I.A VRII^I^E
A quelle hauteur faut-il les
GoTTË. — A la hauteur de ton œil ! " I (Elle chante.)
Ma Jeanne a levé son verre, A la hauteur de son œil.
Paul, perçant les trous. — A la bonne' heure ! Toi, tu es gaie, tu es la dernière grisette, ou l'avant- dernière, parce que la dernière c'est moi. Tu as une âme de gigolette et c'est ce que j'aime en toi. Qui croirait, à t'entendre, que ton mari est dans l'instruction publique? Nul ne le croirait!... Ça y est! les trous sont percés. -^
GoTTE. — Chouette ! Maintenant, va dehors pour voir que je voie si on voit. (Pa ulva dehors.)
PauIv, de l'autre côté de la porte. — Com bien y a-t-il de doigts? — -
GoTTE. — Deux mille !
(^Aui<, rentrant. — Est-ce qu'on voit?/
GoTTE. — Rien du tout... et pourtant je suis plus tranquille : je t'assure que je ne serais pas restée une seconde de plus, s'il n'y avait pas eu de trous dans la porte.
Paui.. — Je comprends ça.
GoTTE. — PourquoiT O'aul. —- Je ne sais pasj GoTTE. — ^~Tu m'aimes?
Paue, à genoux devant elle. — O ma
hhère petite Gotte, tu le sais bien que
/je t'adore. Tu comphques ma vie d'une
/ façon tyrannique et charmante; je ne
/ sais jamais le lendemain si je te retrou-
\ verai comme je t'ai quittée la veille;
\ chaque fois que je te vois, c'est comme
\ une première fois... j'ai à te reconqué-
Irir tout entière et lorsque je t'attends, à
' chaque voiture qui passe dans la rue,
j'ai une émotion terrible, une émotion de
joueur.
Depuis que je te connais, j'ai lâché mes parents et mes amis, car ton amour
IIO
LA VRILLE
est exclusif et despotique, et je mène une sage vie de famille dans ta famille ! Aussi bien, en même temps que tu m'as aimé, les tiens m'ont adopté, ton mari comme un jeune frère, tes enfants I comme un oncle, tes parents comme un I fils et, de mon côté, je suis à la disposition de tes parents, de tes enfants et de ton mari, car c'est notre sort, à nous autres amants, de nous tenir toujours à la disposition du mari, au théâtre, à dîner, au bridge et sur le terrain... à moins qu'ils désirent nous tuer, auquel cas ils tirent les premiers, encore qu'ils ne soient pas Anglais ni à Fontenoy.
Et tu me demandes si je t'aime ! O ma chère petite Gotte, pourquoi donc ferais- j e tout ça, si j e ne t' aimais pas ?
(On sonne à la porte d'entrée.
Paul, se relevant. — Allons bon ! il n'y a pas moyen d'être tranquilles.
Gotte. — Ah ! mon Dieu ! pourvu que
ça ne soit pas mon mari !
/ PaulT^^ Mais non, mais non Vtends. ne '
(Ils restent sans mouvement, sans ] voix, et si pâles! prêtant V oreille, j anxieux. On sonne à nouveau.
Gotte. — Entends- tu? C'est un coup de sonnette impatient, autoritaire. Ah ! mon Dieu, que j'ai peur !... Sens-tu mon cœur comme il bat?
(Coup de sonnette.
J Paul. — C'est idiot, puisqu'on ne lui / répond pas, il devrait bien comprendre I qu'il n'y a personne ou qu'on ne veut \ pas lui ouvrir.
Gotte, soudain illuminée. — Ees troiis?
r Paul, ahuri. — Quoi, les trous?
Gotte. — Les trous~qïïe tu as percés dans la porte tout à l'heure, afin de voky
Paul. — Sans être vus. C'est vrai, au
fait, je suis bête... je n'y pensais plus.
ids, ne bouge pas, j'y vais.
LA VRILLE
GoTTË. — Fais bien attention surtout..
Sois bien prudent.
Paul. — Mais n'aie donc pas peur.
