‹ L'esprit et le corps considérés au point de vue de leurs relations: suivis d'études sur lesChapitre 87 sur 157 · CLAUDIEN MAMERT · texte numérisé non relu

CLAUDIEN MAMERT

nyme, que Ton sait maintenant être de Fauste, évêque de Riez, en Gaule. Fauste soutenait que Dieu seul est incorporel; tous les êtres créés sont matériels, et l'âme est composée d'air. Mamert, dans sa réponse, se place sur le même terrain que saint Augustin. D'après M. Lewes, il a épuisé tous les principaux arguments dont Descartes s'est servi à son tour pour établir la doctrine de l'immatérialisme. Laissant de côté différents points qui ne se rapportent pas d'une manière directe au sujet qui nous occupe, et la longue liste de preuves qu'il emprunte aux philosophes, aux auteurs ecclésiastiques et à l'Ecriture sainte, voici comment nous pouvons résumer son argumentation : —

L'homme a été fait à l'image de Dieu, et, de Taveu de Fauste lui-même, la nature divine est incorporelle. Or, puisque ce n'est pas dans la matière que peut consister la ressemblance avec Dieu, nous devons croire que cette image se trouve dans une âme immatérielle. En outre, l'immatériel est d'une nature plus élevée que le matériel; et, puisque Dieu est infiniment bon, il doit vouloir créer des êtres de l'ordre le plus élevé, sans lesquels ses œuvres seraient incomplètes, et, puisqu'il est tout-puissant, il exécutera cette volonté.

D'un autre côté, Tâme n'est soumise à aucune limite de lieu (illocalis). Elle est tout entière présente dans chaque partie du corps comme dans le corps entier, de même que Dieu est présent dans l'univers entier; autrement une partie de l'âme serait perdue quand on coupe une partie quelconque du corps. Tandis qu'aucun objet matériel ne peut être présent en plus d'un lieu à la fois, Fâme anime en même temps tout le corps, et, dans son

A. Bain. * ■•*'

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entier, voit par les yeux, entend par les oreilles, etc. Son mouvement ne s*opère pas dans Tespace, mais seulement dans le temps; il consiste, comme l'explique Mamert, dans le changement de pensées et de sentiments. Quand le corps se meut, ce mouvement local ne se communique pas à Tâme.

L'âme n*a point de quantité, car le lieu et la quantité sont inséparables. Tandis qu'aucun être, si ce n'est Dieu, n*est entièrement en dehors de la sphère des catégories (d'Aristote), la matière seule est soumise à toutes; ainsi l'âme admet la qualité mais non la quantité. Dans un sens, il est vrai, elle admet la mesure, le nombre et le poids ; mais alors la mesure doit s'entendre des degrés de sagesse; le nombre^ de la perception intellectuelle des nombres extérieurs; et le poids doit s'appliquer à la volonté comme puissance motrice de l'esprit.

L'âme n'est pas contenue dans le corps, dit Mamert, mais c'est elle qui le contient réellement — comme Plotin l'avait déjà enseigné. Après avoir cherché les preuves de ce principe dans les saintes Écritures, il l'emploie pour démontrer que l'âme doit être immatérielle ; car aucune substance matérielle ne peut à la fois contenir le corps, et être au- dedans du corps pour l'animer. Si l'on dit qu'il y a contradiction à admettre que l'âme est dans un lieu et n'est cependant pas bornée par le lieu, Mamert répond que l'univers lui-môme offre la môme difficulté; il ne peut être contenu dans aucun lieu, car sans cela ce lieu en exigerait un autre, et ainsi de suite, ce qui nous forcerait à lui accorder l'attribut divin de l'infinité.

A la suite de toutes ces considérations, Mamert invoque aussi cet argument — employé avant lui par saint Augus-

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tin, et après lui par Descartes — que le raisonnement est inhérent à la substance de l'âme; et, comme la raison est incorporelle, Tâme doit Têtre aussi. La volonté et la mémoire lui fournissent des arguments semblables.

