SCENE IX
Les MÊMES, LA MARQUISE DE SAINT-ELOI, MADEMOISELLE DE FEROU VILLE, DENISE, entrant à gauche, les deux femmes très énervées.
LA MARQUISE, à Denise. — Franchenent, mademoiselle, ça n'est pas domnage !
MADEMOISELLE DE FEROUVILLE. Demis le temps que nous posons! M. Cassel ait pourtant bien que nous sommes ocupées, nous autres !
DUPALLET. — Il y a aussi du grabuge lar là.
MADEMOISELLE DE FEROUVILLE. Je
suis une jeune fille qui gagne elle-même sa vie !
LA MARQUISE, à J^P^^ de FérouvUle. — Jamais ma lettre du Neiv-York Herald ne pourra partir aujourd'hui.
MADEMOISELLE DE FEROUVILLE. Et
moi, il faut que d'ici demain je termine ma causerie pour la Mode Catholique sans compter qu'il y a un reporter qui m'attend chez moi pour me taper d'une interview à propos de la nouvelle loi sur l'avortement. C'est gai! {A Denise.) C'est pour ça qu'il faut galoper, mademoiselle.
DENISE. — Mesdames, ça n'est pas de ma faute.
LA MARQUISE. — Mon collet, vous vous rappelez 1
MADEMOISELLE DE FEROUVILLE. Et
moi, ma blouse russe.
DENISE. — Je les atteTids d'une minute à l'autre.
LA MARQUISE. — Oui, ça ne dépend pas de vous, je sais bien. {Elle jiorte la main à sa poche.) Tenez, ma mignonne, je ne vous ai jamais rien donné.
DENISE. — Oh! madame la marquise!
Vous êtes trop bonne ! Ça n'est pas ces dames du demi-monde qui nous gâteraient comme vous.
LA MARQUISE, qui a tiré son carnet. — Ne m€ remerciez pas. Voilà des billets d'abord pour le Jardin d'Acclimatation oii il y a en ce moment-ci des hommes de la Terre de Feu, et puis deux entrées pour visiter les égouts.
MADEMOISELLE DE FEROUVILLE, à Denise. — Moi, mon chat, je vous ferai aussi un cadeau.
DENISE. — Oh! mademoiselle!
MADEMOISELLE DE FEROUVILLE. — VoUS
viendrez me voir un matin, et je vous donnerai ma photographie en collégien, avec un petit mot. {Elle a sorti de sa poche de corsage un étui à cigarettes, elle le tend à Denise.) Fumez-vous?
DENISE, froide. — Non, merci.
MADEMOISELLE DE FEROUVILLE, IcS
yeux dans les yeux. — Pas de défauts.
DENISE, avec une petite grimace. — Du moins pas celui-là.
JULIETTE, eiitrant chez les Blandin, à
Viveurs
droite. — Ou vous demaude au 3, chez la grande duchesse.
CASSEL. — J'y vais. Dans mon cabinet, la porte en face, une petite boîte blanche avec un élastique. Sur la cheminée. Tu me l'apporteras.
MADAME BLANDix. — Qu'est-ce que c'est?
CASSEL. — Vous êtes trop curieuse.
Là... Marchez encore un peu... Ça ira... Je ne suis pas mécontent.
MADAME SALOMON. — Qu'est-ce qu'il y a dans la petite boîte, monsieur Cassel?
CASSEL. — Ça vous intrigue?
JULIETTE, rentrant avec la boîte. —
Voilà, monsieur.
Elle sort.
CASSEL. — Eh bien, c'est la décoration que la grande-duchesse de Wurtemberg m'a donnée. C'est bleu de ciel et chocolat. Je ne la porte pas parce qu'à Paris on se ficherait de moi. Mais chaOj^ue fois qu'elle vient essayer... {Il met la croix à sa boutonnière.) Je la mets avant. Ça la flatte et ses costumes sont plus réussis.
SALOMON, touchant le ruban. — Et ça ■ s'appelle?
CASSEL. — Le Courage civil. Adiusias.
{Il salue.) Je reviens.
Il sort.
UNTE PETITE, entrant, les mains vides, à gauche, chez la marquise. — Les affaires de ces dames ue sont pas prêtes.
LA MARQUISE. — Comment ça?
DENISE. — Mais si, elles doivent l'être.
LA PETITE. — Non, mademoiselle. C'est le brodeur...
MADEMOISELLE DE FÉROUVILLE. ... Qul
a manqué de parole? Nous la connaissons cette histoire-là !
LA MARQUISE, à Denise. — C'est trop fort. Appelez-moi M°'*' Rivière.
DENISE, à la petite. — Va la chercher, de la part de la marquise de Saint-Eloi et de M"" de Férouville.
LA MARQUISE. — Je vais flanquer un abatage à Cassel dans le Neiv-TorJc Herald, moi ! Je commence à être furieuse !
M.JlDEMOISELLE de FÉROUVILLE. — Mol
aussi '
DUPALLET, à droite, à J/""® Blandin. — Depuis cinq minutes, fillette, j'ai une envie. Je voudrais avoir le Courage civil.
