CHAPITRE III
DU RAPPORT ENTRE L’ESPRIT ET LE CORPS , ENVISAGÉ COMME CORRESPONDANCE OU VARIATION SIMULTANÉE.
Le rapport de dépendance qui unit un phénomène à un autre, est ordinairement indiqué par deux classes de faits : — d’abord, par l’existence de la cause suivie de l’existence de l’effet ; et en second lieu, par l’absence de la cause, suivie de l’absence de l’effet : c’est ainsi que nous prouvons que le feu est la cause de la fumée, ou que l’oxygène amène la putréfaction et la désorganisation. Des deux méthodes c’est la seconde, celle par laquelle on démontre que 1 absence de la cause est suivie de l’absence de l’effet, qui est la plus probante : la conservation des viandes à l’abri du contact de l’air est la meilleure preuve que l’air, ou un de ses éléments, est la cause de la putréfaction. Le fait est encore plus convaincant si l’on peut, en faisant brusquement disparaître une cause présumée, produire sur-le-champ la suspension de l’effet.
Mais il y a des cas où nous ne pouvons faire l’expérience
RAPPORT ENTRE L'ESPRIT ET LE CORPS 19 de supprimer la cause agissante. Nous ne pouvons quitter la terre que nous habitons. Nous ne pouvons supprimer la lune, afin de voir quels sont les phénomènes qu’elle détermine sur la terre ; nous ne pouvons, en suspendant brusquement l’attraction lunaire, démontrer que les marées dépendent en grande partie de son influence.
Dans les cas de ce genre, il faut avoir recours à une troisième méthode, qui vient heureusement résoudre la difficulté, et fournir la preuve que nous cherchons. Si l’action dont il s’agit, et qu’il est impossible de supprimer, passe par des gradations que l’on puisse mesurer, nous pourrons voir si l’elTet présumé subit des variations correspondantes ; si nous arrivons à constater un accord rigoureux entre l’intensité de la cause et celle de l'effet, nous aurons là une présomption qui pourra acquérir la valeur d’une preuve directe du rapport présumé. C’est ainsi que l’on démontre que les marées sont dues à l’action combinée de la lune et du soleil, que l’état gazeux et l’état liquide des corps sont dus à la chaleur, etc.
Dans une question telle que celle des rapports entre l’esprit et le corps, on ne saurait avoir recours à la méthode puissante de la suppression de la cause. On ne peut pas prendre l’homme, cet être double, et mettre d’un côté son corps et de l’autre son esprit. On ne peut supprimer l’esprit pour voir si le corps disparaîtra aussi. Si on supprime le corps, on trouve, il est vrai, que l’esprit a disparu ; mais cette expérience n’est pas concluante, parce qu’en supprimant le corps nous supprimons les indications de l’esprit, c’est-à-dire les manifestations corpo-
relies ; — c’est la même chose que si, dans l’étude du magnétisme, nous voulions supprimer l'aiguille aimantée et les autres corps dans lesquels il se manifeste.
On ne peut non plus appliquer au principal organe de l’esprit, au cerveau, la méthode de suppression. Sans doute, la suppression du cerveau éteint les manifestations de l’esprit ; mais elle éteint en outre la vie du corps, excepté dans les organismes les moins élevés. L’ablation partielle du cerveau donne des résultats importants, et de ceux-ci nous pouvons conclure ce qui arriverait si l’on enlevait le cerveau tout entier. C’est là le plus près que nous puissions arriver.
Mais la méthode de concordance ou de correspondance peut s’appliquer d’une manière complète. Nous pouvons comparer les gradations du cerveau et du système nerveux dans toute la série animale, et voir si des gradations analogues existent dans les facultés de l'esprit.
Il y a longtemps déjà que les phrénologistes ont appelé l’attention sur le rapport qui existe entre la grosseur du cerveau et le développement intellectuel de l’homme. On a souvent opposé les grosses têtes des hommes qui se sont distingués par de grandes facultés intellectuelles, ou par l’énergie de leur caractère, aux petites tètes des idiots. La règle n’est pas rigoureusement vraie dans tous les cas; un homme stupide a quelquefois un cerveau plus développé qu’un homme de talent. Mais ce ne sont là que' des exceptions isolées à une règle générale. La statistique prouve, quand elle est assez étendue, qu’une grande supériorité d’esprit est accompagnée d’un développement du cerveau qui dépasse la moyenne ordinaire.
LE SYSTÈME NERVEUX ET L'INTELLIGENCE 21 La liste suivante contient les poids des cerveaux de quelques hommes illustres :
Cuvier
Dr Abercrombie Daniel Webster Lord Campbell De Morgan Gauss
1,828 grammes.
Chez les Européens , le poids moyen d’un cerveau d’homme est de 1403 gr. ; celui d’un cerveau de femme, de 1247 gr. (Quain, Anatomie, 7 e éd., p. 571.)
Chez les idiots, on a trouvé des cerveaux du poids de 765 gr., 730 gr., 637 gr., 5 0 gr., 517 gr., 425 gr., 368 gr. et 241 gr. D'après le D r Thurnam (, Journal of Mental Science, année 1866), les cerveaux des aliénés pèsent 2 ~ pour cent de moins que la moyenne des cerveaux sains.
L’accord entre le développement du système nerveux et celui des facultés de l’esprit, dans toute la série animale, est suffisamment démontré pour notre argumentation générale. Cet accord n’e-t pas rigoureux, parce que le système nerveux préside encore à d autres fonctions que les fonctions purement intellectuelles. Pour mettre les muscles en mouvement, il faut une grande quantité de force nerveuse, et les animaux dont les muscles sont grands et actifs ont un développement proportionnel du cerveau. Aussi n’est-ce pas l’homme qui a le cerveau le plus gros, mais bien l’éléphant, et, après lui, la baleine, dont la masse énorme exige une dépense proportionnelle d’action musculaire. Le cerveau de l’éléphant pèse de
4 à 5 kilog. On dit qu’un cerveau de baleine pèse de 2,500 à 4000 gr. Une baleine de 22 mètres de long avait un cerveau du poids de 3,500 gr. ; le D r Struthers a trouvé pour le poids du cerveau d’une jeune baleine de 4 mètres 40 de long, 1,700 gr. ; et pour celui d’une baleine à défense ou licorne de mer, de 5 mètres de long, 1779 gr.
Mais la force nerveuse ne sert pas seulement à produire le mouvement des muscles ; il s’en dépense encore une quantité considérable pour accomplir ou favoriser les différents actes de la vie organique, la digestion, la respiration, la circulation, etc. La meilleure preuve que l’on en puisse donner, est le ralentissement considérable de ces diverses fonctions toutes les fois que la force nerveuse est absorbée par quelque grand effort de l’esprit ou des muscles.
On a constaté que les hommes de grande taille ont, en général, un cerveau plus volumineux que les petits hommes.
Si nous comparons l’accroissement de la masse du cerveau à celui de la puissance intellectuelle, nous serons frappés de la faiblesse du premier accroissement par rapport au second. Le cerveau d’un homme ordinaire pèse, en moyenne, 13C0gr.; celui d’un homme supérieur atteint rarement le poids de 1828 gr., trouvé pour le cerveau de Cuvier. Or, la différence entre la puissance intellectuelle de Cuvier et celle d’un homme ordinaire, dépasse beaucoup celle des deux nombres que nous venons d’indiquer. Pour ne parler que de la mémoire, qui est la base de l’intelligence, un homme ordinaire ne pourrait retenir le tiers, le quart, ou peut-être même le dixième