‹ L'esprit françaisChapitre 176 sur 315 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

PRIOLA, M"^*^ DE VALLEROY

MADAME DE VALLEROY, trtS décidée. -^

Bonjour !

PRIOLA, très étonné et joyeux . — Comment ! c'est vous ! vous !

MADAME DE VALLEROY. — Sans doute.

Etes-vous donc tellement surpris de ma venue ?

PRIOLA. — Si je le suis ! A présent que vous êtes là, je peux l'avouer.

MADAME DE VALLEROY. — Pourtant hier au soir vous paraissiez ne pas en douter ?

PRIOLA. — Hier, je mentais.

MADAME DE VALLEROY. — Ça VOUS arrive donc ?

PRIOLA. — Pour faire comme tout le monde.

MADAME DE VALLEROY. Et aujourd'hui?

PRIOLA. — Oh ! aujourd'hui je suis sincère. D'ailleurs je ne mens jamais le jour même, c'est toujours la veille que je n'ai pas dit la vérité.

MADAME DE VALLEROY, fausse sortie. — Je repasserai demain.

PRIOLA. — Restez. Aujourd'hui je suis stupéfait de mon bonheur. Je m'y attendais si peu. Je savais que pour être la plus troublante et la plus désirée des femmes, vous n'en étiez pas moins la plue irréprochable, que ce n'était pas avec vous comme avec tant d'autres auxquelles on peut tout demander...

MADAME DE VALLEROY. — Quitte à ne rien obtenir.

PRIOLA. — Oh! oh ! Je savais que vous aimiez M. de Valleroy, que la grande liberté qu'il vous laisse par son éloignement ne faisait que fortifier en vous la fidélité conjugale... Je savais..,.

MADAME DE VALLEROY. VoUS SaveZ

trop de choses. Arrêtez-vous; à force d€ me rendre hommage, vous allez devenir grossier.

PRIOLA. — Comment? Est-ce que je n'avais pas raison de me dire tout cela?

MADAME DE VALLEROY. — Parfaitement raison.

FRiOLA. — Ah ! aussi, comprenez-vous

à présent ma stupeur délicieuse, en vous

: voyant ici? J'en suis à me dire que, sans

' me tromper sur votre compte, oh ! loin de

là... j'ai pourtant, peut-être, exagéré un

peu... que...

MADAME DE VALLEROY. Non, je SUifi

bien la femme que vous avez cru tout d'abord, et si je suis venue, ce n'est point pour vous faire changer d'idée.

I PRIOLA. — Pourquoi alors?

' MADAME DE VALLEROY. : — Pour VOUS donner une leçon. Si toutes les femmes i s'étaient comportées avec vous comme je île fais à la minute, vous n'auriez pas ac- 'quis cette splendeur orgueilleuse qui vous aveugle et empêche que Ton s'intéresse à vous.

PRIOLA. — Peut-être, je ne dis pas.

Mais ne vous montrez pas non plus trop sévère pour l'insolence et la hardiesse des pauvres fous tels que moi. Vous leur devez trop.

MADAME DE VALLEROY. — Je ne comprends pas.

PRIOLA. — Sans doute. N'est-ce pas

leur vice qui vous permet do manifester

vos vertus? Sans leurs compromettantes

attaques, auriez-vous le bénéfice flatteur

jde la résistance? Non, ces scélérats sont

iles meilleurs artisans de votre réputation.

S'ils se taisaient, s'ils ne jetaient pas les

yeux, et quelquefois les mains sur vous,

on ne saurait pas assez la solidité de vos

principes et l'intransigeance de vos pu-

ideurs; de malicieux esprits pourraient

même en douter.

MADAME DE VALLEROY. — • Nous n'en Serions pas moins d'honnêtes femmes !

PRIOLA. — Certes ! mais ignorées.

Grrâoo à eux, vos renoncements sont publics. On vous affiche, dans le bon sens. MADAME DE VALLEROY. — Allons droit au fait. Je me suis dit ce matin : ce surprenant marquis ! Il s'imagine que toutes les femmes, à la vue de sa moustache, tombent du premier coup haletantes ; d'amour, il se croit irrésistible et pense de bonne fo' que Ton est perdue pour

avoir franchi son ceuil, qu'il y faut laisser toute espérance; eh! bien, moi, j'irai chez lui après avoir mis ma plus belle robe.

PRIOLA. — Et le reste.

MADAME DE VALLEROY. — J'y passera:» une heure !

PRIOLA. — Eh ! eh ! en une heure !

MADAME DE VALLERO.Y. — Et il n'en sera que ça... Je sais bien que l'on n'est jamais prise, même de force, que si on le veut, or, je ne le veux pas, et je m'en vais lui donner ce spectacle extraordinaire et humiliant d'une femme sans peur...

PRIOLA. — Et sans reproche.

MADAME DE VALLEROY. — Qui sera venue chez lui, pour rien.

PRIOLA. — Pour l'honneur?

