SCÈNE II
Les Mêmes, PRIOLA
PRIOLA, entrant sur la dernière phrase de Brabançon, et ^'adressant à Brabançon. — Tu la lui conseilles?
BRABANÇON. Oui.
PRIOLA. — En effet, elle n'est pas banale. Et puis, une protestante, une prude, c'est morceau de roil {A Morain.) Tu verras bientôt, à l'usage, que pour
l'amour et les caresses, rien ne vaut un
col montant, des yeux baissés et des doigts
puritains. Ces fausses maigres du Seigneur, ces austérités qui se rongent finissent toutes par trouver un jour leur maître et alors elles vous font rougir par l'ardeur et l'étendue toute luthérienne de leurs exigences... Mais, toi qui es jeune et plein de fonds... Cela n'est pas pour t'effrayer? Au contraire.
BRABANÇON. — Ah ! moi ! si j'avais seulement deux ans de moins... j'essaierais encore .
PRIOLA. — C'est vrai. Tu en as été am,oureux ?
BRABANÇON. — Follement ! {Il se prend le front dans la main.) Le jour de ton mariage... tiens... à la sacristie, je pourrais te dire la robe qu'elle avait... mauve et argent... Tu ne i-e rappelles pas ...
PRIOLA. — Non!... Es-tu heureux d'avoir une mémoire pareille! Moi! (// fait signe qu'il en manque complètement.)
BRABANÇON. — En ce temps-là, j'aurais bien donné cent mille francs pour l'avoir
Le Marquis de Priola
deux heures dans un petit coin. Ali! oui, je l'ai aimée!
MORAiN. — Et, en somme, vous avez échoué ?
BRABANÇON. — Je n'ai pas échoué ! Elle ne s'est doutée de rien. Je n'ai jamais osé lui parler. J'étais comme vous, encore un peu bêta. Je l'ai suivie plusieurs fois dans la rue, de loin. Ah! un jour entre autres elle m'a emmené à Vaugirard dans le haut de la rue Blomet, au 99, en décembre, un jeudi, il faisait de la neige, un temps !... Elle avait l'air de se ca- <:4ier.
PRIOLA. — Elle allait au prêche?
BRABANÇON. Non.
PRIOLA. — A un rendez-vous?
BRABANÇON. — Je l'ai espéré un instant ! Pas du tout
MORAiN. — Chez des pauvres peutêtre?
BRABANÇON, ad iniratif . — Tiens! il l'a deviné, lui!
PRIOLA. — Pouah! {Il sonne.)
BRABANÇON. — Quelle déception ! hein !
Une femme qui monte dans les greniers, une bienfaitrice, un petit jupon bleu ! Ah ! non! Ça m'a tellement dégoiàté que j'ai tout lâché.
Le valet entre.
PRIOLA, ati valet qui rient d'entrer, à fiii-voix. — Une dame viendra de deux à trois, blonde, fine...
LE VALET, qui coi!i])rend. — Les almanachs ?
PRIOLA. — Les almanachs !
3RAB.VNÇ0N, joycux, à Morain. — C'est la Valleroy !
LE VALET, à Priola. — Bien, monsieur.
X ersonne?
PRIOLA. — Tant qu'elle sera là, oui !
Le valet sort.
BRABANÇON. — Ainsi, ça y est? Thérèse va venir ?
PRIOLA. — Thérèse l'a promis.
BRABANÇON. — Si elle a promis, méfietoi.
PRIOLA. — Elle viendra.
BRABANÇON. — Allons ! une de plus à notre actif!
BRABANÇON. — Ça te fait plaisir tout de même ?
PRIOLA. — Ma foi non !
BRABANÇON. — Tu te résignes ?
PRIOLA. — Oui. Au fond, je sens bien que cette petite dame, ça n'est pas encore la conquête de la Joconde.
MORAIN. - — Pourquoi l'avez-vous courtisée, alors ?
