SCENE III
VEÏHEUIL, DE SAMBRE
SAMBRÉ. — Dites donc, c'est le comte de Ruy:;eux ?
VÉTHËUIL. Ovii.
SAMBRÉ. — ■ Mais alors, c'est le..
VÉTHEUIL. Oui.
SAMBRÉ. — Il est très bien.
VÉTHEUIL. Oui.
SAMBRÉ. — Très sympathique, surtout.
VÉTHEUIL. — Oui, très sympathique, si vous saviez quel homme charmant, quel être exquis... enfin!...
SAMBRÉ. — Dites-mci donc, est-ce vrai que vous êtes fâché avec votre amie?
VÉTHEUIL. — Comment savez-vous ça?
SAMBRÉ. — Mon cher, tout Paris le sait... tout Paris moins un.
VÉTHEUIL. — Tout Paris est trop bon de s'occuper ainsi de mes affaires. Ah ! je comprends maintenant pourquoi vous êtes venu me voir ; vous êtes venu faire une étude, chercher des tuyaux sur la douleur. Eh bien, ça ne me fait rien du tout, je ne souô're pas. Je souffrirai peutf^re demain, peut-être dans une heure, mais pour le moment, je me sens très bien... voilà, docteur, vous pouvez dire ça à tout Paris.
SAMBRÉ. — Je n'y manquerai pas.
VÉTHEUIL. — Je suis même heureux, oui heureux, car je suis libre!... voyezvous, c'est ça qui me pesait le plus : l'esclavage. Ah ! oui, c'est bon d'aller ori bon vous senib.e, de ne pas être obligé de rendre compte de ses actions, heure par heure, minute' par minute, de revoir ses amis, de vivre sa vie enfin.
SAMBRÉ. — Mon cher, vous ne m'intéressez pas. Tant pis pour vous si votre iiiaitresse vous absorbait à ce point-là.
VÉTHEUIL. — Vous u'avez jamais aimé, vous ?
SAMBRÉ. — Je n'ai jamais aimé qu'une seule femme, et elle était de chaïubre ; c'est-à-dire que loreque j'avais treize ans, une bonne d" ma mère exerça sur moi un singulier attrait ; c'était une nommée
Césarine, une Bordelaise blonde ; mais à cet âge- là, notre moi est encore chancelant et brumeux et je ma rends compte à présent que Césarine n'était qu'une entité.
VÉTHEUIL. — Evidemment.
SAMBRÉ. — Depuis, j'ai eu commerce, c'est 1© mot, avec diverses créatures, mais je ne les ai pas aimées.
VÉTHEUIL. — Je vous admire.
SAMBRÉ. — Mon cher, c'est bien simple, les Orientaux ont parfaitement compris la femme et l'ont mise à la place qu'il fallait... nous autres qui ne vivons pas dans des Orients, maie dans des Occidents, vous entendez bien qu'il ne s'agit pas de voiler nos femmes et de les enfenner entre quatre murs et autant d'eunuques, mais il convient d'enfermer moralement la moukère dans un harem, c'est-à-dire qu'il ne faut pas la laisser se balader dans le domaine de notre pensée, pas plus que dans les avenues de notre cœur ou les ruelles de nos occupations, vous avez bien compris ?
VÉTHEUIL. — Oh ! parfaitement ; mais si elle nous trompe, la moukère, comme vous dites, et c'est inévitable, car elle s'ennuira à orever dans votre harem moral.
""É — Croyez-vous donc que j'aie le souci des ^^. gences ? Non, dans ces conditions, la femme ne vous trouble plus, et c'est là l'essentiel. Sa puissance sur vous se trouve étrangement réduite, et quand elle se donne, soit à vous, soit au voisin, vous attribuez à ce fait sa valeur réelle, absolue, et non une valeur factice, résultat de nos préjugés, de notre orgueil et de notre rêveiie
VÉTHEUIL. — Mais quel avantage y at-il à connaître la valeur absolue?