Dans sa réfutation des arguments de Fauste, Mamert fait preuve d'un esprit exercé et ingénieux. Ainsi il examine en détail l'argument tiré des expressions applicables au corps, contenues dans la parabole de Lazare et le mauvais riche. Il fait voir que, si ces expressions prouvent la matérialité du corps, elles doivent toutes être prises dans le sens le plus littéral, ce qui ne peut se faire sans produire des inconséquences et des absurdités.

Némésius, évoque d'Emèse , en Phénicie (qui florissait vers Tan 450), mérite d*être cité pour avoir contribué à établir Timmatérialisme dans l'Église d'Orient. Il a écrit sur la nature de Tâme un ouvrage dans lequel il se place surtout sur le terrain du néo-platonisme. Il affirme que l'âme est tme substance immatérielle. Elle est, comme l'enseignait Platon, dans un état de mouvement éternel et spontané, duquel provient le mouvement du corps. Il professe Topinion de la préexistence de l'âme, et soutient que sa nature, étant au-dessus des sens, entraîne pour elle l'immortalité.

Depuis le cinquième siècle jusqu'au grand développement de la scolastique dont saint Thomas d'Aquin fut le chef au treizième siècle, il ne se produit aucun changement d'opinion important sur le sujet qui nous occupe. Alors il attire de nouveau l'attention, mais le point de vue n'est plus le même. Tous les raisonnements des scolastiques ont revêtu les formes de la philosophie d'Aristote,

et pour les comprendre il faut être au courant des idées et des expressions principales d'Aristote. (Voir plus haut, à propos d*Aristote, surtout l'explication des mots forme et matière y actualité et potentialité). Ainsi, quoique saint Thomas fût franchement spiritualiste, il ne cherche point, comme saint Augustin et Claudien Mamert, à démontrer que Tâme ne possède point les attributs matériels d'étendue, de quantité, etc. ; il s'efforce de prouver qu'elle est, dans le sens aristotélien de ces mots, V actualité du corps et la forme immatérielle pure. Aussi, pour suivre le développement des vues qui dominent chez saint Thomas, nous faut-il remonter à Aristote.

Voici comment Ueberweg résume la marche des idées depuis Aristote jusqu'à saint Thomas : — « Aristote regarde comme forme (c'est pour lui l'abstraction la plus élevée et le contraire de la matière), immatérielle et cependant individuelle , la Divinité et le vou; actif ou intelligence — la seule partie immortelle de l'âme humaine; il ne définit pas le raport qui existe entre ce vouç immortel et le composé mortel d'âme et de corps. Parmi ses successeurs immédiats, tels que Dicéarque et Straton, l'idée dominante est que toute forme réside dans la matière. Alexandre d'Aphrodisie attribue à la Divinité, mais à elle seule, une existence transcendante, dégagée de la matière, et cependant individuelle; il rend l'âme humaine entièrement dépendante de la matière pour son existence individuelle. Les commentateurs qui viennent ensuite, comme Thémistius, ont adopté le néo-platonisme, et attribuent au vouç humain la même existence indépendante et individuelle qu'à la Divinité. C'est de ce côté que se range saint Thomas d'Aquin. »

Albert le Grand (1193-1^80) doit être cité ici à cause de Tinfluence qu*il a eue sur les opinions de son disciple saint TJiomas. Il tenait que Tintelligence active est une partie de l'âme, et que c'est, dans chaque homme, le principe qui donne la forme et l'individualité. Ce principe contient également les forces appelées par Aristote force nutritive et force sensitive, et par suite, ces deux facultés sont séparables du corps et immortelles. Toute âme humaine est immortelle en vertu de sa communauté avec Dieu.

Saint Thomas d'Aquin (1225-1274) représente l'âge mûr de la philosophie scolastique. Ses opinions sur la nature de Tâme se trouvent dans plusieurs de ses nombreux ouvrages philosophiques et théologiques; mais il faut surtout les chercher dans la première partie de sa Somme de Théologie ^ où tous ces points sont exposés d'une manière complète et systématique. Nous ne donnons dans le résumé suivant que celles de ses opinions sur rame qui se rapportent au sujet que nous traitons ici.