MADAME BLANDIN. — C'est uue idée. Il ne te manque plus que ça pour être au complet.
On rit.
MADEMOISELLE DE FEROUVILLE.
sont bruyants ces sfens d'à côté !
Ils
La petite, qui était tout à l'heure chez la marquise, entre chez ^1°" Blandin et parle bas à M"' Rivière.
MADAME RIVIERE, à SCS trois dames. — Excusez-moi. Cinq minutes seulement.
SALOMON, à M"^^ Rivière. — Rendezvous d'amour?
MADAME RIVIÈRE. • — Oh! moi ! VOUS
savez ! C'est fini. Depuis l'Exposition de
Elle sort, et on rit.
MADEMOISELLE DE FÉROUVILLE. CeS •
rires m 'énervent!
LA MARQUISE. — C'est encore ces demoiselles, parbleu ! Il n'y en a que pour elles maintenant ici. On lâche le Faubourg pour ne plus s'occuper que du Bois !
DENISE. — Madame est injuste. Et puis ça n'est pas des demoiselles, c'est M"^ Blandin, M"' Salomon, toutes ces dames de 1"" bourgeoisie qui s'amuse, enfin !
LA MARQUISE. — • M™' Blandin qu'on voit partout?
DENISE. — Juste.
LA MARQUISE. — Oh ! voilà si longtemps ■ que je voudrais connaître cette bandelà.
MADAME RIVIÈRE, entrant chez la marquise, à gauche. — La petite vient de m'apprendre... mesdames. Croyez que je suis désolée. Ces passement iei's, ces brodeurs... vous savez, c'est triste à dire... nous sommes à leur merci. Mais par exemple, je vous garantis que demain...
LA MARQUISE. — C'est bon. Vous êtes pardonnée. Autre chose. C'est M™'' Blandin qui est à côté ?
Viveurs
MADAME RIVIÈRE. — Oui, avec son ^père, M. Dupallet, M'"'' Salomon, M"" Gué- Qosa, la fille du docteur.
MADEMOISELLE DE FÉROUVII.LE. Un
3orps superbe, je l'ai vu à la douche.
MADAME RIVIERE. — Vous dêsirez que je leur dise que vous êtes là ?
MADEMOISELLE DE FÉROUVILLE. Nou,
lous ne les connaissons pas.
LA MARQUISE. — Mais nous voudrions oien les connaître !
MADEMOISELLE DE FÉROUVILLE. — Et
.âcher d'aller samedi, si possible, à ces ableaux vivants.
MADAME RIVIÈRE. — Diable! Ah!
lame, ça sera ravissant !
LA MARQUISE. - — Justement, j'en parle- •ai dans le Netv-York.
MADEMOISELLE DE FÉROUVILLE. Et
iioi dans la Mode Catholique.
LA MARQUISE, à AI^^ Rivière. ■ — S'il y ivait moyen... Vous qui êtes adroite.
MADEMOISELLE DE FÉROUVILLE.
M'"" Blandin doit d'ailleurs nous conlaître de nom. Le mien surtout. J'écris !ans dix journaux et cinq revues. Vous l'avez qu'à lui dire que c'est M"° de Fé- •ouville qui signe Paf !
LA MARQUISE, à i!/"" de Férouville. — • ^aissons-la. Elle va nous emmancher ça.
'^t puis, ce monde-là, c'est de la légion trangère, on y entre tout droit, on ne ous demande rien.
MADAME RIVIÈRE. — Da,me, écoutez, je ■ais toujours essayer.
Elle sort.
LA MARQUISE. — Si ça pouvait réussiir?
1 paraît que c'est une maison oîi on 'amuse jour et nuit. On ne se couche pas.
MADEMOISELLE DE FÉROUVILLE. Oui,
1 y aurait de la copie pour nous là-dedans. )li ! ça va révissir, j'en suis sûre.
MADAME SALOMON, à M"^^ Rivière qni ntre à droite. — ■ Ah! écoutez notre Riière '
MADAME RIVIÈRE, à il/™^ Blandin et ux autres. — Chut ! Ecoutez ce qui arive. Une comédie. Deux de nos clientes, î, en vous entendant rire, m'ont demandé os noms, et dame, a-ussitôt, voilà deux emmes à la renverse : elles voudraient
aller samedi à vos tableaux vivants. {A Alice Guénosa.) Elles disent qu'elles vous ont vue à l'hydrothérapie.
MADAME BLANDIN. — Elles sont familières vos dames. Elles ont l'air de vous manger un peu dans la main. Qu'est-ce que c'est comme genre?
DUPALLET. — Le meilleur. Elles sont du Faubourg.
MADAME BLANDIN. — Saint-Antoine, oui.
MADAME RIVIÈRE, ù 'partir de ce moment la marquise et M^" de Férouville écoutent derrière leur paravent ce qu'on dit d'elles. — Oh non! m.adame... des femmes tout à fait bien... un peu...
MADAME SALOMON. — Excentriques?
MADAME RIVIÈRE. — Non, mais...
MADAME BLANDIN. — Pittoresques. Je vois ça.
MADAME RIVIÈRE. Et puis, elles
écrivent.
SALOMON. — Sur les murs !
