, nous estimons souvent trop bas les efforts de volonté grands et énergiques. Pour la volonté, de même que pour le tempérament gai, nous trouvons une certaine faculté constitutionnelle, une certaine force de caractère naturelle, dont les bases physiques sont le cerveau, les muscles, et d’autres tissus; et ni la persuasion, ni même l’éducation ne peuvent très-sensiblement modifier ce caractère. S'il y a quelque chose dans les observations phrénologiques, c’est le lien qui existe entre la résolution énergique et le volume du cerveau. Mettez la main d’abord sur la tête d’un homme énergique, puis sur celle d’un homme irrésolu, et vous constaterez une différence qu’aucune explication ne saurait faire disparaître. Or, toutes les forces de la persuasion et de l’éducation combinées ne peuvent
DIVERSITÉ DES ÉNERGIES MORALES 221 compenser une grande inégalité du cerveau. Certainement, des soins assidus produiront toujours un résultat; mais vouloir qu’un Alfred le Grand ou un Luther soit imité par un homme ordinaire, pour son énergie, sa persévérance, sa patience et son courage, c’est dépasser les bornes de l’organisation humaine. Une énergie soutenue d'un ordre élevé, de même que le tempérament nécessaire au bonheur, coûte beaucoup à l’organisme. Il faut pour la soutenir une large part des forces de la constitution de l’homme; et cet emploi des forces laisse souvent de grands défauts sur d'autres points du caractère, comme, par exemple, une sensibilité peu développée, et une humeur peu sympathique. Les hommes d’une vigueur et d’une activité extraordinaires — nos empereurs romains et nos conquérants — sont souvent brutaux et grossiers. La nature ne prodigue pas toutes les facultés de tous côtés; et une sympathie délicate exige à elle seule une très-grande partie des forces de l’organisme. Même au point de veu intellectuel, la faculté de sympathiser avec un grand nombre de conditions et d’esprits différents occuperait dans le cerveau autant de place qu’une langue ou un talent. Un homme à la fois énergique et sympathique, — un Périclès, un Alfred, un Cromwell — est un géant de la nature; ce sont plusieurs hommes réunis en un seul.
De toutes les faces de notre nature active, le courage est certainement la plus remarquable. Une grande énergie suppose généralement un grand courage, et le courage — pour les neuf dixièmes au moins — vient de la nature. Exhorter un homme à être courageux, c’est perdre ses paroles. Nous pouvons animer dans une occasion donnée une personne naturellement timide, en lui montrant qu’il
222 ERREURS COURANTES SUR L'ESPRIT n'y a aucun danger, et en prenant nous-mêmes un air d’assurance; mais la force absolue du courage est une chose à laquelle ni la personne elle-même, ni nous, ne pouvons rien ajouter. Une éducation longue et soignée pourrait légèrement accroître cette partie de la force du caractère comme les autres; nous ne pouvons dire jusqu’à quel point, car les essais sont très-rares, ef les conditions mêmes de l’expérience n’ont pas été étudiées.
C’est également sans bien se rendre compte de ce quelles coûtent, que l’on parle des qualités morales que nous nommons prudence, prévoyance, circonspection. Les avantages de la prudence sont grands, mais ils coûtent beaucoup à l’homme prudent. Conserver toujours présent le sentiment de tous les maux, de tous les risques et de tous les accidents possibles dans la position d’un homme ordinaire — risques professionnels, risques de famille, risques personnels, — c’est marcher toujours avec un lourd fardeau ; la différence entre une circonspection complète et une circonspection facile est une grande surcharge pour les forces du cerveau. La nécessité d’être toujours prêt à baisser la tête pour éviter chaque balle, est un travail pour les forces vitales; et cela est si vrai, qu’il arrive un point où il vaut mieux courir la chance d’être blessé, que d'entasser des précautions difficiles, et de supporter des anxiétés énervantes.
Enfin, nous pouvons faire des remarques semblables sur la faculté de notre nature active que nous nommons croyance, confiance, conviction. Cette grande qualité — le contraire de la méfiance et de la timidité, l’alliée du courage, la compagne d’un tempérament élastique — ne se nourrit pas d’air seulement. C’est une véritable qualité