‹ L'esprit et le corps considérés au point de vue de leurs relationsChapitre 83 sur 137 · DU MYSTÈRE · texte numérisé non relu

DU MYSTÈRE

d’autres choses comme merveilleuses, difficiles, inexplicables.

Le caractère véritable d’un mystère et de ce qui constitue l’explication d'un fait a souvent été mal compris. Les changements d’opinion sur ces points composent tout un chapitre de l’histoire de l’éducation de l’esprit humain. Peut-être le changement le plus décisif date-t-il de la publication de l’Essai de Locke sur l’Entendement, livre qui avait pour but, comme le dit l’auteur dans les termes à la fois simples et énergiques de sa préface, de reconnaître ce dont notre intelligence est capable; de voir quels sujets elle peut traiter, et où elle doit s’arrêter. Citons les paroles mêmes du philosophe :

« Si par cette recherche sur la nature de l’Entendement je puis en découvrir les facultés ; si je puis voir jusqu’où elles vont, à quelles choses elles sont proportionnées et où elles nous manquent, je suppose que je rendrai quelque service en montrant à l’esprit toujours inquiet de l’homme qu’il faut user de prudence en touchant à des choses qui dépassent sa compréhension ; qu’il doit s’arrêter quand il a tendu autant que possible la corde par laquelle il est attaché; enfin qu’il faut se résigner à ignorer les choses qui, après examen, sont reconnues au-delà

de nos facultés Le flambeau qui brûle en nous, donne

assez de lumière pour tous nos besoins. Les découvertes que nous pouvons faire à sa lueur doivent nous satisfaire. Et ce sera faire un bon usage de notre entendement que de considérer tous les objets de la manière et dans la proportion qui conviennent à nos facultés, et au point de vue auquel ils peuvent nous être proposés... Il est fort utile pour le matelot de connaître la longueur de sa ligne

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de sonde, quoique avec elle il ne puisse mesurer toutes les profondeurs de l’Océan. »

L’étude des sciences physiques devait nous donner la même leçon salutaire. Le grand contemporain de Locke, qui fut en même temps son ami, Isaac Newton, travailla avec lui à cet enseignement; il ne faut pas non plus oublier ici Bacon, quoique tous ne soient pas d’accord sur l’étendue et le caractère de son influence. L’action combinée de ces grands maîtres de Ja pensée se manifeste par le changement qui s’opéra alors dans les idées des hommes de science au sujet des objets qu’il convient d’étudier, et de la direction qu’il est bon de donner aux recherches. Il y eut dès lors une tendance à renoncer à la poursuite des essences mystérieuses et des grandes unités générales, pour reconnaître d’une manière précise les faits et les lois des phénomènes naturels. Alors commença l’étude de l’astronomie à l'Observatoire de Greenwich. Les expériences de Priestley et de Franklin, au xvm e siècle, nous ont donné la clef des secrets de l’univers.

La leçon ainsi développée par Newton, Locke et leurs successeurs, il nous reste encore à l’introduire dans la métaphysique, et à l’y appliquer. Voici comment nous l’exprimerions, pour l’appliquer à ce qui constitue le mystère et à ce qui constitue l’explication , c’est-à-dire la manière de rendre compte des apparences.

D’abord, l'Entendement ne peut jamais dépasser les bornes de sa propre expérience, de sa connaissance acquise, soit physique, soit métaphysique. Ce que nous savons par nos sens mis en rapport avec le monde extérieur, et par notre sens intime, est le fondement, l’A-B-C de tout ce que nous sommes capables de savoir. Nous

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connaissons les couleurs, et nous connaissons le son; nous connaissons le plaisir et la douleur, et les diverses émotions appelées étonnement, crainte, amour, colère. S’il existe quelque être doué de sens différents des nôtres, nous ne pouvons entrer en communion avec cet être. S’il y a des phénomènes qui échappent à nos sens bornés, ils sont au-dessus de notre connaissance.

Cependant, il faut tenir compte des facultés de combinaison et de construction de l’esprit. Nous avons le champ libre pour combiner de bien des manières différentes les lettres de notre alphabet de sensations et d’expériences. Nous pouvons imaginer un paradis ou un enfer, mais il nous faudra le composer des choses bonnes ou mauvaises que nous connaissons. Les limites de cette puissance de construction sont bientôt atteintes. Nous ne réussissons même pas U nous figurer les sentiments de nos semblables, lorsque leur caractère et leur position diffèrent beaucoup des nôtres. Le jeune homme de vingt ans ne conçoit pas bien les sentiments d’un homme de quarante. L’homme qui s’est toujours bien porté ne peut comprendre la vie du valétudinaire.