Saint Thomas pense que Tâme n'est pas matérielle, et ajoute que c'est la source première de la vie pour tous les êtres vivants. Or, tandis que le corps peut être une source secondaire d'actions vitales, comme l'œil, par exemple, est la source de la vision, le corps, en tant que corps, n'est pas vivant ou source de vie. Il ne peut avoir cette puissance que comme corps d'une espèce particulière {per hoc quod est taie corpus), et la source qui donne à chaque objet un caractère, est son actualité, a Ainsi, l'âme, qui est la source première de la vie, n'est pas un corps, mais bien l'actualité du corps ; de môme que la chaleur, qui

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est la source de raccroissement de température des corps, n'est pas un corps, mais une espèce d'actualité de corps. » {Sum. Theol., I, 75, i.)

L*âme humaine est une substance indépendante. En effet, par Tintelligence l'homme connaît la nature de toxi^ tes les espèces de corps. Ceci serait impossible si Tintelli'» gence était matière, car Pêtre qui connaît ne doit avoir en soi rien de la nature des objets qu'il connaît; ce serait également impossible si elle connaissait au moyen du corps, parce que la nature bornée de l'intermédiaire Tempêcherait de connaître totttes les espèces de corps, de même qu'un œil malade rend la vision inexacte, ou que la [couleur d'un vase modifie la couleur du liquide qui y est contenu. Ainsi le principe intellectuel agit par luimême sans le secours du corps; et, comme c'est seulement une substance qui peut ainsi agir par elle-même, l'âme de l'homme est une substance indépendante. Mais ceci ne s'applique pas à l'âme des bêtes; car Tâme sensitive ne peut agir par elle-même, mais il lui faut la coopération du corps.

Saint Thomas affirme, comme nous l'avons déjà dit, que l'âme est une forme pure, sans rien de matériel. Pour rintelligence en particulier, elle ne pourrait sans cela connaître l'essence des choses. La matière est le principe de Tindividualité, et elle empêcherait l'intelligence de connaître l'universel, de même que les facultés sensitives, qui agissent au moyen d'organes corporels, ne perçoivent que des objets individuels.

Tout en répudiant la doctrine platonicienne de la préexistence, de Tâme, saint Thomas soutient l'immortalité de l'âme comme découlant de son immatérialité. Elle ne

saurait périr par quelque chose qui lui soit extérieur ; car, puisqu'il convient que le commencement et la fin de l'existence s'opèrent de la même manière, ce qui a une existence indépendante ne peut périr que de soi-même. Et elle ne peut périr de cette dernière façon ; car, comme la forme est Vactualité (voir plus haut, Aristote), Texisteace lui appartient par sa nature même. « La matière périt en se séparant de sa form^ ; mais il est impossible à la forme de se séparer d'elle-même ; par conséquent il est impossible qu'une forme qui existe cesse de posséder l'existence. » (Ceci ressemble au raisonnement de saint Augustin que nous avons donné plus haut, et la seconde moitié de l'argument équivaut à la pensée de Platon dans le Phédon^ lorsqu'il dit que la vie est inséparable de l'idée même de l'âme.) D'ailleurs, dit saint Thomas, adaptant à sa propre manière de voir l'argument tiré de l'aspiration de l'âme à l'immortalité, « tout être désire naturellement l'existence à sa manière^ et chez les êtres qui ont la faculté de connaître, le désir suit la connaissance. Or, tandis que les sens ne peuvent connaître l'existence que dans les limites de l'espace et du temps {cognoscit esse suh hic et nunc), l'intelligence Tembrasse [d'une manière absolue et par rapport à tout temps. C'est pourquoi les êtres doués d'intelligence désirent naturellement exister toujours, et un désir naturel ne peut pas exister en vain. » (Sum. Theol.j I, 75, 6.)

