LE 14 JUILLET
Et moi mon pantalon superbe, Nous avions jeté nos manteaux Avant de nous coucher sur l'herbe Où nous étions sentimentaux.
es oiseaux dans leurs chants de fête ^'exigeaient pas qu'un sang impur breuvât leurs sillons; ta tête durable reposait sur
Mon bras et des senteurs berceuses Confusément venaient à nous; Des bêtes, fines connaisseuses, Grimpaient le long de tes genoux.
Tu riais ton rire sonore
Qui faisait rire les échos.
Et dans tes fins cheveux d'aurore
Tu mettais des coquelicots
louges, des marguerites blanches Intremêlés de bleuets bleus; It moi je baisais tes mains blanches, ^a lèvre rouge et tes yeux bleus.
Tu me chantais de ta voix grave Ton répertoire de chansons; Des merles sifflaient à l'octave Dans le mystère des buissons.
Puis le soir vint : des ombres douces S' endormirent sur les gazons.
Déjà l'émeraude des mousses.
Le vert tendre des frondaisons,
'^oute la forêt séculaire Rassemblait, éparse dans l'air, >a chemise crépusculaire, "^andis que la lune au ciel clair
>Ai^>^
Montait. Tout là-bas, des fusées Jaillissaient vers le firmament, Puis s' éparpillaient irisées/ Alors tu me dis simplement :
« Voici l'heure dti sacrifice. » Et je vis s'allumer des feux Dépouillés de tout artifice, Dans l'azur profond de tes yeux.
rê^îc^'^C
KAOAKE FOULE
'ÉTAIT mardi dernier; je me promenais badaiidement et je m'étais engagé dans l'avenue de l'Opéra, pleine de gens qui regardaient les préparatifs, lorsque, au bas d'une colonne que surmontait une louve dorée aux mamelles impressionnantes, je rencontrai une jeune femme qui paraissait en proie au plus vif rayonnement : elle riait et ses dents brillaient, ses yeux étincelaient, ses joues flambaient.
C'était Mine Foule. Depuis une dizaine d'années, voilà bien la cinquième fois que je la rencontrais ainsi dans la rue et, chose étrange, chaque fois que je la rencontrais, il y avait des drapeaux étrangers aux fenêtres des maisons, du velours rouge à crépines d'or au balcon de l'Opéra et, le long des boulevards, des mâts avec des oriflammes et des girandoles.
Mme Foule était toujours la même, joUe à la façon spéciale des Parisiennes : nez retroussé, cheveux d'un blond doré, yeux malins et tendres, bouche fraîche et voluptueuse, petites main.s, petits pieds. Elle avait un petit costume tailleur « tout ce qu'il y a de plus simple, ma chère », et elle était coiiïée d'un coquet feutre gris, orné d'une plume de bersaglier.
c^tSl^
— Comment diable faites-vous, madame Foule, lui dis- je, pour être toujours aussi jeune? Vous ne vieillissez pas.
Quel âge avez-vous?
Elle me répondit sans hésiter :
— J"ai vingt-cinq ans.
— Mais rappelez-vous, lorsque les ofhciers russes vinrent à Paris et que l'un d'eux, un beau garçon à barbe blonde, vous souleva dans ses bras et vous embrassa aux acclamations de tout un peuple, vous aviez déjà vingt-cinq ans; c'était en 1893 pourtant et, aujourd'hui, vous avouez le même âge.
— vSans doute, ne se démonta-t-elle pas, est-ce que vous me prenez pour une girouette?
Et elle ajouta :
— Ce n'est pas comme vous ; vous grisonnez, moucher... ce n'est pas étonnant d'ailleurs, vous avez toujours l'air d'un qui s'embête à mort... c'est ça qui vieillit ! Ça ne vous amuse donc pas de voir tout ce monde et les préparatifs des fêtes? Ah! vous n'avez vraiment pas l'air que le roi et la reine d'Italie arrivent demain.
