MADAME BLANDIN, SALOMON
SALOMON. — Ah! (// regarde à droite et à gauche.) Je suis bien aise de te trouver seule. J'ai de grands compliments à te faire.
MADAME BIANDIN. PaS moi.
SALOMON. — Pour le mariage Laeroix- Ouénosa ! Je ne t'ai pas vue depuis. C'est très bien manœuvré !
MADAME BLANDIN. Tu trOUVes. Tu
*ivoues donc 1
SALOMON. Quoi ?
MADAME BLANDIN. — Tes projets sur Alice ?
Salomon fait signe que oui.
MADAME BLANDIN. — Tu oses me dirt •ça en face, à moi ?
SALOMON. J'ose.
MADAMBr BL.ANDIN. Alors, toute Cetto
histoire, hier... chez elle...
SALOMON. — Tu as lu le Rossard?
MADAME BLANDIN. -- Tout ça , c'est
vrai?
SALOMON. — Je me tue à te le dire.
MADAME BLANDIN. — Une jeune fille !
Tu n'as pas honte? {Elle prend le journal.) Allons, ne mens pas, l'écho est de toi?
SALOMON. — Non. Je viens du journal, et j'ai su le nom de l'auteur... On ne pourra pas taper dessus, même avec une ileur... parce que c'est une femme.
MADAME BLANDIN. Paf ?
SALOMON. — En plein.
MADAME BLANDIN. — Ça n© m'étom pas d'elle.
SALOMON. — Tu vois que tu m'accusa à tort dune infamie, mon petit loup.
MADAME BLANDIN. — Une de plus 0 de moins. Tu n'en es plus là. Je suis éd; fiée sur ton compte, mon bonhomme. 1
SALOMON. — Eh bien ! Mieux vaut tar que jamais.
MADAME BLANDIN. — Je Connais tou tes tes trahisons et toutes tes farces, ti entends, à commencer par Louise Du bcis.
SALOMON. ■ — Oh ! pas de nonifi propres'
■ MADAME BLANDIN. • — En eô'et ! il y en jjl trop! Ça nous mènerait loin.
SALOMON. — Oij. veux-tu en veniir?
MADAME BLANDIN. — Patiente cinq mi nutes, tu vas le voir.
SALOMON. — C'est une explication qiictu désires?
MADAME BLANDIN. — Que je t'impose, oui, mon cher, et immédiate.
SALOMON. — Eh bien ! voilà. C'est que justement, moi, je n'y ai pas la tête aujourd'hui. Et d'ailleurs, ça n'a jamaisi été le moment de laver son linge. Nous allons partir dans quarante minutes pour Stockholm... Ta malle n'est même pas finie... Ferme-la et au trot si tu ne veux pas que nous rations le train.
MADAME BLANDIN, ferme la malle et s assied dessus. — Je ne pars plus.
SALOMON. — Tu ne pars plus ?
MADAME BLANDIN. Non.
SALOMON. — Ah! bien, celle-là... je la trouve un peu japonaise! Tu ne pars pas? Je t'en défie bien ! Et pourquoi ça, tu ne pars plus?
MADAME BLANDIN. — Ne me le demande pas si vite. Crois-moi.
SALOMON. — Ah ! mon Dieu ' Tu me fais peur. Tu prends ton air d'Ambigu.
Allons! Dis la raison!...
MADAME BLANDIN. — Parce que je ne veux plus de toi, et que je te lâche.
SALOMON. — La rupture? La joyeuse rupture ?
M.\DAME BLANDIN. — La joyeuse.
Viveurs
SALOMON'. — Tu me donnes mon congé ?
MADAME BLANDIN. Définjitif.
SALOMON. — Je suis de la classe ! Ah ! 1 ! écoute, Germaine ! Tu ue sais pas lo rvice que tu me rends et le poids que tu ôtes des estomacs.
MADAME BLANDIN. — Tant mieux !
SALOMON. — Figure-toi que, moi aussi, étais venu, exprès un peu à l'avance, vactement pour le même motiif.
MADAME BLANDIN. — Tu dis ça, maiii- «nant !
SALOMON. — Ma parole ! Avec l'idée en arrêtée de te faire comprendre que 6 plus gentilles choses doivent tout de lême avoir une fin, et qu'il valait mievix 3 pas traîner davantage ce bon petit bout. Tu m'as devancé...
première. Lâcher... quel
MADAME BLANDIN. — Je ne pars plus.
