‹ L'esprit françaisChapitre 231 sur 315 · LACROIX · texte numérisé non relu

LACROIX

Je suis triste, et je vous adresse d'affectueux reproches.

LACROIX. — Je le sais, mais je les prends toiis.

ALICE. — Sans attendre que je vous les donne ?... Et pourquoi ?

LACROIX. — Cette questioa ! Farce que...

ALICE. — N'achevez pas. C'est moi qui veux le dire, pour vous prouver que je n'ai peur ni de l'aveu, ni du mot : parce que vous m'aimez ?

LACROIX. — Oui.

ALIC3. — Eh bien, aimez-moi ; mais au moins, dans votre intérêt, prenez-vous y mieux pour plaire. Vous n'êtes pas sur la voie. Je vous ai déjà prévenu, je ne veux pas faire comme tout le monde, moi, je suis à peu près décidée à ne jamais me marier.

LACROIX. - — Oh !

ALICE. — Non. J'ai déjà vu trop de divorces. Le rôle de femme seule ne m'effraie pas. Je dirai même qu'il me tente. Solitude pour solitude, j'aime mieux celle d'avant le mariage que celle d'après.

LACROIX. — Fanfaronnades ! Et vous aimez ?

ALICE. — Vous croyez aux miracles

LACROIX. — Si vous aimez tout de bon ? Qu'est-ce que vous ferez ? Vous voua ferez enlever ?

ALICE. — Non. Je suis très nouvelles couches. Malis pas encore à ce point-là.

LACROIX. — Vous voyez bien ! Répondez ! Qu'est-ce que vous ferez si voua aimez ?

ALICE. — Je me méfierai.

LACROIX. — C'est vague. Ah ! n'essayez donc pas d'en faire accroire aux autres et à vous-même. Vous êtes une jeune fille, tout simplement, comme il y en des milliers, pure, chaste, aimante, espiègle et honnête... mais moins bien élevée, voilà tout !

ALICE. — Moins bien élevée, ça n'est pas prouvé ! Vous devenez impoli ! Je ne suis pas, il est vrai, un modèle extérieurr d'éducation, mais pour y perdre en ap-j parence, j'y gagne dans le fond, et plus

Viveurs

ue vous ne croyez. J'y gagne de rester ibre, d'aibord.

LACROIX. — Est-ce qu'on est jamais il.re ?

.\LicE. — Du moins j'essaierai toujours .0 le paraître. Et j'y gagne enlin de ne pas •ratiquer l'hypocrisie courante.

LACROIX. — Je préfère les liypocriteG ux effrontés.

ALICE. — Va pour effrontée, j'en suie me. Mon père m'a laissée pouseer aiinsi, . la diaible, au hasard...

LACROIX. — Les bons hasards, les mauais hasards... son fameux système !

ALICE. — ■ Je ne sais pas si c'est le meilleur. Ça le regarde. J'en ai tiré au moins >our moi toat ce qu'il pouvait me donner le conforme à ma nature et à mes goijts. fe n'ai pas de maître, je n'eu veux pas ivoir et je hais la contrainte. Ainsi, mon lier Lacroix, cessez d'être mon profeseur, mon pion, sans quoi vous ne serez )!ms mon ami.

LACROIX. — Vous ne me comprenez )a3, vous ne comprenez rien au sentiment [ui me guide.

ALICE. — Si !

LACROIX. — Je vous aime de deux fa- ■ons...

ALICE. - — Vous n'avez j^as encore rouvé la bonne...

LACROIX. — Je vous aime d'a.bord latiîour, et puis aussi d'affection, comme m frère.

ALics. - — Maiadrcît ! Est-ce qu'on lit ces choses-là ?

LACROIX. — Moi, je les dis. Je suis .ussi franc que vous. J'aii honte pour vore jeunesse de toutes les vilaines hictoi- "es où je la trouve mêlée, de ce milieu "jbjcct et étourdissant qu'est le vôtre, lonte de vous voir vêtue, ou dévêtue, :oinnie avant-hier soir, dans ce costume de Diane... Cette fête perpétuelle où vous yoiL3 agitez tous m'exaspère et me dé- :^oiite. Les premiers jours j'ai cru qu'elle m'amuserait...

ALICE. — Elle vous a amusé !

LACROIX. — Pas longtemps. Je me caonmiais, ou je me vantais, si j'ai dit que j'y prenais de la joie. Au bout d'une se-

maine j'en avais assez. Il y a autre chose, croyez-moi.

ALICE. — Quoi ?

LACROIX. — Des quantités d'émotions saines, belles et loyales, qui valent la peine qu'on les reirsente, et dont tous vous no parlez jamais.

ALICE. — Peut-être ? C'est qu'on n'y pense pas.

LACROIX. — Justement, mademoicello.

et c'est de quoi j'ai de la peine, pour vous, et pour moi. Maintenant, c'est iîni. Je ne vous ennuierai plus.

ALICE. — Tant pis. Je commençais à m'y habituer.

LACROIX. ■ — Trop tard. — "Une simple prière.

ALICE. — Parlez.

LACROIX. • — Salomon vous fait la cour?

ALICE. — Tant qu'il peut.

LACROIX. — Tenez-le à l'écart. Il vous compromettra.

ALICE. — Je suis si peu compromettable !

LACROIX. — Il a une affreuse réputation, et encore au-dessous de sa conduite.

ALICE. — Pourquoi, en ce cas, lui avezvous demandé d'être votre témoin ?

LACROIX. — Je le regrette bien. Je l'ai fait parce qu'il était à ma table, dans un café. J'ai agi comme au régiment, où on prend le premier venu pour un verre qu'on lui paye.

ALICE. — Faites attention ! Vous oubliez que dire du mal d'un homme qui vous a asaisté sur le terrain, ça n'est pas d'une âme...

LACRCix. ■ — ... délicate. Vous avc:^ rai- SO'U. Je me retire.

ALICE. — Eh bien ! et cet entretien, cet entretien sérieux ? (.1 Eenaud qui parait.) '^"'y a-t-il 1

RENAUD. — C'est M. Paul Salomon qui demande si mademoiselle peut le recevoir.

ALICE. — Que lui avez-vous dit ?

RENAUD. — La vérité. Comme mademoiselle me demande toujours de la dire. Je lui ait dit que madeLnoiselle était avec monsieur.

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Viveurs

ALICE, à Renaud. — Eh bien, un instant. Je vous sonnerai quand il faudra ie faire entrer.

Renaud sort.

— Puis-je le renûifficile. Recevezassez de con-

ALicE, à Lacroix.

voyer ? Voyons ?

LACROIX. — C'est nous ensemble.

ALICE. — Je n'ai pas fiance en vous.

LACROIX. — Eh bien, voici qui va peut-être vous en donner. J'ai vingt-sept ans, je suie sans famille, je possède 30.000 livres de rente, et je vous aime. Aujourd'hui même je vous demanderai en mariage à votre père.

ALICE. - — Vous ne perdez pas de temps ! Et si je vous refuse ?

LACROIX. — Je retournerai en province et je serai très malheureux. Mainten.■^nt, permettez-moi, au moins jusqu'à votre refus... d'espérer quand même !

Il salue et sort.

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