— Toujours jeime, madame Foule, lui répondis- je, vos éternels vingt-cinq ans se réjouissent à la vue des mâts, des oriflammes, des girandoles, et du velours rouge à crépines d'or; mais je suis un
MADAME FOULE
ieil homme que les fêtes, :urs lendemains et leurs eilles rendent triste in fini lent.
— Pensez- vous ! fit-elle.
— Je pense que des impions allumés ne 3nt pas le bonheur .'un peuple, comme lit Fantasio à l'envoyé LU prince de Mantoue. Je evois une vieille gravure .'une Illustration de 1859 ù des dames à crinoline ont représentées qui 'élancent au-devant de LOS soldats avec des gros bouquets,
car les dames, dit un chroniqueur du emps, se sont fait remarquer par 'exaltation de leurs sentiments ; l'héroïsne n'est jamais mieux fêté [ue par le beau sexe ». Et cela 'appelle : Retour des troupes l'Italie.
C'est la dernière fois que vous ivez vu revenir des troupes nctorieuses, toujours jeune nadame Foule, car en 1859, ^ous aviez vingt-cinq ans.
Et je ne sais rien de plus ;ouchant et de plus mélancolique que cette vieille gramre. Non, la crinoline n'est jas le symbole d'une époque le corruption, mais bien plutôt l'une société insouciante qui ouait aux cerceaux... sur un /olcan ! Je pense qu'en 1887, i Naples, ayant eu rme discussion avec un cocher, je faillis ;tre lapidé par des Napoli- :ains francophobes qui avaient "econnu, à mon accent, que 'étais Français. En ce tempsà un mauvais homme, « il signor Crispi » excitait nos
frères latins contre nous. Je pense au décevant va-et-vient des alliances et des rancunes, des sympathies et des haines nationales. Je pense à l'humeur changeante des rois et des empereurs.
— Tout ça, dit madame Foule, c'est des boniments à
la graisse de chevaux de bois...
Et par là je compris que mon discours l'ennuyait. Certes, elle connaissait Solférino, Magenta, parce que c'est des noms de victoires, mais elle ignorait Crispi. Aujourd'hui, M'i^e Foule était franco-italienne, voilà tout. Et, comme je l'avais vue, avec le même élan, franco-russe et franco-anglaise, je lui demandai :
— Qu'est-ce que vous êtes, au juste ?
Mais elle me répondit :
— Je suis franco-ceux pour qui l'on pavoise et illumine.
C'était net.
— Ce n'est pas tout ça, reprit-elle; le roi et la reine d'Italie arrivent demain : irezvous les voir?
— Je ne sais pas.
Elle s'indigna :
— Comment ! vous êtes à Paris et vous n'irez pas les voir ?
— Peut-être irai-je ; je suis invité sur un balcon, chez des amis qui demeurent avenue du Bois.
— Il faut y aller, ordonna ]\jme Foule. Moi, je ne connais pas des gens à balcon ; mais je les verrai tout de même...
En tout cas, vous me raconterez vos impressions.
MADAME FOULE
— OÙ VOUS retrouverai-je?
— Toujours sur le passage des souverains.
C'était vague. Et pourtant, je la retrouvai. Je la retrouvai jeudi soir, à sept heures, rue Royale. Elle attendait le passage du cortège qui devait se rendre au gala de l'Opéra.
— Eh bien ! me dit- elle, vous êtes allé sur votre balcon?
— Oui, je me suis trouvé avec des gens charmants; mais je n'ai rien vu.
— C'est bien fait, il fallait venir avec moi. J'étais grimpée dans l'arbre, vous savez, dans l'arbre qui fait le coin de l'avenue Marigny et des Champs-Elysées. Ah! j'étais aux premières loges.
Je ne les ai pas vus, d'ailleurs, rapport aux cuirassiers qui entouraient les voitures; mais n'est-ce pas quelque chose que de voir des cuirassiers derrière lesquels il )7-
— C'est-à-dire que j'en raffole.
— Vous savez pourtant que ce sor les vestiges d'un régime abhorré. Mieu que la crinoUne, le piqueur Troude e; un symbole.