Telles sont les idées de saint Thomas sur la nature essentielle de l'âme. Dans une discussion séparée^ il considère l'union de l'âme et du corps. Il examine si le principe intellectuel est uni au corps comme sa forme. Il dit

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que tout ce qui donne Tactualilé à un être est sa forme ; que le principe qui rend le corps vivant est l'âme, laquelle lui donne la croissance, le sentiment, le mouvement et aussi Vintelligence, Et à moins qu'il n'existe alors entre Tintelligence et le corps le rapport intime de la forme à la matière, nous ne pouvons pas comprendre comment les actions de celle-là peuvent être attribuées à l'homme comme lui appartenant. Saint Thomas répudie la doctrine platonicienne qui veut que l'âme soit simplement le principe moteur du corps. A tout cela il ajoute que plus une forme est élevée, moins elle est mêlée à la matière, et plus elle surpasse la matière dans ses opérations. Et, comme Tâme humaine est la plus noble de toutes les formes, une partie de ses opérations, c'est-àdire les opérations de l'intelligence, n'ont rien de commun avec la matière.

A l'exemple de son maître Albert le Grand, saintThonias prouve que la faculté nutritive, la faculté sensitive et la faculté intellectuelle appartiennent à une seule et même âme. Autrement, dit-il, l'homme ne serait pas réellement un, car l'unité d'un objet vient de la forme même qui lui donne l'être. D'ailleurs, l'identité de ces facultés ressort de ce fait, que toute opération de l'âme, lorsqu'elle est exécutée avec énergie, empêche toutes les autres. Ainsi la forme supérieure renferme réellement la forme inférieure — l'âme sensitive et l'âme nutritive d'Aristote. (Cette opinion fut reconnue comme dogme par le concile de Vienne, en 1311.)

Saint Thomas pense, avec Plotin, que l'âme tout entière est présente dans le corps entier et dans chacune de ses parties. Mais il distingue avec soin trois sortes de Iota-

lité. L'âme n'est pas présente dans chaque partie comme un tout dans un sens quantitatif, ni dans l'ensemble de ses facultés. Cette présence comme un tout dans chaque partie, doit s'entendre dans le sens de la présence de sa nature et de son essence tout entière.

Lorsqu'il étudie les facultés de l'âme, saint Thomas admet qu'elles ne restent pas toutes quand l'âme est séparée du corps. Certaines facultés se rattachent à l'âme seule, telles que l'intelligence et la volonté ; elles subsistent dans l'âme séparée du corps. D'autres sont jointes au corps, tellesique la faculté sensitive et la faculté nutritive ; elles disparaissent au point de vue de l'action effective, en même temps que leurs organes corporels, quoiqu'elles restent encore en puissance dans l'âme. Aristote divise Tintelligence en intelligence active, théorisante ou reproductive {intellectus agens)^ et intelligence passive ou réceptive {intellectus patiens). Il faut une iatelligence active pour que les formes des objets matériels, qui sont mêlées à la matière, soient rendues actuellement intelligibles. Cette intelligence active appartient à l'âme ; car, quoique nous puissions supposer (selon les idées platoniciennes) une intelligence supérieure et séparée, de laquelle participe l'intelligence de l'homme, — ce que saint Thomas admet dans un sens, puisque la Divinité est pour lui une intelligence semblable — cependant il nous faut supposer que cette participation donne à l'inteUigence humaine la faculté de séparer l'universel du particulier ; ce qui revient à admettre l'exercice d'une intelligence active au dedans de l'âme.

Le tableau suivant montre la différence entre la théorie

iHfJ L'EHPUIT ET LE œRPS

(i'Aristote et celle de saint Thomas. Les ligaes pleines représentent la substance matérielle, et les lignes pointillées la substance immatérielle. Voici la théorie d'Aiistote :

A. Ame des plantes, sans conscience.

\\, Ame animale, 77T7T77.T77rrr. Corps et esprit inséparables.

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