SAMBRÉ. — Vous supprimez la galanterie, la cour, la jalousie, le libertinage', toutes choses qui prennent énormément de temps quand elles ne prennent pas la vie tout entière. Voyez-vous, l'homme qui, à vingt-cinq ans, est encore influeneé par la femme, ne peut rien faire de sérieux et d'utile dans la vie. Vous avez quel âge? Je ne sais pas, moi... trente-quatre ans, et
Amants
qu'est-ce que vous avez fait? Vous avez perdu tout votre temps dans des alcôves, et vous vous êtes isolé sous la jupe-cloche d'une femme au niilievx de l'océan du monde, comme le plongeur sous sa cloche de verx'e dont parle Jean-Paul... Eh bien ! il y a des choses plus intéressantes à faire, et dans n'importe quelle science, des problèmes plus intéressants à résoudre.
VÉTHEUIL. — Vous VOUS trompez, l'amour est un art et une science.
SAMBRÉ. — Taisez-vous donc ! Est-ce que ça n'est pas toujours la même chose? Toute aventure d'amour se ramène à l'aduJtère irréductible, et c'est de pauvres mathématiques que celles ori l'on n'a à résoudre que des règles de trois.
VÉTHEUIL. — Oui, c'est très bien, ce que vous dites là, mais vous oubliez qu'on naît amant comme on naît musicien, peintre ou poète.
SAMBRÉ. — Il faut avoir le dédain d'aimer.
VÉTHEUIL. — Mais laissez-moi donc tranquille ; votre dédain n'est que dépit, et votre prétendue impuissance d'aimer n'est que l'impuissance d'être aimé.
Quelle qualité avez-vous pour parler de ces choses, vous qui en êtes resté à la femme de chambre de M'"*" votre mère? Je ne suis pas étonné que vous n'ayez pas souci des contingences. Mais il y a des femmes, je vous assure, auprès desquelles les contingences prennent une singulière importance et même, en ne considérant que la valeur absolue de ce qu'elles vous donnent, en se donnant corps et âme, je trouve que ça en vaut la peine.
SAMBRÉ. — Vous vous écliaufîez.
VÉTHEUIL. — Pas le moins du monde...
seulement, il y a des sensations, des émotions...
SAMBRÉ, ironique. — Des ivresses!...
VÉTHEUIL. — Certainement, des ivresses dont vous ne vous doutez même pas.
SAMBRÉ. — Ah 1 oui. (// déclame.) « Ange éternel des nuits heureuses, qui racontera ton silence ! O baiser, mystérieiix breuvage, que les lèvres se versent comme des coupes altérées ! Ivresse des
Oui, comme Dieu, tu es
Il est facile de bouffon-
sens, ô volupté !
immortell-e (1) !
VÉTHEUIL
ner, et d'ailleurs ça, c'est de la littérature. Mais il y a des souvenirs Cju'on n'évoque pas avec des mots : c'est comme des paysages de bonheur que l'on revoit dans le silence de soi-même, des paysages attendrissants avec de grandes lignes cal- | mes ; un air que l'on entend, un parfum que Ion respire, et voilà que vous revivez avec leur intensité les heures de jadis, et que vous retrouvez l'âme que vous aviez à ces heui'es-là, c'est donc qu'elles valaient la peine d être vécues. Ainsi, tenez... je me rappelle... mais non, vous ne comprendriez pas...
SAMBRÉ. — Je n'y tiens pas.
VÉTHEUIL. — Je vous jDlaîus.
SAMBRÉ. — Moi aussi, parce que vous aimez votre amie, et ça recommencera.
VÉTHEUIL. — Non, non, je pars ce soir... ainsi...
Entre un domestique.
LE DOMESTIQUE. — C'est Une dame qui demande à parler à monsieur.
VÉTHEUIL. — Faites-la entrer.
SAMBRÉ. — Je me sauve, cher ami...
et puisque vous partez ce soir, je ne vous dis pas adieu, mais au revoir ; je passerai vous dire bonjour demain, vers ces heures-ci...
VÉTHEUIL. — Vous monterez d'inutiles escaliers.
De Sambré sort et sur la porte se trouve vis-àvis de Jamine. Il s'efface pour la laisser passer.