— Je ne vous dis pas; mais quand o reçoit im roi et une reine, il faut être à ]] hauteur'; on ne peut pourtant pas 1(!
faire monter dans un omnibus funéraire '
Je m'étais attiré une sévère répons^ C'est que W^^ Foule, républicaine, a u vif sentiment du prestige nationa Lorsqu'en 1896, le Tsar descendait l'ave nue des Champs-Elysées, dans une cî lèche où le Président Félix Faure éta assis en face de lui, c'est elle qui fit ceti C'est égal, c'est ps Louis XIV qi serait fout r devant !
— Dites moi, W^ Foule, es il vrai qu vous aye
remarque : «
se passe un roi et une reine ? Et puis, les piqueurs, précédant les calèches attelées à la daumont, cette escorte de cavaliers, ça avait grand air. J'étais très satisfaite.
— Et vous avez crié : Vive le Roi !
vive la Reine !
— Naturellement.
— Une question, madame Foule : vous êtes républicaine?
— Pensez- vous ! et bonne républicaine, je vous assure; mais ça n'empêche pas.
— Et vous aimez les attelages à la daumont, les perruques poudrées, les habits galonnés !
fait à nos hôtes actuels un accueil pk chaleureux qu'au roi d'Angleterre, loi de la visite- dont il vous honora, a dernier mois de mai ?
— C'est des potins. Comment voi lez- vous que je vous réponde? J'ai crî et quand on crie, on crie toujours tar qu'on peut ! Quand on crie moins for c'est qu'on a quelque chose dans le gosie Maintenant, il faut tout dire, Edouai n'avait pas amené sa « dame », tandis qt Victor a amené la sienne. Alors, voi comprenez, quand il y a une femme, ^ fait tout de même une différence, surtot lorsqu'elle est jolie. Quant à Nicolas,
MADAME FOULE
vait amené sa « dame et ses gosses »... lors, c'était du délire. Enfin, l'Italie, 'est la nation sœur.
— Et la Russie?
— C'est la nation alliée.
- — Et l'Angleterre?
jyjme Foule réfléchit quelques secondes b dit simplement :
— Aôh ! yes, roastbeef, plum-puding!
Et ce jour-là, je ne pus en savoir daantage. I^e cortège allait passer et elle e répondait plus à mes questions.
Le lendemain et le surlendemain, je îvis encore M^^^ Foule. Elle ne se lassait as d'être sur le passage des souverains. ;ile prétendait même que nos illustres ôtes avaient fini par la reconnaître, que : roi la saluait — militairement — et ue la reine lui souriait — affablement. 'eus bien garde de la détromper. Elle e put les suivre à Versailles ni à Ramouillet; alors elle se promenait sur les oulevards et dans les rues magnifiquelent décorées. Elle achetait les portraits u roi et de la reine, des cocardes et lille emblèmes franco-italiens. Elle écoulit, transportée, les chanteurs ambunts, ténors à la voix grasse qu'une laigre musique accompagne, et qui, )us mi ciel gris d'octobre, chantaient le rintemps et l'amour. Elle reprenait /ec eux, d'mie voix un peu tremblante, s refrains des romances. Elle ne lisait as, dans son journal, les commentaires 2 la presse étrangère; elle n'y cherchait le des itinéraires et la description des )ilettes de la reine. Pourtant, les dépêles de félicitations échangées entre les lefs de gare l'avaient charmée.
Samedi soir, elle admirait les illumiitions. Ces quatre journées de fêtes, les .nfares de la retraite aux flambeaux avaient montée à un extraordinaire iapason. Elle regardait les jeunes gens, irtout ceux à moustache brune, avec
des yeux plus brillants que les lampes électriques multicolores. J'eus la sensation très nette que, sentimentalement, Mme Foule était sous pression. Jç devais en acquérir bientôt la certitude.
Je lui demandai :
— Allez- vous demain à la revue ?
Elle me répondit :
— Penses- tu que je vais manquer ça !
Maintenant, elle me tutoyait.
