DES ERREURS DE RELATIVITÉ 261
les joies de la santé; il ny a que le valétudinaire qui puisse être éloquent sur ce sujet.
De tout temps ces exemples ont été cités. Nous avons la faiblesse de nous laisser entraîner par tout sentiment vif actuel, comme si ce sentiment devait durer toujours, et cette faiblesse morale aveugle chacun de nous à son tour sur la sévère réalité des faits. Mais il existe des cas nombreux de Relativité dans lesquels nous perdons plus ou moins de vue, et nous refusons de reconnaître le corrélatif indispensable. Ce sont les erreurs de relativité proprement dites, lesquelles appartiennent à la classe nombreuse des erreurs de confusion. Nous nous proposons de montrer ici quelques-unes de ces erreurs qui se présentent dans des questions d’importance pratique.
Quand Carlyle et d’autres avec lui nous disent que la parole est d’argent, et le silence d’or, ils veulent parler d’un état de choses dans lequel il y a eu excès de parole; sans cet excès, le mot n’est pas juste. On pourrait aussi bien parler des jouissances de la faim, du froid, de l’em- . prisonnement cellulaire, sous prétexte qu’il y a des moments où l’on peut avoir trop de nourriture, de chaleur, . ou de société, et où les états contraires seraient un changement agréable.
La relativité des plaisirs, quoique reconnue dans bien des cas particuliers, a souvent été mal comprise. On dit souvent qu’il ne peut y avoir de plaisir sans une peine qui l’ait précédé ; mais c’est là pousser le principe un peu trop loin. Un plaisir ne peut durer toujours; mais une simple suspension du plaisir, sans aucune douleur, nous suffit pour y revenir ensuite. Un homme en bonne santé jouit de ses repas, sans avoir eu à souffrir sensible-
ERREURS COURANTES SUR L’ESPRIT
ment de la faim. Pour lire un poème nouveau, il n’est pas indispensable de se préparer par un certain temps d’affliction. Il est vrai que, si le sentiment de privation a été vif, le plaisir en est proportionnellement accru, et que peu de plaisirs très-vife commencent par l’indifférence ; mais cependant, l’interruption et le changement peuvent nous préparer à une jouissance nouvelle , sans aucun sentiment de souffrance.
Paley, dans sa recherche des éléments du bonheur, s’appuie assez capricieusement sur le principe de comparaison. Il s'en sert avec force et d’une manière heureuse pour déprécier certains plaisirs, tels que la grandeur, le rang, la position ; puis il s’abstient de l’appliquer au* plaisirs qu’il défend plus particulièrement , — comme les affections sociales , l'exercice des facultés et la santé.
Les grands éloges que l’on accorde souvent à la simplicité de style en littérature, sont un exemple de la suppression du corrélatif dans un cas de rapports mutuels. La simplicité n’est pas un mérite absolu ; ce n’est souvent qu’un mérite relatif. Ainsi, lorsqu’un certain sujet n’a jamais été traité qu’en langage abstrait et difficile, un homme de grand talent qui l’expose en langage simple et intelligible, fait un ouvrage dont le plus grand éloge est exprimé par le mot simplicité. De même, après les écrits artificiels, compliqués et trop travaillés du siècle dernier, la réaction de Cowper et de Wordsworth en faveur de la simplicité fut un changement agréable et un repos, et plut surtout par le changement Wordsworth ne semble pas avoir compris ce fait évident; pour lui, une simplicité qui ne coûtait rien à l’écrivain, et qui n’offrait rien de nou-