MADAME DE VALLEROY. Mon DicU,

oui !

PRIOLA. — Vous serez la seule!

MADAME DE VALLEROY. — - Tant niieux, je n'en aurai que plus de fierté. Et maintenant, s'il vous plaît, montrez-moi ces fameux almanachs, car j'en grille d'envie?

PRIOLA. — Tout de suite ?

MADAME DE VALLEROY. Ou je m'en

vais. Je ne suis ici que pour ça.

PRIOLA, à 'part, avec un geste qui signifie : « Allons donc! ». — C'est bon, vous allez les voir.

Il la mène à une vitrine.

MADAME DE VALLEROY. — Oh ! l'enchantement ! {Elle ouirre le meuble.) On peut regarder ?

PRIOLA. — On peut même toucher.

MADAME DE VALLEROY. Ce SOnt leS

Armes de la Dubarry?

PRIOLA. — Oui, Boutez en avant!

Boutons !

MADAME DE VALLEROY. — Chut ! Et ça?

PRIOLA. — La Parabère... Lauzun...

Des grands noms...

MADAME DE VALLEROY. — Etrcnncs utiles...

PRIOLA, achevant le titre qu'il lui mopfre du bout du doigt. — Et agréables... à l'un et l'autre sexe.

MADAME DE VALLEROY. — L'autre ino plaît. Le Séducteur en voyage.

Le Marquis de Priola

PEIOLA. — Le Précipice d'amonr. Et piiis il y a des gravures...

Il lui en montre queiqvies-unes.

MADAME DE VALLEROY regarde, 'puis se ■détournant. — Voulez-vous bien... Oh!

(Il retire le livre.) Faites voir tout de même.

PRIOLA. — Ah ! Ah !

MADAME DE VALLEROY. - — La vue n'en coûte rien.

PRIOLA. — On dit ça! C'est souvent par elle qu'on commence.

MADAME DE VALLEROY. Et même

qu'on finit. {Elle regarde.) Bigre!

PRIOLA. — Assez ! vous allez vous pervertir et ce serait dommage. (Il lui a repris le livre.) Venez au clavecin... il a appartenu à une des filles de Louis XV, madame Adélaïde, celle qu'en appelait Loque. Venez me gazouiller une ariette sur le clavecin de la Loque.

MADAME DE VALLEROY. NoH, monsieur.

PRIOLA. — Rien qu'une petite? (A fait résonner deux ou trois notes.) Ecoutez ce joli son d'autrefois, ça ne vous tente pas ?

MADAME DE VALLEROY. — Je n'ai pas de voix.

PRIOLA. — Un filet? Ça me suffit. Je vous accompagnerai ! Allons ?

Il déclame :

« C'est donc en vain que je soupire, « Disait un jour le beau Zerbin. »

MADAME DE VALLEROY. — Zerbin, va !

{Elle va s'asseoir au clavecin.) Eh! bien, maintenant, quelle horreur allez-vous me donner à chanter ?

PRIOLA. — Des horreurs ! peut-on dire ! au hasard! (Il feuillette.) Celle-ci, tenez? Air : En revenant de Bâle en Suisse.

MADAME DE VALLEROY. - — Est-cUe convenable, au moins? Je veux la lire d'abord :

Aimer toutes les belles Est un destin charmant.

PRIOLA. —

C'est pour les infidèles Que l'amour est constant.

MADAME DE VALLEROY. C'est du joli!

N'adorer qu'une femme, Sans bruit et sans éclat, C'est dans le fond de l'âme Pour le sexe être ingrat !

PRIOLA.

La constance importune Irait mal à mes traits, Si je n'en aimais qu'une Me croirait-on Français ?

Il s'est rapproché d'elle, l'œil brillant.

MADAME DE VALLEROY. — Oui. Eh bien!

cette chanson est ridicule et elle a grand tort.

PRIOLA. — C'est la sagesse des Nations !

MADAME DE VALLEROY. — Je ne la chanterai pias !

Elle se détourne.

PRIOLA. — Causons-la. (Il lui prend les mains.) Que dit-elle en somme, sous sa préciosité légère?

MADAME DE VALLEROY. DeS SOttises.

PRIOLA. — Que l'amour jaillit comme; l'étincelle et saute comme le vent, qu'il aj la mobOité du nuage, de la flamme et de l'eau, 3ue le caprice est son maître, qu'il ne se pisît que dans la liberté, que son indépendance le perpétue et qu'il n'a l'air de mourir si souvent que pour ressusciter l>lus de fois.

MADAME DE VALLEROY. QuC de choseS

dans une chanson !

PRIOLA. — Est-ce que le voyageur, après avoir passé deux joure heureux dans une ville, hier inconnue...

MADAME DE VALLEROY. A Bâle, en

Suisse !

PRIOLA. — Si vous voulez... Y fixe son existence? Il repart le lendemain pour voir du pays neuf.