En effet, dimanche matin, elle était à Vincennes, et l'après-midi, dans Paris, sur le passage des troupes qui regagnaient leurs quartiers.
Elle acclamait tour à tour les dragons aux crinières flottantes, les lourds cuirassiers, les chasseurs légers. Elle agitait son mouchoir, envoyait des baisers aux officiers, criait : « Vive l'armée ! Vive la France ! Vive l'Italie ! » et même : « Vive
MADAME FOULE
la Russie ! » Elle confondait tout. Elle pleurait même; mais, tout à coup, elle se retourna et dit à travers ses larmes et sans courroux :
— Avec tout ça, on me pince les fesses.
A ce moment précis, les premiers zouaves passaient... les zouaves ! Elle salua le drapeau de Palestro.
Et derrière elle, un jeune homme qui avait l'air d'un pinceur, souriait avec fatuité.
Les derniers zouaves étaient passé;
Alors, M"^® Foule se retourna en sot riant vers le jeune homme. La convei sation s'engagea et, sans me dire adieu elle disparut avec lui. Ce petit inciden m'avait éclairé merveilleusement su l'état d'âme de M™<5 Foule, compos d'un patriotisme ardent, d'une enthot siaste courtoisie envers nos hôtes « surtout, surtout, d'un impérieux besoi de rigolade.
LE JEUI^E HOI^KE TEISTE
Il était laid et maigrelet, Ayant sucé le maigre lait D'une nourrice pessimiste, Et c'était un nourrisson triste.
Ali lycée, il suivit des cours.
Et fut aussi fort en discours Latin que subtil helléniste; Mais c'était un élève triste.
Pour mieux passer ses examens, Il se refusait aux hymens Que conseille l'hygiéniste; C'était un étudiant triste.
Faisant de l'amour un solo,
Il s'amusait comme Chariot:
C'était un de nos bons solistes,
Mais toujours triste, ah! combien triste!
Il fut reçu docteur en droit.
N'ayant jamais, à ce qu'on croit Connu la fleur ni la fleuriste.
Et je ne sais rien de plus triste.
Et, quand il voulut un beau jour Mordre à la pomme de l'amo'iir.
Il tomba sur une modiste.
Qui le trouva tellement triste
tE JEUNE HOMME TRISTE
Qu'elle le trompa sur-le-champ Avec un professeur de chant Qui possédait le genre artiste :
Alors il fut beaucoup plus triste
La politique le hanta, Le boulangisme le tenta, Puis il se fit opportuniste; Mais il était toujours très triste
Comme il ne s'y trouvait pas bien, Sa devise fut : « Tout ou Rien ».
Il devint donc toutourieniste; Mais il était toujours très triste.
Un ministre étant son ami.
Du côté du manche il se mit :
On le vit devenir manchiste; Mais il était toujours très triste.
Le ministre ayant fait un bond.
Alors il se dit : « A quoi bon? »
Mais pour être un aquoiboniste, Hélas/ il n'en fut pas moins triste
Et quelque chose qu'il tentât Dans l'Art, dans l'Amour, dans l'État, Il était quelque chose en iste De triste, triste, triste, triste.
Quand il mourut d'un eczéma.
Il exigea qu'on le crémât.
Et sur son urne un symboliste Ecrivit ces mots : « Il fut triste »
LES -^oyag;
c-fe=CÎrî^
ous avions quitté Juniilhac - le- Grand, et nous pédalions dans la direction de Thiviers; nous descendions la jolie vallée de risle, lorsqu'un cycliste, venant en sens inverse et avec une vitesse insolente, ne put éviter une vache qui traversait la route, et il culbuta : « Ah ! ah ! voici des ailes ! « dit négligemment Adhémar. Nous étant assurés que l'homme n'avait rien, nous poursuivîmes notre route.
