CIMETIERES
sainte, et les si amusantes fresques d'Orcagna; mais ça c'est impossible, il ne faut pas y songer. Alors, je voudrais être enterrée dans un cimetière de campagne; car les cimetières des grandes villes me dégoûtent; oui dans un joli cimetière de campagne, près de la vieille église et de l'humble presbytère. I^à, on n'est pas les tms contre les autres, on est tranquille. J'aimerais bien le cimetière de Revel, dans les montagnes du Dauphiné, que nous avons visité mi soir de juillet... Tu te rappelles, il y avait tm ver luisant sur un des piliers de la porte. . . il semblait indiquer l'entrée; c'était, à la fois, un gardien et ime veilleuse. Comme il faisait doux ce soir-là ! Et il y avait des belles fleurs dont l'air était tout embaumé.
Cette idée de cimetière de campagne lui souriait beaucoup et elle avait déjà pris ses dispositions pour l'éternité, quand elle se ravisa soudain.
— Oui, mais ce qu'il y a d'embêtant, poursuivit- elle, c'est l'hiver; il doit faire froid et puis, quand il pleut, il doit y avoir des infiltrations; j'avoue que ça m'est désagréable d'y penser. Et puis, que ce soit au Père-Ea Chaise ou dans le joU cimetière de Revel, une idée à laquelle je ne puis me faire, c'est que je sentirai mauvais et que je deviendrai la proie des vers, moi qui déteste ces bêtes-là.
« C'est pourquoi je me ferais volontiers crémer; mais il n'y a rien de plus inibécile qu'un columbarium; c'est administratif et vilain, et puis il paraît que, dans le four crématoire, le crâne en éclatant fait le bruit d'mie boîte d'artillerie et, quoi qu'on fasse, l'odeur de chair et de graisse brûlées est insupportable. Tout
ça n'est pas très commode. Alors, j'aimerais bien qu'on me dressât un bûcher, comme à Jeanne d'Arc, bien que je n'y aie aucun droit; mais pas à Rouen, dans le j\Iidi, sur ces gros rochers rouges de la Méditerranée qui, le soir, deviennent couleur d'améthyste. Oui, im bûcher fait avec de jemies pins maritimes tout gonflés de cette sève qui sent la térébenthine, et on y mettrait le feu par mi grand vent de mistral qui attiserait la flamme et éparpillerait mes cendres dans la mer violette.
E'idée de rentrer ainsi dans le grand tout et de se mêler à l'air, à la mer, à la terre, ne la satisfaisait pas complètement : elle voulait que quelque chose d'elle restât.
— Décidément, dit-elle; j'aimerais mieux que l'on conservât mes cendres; alors on les recueillerait dans mie urne que j'aurais commandée moi-même, parce que je ne voudrais pas d'une urne qui ne me plût pas, et on la placerait au bord de la mer, sur une stèle de marbre très simple, au milieu d'un massif de rosiers d'hiver et d'été mêlés de telle manière qu'il y en ait toujours en fleurs, en n'importe quelle saison, car j'adore les roses. Je ne voudrais pas non plus qu'on représentât sur cette urne des scènes tristes; mais tu te rappelles ce beau poème d'Henri de Régnier, intitulé le Vase? C'est un vase comme ça que j e voudrais ; tu vas dire que je ne suis pas difficile : un vase où un jeune sculpteur, d'infiniment de talent, aurait enlacé des satyres, des centaures, des fatmes, des nymphes, enfin, comme dit le poète :
Le tourbillonnement des forces de la vie.
CHEZ FÂLtWKE
c^tt'î^
SIMONNE VALREAL, 24 ans.
GERMAINE LAGNY, 28 ans.
PALMYRE, 40 ans.
ne de Provence, chez Palmyre, la couturière de ces dames. Appartement bas de plafond, au deuxième sur la cour, dans une vieille maison locative.
lion d'essayage avec une grande psyché, une monumentale armoire à glace, des fleurs artificielles sur la cheminée, des robes accrochées tout le long des murs, quelques-unes étalées sur les sièges.
ras nus, en corset, M™« Lagny est en train « d'essayer », tandis que Palmyre, à genoux devant elle, des épingles plein la bouche, « arrondit » une jupe.
■"^ Valréal regarde et donne son avis.