PRIOLA. — Je ne sais pas... Parce qu'il faisait du soleil le jour ori cette idée m'a poussé ou que j'avcis bien déjeuné... ou que j'aurai rencontré M"^ de Valleroy avec un joli chapeau et que la conversation aura pris un tour vicieux... Parce que je me flattais aussi que, sans présenter des obstacles insurmontables, l'opéi'ation pourtant ne manquerait pas, au moins pour la forme, d'être hérissée de quelques sérieuses difficultés. Car c'est ce qui m'attire, moi, c'est de jouer la difficulté. Je suis un dilettante, un grand curieux... qui se donne avidement le spectacle des hésitations, des trouble'j, des fièvres et des angoisses du cœur féminin.
C'est ma divine comédie ; je vois rire, pleurer, mentir, souffrir, sous mes yeux, à ma voix, dans mes bras, et j'y goiàte une joie profonde, pourvu toutefois que ces sourires, ces baisers et ces pleurs soient d'exécution brillante et toujours en beauté.
BRABANÇON. — Quel artiste!
MORAIN. — Qualis!
PRIOLA. — Bientôt arrive l'exquis* minute, tant désirée, oh. je sens palpitei d'abord, puis fléchir ma proie, reconnaissante et abattue, sans que l'on puisse démêler bien exactement dans son dernier regard si c'est qu'elle redoute le coup de grâce ou qu'elle l'implore. . Instant suave et décisif ! Non ! . . . Voyez-vous, cette première chute qui précède la seconde, il n'y a que cela d'exaltant et de passionnant dans l'amour! Le reste, c'est la prise de l)Ossession, l'entrée en jouissance, le pillage et le butin de la conquête. Ce sont d'autres passe-temps.
BRABANÇON. — N'en dis pas de mal, fichtre !
PRIOLA. — Moi qui me pique d'être
Le Marquis de Priola
un raffiné, je ne vous cache pas qu'il m'a plu quelquefois, pas toujours, de m'en tenir à cette victoire, toute morale. En même temps que j'évitais ainsi, avec beaucoup de sagesse, une désillusion possible, je m'accordais cette vengeance permise, d'infliger au monstrueux amourpropre de la femme le plus terrible des affronts, celui qu'elle ne pardonne pas, et je me repaissais avec délices des inutiles éclats de sa fureur et de sa honte.
BRABANÇON. — Oui, oui. {A Moviiii.) Est-il beau?
PRIOLA. — Eh bien ! pour en revenir à cette petite Thérèse de Valleroy... elle s'est défendue à peine, comme une modiste...
BRAB.\NÇON. — Cependant...
PRIOLA. — Ovi si mal qu'il vaut mieux n'en pas parler.
BRABANÇON. — Tu m'as dit qu'elle ne voulait rien entendre ?
PRIOLA. — Elle s'arrangeait pour tout écouter. — Sous l'impertinence de ses propos, j'ai parfaitement deviné la démangeaison de son désir. Elle cédait en refusant. Ses yeux hardis la démentaient.
C'est elle la maladroite, qui, sous forme de badinage, m'a proposé de venir ici.
Elle a une envie folle de moi. Tant pis pour elle, il ne fallait pas aller si vite. Elle s'est trop pressée. Je sais bien pourquoi. Sa situation est critique, elle a eu déjà plusieurs amants, médiocres et sans portée, elle a besoin aujourd'hui d'une vedette, il lui faut le Richelieu de sa vie, et elle a compté sur moi pour lui servir de piédestal et l'ériger dans le monde; elle me fait vraiment de l'honneur j aussi, je m'apprête à l'en remercier d'une certaine manière...
MORAiN. — Laquelle ?
PRIOLA. — Tiens, ça te réveille,
LE VALET. — Monsieur le marquis, une voiture vient de s'arrêter... je...
PRIOLA. — C'est elle, passez à côté!
BRABANÇON, emmenant Moram. — Allons chez vous.
PRIOLA. — Ne vous éloignez pas.
BRABAN';'0N. — N'aie pas peur.