— Il aurait pu se faire grand mal, observa Adhémar, mais que la chute de cet imprudent nous serve du moins de leçon, et nous incite à rouler aux sages allures. Soyons des cyclistes intelligents; n'imitons pas ceux-là qui, penchés sur leur guidon, bouffent éperdument des kilomètres. En vain, ils traversent des pays merveilleux, ils ne voient que leur roue qui tournoie et la route qui poudroie. Nous, au contraire, patients dans les montées, prudents dans les descentes, nous n'écrasons pas les enfants et les
femmes; nous évitons les pierres et les clous de route; nous ne sommes pas les bourreaux de nous-mêmes et de nos pneus; mais nous savons comprendre leur enseignement, car ils nous disent à chaque tour : « Frère, il fîiut crever. » Aussi, mieux que de vitesse vaine, nous nous enivrons du paysage, de ces vertes prairies, de ces colUnes aux pentes boisées, de cette rivière qui coule sombre et pourtant limpide au fond d'une fraîche vallée. Ainsi, nous pouvons visiter ce beau pays, nous arrêtant où bon nous semble, repartant à notre fantaisie.
Voilà ce qu'a permis l'admirable invention de la bicyclette !
Et, lyrique soudain, il déclama des vers qu'il avait composés en l'honneur de sa machine :
Métallique amie au sotirire de nickel,
Cependant, nous avions dépassé Thiviers et nous rouHons vers Brantôme.
Adhémar, géologique tout à coup, s'écria :
— Nous avons quitté le Limousin et
LES VOYAGES
ses schistes et nous entrons dans le Périgord... Vois-tu affleurer les granits?
Par sa célèbre abbaye, malheureusement restaurée avec une intelligence toute cantonale, par son vieux clocher bâti au temps de Charlemagne, par son pont à angle droit jeté sur les deux bras de la Droune, par ses vieilles petites maisons et ses grottes habitées, Brantôme nous charma.
Comme, après déjeuner, nous nous étions assis au bord de la rivière, sous les ormeaux séculaires des. Fossés, et que nous regardions des familles nombreuses de canards qui remontaient le courant, Adhémar me dit :
— Quel calme ! Et quelle attendrissante simpUcité !
Nous devrions demeurer ici toujours. Ce serait de la bonne décentralisation, et puis l'on vit pour rien à Brantôme ; c'est le paradis des capitaines en (retraite; avec quinze cents francs, on est un bourgeois considéré. A propos, je me rappelle que j'ai, pas très loin d'ici, un cousin qui sera ravi de nous voir. Si tu veux, au lieu d'aller à Bourdeille, ce soir, et d'y coucher, nous irons chez mon cousin et nous lui demanderons l'hospitahté. Tu connaîtras un homme exquis et tu dîneras merveilleusement, car tu peux t'imaginer aisément quelles doivent être la cuisine et la cave d'un homme qui possède un domaine près de Brantôme et des métairies dans les environs de Nanteuil; c'est-à-dire qu'il réunit sur sa table les produits du lyimousin, cette contrée où la châtaigne donne la main au cèpe, et ceux du Périgord, ce pays où la noix donne la main à la truffe, si j'ose m'exprimer ainsi. Et si les théories de M. DemoUns sur l'influence sociale des
productions du sol sont vraies, songe quel homme étonnant doit être mon cousin, puisque, par l'élevage des bœufs et des moutons, il vit de l'art pastoral; par le châtaignier et le noyer, il vit de la production fruitière arborescente; par le maïs et les céréales, il vit de la grande culture et, de plus, il est vigneron et trufiier; nous devons donc trouver un homme particulariste et communautaire, simple et frondeur, routinier et entreprenant, granitique et schisteux.
Nous remontâmes sur nos bicyclettes et, un quart d'heure après, nous entrions dans la cour du château de M. de la Chastaigneraie ; c'était une petite construction en bon style du seizième siècle, avec des lucarnes ornées, et cet heureux mélange de pavillons carrés et de tourelles en poivrières qui rendent si pittoresques les vieilles habitations de ces pays.
M. de la Chastaigneraie fut très ému en revoyant son cousin. C'était un homme d'ime quarantaine d'années; im nez busqué, un front haut, des grands yeux vifs le faisaient assez ressembler à Pierre de Bourdeille, dont nous venions de voir le buste ornant la façade de la délicieuse fontaine Médicis, à Brantôme.