III. — Passons aux applications pratiques. Les grandes idées que nous nommons temps et espace ne nous sont connues que dans les conditions de l’action de nos sens. Nous connaissons le temps par toutes nos actions, tous nos sens, tous nos sentiments, et par la succession de nos pensées; nous en avons l’expérience comme étant une continuation et une répétition de mouvement, de vue, de son, de crainte ou de tout autre état de sentiment ou de pensée. Un certain mouvement ou une certaine sensation se prolonge plus qu’un autre; ou il se répète plus

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fréquemment après une interruption, et nous donne ainsi la mesure numérique du temps, comme le font Les oscillations du pendule. De cette façon nous mesurons les secondes, les minutes, les heures, les jours. Alors notre faculté de construction peut entrer en jeu pour concevoir des espaces de temps plus considérables — un siècle ou cent siècles. Et même, nos facultés arithmétiques nous permettent d’exprimer en chiffres, ou de concevoir symboliquement — ce qui est la plus maigre de toutes les conceptions — • des millions de millions de siècles, lesquels ne sont après tout que des composés de notre alphabet de sensations et de pensées persistantes ou répétées. Nous pouvons appliquer cette représentation arithmétique au temps passé ou au temps à venir, et il n’y a point de limite aux nombres que nous pouvons ainsi écrire. Mais il est une chose que nous ne pouvons faire, o’est de déterminer le point où le temps ou la succession a commencé, ou encore celui où le temps finira. C’est là une opération au-dessus de nos facultés; la simple supposition en est impossible. Nous ne pouvons concevoir l’idée d’un état de choses dans lequel le fait de la durée ne tienne aucune place; il serait inutile de l'essayer. Le temps est insépar able de la nature de noire esprit; tout ce que nous imaginons, nous sommes forcés de l’imaginer comme ayant une durée. Quelques philosophes ont supposé que nous avons dû recevoir de la nature la conception du temps, avant de commencer à exercer nos sens; mais la difficulté serait de nous priver de celle qualité sans éteindre notre nature intellectuelle. Donnez-nous la sensibilité, et vous ne pouvez nous refuser l’élément du temps. L’hypothèse de Kant et d’autres philosophes,

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qui veulent que la notion de temps soit implantée en nous comme une forme vide, avant que nous ne commencions à exercer nos sens sur les objets extérieurs, est inutile; car, dès que nous bougeons, que nous voyons, que nous entendons, que nous pensons, que nous éprouvons quelque plaisir ou quelque soulïrance, nous créons le temps. Et notre notion du temps en général est exactement ce que la font ces impressions, agrandie seulement par la faculté constructive dont j’ai déjà parlé.

Tandis que tous nos sens et tous nos sentiments nous donnent la notion de temps, c’est notre expérience du mouvement et de la résistance, — le côté énergique ou actif de notre nature seulement — qui nous donne celle d’espace. Le trait le plus simple de l’espace, c'est l’alternation de la résistance et de la non- résistance, de l’obstacle au mouvement et de la liberté de mouvement. La main appuie avec force sur un obstacle; cet obstacle cède et laisse le mouvement libre; ces deux expériences opposées sont les éléments de deux faits opposés — la matière et l’espace. Aucun des cinq sens, par son caractère pur et propre de sens, ne pourrait nous fournir ces expériences; aussi, à l'époque où les études métaphysiques étaient encore peu avancées, et où nos cinq sens étaient considérés comme la source de toutes nos connaissances, on ne donnait aucune explication satisfaisante de la notion d’espace ou d’étendue. L’espace comprend quelque chose de plus que cette simple opposition du résistant et du non-résistant; il comprend ce que nous nommons le coexistant ou le contemporain, le grand ensemble du monde étendu, comme existant à un moment donné, idée un peu compliquée, dont je n’ai pas à m’occuper en ce moment

