SCENE IV
VETHEUIL, JAMINE.
VÉTHEUIL. — Bonjour, petit-e amie.
JAMINE. — Bonjour, monstre, vous en faites de belles... C'est gentil, chez vous.
(1) Alfred de Musset, Confession d'un enfant du siècle.
Le domestique. — C'est une dame qui demande a parler a monsieur,
Amants
vÉTHEurL. — C'est vrai, vous n'êtes jamais venue ici... Et à quoi dois-je le plaisir de votre visite ?
JAMiNE. ■ — • Vous ne devinez pas?
vÉTHEuiL. — Non.
JAMINE. — J'ai vu Claudine.
VÉTHEUIL. — Ah !
JAMINE. — Elle est triste.
VÉTHEUIL. ■ — Je ne suis pas gai... mais à qui la faute, ce n'est pas à moi, assurément.
JAMINE. — ■ Voyons, vous n'avez pas été très gentil avec elle.
VÉTHEUIL. — Elle vous a dit que je la battais ?
JAMINE. — Non, mais vous la rendez très malheureuse.
VÉTHEUIL. — C'est elle qui se rend très malheureuse. Enfin, qu'est-ce qu'elle vous a dit?
JAMINE. — Elle m'a dit qu'il y avait eu une scène terrible, que vous étiez parti furieux et que, depuis deux jours, vous n'aviez pas rej^aru.
VÉTHEUIL. — C'est vrai, il y a eu une scène terrible, mais stupide surtout, stupide.
JAMINE. — A propos de quoi?
VÉTHEUIL. — Vous ne devineriez jamais... je vous le donne en mille... à joropos d'une promenade à cheval.
JAMINE. — Elle n'est pas jalouse de votre cheval, j'imagine?
VÉTHEUIL. — Non, mais quand je vais au Bois, le matin, il y a certaines allées qui me sont défendues, sous prétexte que je peux rencontrer des dames.
JAMINE. — A ce point là?
VÉTHEUIL. — Oui, c'est fou, je vous dis ; alors, avant-hier matin, j'ai enfreint les ordres... on m'a vu aux Acacias... c'est une des allées qui me sont défendues... JAMINE. — Je crois bien, les Acacias!
VÉTHEUIL. — J'arrive l'après-midi chez Claudine et je suis reçu comme si j'avais commis un crime d'amour, un véritable forfait... je ne sais pas, moi ; comme si j'avais fait un enfant à Clara après l'avoir forcée d'abjurer sa religion.
JAMINE. — Vous exagérez.
VÉTHEUIL. ■ — Non pas, je vous jure
que c'est ainsi que ça a commencé... pouil une chose aussi puérile, aussi bête.
JAMINE. — Elle vous aime... elle est comme toutes les femmes qui aiment vraiment, autoritaire et jalouse.
VÉTHEUIL. — O-ui, mais il y a des liai it es.
JAMINE. — Si VOUS m'aviez vue, moi; avec Philippe que j'adorais pourtant... Je l'empêchais d'aller seul au restaurant, au théâtre, aux courses. Je l'avais fâché avec tous ses amis, et, pour un rien, je lui faicais des scènes pas ordinaires. Ah ! je peuxi dire que je lui ai rendu la vie dure ; maisi c'est le seul homme que j'aie aimé vrai-i ment... nous sommes toutes comme ça,' quand nous sommes j^incées.
VÉTHEUIL. — Oui, on dirait que vous vous vengez.
JAMINE. — Ah ! oui, on se disputait et raide!... un jour, je me rappelle, il me taquinait à propos d une femme, il était dans son tub, je lui ai flanqué un grand coup de cravache sur l'épaule.
VÉTHEUIL. — Vraiment? qu'est-ce qu'il a dit?
JAMINE. — Il est devenu blanc comme ça, j ai cru qu'il allait me tuer, il m'a dit : « ^ou-s le cam73 ! »
VÉTHEUIL. — Et vous avez filé?
