‹ L'esprit et le corps considérés au point de vue de leurs relations: suivis d'études sur lesChapitre 109 sur 157 · SUPPRESSION DES FAITS CORRÉLATIFS · texte numérisé non relu

SUPPRESSION DES FAITS CORRÉLATIFS

être le premier, et cette exhortation s'adresse à un millier d'élèves à la fois i.

Dans la discussion et l'enseignement des devoirs moraux et des vertus, a régné, de tout temps, une certaine tendance à supprimer les faits corrélatifs, et à affirmer sans condition ce qui n'est vrai que sous condition. Ainsi la nature admirable de la justice, et le bonheur de l'homme juste sont des sujets dignes de l'éloquence la plus élevée. Tous les peuples civilisés, les païens aussi bien que les chrétiens, les ont célébrés. Dans les dialogues de Platon, la justice occupe le premier rang, et il l'orne de tout l'éclat de son génie. Aristote, dans un de ses rares accès de poésie, dit que la justice est « plus grande que l'étoile du soir ou l'étoile du matin. » Or, ce panégyrique n'est admissible que dans l'hypothèse de la justice réciproque. Platon, il est vrai, a eu la hardiesse de dire que l'homme juste est heureux par lui-même, et en vertu de sa justice, même quand les autres seraient

1. Nous citerons ici une anecdote caractéristique empruntée à la vie de Lord Carlisle. Ayant été nommé Lord Recteur du collège Marischal, à Aberdeen, il lui fallut faire un discours aux élèves de ce collège sur Tamour du travail et l'espoir du succès dans leurs études. En consultant les discours de ses devanciers, pour y chercher un modèle, il trouva dans celui de son prédécesseur immédiat, Lord Eglinton, la maxime d'Homère dont nous venons de parler. Elle ne lui sembla pas juste, et il l'avoua aux élèves. Il ne pouvait admettre qu'un seul s'élevât par l'humiliation des autres. Dans un langage plus digne d'une époque civilisée, il exhorta ses auditeurs à rechercher l'excellence pour elle-même, sans y attacher, comme corollaire nécessaire, le désir de supplanter ou de faire descendre ses camarades. Il est probable qu'ici il se laissa aller à une faute de relativité ; car l'excellence est purement relative, elle repose sur d'autres degrés inférieurs; mais du moins elle comporte bien des modes différents auxquels un grand nombre peuvent arriver, et qui ne sont pas forcément le partage d'un seul ou de quelques élus.

^66 EftnEURS COURANTES SUR L'ESPRIT

injustes envers lui; mais celte proposition n'eal pas âi tenable. Un homme est lieureux de sa justice ai elle ) procure la justice en retour; de même qu'un citoyen f heureux de son obéissance aux lois, si elle lui assure leor~ protection en retour. Il y a deux parties en préaencs, et le moraliste doit s'adresser à toutes deux; il doit amener la première à s'acquitter de sa part avant de promettre à la seconde le bonheur de la justice et de l'obéissancfi. C'est peut-être une belle phrase do rhétorique, mais ce n'est pas une vérité que de dire que la justice donne le bonheur dans une société où elle n'est pas réciproque. Dans de telles cireonstances, la justice est éminemment noble, digne de louange, vertueuee ; mais le fait même de ces grands complimente prouve qu'elle ne donne pas le bonheur, et qu'ils sont destiné» à servir de compenftatii&D. Il existe une certaine tendance; paa très-grande dans t'état actuel de la nature humaine, en verlu de laquelle la j.uiS' tice engendre la justice en retour — la verlu sociale d'un cùté la produit de l'autre. Cela peut encourager chacun de nous à faire son devoir, dans l'espoir que les autres feront de même. Cependant, là réciprocitâ manque de temps en temps, et avec elle disparaît le bien que pouvait attendre de la justice celui qui l'avait observée. Il est indispensable d'insister auprès de chaque homme, et surtout auprès de la jeunesse, sur la nécessité de remplir ses devoirs envers la société; il est également entendu, et également indispensable que la société s'acquitte de ses devoirs envers les particuliers. Supprimer l'obligatjorr corrélative de l'État envers l'individu, c'est supprimer une des parties contractaiite*; le m«tif «te cette siippresaioit est, sans doute, que la société ne manque pas souvent à