M^ïie i,AGNY. — Dépêchez-vous, ma 3nne Palmyre; il est cinq heures moins ix, et j'ai un rendez- vous à cinq heures rès de l'Arc de Triomphe.
Mme Vai^réal. — Oh !z7 t'attendra.
Mme I,AGNY. — Certainement... d'aumt plus que je l'ai prévenu que j'eslyais avant de venir.
Mme Valréal. — Alors, il sait à quoi s'en tenir.
M"ie I^AGNY. — Oh ! pour ça, il ne se fait pas de bile : il m'attend bien tranquillement. Il est épatant, ce Raymond. Quel type ! Dépêchez- vous tout de même, Palmyre; je ne veux pas non plus le faire poser.
Palmyre. — Qu'est-ce que ça fait ? Il peut bien poser pour vous... vous en valez la peine. I^à, regardezvous, maintenant... les hanches sont moulées !
Mme Valréal. — Elle te va bien, cette jupe-là.
M°^e l^AGNY, se retournant devant la psyché. — Oui, mais elle n'est pas encore assez cloche, dans le bas.
Palmyre, levant les bras au ciel. — Alors, qu'est-ce qu'il vous faut? Si
CHEZ PAIMYRE
VOUS ne trouvez pas cette jupe-là assez cloche !
M°i« IvAGNY. — Je ne vous dis pas, mais je la veux beaucoup plus ample.
PAI.MYRE. — Ça ne sera plus une cloche, ça sera un bourdon. [Elle rit.)
M°ie Valréal. — Quel type, cette Palmyre !
M™e I,AGNY. — Justement, faites-moi un bourdon... J'adore ça...
Palmyre. — Oh ! moi, madame, je vous ferai ce que vous voudrez.
M°ie Lagny. — Et puis, ma petite Palmyre, il faut absolument que vous me mettiez une seconde agrafe à la ceinture, parce que, lorsque je viens de voir mon amoureux, je ne peux jamais mettre l'agrafe.
Palmyre. — Vous êtes gonflée, ce n'est pas étonnant.
M°^e I^aGNY. — Ça ne te fait pas cet effet- là, à toi, Simonne?
M™e Valréal. — Ne m'en parle pas, mon chou; moi, je ne peux jamais rentrer dans mon corset.
M°ie I^AGNY. — Ça fait le désespoir de Raymond qui ne peut pas me ragrafer : il se casse les ongles, il jure comme un TempHer :
« Ta sacrée Palmyre ! Ces sales couturières !
n'y a pas de
bon sens de se serrer comme ça ! » Si tu l'entendais, ma chérie, c'est à se tordre,
Palmyre, résumant. — Alors, nouî disons : plus cloche et deux agrafes.
Mme Valréal. — Oui, c'est ça, Palmyre, deux agrafes : l'agrafe conjugak et l'agrafe du déshonneur.
M°ie IvAGNY. — Est-elle bête, cette Si monne !
Palmyre, riant trop fort. — Non, écou tez cette madame Valréal, elle me ferj mourir de rire. Mon Dieu ! mon Dieu Quelle comédie !
M"i6 lyAGNY. — Vous n'êtes pas se rieuse, Palmyre. Surtout, faites bien at tention que ma jupe ne remonte pas., comme la dernière : elle était assez ratée la dernière, entre nous.
Palmyre, piquée. — Toutes ces jupes là remontent.
M"ie Valréal. — Taisez-vous donc vous en avez fait une à Thérèse qui n remontait pas.
Palmyre, exaspérée. — Mais ell essaye, elle est raisonnable, tandis qu vous, comment voulez- vous que vos robe aillent? Vous ne me laissez jamais 1 temps... il ne faut pas que M. Raymon attende !... Alors, vous comprenez : c n'est pourtant pas lui qui vous clocher votre jupe, M. Raymond ! Je sais biei parbleu, vous voudriez tout : vous amu ser et avoir des robes parfaites; c'est in possible ! Alors, moi je suis obUgée de m bousculer: on est toujours à la minut avec vous; les épingles tombent...
M^ie Valréal. — Et le héros s'évs nouit.
Palmyre. — Je suis obligée de tou faire « de chic ».
Mme Valréal. — Et ça n'en a aucur
Palmyre. — Je vous conseille de vou plaindre. Seulement, vous m'attrape:
parce que je suis une petite couturier avec laquelle vous marchandez... Vou iriez chez Jacques ou chez Ivéontin<