SUPPRESSION DES FAITS CORRÉLATIFS
ses devoirs envers Ie3 individus, tandis que ceux-ci manquent souvent à leurs devoirs envers la société. Cela peut être vrai en général, mais ne l’est pas toujours. Cela n’est pas vrai dans les pays où les lois sont mauvaises et l’administration corrompue. Cela n’est pas vrai dans les pays où les restrictions imposées à la liberté sont plus grandes que ne l’exigent les nécessités de l’État. Cela n'est pas vrai, tant qu’il y a une seule trace de persécution pour opinions. La véracité absolue, par exemple, dans une société qui limite la discussion et l’expression des opinions, est plus que cette société n’a le droit d’exiger.
La même erreur se retrouve dans un sujet qui se rattache au précédent — celui des joies de l’amour et de la bienveillance. Que l’amour et la bienveillance donnent un grand bonheur, cela n’est pas douteux; mais aussi ce sentiment doit être mutuel; il exige la réciprocité. L’amour ou la bienveillance qui n’est que d’un côté est une vertu, ce qui revient à dire que ce n’est pas un plaisir. Les charmes de la bienveillance sont ceux de la bienveillance réciproque ; jusqu’à ce qu’on le paye de retour, sous une forme ou une autre, l’homme bienveillant a pour lui* en réalité, le sacrifice et rien de plus. Bien des gens se refusent à admettre cette vérité toute nue, ou du moins à l’ériger en théorie, car elle est complètement admise dans la pratique. Nous la dissimulons en admettant que la bienveillance sera toujours récompensée tôt ou tard; que, si les objects de cette bienveillance se montrent ingrats, d’autres nous en tiendront compte, ou tout au moins Dieu. Or, ces adoucissements sont fort à propos, fort bons à présenter, après avoir reconnu cette simple vérité, que la bienveillance est en soi un sacrifice, un acte
ERREURS COURANTES SUR L'ESPRIT
pénible ; et que cet acte est compensé, et bien plus que compensé, par une juste réciprocité de bienveillance. Cet aveu est le seul moyen pour nous d’échapper à une foule de contradictions. Comme la justice en soi, la bienveillance en soi est pénible; toute vertu commence par être une peine, bien que, lorsqu’elle est payée de retour, elle cause un plaisir encore plus grand que la peine. Il peut y avoir des actes de bonté qui ne coûtent rien à celui qui les acccomplit, ou qui lui soient même agréables; mais ces exemples ne doivent pas être présentés comme la règle ou le type. C’est l’essence des actes de vertu, le ca ractère dominant de cet ordre d’actions, de coûter à leur auteur, de le priver de quelque satisfaction dont il pourrait jouir; c’est de là que nous devons partir; nous pourrons alors expliquer comment et quand, et dans quelles circonstances, et dans quelles limites, l’homme vertueux, que sa vertu soit justice ou bienveillance, en devient plus heureux. :
C’est une erreur de suppression du corrélatif, que de présenter la vertu comme déterminée par la nature morale de Dieu, en tant qu’opposée à sa volonté arbitraire. L’essence de la morale est l’obéissance à un supérieur, à une loi; dès qu’il n’y a point de supérieur, rien n’est plus ni moral ni immoral. La puissance suprême est incapable d’un acte immoral. Le Parlement peut faire quelque chose de nuisible, il ne peut rien faire d’illégal. De même, la Divinité peut être bienfaisante ou malfaisante ; elle ne peut être morale ou immorale.
Parmi les différentes solutions du problème difficile de l’action réciproque de la matière et de l’esprit, qui furent proposées au xvn e siècle, la solution connue sous le nom
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de « Théorie des causes occasionnelles, » n'était autre chose qu'un certain mode d'intervention divine. D’après cette théorie, Dieu travaillait, par un miracle perpétuel, à produire les changements de l’esprit correspondant aux actions physiques exercées sur nos sens par la lumière, le son et les autres agents matériels. Or, dans ce mode d’action supposé, il n’y a rien de contradictoire; mais dans l’emploi du mot miracle il y a une faute de relativité. Le mot miracle signifie une intervention exceptionnelle; il suppose un état habituel auquel il fait exception. Si toutes les actions sont également miraculeuses, alors il n’y a plus de miracle.
U. — Nous consacrerons la fin de ce travail à une classe d’erreurs encore plus remarquables, qui proviennent de la suppression d’un des deux membres corrélatifs du même couple; nous voulons parler des erreurs qui se rapportent au mot de mystère, mot dont on a beaucoup abusé, de bien des manières, et surtout en ne tenant pas compte de son caractère relatif. Tout mystère suppose certaines • choses qui sont simples, intelligibles, compréhensibles, révélées; et, par opposition à ces choses, le mot mystère s’applique à certaines autres choses qui sont obscures, inintelligibles, incompréhensibles, non révélées. Quand la conduite d’un homme est toute simple, droite, bien expliquée, nous disons qu’elle est facile à comprendre ; quand nous sommes embarrassés par les détours d’un caractère rusé, caché, nous disons qu’il est très-mystérieux. De môme dans la nature, nous croyons comprendre divers phénomènes, — comme la pesanteur, et toutes ses conséquences, la chute des corps, le cours des rivières, les mouvements des planètes, les marées, etc. D'un autre
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côté, les tremblements de terre et les volcans sont trèsmystérieux; nous ne savons de quoi ils dépendent, comment ou dans quelles circonstances ils se produisent.
Nous comprenons certaines actions des corps vivants, comme, par exemple, l’action du cœur pour la propulsion mécanique du sang; d’autres actions, et c’est le plus grand nombre, sont mystérieuses; par exemple, le pro- t ' cédé de la germination et de la croissance. Ainsi, le contraste qui existe entre les choses que nous comprenons bien et celles que nous ne comprenons pa3, donne au mot mystère un sens bien défini. Dans certains cas, un mys- ; tère résulte d’une contradiction apparente; c’est ce qui a lieu pour le mystère théologique du libre-arbitre et de la prescience divine : ici encore, nous retrouvons un con- Iraste avec la grande masse des choses conséquentes et conciliables. Mais maintenant, quand des écrivains qui visent à reflet s'iennent nous dire que tout est mystérieux; que les phénomènes les plus simples de la nature, la chute d’une pierre, les oscillations d’un pendule, le mouvement ascensionnel d’une balle lancée en l’air, sont étonnants, merveilleux, miraculeux — notre intelligence est confondue : puisqu’il n’y a rien d’intelligible, alors il n’y a rien de mystérieux. Le merveilleux sort de l’ordinaire, de même que ce qui est élevé ne l’est que par rapport à quelque chose de plus bas; s’il n’y a rien d’ordinaire, alors il n’y a rien de merveilleux; si tous les phénomènes sont mystérieux, rien n’est mystérieux; si nous devons être stupéfaits de ce que trois fois quatre font douze, quel phénomène pourrons-nous prendre pour type du simple et de l’intelligible? Il faut toujours avoir un type de l’or - . , . dinaire, du facile, du compréhensible, si l’on doit regarder