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LE LIBRE ARBITRE

de l’esprit, un rejeton de notre nature spirituelle; cependant, quoiqu’elle ne soit pas matérielle, elle s’appuie sur certaines forces de notre constitution physique; elle s’accroît avec ces forces, elle est nourrie quand ces forces sont nourries. Les personnes qui ont une grande confiance en restent douées pendant leur vie entière, tout comme elles conservent une poitrine développée ou une bonne digestion. Les exhortations et l’éducation peuvent produire certains petits effets, et il faut s’en servir, pourvu que l’on tienne compte des barrières infranchissables de la nature, et que l’on ne s’imagine pas que l’on peut exercer un pouvoir magique. On raconte qu’Annibal fit fondre avec du vinaigre les rochers des Alpes qui lui barraient le passage; dans le monde moral, on ne fait disparaître les barrières ni avec de l’acide acétique ni avec du miel.

II . La question du libre arbitre nous permettrait également de discuter quelques-unes des erreurs les plus profondément enracinées dans l'esprit humain.

Et d’abord, il nous fournit l’occasion de faire quelques remarques sur l’influence exercée sur nos opinions par le sentiment de la dignité personnelle. De toutes les sources d’erreur, de tous les préjugés, de toutes les idoles, on peut dire que c’est là la première. Par exemple, certains philosophes ont posé en principe que, de deux opinions différentes, il faut préférer non pas celle qui est vraie, mais celle qui ennoblit et relève la nature humaine. Une des objections que l’on oppose sérieusement à la théorie de Darwin, c’est qu’elle humilie uotre orgueil de race. De même , attribuer à nos facultés spirituelles un fondement matériel, c’est, dit-on, dégrader la partie

224 ERREURS COURANTES SUR L’ESPRIT la plus noble de notre être. Autre exemple : un philosophe de notre temps, W. Hamilton , a donné pour épigraphe à son principal ouvrage cette phrase pompeuse : « Sur la terre, il n’y a de grand que l’homme; dans l’homme, il n’y a de grand que l'esprit. » Or, on peut admettre qu’il y a sur la terre bien d’autres choses que l’homme méritant l’épithète de grandes; et le mécanisme du corps est, sous tous les rapports, une œuvre tout aussi remarquable que celui de l’esprit. En sa qualité de disciple d’Aristote, Hamilton aurait dû faire un pas de plus, et dire : «Iln’yadansl’esprit rien de grand que l’intelligence. » Sans doute , il ne faut pas disséquer une épigraphe ; mais les épigraphes qui viennent pervertir la science ne sont pas innocentes; une flatterie si grossière à l’adresse de la vanité humaine déshonore un ouvrage philosophique.

Le sentiment de la dignité humaine a joué un grand rôle dans la question du libre arbitre. Chez Aristote, cette question n’était pas si compliquée que dans les temps modernes ; mais déjà s’y montrait l’élément vicieux de cette importance personnelle factice, car c’est un des rares points sur lesquels l’esprit plein de justesse du philosophe s’est laissé influencer par ses sentiments personnels. Lorsqu'il soutient que le vice dépend de notre volonté, il dit que, si la vertu en dépend, le vice, qui est l’opposé de la vertu, doit également en dépendre; or, prétendre que la vertu n’est pas volontaire, ce serait la traiter avec indignité. C’est là la première fois que l’on voit le sentiment de la dignité personnelle associé à l’exercice de la volonté humaine.

C’est aux stoïciens que l’on attribue ordinairement la doctrine du libre arbitre. Ceci demande à être expliqué.

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LE LIBRE ARBITRE ET LA DIGNITÉ 225 Un de leurs dogmes principaux était la distinction entre les choses qui sont en notre pouvoir et celles qui sont au-delà de notre pouvoir ; et ilsétendaient beaucoup trop les limites de ce qui est en notre pouvoir. Considérant le sentiment de la mort, où l’idée est tout, et un grand nombre de nos désirs et de nos aversions, qui sont aussi une pure affaire de sentiment, c’est-à-dire, qui dépendent de notre éducation — comme, par exemple, l’orgueil de la naissance, — ils pensaient que les douleurs en général, même les douleurs physiques et le chagrin que nous cause la perte de nos amis, peuvent être annulées par une discipline de l’esprit, si nous les considérons intellectuellement comme n’étant pas des douleurs. Us élevaient et grandissaient la puissance de la volonté, capable d’imposer une discipline si supérieure, et mêlaient une émotion d 'orgueil à la conscience de cette grandeur de la volonté. Dans les siècles suivants, les poètes et les moralistes reprirent ce sujet ; et l’appel à l’orgueil de la volonté peut être considéré comme un instrument permanent de persuasion morale. Cette association d’un point d’honneur ou de dignité avec notre volonté, est le principal appât qui nous a attirés dans l’impasse du libre arbitre et de la nécessité.

C'est à l’école d’Alexandrie qu’est réservé le second pas qui ait été fait dans la question. Philo Judæus parle de l’homme vertueux comme d’un homme libre, et du criminel comme d'un esclave. A part l’idée d’un compliment adressé à la vertu, le mot de liberté n’est pas trèsbien choisi, puisqu’à la vertu la plus élevée s’attache l’idée de soumission ou de restriction, plutôt que celle de liberté.

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226 ERREURS COURANTES SUR L’ESPRIT

Les premiers Pères de l’Église firent passer la question à sa phase théologique, en la rattachant aux grandes doctrines du péché originel et de la prédestination ; dans cette phase, elle partagea toute les difficultés spéculatives attachées à ces doctrines. Cependant, le monde théologique a toujours été partagé entre le libre arbitre et la nécessité; et peut-être les noms les plus imposants se trouvent-ils parmi les partisans de la nécessité. Jamais homme n’apporta dans les discussions théologiques un esprit plus pénétrant que Jonathan Edwards, et il s’est déclaré pour la nécessité.

Plus récemment cependant, depuis que la question est devenue une question de pure métaphysique , le libre arbitre a repris le dessus , comme convenant mieux à la dignité de l’homme, raison qui semble être sa principale recommandation, et le seul argument en sa faveur. Les raisons les plus fortes sont, je le crois, en faveur de la nécessité; mais ce mot porte avec lui une apparence d’affront , et tous les raisonnements possi blés ne peuvent suffire à faire accepter aux hommes un affront.

La controverse sur le libre arbitre met en lumière une autre faiblesse de l’esprit humain, qui mérite d’être citée, parce qu’elle sert à expliquer la prolongation de cette controverse; je veux parler de la tendance que l’on a à regarder comme une négation d’un fait toute manière de reproduire ce fait qui s’écarte de la manière ordinaire. La rose à laquelle on donne un autre nom n’est pas seulement moins parfumée, mais ce n’est plus une rose du tout. Quelquesunes des questions les plus importantes ont souffert de cette faiblesse.

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