MADAME DE VALLEROY. Qui ne vaut

pas toujours l'ancien... •

PRIOLA. — Peu importe. Il voyage, il change. Et le conquérant? S'arrête-t-il un soir de massacre en disant : C'est assez. Rentrons. Plus de victoires! allons donc! Il faut qu'il ait d'autres batailles, sous d'autres cieux. L'orgueil de vivre et la joie de sentir sont dans le changement in-

Le Marquis de Priola

PRIOLA. — J'ai lu dans vos beaux yeux pervers que nous sommes d espèce

A NOUS comprendre.

essant, acharné. Voyager, apprendre, aincr, penser, souffrir, vieillir, mourir, miirrir, tout cela, c'est changer. L'amour K'to est celui qui ne change jamais.

MADAME DE VALLEROY. VoUS êtes

hanpeur, monsieur Josse.

PRIOLA. — Je ne suis pas hypocrite; je l'S ce que j'éprouve. S'il bouillonne en tioi, ce désir de changement, est-ce ma aute? Qui l'y a m-is? Dois-je l'étouffer? ni])ossib]e ! Chaque femme nouvelle, omme vous, que j'admire et convoite, me eml:)le une Terre promise.

MADAME DE VALLEROY. Celle OU l'on

l'entre pas?

PRIOLA. — Vous voiis trompez ; quand 0 suis dans cette fièvre guerrière oix me ttte l'enivrement de la Beauté, tout dis- )araît aussitôt, je ne vois que mon but, lia future captive. Elle est là, devant moi,

qui sourit et me brave. II me la faut, coûte que coûte, elle m appartient.

Il se rapproche d'elle.

MADAME DE VALLEROY. Oh ! de quel

droit?

PRIOLA. - — Du plus fort. Je la prends.

Il lui prend les mains.

MADAME DE VALLEROY, SOUrkinte. —

Vous la lâcherez.

PRIOLA. — Sans doute, mais pas avant de lui avoir dit...

MADAME DE VALLEROY. — Eh ! je le sais par cœur d'avance, le couplet ! Promesse d'amour éternel, soupirs et mains jointes...

PRIOLA. — Non, madame. Ces vieux procédés ne sont qu'une parade indigne de nous deux. J'ai lu dans vos beaux yeux

Le Marquis de Priola

pervers que nous sommes d'espèce à nous comprendre.

MADAME DE VALLEROY. Et alurs?...

PRIOLA. — Sans échanger de faux serments, sans mensonges et sans grimaces, je vous invite à cueillir à la dérobée, comme une fleur défendue, un des plus rares instants de notre vie. Pas de liaisons, pas de contrat, d'avenir engagé, ni de cœurs esclaves... Une aimable et folle rencontre!... Moins qu'un don de vous-même...

MADAME DE VALLEROY. Un simple

abandon.

PRIOLA. — Un joli caprice, un péché d'un jour... Et puis chacun reprend...

MADAME DE VALLEROY. Son VOl...

PRIOLA. — Rien ne s'est passé... Est-ce dit? {Elle consent d' un regard. Il la "prend dans ses bras.) Ah !

MADAME DE VALLEROY. — C'était bien la peine de chanter vertu ! . . . pour en arriver là !

PRIOLA. — Taisez-vous ! ne me rappelez pas mes méchantes paroles. J'en rougis, j'apprécie tellement la qualité du sacrifice que vous me faites.

MADAME DE VALLEROY. — C'est vrai !

Vous ne me méprisez pas ? Quand même ? Comme toutes les autres?

PRIOLA. — Vous mépriser ? Moi ! Pouvez-vous le croire ?

MADAME DE VALLEROY. Que Sait-On ?

PRIOLA, a ver feu. — Ah! non! non !

Cela je ne le veux à aucun prix.

MADAME DE VALLEROY. — C'est boil,

mon ami.

PRIOLA. — Non. Je vois que vous le croyez? Que vous me jvigez mal? Vous ne me connaissez pas. Et tenez! Je vais vous donner une preuve d'estime suprême, que je n'ai jamais donnée à personne!

MADAME DE VALLEROY. Qu'allez-VOUS

faire? vous m'aimez donc un peu?

PRIOLA. — Si je vous aime ! Vous allez voir !

MADAME DE VALLEROY. — - Eh bien?

PRIOLA. — Eh bien ! cette heure de joie si ardemment désirée?... si tendrement accordée... (Elle fait un signe que : a oui » avec une gentille coquetterie.) je n'en veux plus !

MADAME DE VALLEROY, qui cram d'abord de trop coni prendre. — Com ment?

PRIOLA. — Je la refuse.

MADAME DE VALLEROY. PourqUoi ?

PRIOLA. — Par respect pour vous.

MADAME DE VALLEROY, comprimant .<o?

indignation. — Vraiment, c'est un pei tard.

PRIOLA. — Je le sais bien ! J'ai oubli.

PRIOLA. — Je j'erds une maîtresse, je

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