Nous fîmes naturellement le tour du propriétaire; nous marchions au miUeu des luzernes, des maïs, des betteraves et des vignes et, étant arrivés dans un bois de châtaigniers centenaires, nous contemplâmes le coucher du soleil. Il sembla qu'à l'Occident des métaux entraient en fusion, puis se refroidissaient rapidement jusqu'à prendre une uniforme teinte orangée, tandis que du côté opposé, dans un ciel d'im bleu pâle et comme exténué, un mince croissant de
LES VOYAGES
lune apparaissait, et une seule étoile.
Parfois, une châtaigne mûre se détachait de la branche et faisait un bruit de soie froissée en tombant à travers les feuilles, puis un bruit mat en arrivant sur le sol couvert de bruyères, d'ajoncs en fleurs et de fougères mordorées. Nous nous taisions; Adhémar dit simplement :
— Une grande mélancolie descend sur la Guyenne.
lyC dîner fut succulent, ainsi que l'avait prévu Adhémar; et en buvant lui vieux vin récolté sur la propriété même, il dit à plusieurs reprises : « Je sens couler en moi l'âme même du Périgord. »
M. de la Chastaigneraie et son cousin parlèrent de leurs souvenirs d'enfance et de leurs camarades de collège, à Périgueux. Presque tous avaient quitté le pays. Beaucoup de nobles, ruinés, avaient été obUgés de vendre leurs demeures famiUales aux juifs des grands centres qui s'achètent, de la sorte, une tradition. C'est ainsi que le vieux château de V... appartient, aujourd'hui, à un parvenu qui menait grand équipage, conduisait à quatre dans les rues tortueuses et sales de la petite ville, sonnait de la trompe sur sa terrasse, et avait fait installer une rampe de gaz entre les deux tourelles en poivrière. D'autres, au contraire, étaient venus à Paris où, grâce à leur intelHgence, à leur subtilité, à leur bonne mine, ils avaient brillamment réussi dans les arts, les lettres et la politique.
— Ah ! me dit notre hôte, ce sont ceux-là qui dernièrement sont venus ici, faisant grand bruit, et toujours entre deux vins d'honneur. Mais à qui ferontils croire qu'ils aiment tant que ça leur pays?
Est-ce aimer son pays que de l'abandonner, et d'y revenir seulement parce qu'on a joué à Paris une pièce dont le héros est de Bergerac et qui a eu du succès?
Ah ! monsieur, je ne pourrais pas vivre ainsi loin de ma petite patrie, et comme on dit d'une femme amoureuse qu'elle a son homme dans la peau, j'ai mon pays dans la peau.
Je ne suis venu qu'une fois à Paris ; c'était en 1889, pendant l'Exposition. . .
J'ai étouffé sur la place de la Concorde et dans le Champ de Mars et, la nuit, dans mon humble et coûteuse chambre d'hôtel, j'étais oppressé comme une femme nerveuse sous un peur de manquer d'air... Aussi, je suis revenu ici bien vite, et avec quelle joie !
Oui, ajouta- t-il, on a grand tort d'abandonner la terre : mon grand-père avait coutume de dire qu'elle est non seulement la nourrice mais l'éducatrice, et j'ai compris qu'il avait raison. Tenez, monsieur, j'ai découvert dans un vieux coffre, au grenier, des cahiers où mon grand-père écrivait ses achats et ses ventes, ses recettes et ses dépenses. Eh bien ! chaque soir, avant de m'endormir,
tunnel... j'avais
LES VOYAGES
j'en lis une ou deux pages. Autant que les cahiers généraux de nos pro\dnces peuvent passiormer l'historien, petit- fils de la Révolution, ces simples cahiers me passionnent, moi, petit- fils d'un gentilhomme campagnard, d'un gentleman f armer, comme on dit maintenant.
