LA CONSCIENCE
La théorie physique de la matière qui la résout en points de force, semblera à beaucoup supprimer la matière aussi complètement que le fait l’idéalisme de Berkley. Un univers de points mathématiques, s’attirant et se repoussant mutuellement, doit pour un esprit ordinaire remplacer d’une manière insuffisante la terre solide, et la voûte des cieux si belle, avec ses planètes, ses étoiles, et sa voie lactée. 11 faut qu’un homme ait reçu une éducation particulière, pour accepter cette théorie ; et, quand même elle aurait toutes les qualités d’une hypothèse scientifique, les manières de parler généralement adoptées seraient un obstacle durable à ce qu’elle fût acceptée comme doctrine populaire.
Mais les meilleurs exemples se rencontrent dans la morale et la métaphysique. Ainsi, certains moralistes s’efforcent de prouver que la conscience n’est pas une faculté de l’esprit primitive et distincte, comme la sensation de la couleur ou celle de la résistance , mais une faculté acquise et composée, à laquelle contribuent différentes impulsions primitives, ainsi que l’influence de l’éducation . A bien des reprises, cette manière de voir a été représentée comme une négation complète de la conscience. Le sentiment de la bienveillance a été traité exactement de la même façon. Quelques philosophes ont essayé de le ramener à des éléments plus simples de l’esprit, et ils ont été accusés de nier l’existence de ce sentiment. Hobbes, en particulier, a été traité ainsi. Parce qu’il considère la pitié comme une des formes de l’amour-propre, ses adversaires l’ont accusé d’avoir dit qu’iln’y a dans l’être humain ni pitié ni sympathie.
La question de l’union de l’esprit et de la matière nous
ERREURS COURANTES SUR L’ESPRIT
fournit un exemple encore plus remarquable de cette erreur. Il est impossible qu’aucune manière d’envisager cette union puisse effacer la distinction qui existe entre les deux modes d’existence — le mode matériel et le mode spirituel — entre les corps inertes et étendus, d’un côté, et les plaisirs et les peines, les pensées et les volontés de l’autre. Cependant, depuis que le monde est habitué à la doctrine cartésienne de deux substances distinctes — l'une à laquelle se rattachent les faits matériels, et l’autre pour les faits spirituels — tout penseur qui soutient que l’existence de la substance spirituelle séparée n’est ni prouvée ni nécessaire, se voit dénoncé comme voulant effacer notre existence spirituelle, et faire de nous des montres, des machines à vapeur, ou des machines à parler et à calculer. Celui qui n’admet qu'une seule substance, est obligé de protester qu’il ne nie pas l’existence du fait, ou des phénomènes que l’on nomme esprit, mais qu’il attaque seulement une hypothèse arbitraire et sans fondement dont on se sert pour représenter ce fait.
La controverse encore plus grande — distincte de la précédente, quoiqu’on les confonde souvent — sur la perception du monde matériel, est l’exemple le plus frappant de la faiblesse que nous étudions. On a sans cesse reproché à Berkley de soutenir que le monde matériel n’existe pas, uniquement parce qu’il avait dénoncé une contradiction dans la manière de le considérer, contradiction commune au vulgaire et aux philosophes, et qu’il avait proposé un moyen d’y échapper en présentant les faits d’une manière différente. Ce cas est tout à fait particulier. La manière de voir généralement admise, et entachée de contradiction,