DES ERREURS DE RELATIVITÉ
les joies de la santé; il n'y a que le valétudinaire qui puisse être éloquent sur ce sujet.
De tout temps ces exemples ont été cités. Nous avons la faiblesse de nous laisser entraîner par tout sentiment vif actuel, comme si ce sentiment devait durer toujours, et cette faiblesse morale aveugle chacun de nous à son tour sur la sévère réalité des faits. Mais il existe des cas nombreux de Relativité dans lesquels nous perdons plus ou moins de vue, et nous refusons de reconnaître le corrélatif indispensable. Ce sont les erreurs de relativité proprement dites, lesquelles appartiennent à la classe nombreuse des erreurs de confusion. Nous nous proposons de montrer ici quelques-unes de ces erreurs qui se présentent dans des questions d'importance pratique.
Quand Garlyle et d'autres avec lui nous disent que la parole est d'argent, et le silence d'or, ils veulent parler d'un état de choses dans lequel il y a eu excès de parole; sans cet excès, le mot n'est pas juste. On pourrait aussi bien parler des jouissances de la faim, du froid, de l'emprisonnement cellulaire, sous prétexte qu'il y a des moments où l'on peut avoir trop de nourriture, de chaleur, ou de société, et où les états contraires seraient un changement agréable.
La relativité des plaisirs, quoique reconnue dans bien des cas particuliers, a souvent été mal comprise. On dit souvent qu'il ne peut y avoir de plaisir sans une peine qui l'ait précédé ; mais c'est là pousser le principe un peu trop loin. Un plaisir ne peut durer toujours; mais une simple suspension du plaisir, sans aucune douleur, nous suffit pour y revenir ensuite. Un homme en bonne santé jouit de ses repas, sans avoir eu à soufTiir sensible -
2B: erreurs C0t:RANTE9 SUR l.'I'PPRIT
ment de la faim. Pour iire Lin poème nouveau, il n'e^ pa»' indispensable de se préparer par un certain' temps d'aCfliction. Il est vrai que, si le sentiment de pirration a été vif, le plaisir en est proportionnellement accru, et qoe peu de plaisirs très- vifs commencent par rindilTérence ; mais cependant, l'interruption et le changement peovene nous préparer à une jouissance nouv^te, sans aacnn sentiment de soulîrance.
Paley, dans sa recherche des éléments du bonheur, s'appuie assez capricieusement sur le principe de comparaison. Il s'en sert avec force et d'une manière henreose pour déprécier certains plaisirs, tels que la grandeur, le rang, la position; puis il s'abstient de l'appliquer aux plaisirs qu'il défend plus particulièrement , — comm& les affections sociales , l'exercice des facuJtés et la santé.
Les grands éloges que l'on accorde souvent h la simplîcilê de style en liltérature, sont un exemple de la suppression du corrélatif dans un cas de rapports mutuels. La simplicité n'est pas un mérite absolu ; ce n'est souvent qu'un mérite relatif. Ainsi, lorsqu'un certain sujet n'a jamais été traité cpi'en langage abstrait et difficile, un homme de grand talent qui l'espose en langage simple et intelligible, fait un ouvrage dont le plus grand éloge est exprimé par le mol simplicité. De même, après les écrits artificiels, comphqués et trop travaillés du siècle dernier, la réaction de Cowper et de "Wordswortti en faveur de la simplicité fut un changement agréable et un repos, et plut surtout par le changement Wordsworth ne semble pas avoir compris ce fait évident; pour lui, une simplicité qui ne coûtait rien à l'écrivain, et qui n'offrait riendenou-
DES EHRKURS DE RELATIVITE 263
veau au lecteur, avait cependant un mérite transcendant.
Souvent, de nos jours, on a fait l'éloge de rinstruclion. Bien des orateurs éloquents se sont étendus sur le bonheur et la supériorité de l'homme dont l'esprit est éclairé et cultivé. Or, la proposition corrélative ou obverse doit être également vraie; une dégradation et une incapacité correspondantes doivent être attachées à l'ignorance et au manque d'instruction. Cette déclaration corrélative et également importante est supprimée dans certains cas, et par des hommes qui sont les premiers k faire l'éloge de l'instruction. On nous parle souvent du bon sens naturel, de la sagacité, des admirables instincts du peuple, c'està-dire des ignorants et des hommes sans éducation. A.U9« est-il indispensable, dans toute exposition, de Caire suivre chaque principe de la déclaration contraire qui en dépend , et de faire voir ce qui est nié par l'afûrmation du principe. Si l'instruOion est une chose trèa-bonne, l'ignorance, qui est le contraire de l'instruction, est une chose très-mauvaise. Il n'y a. pas de milieu.
La manière dont certaines personnes se servent de Fargument tiré de l'autorité, contient souvent une contradiction dont on ne s'aperçoit pas, parce qu'on ne songe pas à la proportion corrélative qui est contenue dans cet argument. Si je m'appuie sur le témoignage de quelqu'un comme donnant du poids à mon avis, je dois être également influencé en sens contraire, lorsque le même témoi' gnage est contre moi. Le plus ordinairement cepeadant, nous faisons beaucoup de bruit quand le témoignage est en notre faveur, et nous n'en tenons aucun compte lorsqu'il nous est contraire. Celte manière d'agir est tout
spécialement en usage vis-à-vis des philosophes de l'antiquité. Nous citons avec complaisance Socrate, Platon et Aristote lorsqu'ils sont d'accord avec nos idées; mais sur les points où ils sont en contradiction avec nos théories favorites, nous les traitons avec une sorte de pitié comme des pai^s'peu éclairés. On ne voit pas que des hommes capables de commettre des erreurs aussi grossières que celles qu'on leur reproche, — sur la morale, par exemple, — perdent par ce seul fait toute autorité sur les sujets qui s'y rattachent, comme par exemple, sur la politique, à propos de laquelle Aristote est encore cité comme une autorité.
Un grand nombre des fautes contre la relativité viennent d'exagération de rhétorique. En voici quelques exemples remarquables.
Quand un système de rangs et de dignités est établi, on attache à certaines conditions et à certaines occupations une idée de dignité ou d'indignité. La profession militaire est plus relevée que le commerce; un chirurgien est plus honorable qu'un horloger. Dans cet état de choses, un rhétoricien brillant, poussé par le désir de faire disparaître toutes les inégalités entre les hommes, se met à prêcher la dignité de tout travail. Il y a là une contradiction. Si vous rendez tout travail également digne, il n'y a plus de dignité du tout; vous abolissez la dignité en la privant du contraste sur lequel elle repose.
Pour exciter la jeunesse à redoubler d'efforts dans ses études, on lui répète souvent cette maxime d'Homère : « Supplantez tous les autres et soyez les premiers. » Ce mot ne manque jamais son effet : c'est de la rhétorique capiteuse. Et cependant, il n'y a qu'un élève qui puisse