CALVIN
tous les êtres créés, y compris les anges et l'âme, sont composés de forme et de matière. La matière de Tâme est cependant bien différente de la matière des corps ; c'est quelque chose de créé, base de toute existence finie, y compris la matière corporelle elle-même.
Mais cette protestation resta sans effet. Saint Thomas avait triomphé ; la limite extrême de la séparation dans le dualisme était atteinte.
Si nous passons maintenant aux temps modernes, nous devons reconnaître Descartes comme étant, par excellence, le philosophe de Timmatérialisme (il ne se sert pas du mot spiritualisme). Cependant il n'est pas improbable que Jean Calvin, qui vint un siècle avant lui, ait beaucoup contribué à faire adopter cette doctrine comme seule orthodoxe.
Calvin adopte en substance la doctrine de saint Thomas. Nous trouvons ses idées dans ses « Institutes », et dans un petit traité € du sommeil de Tâme, » destiné à réfuter Topinion de ceux qui veulent que l'âme sommeille depuis la mort jusqu'à la résurrection, opinion vers laquelle penchaient quelques-uns des réformateurs, pour ne pas admettre l'existence du purgatoire. Voici, en résumé, ce que dit Calvin dans ses Institutes. L'âme esi une essence immortelle,, la plus noble partie de l'homme ; ce n'est pas une émanation, mais bien une création véritable ; elle est essence sans mouvement, et non mouvement sans essence. Son pouvdr de distinguer le bien et le mal, la rapidité et l'étendue de ses facultés, si différentes de celles des bètes, celle surtout de concevoir le Dieu invisible, — prouvent qu'elle est incorporelle, puisque toutes
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ces facultés sont incompatibles avec le corps. Quant à la question si discutée de ses rapports avec l'espace, Tâme n'est pas, à proprement parler, bornée par l'espace; cependant elle a pour séjour le corps, elle en anime les parties et rend ses organes capables de remplir leurs diverses fonctions. La force du raisonnement de Calvin est toujours l'argument tiré du a point d'honneur. »
Arrivons maintenant à Descartes. On rappelle souvent le père de la philosophie moderne, à cause de la force avec laquelle il a insisté sur la distinction fondamentale entre la matière et l'esprit. La matière, dont l'essence est l'étendue, nous est connue par les sens, et c'est ainsi que le physicien l'étudié ; lesprit, dont l'essence est la pensée, ne peut être connu que par la conscience, organe ou faculté du métaphysicien. Descartes fait la distinction (sur laquelle Reid a tant insisté dans sa € Recherche ») entre l'élément spirituel et l'élément physique qui composent la sensation ; la sensation que nous appelons chaleur étant une chose, et la propriété physique du feu étant une chose différente. Il pose ce principe fondamental, que rien de ce que nous pouvons concevoir par la puissance de l'imagination, ne saurait jeter aucune lumière sur les opérations de la pensée ; ce qui revient simplement à dire que les sentiments et les pensées de l'esprit sont quelque chose de bien différent d'un arbre, d'un champ, d'une rivière ou d'un palais, ou de quelque autre chose que ce soit dans le monde de l'étendue. Il soutient l'immatérialité de l'agrégat spirituel, ou principe pensant.
Descartes avait sa théorie à lui sur les attributs physiques du principe immatériel. Il assignait à l'âme une place ou un centre défmi dans le cerveau ; c'était, selon
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lui, le petit corps situé près de la base de cet organe, et connu sous le nom de glande pinéale. Il expliquait l'action du cerveau par le mouvement des esprits animaux le long des nerfs ; mais Teffet de ces esprits animaux se bornait aux manifestations de la vie animale, et ne se rattachait pas au principe pensant ou à l'âme proprement dite. On sait que Descartes refusait l'esprit aux bêtes , et les traitait comme des automates ou des machines. Dans le cinquième chapitre de son a Discours de la méthode, » il développe ce qu'il appelle les différences infranchissables qui séparent l'homme de la brute.
Il faut surtout louer Descartes d'avoir exprimé nettement la différence entre la matière et l'esprit ; c'est désormais un fait établi. Mais la doctrine d'une substance immatérielle qu'il y ajoute, n'est qu'une hypothèse ; et, quand même des arguments suffiraient pour la rendre intelligible et soutenable, ceux de Descartes étaient, en tout cas, singulièrement insuffisants. Il s'appuie sur la distinction, si souvent répétée, entre la divisibilité de la matière et l'indivisibilité de l'esprit ; mais quoique cet argument pût avoir quelque poids même pour l'évêque Butler, il n'a guère plus arrêté les matérialistes que n'aurait pu le faire une simple toile d'araignée. Il est vrai qu'un lingot de cuivre est divisible; mais faites-en une montre, et vous ne pouvez plus couper le cuivre en deux sans détruire la montre. Vous ne pouvez pas plus partager un cerveau humain en deux cerveaux remplissant leurs fonctions, que vous ne pouvez couper en deux son intelligence.
Descartes eut, de son temps même, un rival redouta-
ble ; je veux parler de Hobbes, pour qui la substance était corps ou matière , et rien autre. Le mot esprit ne signifiait pour lui qu'un fluide invisible et subtil, Féther par exemple (et il n'en fient môme pas compte dans sa philosophie) ; ou bien, c'était un fantôme, une pure imagination. Mais voyons comment le xvni* siècle a envisagé cette question.
Locke ne fait allusion à ce sujet qu'avec sa sagacité et sa brièveté ordinaires. Il ne veut pas que nous soyons, en aucune façon, tenus de croire à la nature immatérielle de l'esprit, puisque le Tout-Puissant pourrait, pour ce que nous en savons, aussi facilement joindre directement à la matière la faculté de penser, que la joindre à une substance immatérielle qui doit être elle-même jointe à la matière. Voici les termes dont il se'sert : — « Celui qui voudra bien considérer librement, et examiner la partie obscure et compliquée de chaque hypothèse, aura peine à trouver que sa raison puisse le déterminer avec sûreté pour ou contre la matérialité de Fâme. »
Vers la fin de la carrière de Locke, commence le grand mouvement matérialiste du siècle dernier, mouvement dont on peut dire que Priestley est l'expression la plus énergique. Avant Priestley, les noms les plus importants que nous puissions citer du côté du matérialisme sont ceuxdeToland et de ColUns; en même temps, Samuel Olarke, un des chefs du camp opposé, attaque plus spécialement le matérialisme de Dodwell, qui est maintenant oublié. Priestley eut pour adversaire Price, qu'il traita toujours avec respect, et Baxter, spiritualiste extrême, maintenant fort effacé. L'évéque Butler, dans son livre