276 ERREURS COURANTES SUR L'ESPRIT d’une manière spéciale. Pour faire comprendre les limites imposées à notre connaissance par nos impressions, au sujet de la nature de l’espace, il suffit d’appeler l’attention sur les deux expériences, qui se complètent l’une l’autre, de la matière et du vide; l’une résistant au mouvement, et donnant le sentiment de la résistance ou d’un effort impuissant, l’autre permettant le mouvement, et donnant le sentiment du libre jeu de nos membres. Quelque autre chose qu’il puisse y avoir dans l’espace, cette liberté de se mouvoir, de s’élever, de s’étendre — en contraste avec celle d’être enfermé, gêné, retenu — est une partie essentielle de cette conception, et nous vient de nos impressions d’activité ou de mouvement. Or, au point de vue du mouvement, il n’y a pour nous que deux états possibles : ou nous faisons un effort sans produire de mouvement, parce que nous trouvons devant nous des obstacles que nous nommons matière; ou nous exerçons un effort qui ne trouve pas de résistance et qui produit un mouvement, et c’est là ce que nous entendons par espace vide. Ces deux résultats sont les seuls possibles, dès que nous exerçons une force active. Où finit la résistance et commence la liberté, là est l’espace; où finit la liberté et commence l’obstacle, là est la matière. Nous trouvons que notre vie sensitive se compose, au point de vue du mouvement, d'un certain nombre et d’une certaine étendue de ces deux alternations; en d’autres termes, elle se compose d’espaces libres et de barrières résistantes. Nous pouvons d'ailleurs, grâce à la puissance de combinaison dont j’ai déjà parlé, imaginer d'autres proportions de ces deux expériences ; nous pouvons supposer que le champ du mouvement, l’absence d’obstacles augmente de

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plus en plus, et s’étende à des milliers et à des millions de lieues ; mais la seule limite que nous puissions imaginer est une résistance, un obstacle inerte. Nous pouvons concevoir que les espaces stellaires s’élargissent et se prolongent d’une voie lactée à une autre, à travers des espaces énormes d’une amplitude toujours croissante ; mais lorsque nous cherchons à penser à la fin de ces espaces, nous ne pouvons imaginer autre chose qu’une muraille solide. Nos facultés ne sauraient trouver d’autre limite à l’espace; et cette limite n’est pas une fin de l’étendue, car nous savons que la matière solide, envisagée à d’autres points de vue que celui de l’obstacle qu’elle oppose au mouvement, partage avec l’espace vide la propriété de l’étendue. Il faut en conclure que les limites imposées à nos moyens de connaissance, rendent impossible pour nous d’imaginer une fin soit pour le temps soit pour l’espace. Les plus grands efforts de notre faculté de combinaison ne peuvent dépasser les éléments qui lui sont présentés, et ces éléments ne contiennent rien qui puisse lui montrer l’espace se terminant sans un obstacle qui commence.

En présence de ces faits, il est plus qu’inutile de demander si le temps et l’espace sont finis ou infinis. Bien des philosophes ont fait cette question, et y ont même répondu : ils disent que le temps n’a ni commencement ni fin, et que l’espace n’a pas de limites; ou, en d’autres termes, que le temps et l’espace sont infinis, réponse si vague qu’elle exprime également les derniers excès de l’extravagance et de la contradiction, ou bien seulement l’aveu innocent et raisonnable de la nature bornée de nos facultés.

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Ainsi, ceux qui nous parlent de l’infini à propos du temps et de l’espace, peuvent donner à cette expression un seul sens intelligible; d’ailleurs ce mot ne convient pas à des propositions scientifiques, et son emploi ne peut aboutir qu’à des contradictions. L’infini est une expression de sens très-divers ; c’est surtout un mot employé pour rendre nos impressions, et pour rendre nos désirs et nos aspirations; c’est un terme de poésie, d’imagination, de prédication, et non un mot dont la science doive s’occuper; aucune définition intellectuelle ne rendrait bien l’émotion qu’il est destiné à représenter. V

IV. — La seconde propriété de notre intelligence est le pouvoir de généraliser un grand nombre de faits en un seul. Saisissant l’accord qui existe entre les nombreuses apparences des objets, nous pouvons comprendre dans le même principe un nombre énorme de détails. La seule loi de la pesanteur exprime la chute d’une pierre, le cours des fleuves, la force qui retient la lune dans l’orbite qu’elle décrit autour de la terre. Or, cette généralisation est un progrès réel dans nos connaissances, c’est un degré de plus dans l'intelligence, un pas vers la centralisation de l’empire de la science. Bien plus, c’est là le seul sens véritable du mot exuLiCATioN. Une difficulté est résolue, un mystère est expliqué lorsque nous pouvons montrer qu’il ressemble à quelque chose d’autre, que c’est un exemple d’un fait déjà connu. Le mystère c’est l’isolement, l’exception, peut-être même une contradiction apparente ; la solution du mystère se trouve dans l'assimilation, Tidentité, la fraternité. Quand toutes les choses sont assimilées, autant qu’elles peuvent l’être, autant que leur ressemblance le permet, alors l’explication est ache-

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