GOMMENT L'ESPRIT ET LE CORPS SONT UNIS
uns aux autres. Mais la difficulté actuelle est bien loin de cela; se trouver en présence de deux entités distinctes n'a en soi rien qui puisse sembler écrasant.
Il reste à considérer quelle est T expression qui convient le mieux à cette union de deux natures distinctes et qui ne peuvent se ramener l'une à l'autre. L'emploi de termes impropres a obscurci et compliqué plus d'une question d'une façon désespérante. L'histoire de la philosophie nous présente un grand nombre d'exemples de contradictions dues à l'emploi de termes impropres; et, plus que partout ailleurs, dans ces recherches mêmes sur l'esprit et le corps, comme nous le verrons dans le dernier chapitre, consacré à l'histoire de cette question.
La doctrine de deux substances — une substance matérielle, unie à une substance immatérielle par un certain rapport vaguement défini — qui a régné depuis le temps de saint Thomas d'Aquin jusqu'à nos jours, subit maintenant une certaine transformation, due à Tinfluence de la physiologie moderne. Certaines opérations purement intellectuelles, telles que la mémoire, dépendent des actions matérielles; ce fait a été admis, quoique à regret, par les partisans d'un principe immatériel, et c'est là une concession incompatible avec l'isolement du principe intellectuel, que soutenaient Aristote et saint Thomas. Cette union plus complète de l'esprit et du corps a donné naissance à une nouvelle expression de leurs rapports, expression qui se rapproche davantage de la vérité, sans être encore, à mon avis, absolument exacte. On dit souvent maintenant que V esprit et le corps agissent Vun sur Vautre; que ni l'un ni l'autre ne peuvent, pour ainsi dire, marcher
seuls; qu'il y a des rapports constants, une influence mutuelle entre eux. Voici les objections que l'on peut faire à 3ette manière de voir :
En premier lieu, elle suppose que nous avons le droit de considérer l'esprit comme isolé du corps, et d'en affirmer les facultés et les propriétés en cette capacité séparée. Or, nous n'avons aucune expérience directe, et absolument aucune connaissance de l'esprit isolé du corps. Le vent peut agir sur la mer, et les vagues peuvent réagir sur le vent; mais nous connaissons ces agents à l'état de séparation, nous les voyons exister indépendamment Tun de l'autre avant d'entrer en collision ; au contraire , il ne nous a pas été donné de voir un esprit agir indépendamment de son compagnon matériel.
En second lieu, nous avons toute raison de croire que toutes nos actions mentales sont accompagnées d'une suite non mterrompue d'actes matériels. Depuis l'entrée d'une sensation jusqu'à la production au dehors de l'action qui y répond, la série mentale n'est pas un seul instant séparée d'une série d'actions physiques. Une perspective nouvelle frappe la vue; aussitôt se produit dans l'esprit un effet de cette sensation, une émotion, une pensée, pour aboutir à des manifestations extérieures par la parole ou par le geste. Parallèlement à cette série d'actes de l'esprit marche la série des actions physiques, les mouvements successifs des organes appelés l'œil, la rétine, le nerf optique, les centres optiques, les hémisphères du cerveau, les nerfs qui vont du centre à la circonférence, les muscles, etc. Tandis que nous parcourons le cercle de la série mentale, sensation, émotion et pensée, il se produit un cercle non interrompu d'effets
COMMENT L'ESPRIT ET LE CORPS SOiNT UNIS 137 physiques. U serait contraire à tout ce que nous savons de l'action du cerveau, de supposer que la chaîne matérielle se termine brusquement à un vide matériel, occupé par une suhstance immatérielle ; et que cette substance immatérielle, après avoir agi seule, communique les résultats de cette action à l'autre bord de la solution de continuité matérielle, et détermine l'action qui répond à la stimulation première — il y aurait ainsi deux rivages matériels séparés par un océan immatériel. Il n'y a, en réalité, aucune solution de continuité dans l'appareil nerveux. La seule hypothèse admissible, c'est que l'action de l'esprit et celle du corps marchent ensemble, comme les jumeaux siamois. Ainsi, lorsque nous parlons d'une cause morale, d'une action de l'esprit, nous avons toujours une cause à demc faces fVeiïel produit n'est pas dû seulement à l'esprit, mais à l'esprit associé au corps. Dire que l'esprit a agi sur le corps, ce serait dire qu'un phénomène à deux faces, dont l'une appartient au corps, peut agir sur le corps : ce serait donc, au fond, le corps agissant sur le corps. Quand une frayeur subite paralyse la digestion, ce n'est pas l'émotion de la peur, considérée d'une manière abstraite ou comme phénomène purement moral, qui fait le mal; c'est cette émotion accompagnée d'un état particulier d'excitation du cerveau et du système nerveux; et c'est cet état du cerveau qui trouble les fonctions de l'estomac. Quand des aliments matériels, ou un stimulant matériel, agissant par l'intermédiaire du sang, calment l'irritation de l'esprit, et le ramènent à un état satisfaisant, il n'y a pas là un fait matériel déterminant directement un effet moral : l'aliment et le stimulant déterminent la circulation du sang vers le cerveau, et don-
nent une nouvelle direction aux courants nerveux ; et dès
lors se manifeste Tétat moral qui correspond à ce mode particulier d'action cérébrale. Ainsi il n'y a pas action de l'esprit sur le corps et action du corps sur Tesprit; il y a Tesprit et le corps réunis déterminant un résultat à la fois moral et physique, ce qui est une action bien plus facile à comprendre. De cette causalité double ou conjointe nous pouvons donner des preuves; de la causalité simple nous n'en avons aucune.
La même critique s'applique à une autre expression généralement employée, et qui consiste à dire que « Tesprit se sert du corps comme d'un instrument^ » c'est-àdire comme d'un moyen d'agir sur le monde extérieur. Ici encore l'on attribue à l'esprit une existence indépendante, une faculté de vivre à part, d'agir à volonté avec ou sans un corps. Poussé par le désir de se faire connaître, et de jouer un rôle dans le monde matériel, l'esprit se sert de son allié matériel pour satisfaire ce désir ; mais s'il lui plaisait de se renfermer en lui-même, de se contenter de ses propres méditations, comme les dieux tels que les concevait Aristote, il n'aurait besoin d'entrer en coopération avec aucun organe physique, — cerveau, organes des sens ou muscles. Je ne veux pas insister de nouveau sur le manque de fondement de cette hypothèse. L'alliance avec le corps est la loi par excellence de notre être moral; elle n'est pas destinée uniquement à faire connaître les différents états de notre esprit : sans elle, les états de notre esprit n'existeraient pas. La communication de nos sentiments à nos semblables, et notre action sur le monde extérieur sont des conséquences de cette