MADAME BLANDIN. — Et il n'y a que ça li te vexe! {Protestation de Salomon.) h! ne dis pas non, va. Je te connais! u as l'orguc^il des méchants. Ta joie n'est 3fi complète. Tu aurais voulu me congeler comme une domestique, — et de fait le méritais, je n'ai jamais été que la seruite de tes caprices et de ton humeur, t ce qui te rend furieux, c'est d'être ohé. Car c'est moi qui to lâche, tu en-
tends? Moi, la beau mot !
SALOMON. — Moins beau que la chose.
MADAME BLANDIN. Et je te lâcho
avec joie.
SALOMON. — Avec joie?... C'est pas écrit. En tout cas, ne t'en vante pas trop. Moralement, tu sais.... je t'avais déjà... coupée depuis si longtemps, ma pauvre amie !
MADAME BLANDIN. • — Tu ne m'apprends rien. Jamais tu ne m'as aimée. Pas une minute.
SALOMON. — Ça serait trop dire. Des minutes, tu m'en as donné quelques-unes., et de bonnes !...
MADAME BLANDIN. ■ — Je t'entends. Tu cherchais le plaisir... Mais moi, l'amour. SALOMON, se lève. — Nous ne devions donc pas nous rencontrer.
MADAME BLANDIN. — Nous l'aurions pu, si tu avais été un honnêt-8 homm.e.
SALOMON. - — Ne parlons pas d'honnêteté, veux- tu?
MADAME BLANDIN, se lèvc. — Oui. Parlons de toi. Ah ! tu as été bien coupable et bien gredin, et je te déteste pour le mal que tu m'as fait.
SALOMON. — Quel mal?
MADAME BLANDIN. — Quel mal 1 Mais je t'ai aimé, moi? Et j'ai cru longtemps que tu me le rendais... du moins un peu !
SALOMON. — Je te l'ai rendu, à ma façon.
MADAME BLANDIN. — Par l'ingratitudc et l'outrage. Elle est propre ta façon !
SALOMON. — Que veux-tu? Le plus beau garçon du monde...
MADAME BLANDIN. — Ne peut donner que ce qu'il a ! Et pour ce maudit amourj non seulement j'ai souffert et je me suis avilie, gratis, mais j'ai gâché mon existence. Coup double. Pour toi, pour te plaire et pour que tu t'amuses, je suis entrée dans la danse, je me suis jetée à plein corps dans le tourbillon. Je me suis faite lioceuse enragée, à jet continu, la vie de Saint-Guy, du matin au soir et du eoir au matin, sans raison, sans but, comme des hystériques ou des fous. Saint-Lazare et la Salpêtrière. Voilà quatre ans que je
Viveurs
m'agite pire qu'un grelot afin de conserver comme une relique le précieux cœur de monsieur, et aujourd'hui que j'y mets le nez, je m'aperçois qu'il n'y a rien dedans, moins que rien... Ah! misérable !
SALOiiON. — Pleure i;n peu, c'est excellent.
MADAME BLANDiN. — Si tu crois que je pleure de regret? Tu te trompes bien.
SALOMON. — Il n'y aurait pas de déshonneur. On ne se quitte pas, malgré tout, après quatre ans, sans un petit machin.
MADAME BLANDiN. — Non, mon cher.
Pas de petit machin... pas le moindre.
Un grand accablement et un bon débarras... comme après les vomitifs.
SALOMON, se lève et va vers elle pour lui parler. — C'est la fin naturelle de l'amour. Voyons...
MADAME BLANDiN. — Tout est bien réglé, à jamais, va. Tu te traînerais à mes pieds pour me supplier de revenir sur ma décision [Geste de Saloruon.), que ça n'y ferait ni chaud ni froid. Et si je te dis si crânement les chos-es, c'est peur que tu comprennes qu'il n'y a plus rien à espérer (Geste de Salornon.), rien à ménager, et que nous avons sauté à pieds joints dans l'irréparable.
SALOMON. — Restons-y. Je m'y trouve chaudement. Mais en ce cas, fais comme moi, sois gaie. Pourquoi pleurniches-tu ?
MADAME BLANDiN, se lève. — Je pleure sur ma bêtise, je pleure d'écœurement et de dégoût sur la s;ituation que tu m'as faite.
SALOMON. — Que tu t'es faite? Est-ce que je t'ai forcée?
MADAME BLANDIN. — Pas toi. Mais l'amour !
SALOMON. — Zut pour l'amour! On n'entend parler que de lui !