De tels papiers dans les familles ont généralement le sort des sormets d'Oronte; mais je les réunirai avec soUicitude et j'en ferai un Uvre : Comptes du grand-père (il sourit de ce naïf jeu de mots), et pour le faire Ure à mes fils, je n'attendrai pas qu'ils aient vingt ans. Car un tel livre pour des jeunes gens est une perpétuelle leçon d'ordre et d'économie.
J'ajouterai que, pour moi, il est d'une évocation intense. On y ht des choses comme celles-ci, et que j'ai retenues : « Le 15 octobre 1831, payé à Lardeher, perruquier, la somme de douze francs, pour laquelle il devra me coiffer et me raser, pendant toute l'année, quand je voudrai. »
Le « quand je voudrai » n'est-il pas touchant ?
Et quand je hs : « Le 12 septembre 1824, prêté à M. Fougeras la somme de cent quatre-vingts francs sur parole, étant tous deux seuls sur le pont, w
Alors, je revois ce Fougeras; c'était un. gros homme qui, pour montrer qu'il avait reçu de l'instruction, avait la manie de faire des citations, et les faisait mal. En me prédisant que je viendrais à Paris et que j'y ferais fortune, il ne manquait jamais d'ajouter : Sic igitur ad astra ! Mais il se fait tard, monsieur, je me lève de très bonne heure ; il ne faut pas que je vous empêche d'aller vous coucher.
Nous réveillâmes Adhémar que le vieux vin de son cousin avait alourdi et qui s'était penché sur l'âme périgourdine jusqu'à tomber. Je remerciai M. de la Chastaigneraie de son aimable hospita- Hté... Je le louai fort de la vie saine qu'il avait choisie.
— Monsieur, lui dis- je, on a raison d'enseigner que les voyages forment la jeunesse et je me félicite d'avoir pu voir, autre part qu'à Paris, un Cadet de Gascogne.
A Jacques Saint-Cère.
JACQUES DESRIEUX, 28 ans.
ALICE HARDAN, 25 ans.
Un petit rez-de-chaussée rue d'Aumale. Cabinet de toilette tendu d'étoffe gris-perle, semée de grandes fleurs roses. Meubles très anglais; amoureux désordre. Aux murs, en des cadres de claires laques, des eaux-fortes de Rops, des pointes sèches d'Helleu, têtes de femmes inquiétantes et extasiées. Odeurs d'iris et de verveine.
lyjme Hardan, mince, brune, yeux très bleus, en une longue chemise blanche à col de Pierrot, se recoiffe devant la glace. — Quelle heure est-il, mon chéri?
Jacques Desrieux. — Cinq heures.
M°^e Hardan. — Ne me dis pas ça, c'est efïrayant ! Et moi qui avais rendezvous avec maman à quatre heures et demie, chez W^^ Lancien.
Jacques. — Tu n'y seras pas, même en courant : ainsi, ce n'est pas la peine de te bousculer. Si tu n'y allais pas, chez M"ie l^ancien? si tu la séchais?
Mme Hardan. — Impossible, c'est son jour; je devais déjà y aller lundi dernier, ça ferait deux lundis que je la sèche. Ah !
ce que c'est assommant ces visites. Dis donc, Jacquot, il me manque une épingle, tu sais, une épingle à cheveux en écaille; cherche donc dans le lit.
Jacques, dans la chambre à côté. — Je ne la trouve pas. Tu les sèmes tes épingles. Tu devrais bien les ôter en arrivant et les mettre dans un coin... c'est toutes les fois la même chose. Sais- tu où j'ai retrouvé ton cléopâtre l'autre jour?
(Il revient dans le cabinet de toilette.)
Mme Hardan. — Sais pas, moi... dans la théière?
Jacques. — Non, dans le piano, dans le candide piano.
Mme Hardan, achevant de se coiffer. — Dieu ! que c'est ennuyeux de s'en aller, de se rhabiller, d'être toujours pressée. Ça serait pourtant si gentil, après qu'on s'est pris, de rester l'un près de l'autre, des heures entières, à s'aimer de cœur, rien que de cœur, sans faire de mal.
Mais nous n'avons pas le temps, nous