(Sur la pointe des pieds, Paul disparaît et revient deux minutes après.)
GoTTE. — Eh bien ?
Paul. — Il est parti : c'était un de 'mes amis, Sapir, Alfred Sapir... je l'ai
vu s en
GoTTE.
ces trous.
aller.
Tu vois que c'est précieux,
Paul. — Ils valent leur pesant d'or...
le pesant d'un trou ! Ce qu'on arrive à dire, tout de même, quand on est trou bl£! .^^
GoTTE. — C'est égal, c'est assommant un rez-de-chaussée : on est dans la rue, on n'est pas chez soi
PAULT^Oui, mais .'est humide ! Alors, on reprend d'où l'on en était... Qu'est-ce
que je disais?
^ottÉT— Tu disais que je compliquais ta vie; mais crois- tu que la mienne soit simple? Elle est terriblement tourmentée au contraire. Outre l'hypocrisie, la ruse et le mensonge dont je suis obligée de me servir et qui sont choses basses et dont je souffre, j'ai des craintes, d'affreux doutes, lorsque je ne suis pas près de toi. Je me demande où tu es, ce que tu fais et bien souvent, au milieu de la nuit, je me réveille avec des visions atroces. Tandis que toi, tu es bien certain que je suis à la maison, auprès de mon mari. Ah ! si tu me trompais, vois-tu, ça
seraitjâche ! .
Paul. — Mais pourquoi veux-tu que je te trompe? Je__t'aime, t^i le saisj)ien^ "^ GoTTE. — ^ui, je sai'sT Tu ml" dois bien ça, car tu ne t'imagines pas ce qu'une femme dans ma situation risque en faisant ce que je fais. Et puis ce sont des alertes de tous les instants : il y a certaines paroles, certains regards de Gaston qui me font pâlir, rougir, comme s'il me prenait sur le fait. Heureusement que je
LA VRILte
L vN^
ne i^erds pas la tête au milieu de tout ça, car il lui prend des accès de jalousie
subits^ .^ -^.
Paul. — Pauvre chérie, à cause ^e moi ?
JTTE. — Non, jamais à cause de toi; ça c'est mie justice à lui rendre. Il est toujours jaloux à faux et j'aime mieux ça : je me sens plus forte, étant dans mon droit. Ainsi, l'autre jour, il ne voulait pas croire que je fusse restée trois heures chez mon coiffeur, chez l\éonard : il a voulu me faire jurer sur la tombe de ma mère... mais je n'ai rien voulu savoir. Alors, tu ne sais pas ce qu'il a fait? Il a téléphoné à Léonard : « M°^® Plotter me prie de vous demander si elle n'a pas oublié tantôt ^hgZ-A^Qiis„sa quincaillerie ? »
Paul, -^e n'était déjà pa^ji bêtg^
GoTTE. — Mais non, j'en étais moimême surprise. Enfin, il a su que j'étais bien allée chez Léonard.
Paul. — Mais, puisque c'était vrai, pourqumji' as-tu pas vouIuJuxêi^-'''''"'^
GoTTE, très digneT^ Sur la tombe de ma mère ! Il y a certains serments qu'on ne profane pas à propos de Léonard. Et puis, du moment que c'était vrai, je n'avais pas besoin de jurer; il n'avait qu'à se renseigner. J'ai préféré garder ce serment-là pour le jour où nous en aurions besoin. ——.«__
Paul. -^^^TknrëT alors iTte croira pour [\ cette piété filiale dont tu as fait preuve ^a propos de Léonard. C'est très fort.
__GoTTE. — Il faut bien se défendre.
(Paul. — Je t'admire^
GoTTÊT"^- Jê"lïie t'ai pas raconté ça pour que tu m'admires, mais pour que tu te rendes compte que ma vie n'est qu'une perpétuelle angoisse. Vois-tu, l'homme qui nous a le mieux comprises, c'est le Dieu qui a dit : « Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre. » Il avait deviné que la vie que nous menons n'est pas toujours rigolo.