MADAME BLANDIN, à la cheminée, debout. — Oui. Et on ne peut pas mettre la main dessus. Expliquez ça ! Et, alors, en plus, quand je pense à ce torrent de plaisirs stupides, oîi je me suis laissé emporter avec toi, il me semble que je suie jusqu'au cou dans du sale Champagne gâté.
et je ne peux même pas crier parce qu' m'entrerait dans la bouche. t
SALOMON. — Oh ! oh ! oh ! Mais noti vie est celle de tous les gens gais à Paru (Se détachant de la cheminée.^ Le vieu rire français... il n'y a pas trente-six fH; çons de s'amuser à notre époque. |!
MADAME BLANDIN. Tant pis poii
nous, 'çovlx notre époque, et pour kj trente-six façons. J'en demande une treij te-septième ou j'aime mieux crever tou de suite. Oh ! que j en ai donc assez d( cette espèce de vie à la toilette, oii tou! est carnaval et chienlit, nos distractions comme nos sentiments. C'est la course al; clocher de nos vices, avec le désespoir al bout. Nous n'en avons même pas pou' notre argent. Des yeux comme des lèvres nous avons cru tout boire, et tout dévo' rer, pourtant, nous n'avons rien vu, i^ rien goûté. Nous avons voyagé comme de ahuris, pris des chemins de fer, des ba teaux, des ballons, parcouru les troil quarts du monde, et nous ne connaissouf rien des beaux pays que nous avons visités nous en savons moins que nos malles, s elles pouvaient parler, moins que 1 paysan qui n'a pas quitté son trou. Nou ne nous rappelons même plus, nous brouil Ions tout, nous confondons la Grande' Chartreuse avec l'Alhambra et Bayreutl avec Vichy. Et c'est comme ça du haui en bas de l'échelle. A force d'avoir vouli^ tout absorber de la vie, nous n'en avont rien obtenu, rien tiré, pas ça. Nous avon( passé, comme dans des ronds de papier ai cirque, à travers les joies et les tristesses humaines, sans qu'il nous reste même un pauvre petit souvenir, pur, et vrai. Guénosa a une fille sans se douter une seconde de ce que c'est que la paternité. Noue avons été mariés, tous deux, sans jamais avoir eu une idée du mariage, amants sane jamais connaître l'amour, débauchés sans pouvoir jouir, viveurs sans avoir vécu, et fêtards sans avoir vraiment ri de bon cœur pendant cinq minutes. Alors, à quoi bon? A quoi bon ?
SALOMON. — Tu mens. Moi, je me su^'s aniUGé. Et roide !
MADAME BLANDIN. — Allons donc 1 Même
Viveurs
i, je t€ dis que nous ne l'avons pas eu. [ais c'est la tête lugubre ! Nous des vi- 3urs? Ak! ah! Des sous-viveurs tout au lus ! Des mufles chics et pas autre chose ! e me suiis crue une noceuse de haute vo- ^e, parce que j'allais la nuit aux Halles, uinger de la soupe à l'oignon comme une lie à ciix francs, que je ne vaux pas. C'est se rouler ! Et toi, quand tu criais : «Ohé ! hé ! les marcheurs ! » tu te prenais pour Iramont-Caderousse? Nous n'avons été [ue des voyous.
SALOMON. — Comme tout le monde.
MADAME BLANDiN. — Il y a dcs degrés.
■]t enfin, v.n de ces quatre matins, toc-toc, intrez!... Casera la vieillesse avec la mort Lui prend le bras.) par derrière dans antichambre.
SALOMON. — Oh! non, non!
MADAME BLANDIN, se découvrant h front. — Tiens, regarde mes cheveux en dessous, tout blancs. (Sato/non se. dé- .toiirnr.) Et il faudra fiche son camp, sans jmême plier sa serviette, au milieu d'un ! souper par petites trahies, et on aura tout raté. {EUe le lâche et retombe sur la m<dh' .) Tout. Va-t'en.
SALOMON. — Et tu ne pars plus?
MADAME BLANDIN. — Oià ça ?
SALOMON. — A Stockholm !
MADAME BLANDIN. — Oh ! ni à Stockholm, ni ailleurs !
SALOMON. — Moi qui ai tout organisé.
C'est charmant. Adieu donc, puisque c'est adieu. {Il met son chapeau. L'Ile se retourne pour le rappeler pendant qu'il s'en va.) C'est égal.
Il sort à gauche.