DIVERSITÉ DES ÉNERGIES MORALES
compenser une grande inégalité du cerveau. Certainement, des soins assidus produiront toujours un résultat; mais vouloir qu'un Alfred le Grand ou un Luther soit imité par un homme ordinaire, pour son énergie, sa persévérance, sa patience et son courage, c'est dépasser les bornes de l'organisation humaine. Une énergie soutenue d'un ordre élevé, de même que le tempérament nécessaire au bonheur, coûte beaucoup à l'organisme. Il faut pour la soutenir une large part des forces de la constitution de l'homme; et cet emploi des forces laisse souvent de grands défauts sur d'autres points du caractère, comme, par exemple, une sensibilité peu développée, et une humeur peu sympathique. Les hommes d'une vigueur et d'une activité extraordinaires — nos empereurs romains et nos conquérants — sont souvent brutaux et grossiers. La nature ne prodigue pas toutes les facultés de tous côtés; et une sympathie délicate exige à elle seule une très-grande partie des forces de l'organisme. Même au point de veu intellectuel, la faculté de sympathiser avec un grand nombre de conditions et d'esprits différents occuperait dans le cerveau autant de place qu'une langue ou un talent. Un homme à la fois énergique et sympathique, — un Périclès, un Alfred, un Cromwell — est un géant de la nature; ce sont plusieurs hommes réunis en un seul. De toutes les faces de notre nature active, le courage est certainement la plus remarquable. Une grande énergie suppose généralement un grand courage, et le courage — pour les neuf dixièmes au moins — vient de la nature. Exhorter un homme à être courageux, c'est perdre ses paroles. Nous pouvons animer dans une occasion donnée une personne naturellement timide, en lui montrant qu'il
n'yaaucun danger, et en prenant nous-mêmes un air d'assurance; mais la force absolue du courage est une chose à laquelle ni la personne elle-même, ni nous, ne pouvons rien ajouter. Une éducation longue et soignée pourrait légèrement accroître cette partie de la force du caractère comme les autres; nous ne pouvons dire jusqu'à quel point, car les essais sont très-rares, et les -conditions mêmes de Texpérience n'ont pas été étudiées.
C'est également sans bien se rendre compte de ce qu'elles coûtent, que Ton parle des qualités morales que nous nommons prudence, prévoyance, circonspection. Les avantages de la prudence sont grands, mais ils coûtent beaucoup à Thomme prudent. Conserver toujours présent le sentiment de tous les maux, de tous les risques et de tous les accidents possibles dans la position d'un homme ordinaire — risques professionnels, risques de famille, risques personnels, — c'est marcher toujours avec un lourd fardeau; la différence entre une circonspection complète et une circonspection facile est une grande surcharge pour les forces du cerveau. La nécessité d'être toujours prêt à baisser la tête pour éviter chaque balle, est un travail pour les forces vitales; et cela est si vrai, qu'il arrive un point où il vaut mieux courir la chance d'être blessé, que d'entasser des précautions difficiles, et de supporter des anxiétés énervantes.
Enfin, nous pouvons faire des remarques semblables sur la faculté de notre nature active que nous nommons croyance, confiance, conviction. Cette grande qualité — le contraire de la méfiance et de la timidité, l'alliée du courage, la compagne d'un tempérament élastique — ne se nourrit pas d'air seulement. C'est une véritable qualité
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de l'esprit, un rejeton de notre nature spirituelle; cependant, quoiqu'elle ne soit pas matérielle, elle s'appuie sur certaines forces de notre conslilutiou physique; elle s'accroît avec ces forces, elle est nourrie quand ces forces sont nourries. Les personnes qui ont une grande confiance en restent douées pendant leur vie entière, tout comme elles conservent une poitrine développée ou une bonne digestion. Les exhortations et Téducation peuvent produire certains petits effets, et il faut s'en servir, pourvu que Ton tienne compte des barrières infranchissables de la nature, et que Ton ne ^'imagine pas que Ton peut exercer un pouvoir magique. On raconte qu'Annibal fit fondre avec du vinaigre les rochers des Alpes qui lui barraient le passage ; dans le monde moral, on ne fait disparaître les barrières ni avec de l'acide acétique ni avec du miel.
IL La question du libre arbitre nous permettrait également de discuter quelques-unes des erreurs les plus profondément enracinées dans l'esprit humain.
Et d'abord, il nous fournit l'occasion de faire quelques remarques sur Vinfluence exercée sur nos opinions par le sentiment de la dignité personnelle. De toutes les sources d'erreur, de tous les préjugés, de toutes les idoles, on peut dire que c'est là la première. Par exemple, certains philosophes ont posé en principe que, de deux opinions différentes, il faut préférer non pas celle qui est vraie, mais celle qui ennoblit et relève la nature humaine. Une des objections que Ton oppose sérieusement à la théorie de Darwin, c'est qu'elle humilie notre orgueil de race. De même , attribuer à nos facultés spirituelles un fondement matériel, c'est, dit-on, dégrader la partie
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la plus noble de noire être. Autre exemple : un philosophe de notre temps , W. Hamilton , a donné pour épigraphe à son principal ouvrage cette phrase pompeuse : € Sur la terre, il n'y a de grand que Thomme; dans l'homme, il n'y a de grand que l'esprit. » Or, on peut admettre qu'il y a sur la terre bien d'autres choses que l'homme méritant l'épithète de grandes; et le mécanisme du corps est, sous tous les rapports, une œuvre tout aussi remarquable que celui de l'esprit. £n sa qualité de disciple d'Aristote, Hamilton aurait dû faire un pas de plus, et dire : clln'yadansl'esprit rien de grand que l'intelligence. > Sans doute, il ne Caut pas disséquer une épigraphe; mais les épigraphes qui viennent pervertir la science ne sont pas innocentes ; une flatterie si grossière à l'adresse de la vanité humaine déshonore un ouvrage philosophique.
Le sentiment de la dignité humaine a joué un grand rôle dans la question du libre arbitre. Chez Aristote, cette question n'était pas si compliquée que dans les temps modenies ; mais déjà s'y montrait l'élément vicieux de cette importance personnelle factice, car c'est un des rares points sur lesquels l'esprit plein de justesse du philosophe s'est laissé influencer par ses sentiments personnels. Lorsqu'il soutient que le vice dépend de notre volonté, il dit que , si la vertu en dépend, le vice, qui est l'opposé de la vertu, doit également en dépendre; or, prétendre que la vertu n'est pas volontaire, ce serait la traiter avec indignité. C'est là la première fois que Ton voit le sentiment de la dignité personnelle associé à Texercice de la volonté humaine.
C'est aux stoïciens que Ton attribue ordinairement la doctrine du libre arbitre. Ceci demande à être expliqué.