SUPPRESSION DES FAITS CORRÉLATIFS 267 ses devoirs envers les individus, tandis que ceux-ci manquent souvent à leurs devoirs envers la société. Cela peut être vrai en général, mais ne l'est pas toujoui^s. Cela n'est pas vrai dans les pays où les lois sont mauvaises et l'administration corrompue. Cela n'est pas vrai dans les pays OLi les restrictions imposées h la liberté sont plus grandes que ne l'exigent les nécessités de l'État. Cela n'est pas vrai, tant qu'il y a une seule trace de persécution pour opinions. La véracité abstrfue, par exemple, dans une société qui limite la discussion et l'expression des opinions, est plus que cette société n'a Je droit d'exiger.

La même erreur se retrouve dans un sujet qui se rat:tache au précédent — celui des joies de l'amour et de la bienveillance. Quel'amour et la bienveillance donnent un grand bonheur, cela n'est pas douteux j mais aussi ce sentiment doit être mutuel; il exige la réciprocité. L'amour ou la bienveillance qui n'est que d'un côté est une vertu, ce qui revient à dire que ce n'est pas un plaiar. Les charmes de la bienveillance sont ceux de la bienveillance réciproque; jusqu'à ce qu'on le paye de retour, 30O3 une forme ou une autre, l'homme bienveillMit a pour lui, en réalité, le sacriDce et rien de plus. Bien des genaae refusent à admettre cette vérilé toute nue, ou du moina- à' l'ériger en théorie, car elle est complètement admise dans la pratique. Nous la dissimulons en admettant que la bienr veillance sera toujours récompensée ti^t ou lard; que, si; les objects de celte bienveillance se montrent ingrate, d'autres nous en tiendront compte, ou tout au moina Dieu. Or, ces adoucissements sont fort à propos, fort bons à présenter, après avoir reconnu cette simple vérité, que la bienveillance est en soi un sacrifice, un acte

pénible ; et que cet acte est compensé, et bien plus que compensé, par une juste réciprocité de bienveillance. Cet aveu est le seul moyen pour nous d'échapper à une foule de contradictions. Comme la justice en soi, la bienveillance en soi est pénible; toute vertu commence par être une peine, bien que, lorsqu'elle est payée de retour, elle cause un plaisir encore plus grand que la peine. Il peut y avoir des actes de bonté qui ne coûtent rien à celui qui les acccomplit, ou qui lui soient même agréables; mais ces exemples ne doivent pas être présentés comme la règle ou le type. C'est l'essence des actes de vertu, le ca ractère dominant de cet ordre d'actions, de coûter à leur auteur, de le priver de quelque satisfaction dont il pourrait jouir; c'est de là que nous devons partir; nous pourrons alors expliquer comment et quand, et dans quelles circonstances, et dans quelles limites, l'homme vertueux, que sa vertu soit justice ou bienveillance, en devient plus heureux.

C'est une erreur de suppression du corrélatif, que de présenter la vertu comme déterminée par la nature morale de Dieu, en tant qu'opposée à sa volonté arbitraire. L'essence de la morale est l'obéissance à un supérieur, à une loi; dès qu'il n'y a point de supérieur, rien n'est plus ni moral ni immoral. La puissance suprême est incapable d'un acte immoral. Le Parlement peut faire quelque chose de nuisible, il ne peut rien faire d'illégal. De même, la Divinité peut être bienfaisante ou malfaisante; elle ne peut être morale ou immorale.

Parmi les différentes solutions du problème difficile de l'action réciproque de la matière et de l'esprit, qui furent proposées au xvii^ siècle, la solution connue sous le nom

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