MADAME RIVIÈRE. Non.
MADAME BLANDIN. - — Quoi ?
MADAME RIVIÈRE. — Un peu de tout, du roman, de la politique, de la mode.
MADAME BLANDIN. — Des bas bleus percés qui vous font de la réclame et que VOUS habillez avec les fins de saison. Elles doivent signer Gant-de-Suède ou Peau-de- Satin. C'est pas les deux sœurs?
MADAME RIVIÈRE. — Oli non ! madame.
LA MARQUISE, à i/'^" de FérouvUle, à gauche. — Vous entendez?
MADEMOISELLE DE FEROUVILLE. — ■
Cah ! c'est comme la pluie, ça ne tache pas.
MADAME RIVIÈRE. — La plus âgée, une légitimiste enragée, c'est la marquise de Saiut-Elci...
DUPALLET. — ... Lui dit ô mou roi!
ALICE. — • Je me souviens. C'est elle qui a fait mon livre de prières de première communion.
MADAME RIVIÈRE. — Vous vovcz ? L'autre, la plus jeune, c'est la petite-fille d'un amiral . . .
MADAME SALOMON. — Quel âge?
MADAME RIVIÈRE. — Vingt et un et l'acquit de quarante.
Viveurs
MADAME BLANDIN. - — Bien.
MADAME RIVIÈRE. — M"'' de Férouville.
ALICE. — Je la connais de vue ! oh !
MADAME RIVIÈRE. • — Un type. Un garçon.
ALICE. — Même pas. Ni homme, ni femme, ni chair, ni poisson, j'ai horreur de ces petites personnes cyniques, espèces d'androgynes qui ne veulent pas rester de leur sexe, parce qa'elles en sont la honte. (.4 M""' Blandni.) Ah non! pas de ça, chez vous.
LA MARQUISE, à J/"" de Férouville. — Eh bien ! Cette fois, ça tache !
MADEMOISELLE DE FÉROUVILLE, — Je
lui revaudrai! ça, quand je serai son amie. MADAME RIVIÈRE. — Enfin, VOUS savez qu'elle écrit ? Elle signe avec les trois premières lettres de ses noms : P. Pauline, A.. Anna, F...
MADAME BLANDIN, UVCC CXpIosion. — ■
Paf, c'est elle?
MADAME RIVIÈRE. — C'est elle qui est Paf!
MADAME BLANDIN. — Paf du G'il Blas.
et de la Semaine Religieuse! Oh ! mes enfants, c'est possible que ce soit une clique ! mais elle a un talent énorme.
PAF, à gauche. — Voilà une femme de goût !
MADAME BLANDIN. — Et d'une Variété!
d'une souplesse! oh! c'esL très différent alors! (.4 !/'"« Rivière.) Et qu'est-ce qu'elles demandent, ces dames, en fin de compte 1 à être invitées samedi ?
MADAME RIVIÈRE. — Oui, elles en grillent d'envie. Seulement elles n'osaient pas.
MADAME BLANDIN. — Sont-clles bêtes !
C'est la moindre des choses.
LA MARQUISE, à Paf. — Vous voyez !
MADAME BLANDIN, montrant à côté. — Elles sont là ?
MADAME RIVIÈRE. - — Oui.
MADAME BLANDIN. ■ — J'y vais.
Fausse sortie.
LA MARQUISE, à Paf. — Ça y est.
DUPALLET, retenant sa fille. — Dans cette tenue ! Te voilà bien ! Tout à l'heure tu ne voulais pas entendre parler de ces femmes, maintenant c'est toi qui sautes
dessus. Non, c'est à elles de venir. C'est plus convenable.
SALOMON. ■ — Et puis, au moins, comni ça, nous ferons aussi leur connaissanc nous autres. Je ne serai pas fâché de le regarder de jorès.
DUPALLET. — Surtout Paf. Mademo selle m'en a mis l'eau à la bouche.
MADAME BLANDIN. — Eh bien, soit (J ïix autres.) Ça ne vous gêne pas. Louise Alice, qu'on les fasse entrer?
MADAME SALOMON. Non.
ALICE, — Ça vous regarde.
SALOMON. — • Nous, ça ne nous gëni pas. Nous sommes toujours visibles, pa.p Cupallet et moi ! Entrez sans frapper.
MADAME RIVIÈRE. — Je vais les chei cher.
Elle sort.
DUPALLET, gai, à Salomon. — A nous!
à nous ! les bas bleus ! les femmes de lettres
MADAME BLANDIN, mécontente. — De 1^ tenue, hein, papa! Tu n'es pas ici chd toi, dans ton alcôve.
DUPALLET. — Quoi ! On ne peut plui être gai, alors?
MADAME RIVIÈRE, e7}trant à gauche chez la marquise. — C'est fait. Venez
Elle les emmène.
MADAME BLANDIN, poursuivant. C
sont des femmes de talent, vous save^ des femmes journalistes. Soj^ez convenablcs. Si vous ne le faites pas pour mol faites-le au moins par déférence pour Ij presse.
SALOMON, à Dupallet. — Bigre! Etei gnons le sourire.
DUPALLET. — Avalons nos langues.