SCÈNE IX
PRIOLA, BRABANÇON
BRABANÇON. — Oli ! Eh bien ! tu sais ? (Ils se regardent et rient ensemble.) Non! C'est admirable! C'est le grand jeu! Tout à l'heure, je te laisse avec la blonde de 1 adultère, je reviens et je te trouve...
Ah! on dit cela? On 3(
PRIOLA. — Avec la brune légitime!
BRABANÇON. — Après celle-là! Alors?
Vous vous remariez ?
PRIOLA. — Pas encore.
BRABANÇON. — Elle ici ! Et tu lui as parlé... Tu as eu le toupet?
PRIOLA. — Deux mots en passant. Une vieille connaissance.
BRABANÇON. — Qu'est-cc qu'elle t'a dit?
PRIOLA. — Rien.
BRABANÇON. — C'est pas beaucoup.
PRIOLA. — C'est mieux. Sais-tu qu'elk est plus belle que de mon temps?
BRABANÇON. — Allons, ne deviens paf romanesque. Et à propos de romans, sais tu ce qu'on dit tout bas, depuis plusieurs jours, dans le monde?
PRIOLA. — Non.
BRABANÇON. — On dit que Morain, c'esl ton fils.
PRIOLA. —
trompe.
BRAB.\NÇ0N. — Permets! Voilà un gai çon que tu recueilles, que tu élèves, au quel tu ne refuses rien... et tu prétend nous persuader...
PRIOLA. — Je ne prétends rien. J'a fait cela comme je fais toutes choses, parc que c'est une fantaisie qu'il m'a plu d( me passer. Et puis aussi, oh ! je ne m'ei défends pas... par élégance et rouerie..,
BRABANÇON. — Comment?
PRIOLA. — J'ai observé que dans et monde, pour être considéré des gens rea pectables et surtout des autres, ce qui esi bien plus avantageux, il n'était pas né cessaire de présenter une suite ininteT rompue de mérites, un cortège de vertus un groupe imposant de belles qualités.
Non... Que l'on pouvait très à son ais« être dur, avare, débauché, voleur, ei cœtera, sans perdre un atome de son hoj norabilité, à cette seule condition d'avoù à son actif une bonne action, rien qu'une cachée d'abord, afin de laisser aux naïfs 1< plaisir de la dévoiler, une bonne actioi; patente, indiscutable et garantie, e] qu'alors celle-ci vous était dans la vi< une façon de cocarde avec laquelle oij pouvait circuler partout le front haut.
Le Marquis de Priola
BRABANÇON. -- Tu m'amuses. Mais encore de quelle sorte, la bonne action?
PRiow . — Peu importe. On a le choix. .Les moiiiô inventifs aiment leur vieille mère, ils demeurent avec elle, ils lui coupent sa. viande, ils lui donnent le bras dans l'escalier ; ils sont des fils admirables, :n dehors de quoi ils peuvent commettre
l'amplifie, elle fait boule de neige. On la propose en exemple aux générations futures ; elle sert du matin au soir comme une monnaie d'or; c'est un placement se rieux, de père de famile, et à la moindre attaque on la jette en riposte à la face de ses ennemis. Elle a réponse à tout... — Sans doute, je ne défends pas le marquis
BRABANÇON. — Le garde-ch.'ISse n'est pas du tout mort victime d'un accident.
ûille horreurs, ça ne pèse pas une once ! 'Les autres ont arrêté un cheval emballé ;ans vouloir dire leur nom, ou opéré de vrillants sauvetages dans un incendie...
>u encore...
BRABANÇON, qui Ht. — Ouil... oui!...
PRIOLA. — Tous les malins ont la leur. Et c'est charmant, parce que cette bonne jaction, dès qu'elle se sait, n'est-ce pas? jelle se répète de bouche en bouche, on [l'imprime, on la commente, on la loue, on
de Priola, c'est un homme affreux, le pire des séducteurs, un sacrilège de Ta^mour; tout ce que vous voudrez, mais cependant il y a une belle action dans sa vde ! Si ! {A Brabançon.) Donne-moi la réplique!
BRABANÇON, jouant le jeu avec une autre voix que la sienne. — Allons donc!
Laquelle? Je demande à la connaître.
PRIOLA. — Comment ! monsieur ! vous ne la connaissez pas? Mais, malheureux, il a recueilli le fils d'un de ses gardes, un
Le Marquis de Priola
orphelin qu'il a élevé, pris à sa charge. (.4 Brabançon.) A toi?
BRABANÇON. — Vraiment! il a fait cela. Ah! je ne savais pas. Oh! c'est très bien ! Je lui rends mon estime ! Toutes mes excuses !
PRIOLA. — Ça n'est pas dommage.
BRABANÇON. — J'entends. C'est très réussi ! Mais ne blaguons pas, iJ peut arriver également qu'une personne présente me dise : Pardon ; la bonne action de votre marquis n'est pas si belle que vous le prétendez. Elle est même douteuse. (A Priola.) Donne-moi la réplique. PRiOLA, insolent, même jeu que tout à l'heure. — Comment cela? Douteuse?
BRABANÇON. — Mais oui, monsieur, parce qu'avant d'être orphelin, ce petit bonhomme qu'il a recueilli avait une mère. . .
PRIOLA. — C'est probable.
BRABANÇON. — Et le marquis a été son ama,nt, car tu l'as été?
PRIOLA. — C'est vrai. Mais ce n'est pas la peine de le crier si haut.
BRABANÇON. — Sans compter que le père, le garde-chasse, n'est pas du tout mort victinîe d'un accident, comme on l'a prétendu, mais s'est bel et bien fait sauter la cervelle. Est-ce vrai ?
PRIOLA. — C'est encore vrai. Seulement, on ne dit pas tout cela, parce qu'on ne le sait pas.
BRABANÇON. — Enfin, pourquoi s'est-il tué, le mari, voyons?
PRIOLA. — Tu m'en demandes trop.
Un coup de folie ou de désespoir. Avait-il découvert notre liaison ? surpris un billet de sa femme, à moi adressé? Elle avait la manie d'écrire.
BRABANÇON. Qui, et toi qui as la faiblesse de tout garder !
PRIOLA. — Excepté ses lettres ! Je les ai brûlées. Elles n'avaient d'intérêt qu'à cause de leur orthographe !
BRABANÇON. — Chut ! voilà le chérubiu ! Morain entre ayant à son bras INI"' de Valleroy.
PRIOLA. — Avec Thérèse.
BRABANÇON, has, à Priola. — Mais il nous la souffle!