LES BONS PARENTS
trouvait cela odieux, répugnant, de faire ser\dr son talent au triomphe de causes pareilles... Il a des sentiments si généreux! M. GiGOU. —Enfin, c'est lui qui l'a choisi, ce métier. Dieu merci ! on ne peut pas me reprocher d'avoir des idées étroites, et je comprends très bien que mon fils ne veuille pas faire ce que je fais... Moi-même je n'ai jamais voulu prendre le métier de mon père... Il était dans les
huiles, je suis dans les tissus,
ça ne se ressemble pas. J'admets très bien qu'on . puisse avoir des goûts spéciaux, des aptitudes, en im mot, ime vocation. Mais c'est lui-même qui a demandé à être avocat ; alors, qu'il nous laisse tranquilles.
Non, vois- tu, je vais te dire ce qu'il y a au fond de tout cela : il y a encore quelque drôlesse, quelque rossaille...
M'"« Gigou fait signe à son mari de se taire à cause du domestique qui rentre. Silence. Côtelettes jardinière. Jean s'obstine à ne pas sortir : enfin, il s'en va.
Mme GiGou. — C'est comme un fait exprès : il ne s'en va jamais, quand nous avons à parler, et quand nous avons besoin de lui, il n'est jamais là.
:\I. Gigou. — Ça, c'est certain.
Enfin, pour en revenir à Georges, il y a une femme là-dessous. Il n'est pas rentré cette nuit, il a encore découché, et ce qu'il doit m'en faire, des dettes !
Mme Gigou. — Oh ! ça, ce n'est rien; mais il ruine sa santé, ce qui est plus grave, et j'ai toujours peur qu'il ne finisse comme son frère, notre pauvre Maurice, qui est mort de la poitrine.
Sa voix tremble, ses yeux se mouillent.
M. Gigou, ému. — Je ne suis pas un bourgeois, tm père imbécile : je comprends qu'un jeune homme s'amuse... Moi-
même, quand j'avais son âge... mais or peut s'amuser raisonnablement, quanc le diable y serait. Mais ton fils est exa géré en tout, et pour ça comme pour 1( reste. Alors on paye ça plus tard.
Mme Gigou. — Tous les jeunes gen:
en sont là, à moins que?...
M. Gigou. — A moins que...
Mme Gigou. — Eh bien ! à moins qu'il; ne soient casés, comme le petit Gardon Voilà mi garçon qui faisait des orgies comme Georges et qui maintenant est rangé, e1 reste très tranquille.
M. Gigou. — Il faudrait caser notre fils, c'est évident.
]\lme Gigou. — Ah ! pour cela il faudrait voir du monde, mais nous \dvons comme des ours dans notre coin. Il faudrait qu'il y ait de la jetmesse ici, de la gaîté ; alors ce garçon resterait volontiers à la maison et il trouverait un beau jour son afiaire, tandis qu'il s'ennuie ici, et ça se comprend, il va n'importe où et rencontre n'importe qui.
M. GiGOQ. — Nous ne pouvons pourtant pas donner des bals comme pour marier une jeune fille.
:\ime Gigou. — Mais, sans donner des bals, on peut donner des dîners, des soirées. Ainsi font les Gardon, et c'est chez eux que leur fils a rencontré cette petite madame Valréal et qu'il a pu avoir tme maîtresse dans un monde honorable, dans notre monde, une amie de sa sœur, qui ne l'afiiche pas.
M. Gigou. — Et qui ne lui coûte pas un sou.
Mme Gigou. — Et puis, c'est une femme qui a beaucoup de tenue, qui sauve les apparences, et comme ils ne peuvent se voir que de temps en temps, de cette façon un jeune homme ne ruine pas sa santé.