JAMINE. — Comme un pomme. Je vous assure que je ne faisais pas la maligne. VÉTHEUIL. — Et après?
JAMINE, très simplemc/it. — On s'est réconcilié... c'est l'amour.
VÉTHEUIL. — Oui, je sais bien... il y a des femmes qui aiment à être battues, mais je ne suis pas de ces hommes-là. Notre amour. Dieu merci, n'en est pas encore à la ' cravache, mais il donne des signes de dé tresse, comme on dit en termes de courses. ' JAMINE. — Déjà! Combien y a-t-il de ! temps que vous vous connaissez ?
VÉTHEUIL. — Il va y avoir un an bientôt.
JAMINE. - — Un an... ça ne peut pas finir comme ça.
VÉTHEUIL. — Si, si, ce n'est pas possible... du moins, il faut que ça change.
JAMINE. — Puisque vous savez comment elle est, vous devriez être indulgent ; vous
Amants
(es le plus fort... il faut être très doux... ': faut y mettre du vôtre...
vÉTHEUiT,. — J'y mets aussi du mien...
L ;)iais depuis quelque temps, ces scènes-là se
-enouvellent prevque qiiotidiennement... A
propos de tout, à propos de rien, elle est
jalouse.
.lAMiNE. — Mais de quoi? de qui? Vous nv la trompez pas?
vÉTHEUiL. — Mais non, je ne la trompe
;,as, c'est pour ça que c'est absolument
bsurde, seulement elle est jalouse de
mit... do vous... Tenez, une nuit, elle m'a
l'ait une scène à propos de vous.
JAMiNE, (fn/nr. — Elle a toi't, parce que (Il -qu'un homme est avec une amie, je n'y iic'iiee même pas... il me devient sacré. Ah ! ui, je l'ai dit souvent : Claudine est niahuhoite, elle tire trop sur la corde, elle fii.ii';i par casser.
VÉTHEUIL. — Oui, il y a des câbles qui p^.-ent tout à coup... il y en a d'autres, au ; ntraire, on prévoit qu'ils vont casser, en ' ji mes techniques on dit que le câble avertit. Eh bien, ce qui s'est passé avant-hier 4 un avertissement. {Vu si/ cure.) C'est ;Ilc qui vous a envoyée?
JAMINE. — Oui, elle m'a défendu de .-MIS le dire, mais elle vous aime, elle vous ulDrc, elle est malade, elle souffre. Voyezvous, il ne faut pas être méchant.
VÉTHEUIL. — Je ne suis pas méchant.
JAMINE. — Vous n'en retrouverez pas 5ouvent une pareille. Elle est si intelli- ^xMite et si lx)nne.
VÉTHEUIL. — Je sais bien.
JAMINE. — Vous deviez dîner avec elle ^t Ruyseux hier soir, il paraît que vous l'êtes pas venu.
VÉTHEUIL. — J'avais complètement oublié. Oh ! ma parole ! Vous comprenez, sans :a j aurais écrit un mot, c'était la moindre les choses.
JAMINE. — EMe a cru que vous aviez 'ait exprès de ne pas venir, d autant plus qu'elle a su que vous aviez dîné hier avec Ravier et sa bande.
VÉTHEUIL. — Eh bien, et puis après?
JAMINE. — Il y avait là quelques emmes faciles, elle s'est imaginé que vous 11 aviez emmené une
VÉTHEUIL. — Ah! grand Dieu, noni De ce côté-là, vous pouvez la rassurer. Pourquoi, d'abord, aurais-je fait ça ?
JAMINE. — Pour vous distraire, pour vous étourdir.
VÉTHEUIL. — Oh! non... l'existence que Claudine me fait mener depuis quelque temps m'a assez étourdi... je ne suis plus moi... je ne me reconnais plus... Ce que je cherche, c'est le repos, le cher repos... à telles enseignes que je pars ce soir