‹ L'esprit françaisChapitre 3 sur 315 · M. DONN.W · texte numérisé non relu

M. DONN.W

La Loge îeferfiia.le

Au bal fie l'Opéra; dans une loge louée à frais communs, le Prince de Styrie, Hubert Cresson, d'Auvert, Albrey et Sam, le Petit Moutardier. Ce dernier, couché dans le fond de la loge, dort du sommeil du juste et des cocktails. Les autres crient, lancent des serpentins et tâchent de s'amuser, sans y réussir cependant.

Cresson, hurlant. — A nous les femmes du monde !

Albrey, hurlant. — Ohé ! ohé ! les autres !

D'Auvert. — Nous avons beau crier, nous ne nous amusons pas beaucoup.

Cresson. — Oui, nous ne sommes pas gais. II aurait fallu dîner tous ensemble, avec des femmes étincelantes d'esprit.

Albrey. — Il faut encore en trouver.

Cresson. — Au lieu de ça, nous arrivons chacun de ?on côté, après avoir dîné dans nos familles pour acheter des gants, c'est absurde. Il faut arriver ici un peu gris, ou alors, pour la rigolade, c'est gelé.

Sacha, répétant d'une voix sombre. — Tout à fait gelé pour la rigolade.

D'Auvert. — Sam est arrivé pochard; il n'est pas plus drôle pour ça. (Il désigne le Petit Moutardier, qui dort dans le fonà de la loge.)

Albrey. — Il ne sera pas frais pour son match à bicyclette demain... Vous savez qu'il court avec une femme : il lui rend dix tours de piste.

Cresson. — Faut-il qu'il soit saoul, pour rendre dix tours de piste !

On rit à se tordre.

Albrey. — Secouons notre torpeur !

Cresson. — Moi, je veux faire mille folies.

Il enlève son habit et paraît au bord de la loge en bras de chemise.

D'Auvert. — En voilà déjà une.

Cresson, d'im air accablé. — Il m'en re-ste encore neuf cent quatre-vingt-dixneuf à faire... Je n'y arriverai jamais.

D'Auvert. — D'abord, ça manque de femmes.

Sacha. — J'ai donné le numéro de la loge à toutes nos amies.

D'Auvert. — Elles ne \dennent pas souvent.

Sacha. — Attendez ! attendez ! Il n'est que minuit ; la fête ne bat pas encore son plein.

Cresson. — Est-ce que Raymonde est ici?

Sacha. — Oui; mais il est convenu que nous allons chactm de notre côté... liberté entière. Nous nous retrouverons à la maison, dans notre lit; le premier arrivé attendra l'autre.

D'Auvert. — Comme les musiciens au point d'orgue.

Cresson. — Les grnndes courtisanes ne sont pas encore là.

LA LOGE INFERNALE

A ce moment précis et non à un autre, on frappe à la porte de la loge. Sacha va ouvrir : entre une femme habillée en Espagnole, costume très riche, très chic.

L'Espagnole. — La loge infernale, monsieur, s'il vous plaît?

Tous. — C'est ici, madame.

L'Espagnole. — Je suis envoyée par l'administration des pompes funèbres pour vous dire que si c'est la loge infernale, il faut l'écrire sur la porte, parce qu'il est absolument impossible que l'on s'en doute, et tout le monde s'en plaidt.

Elle veut sortir.

Cresson. — Pas du tout, on ne calte pas comme ça.

Albrey. — Il faut tous nous embrasser.

L'Espagnole. — Vous êtes trop tristes.

D'AuvERT. — Donnez-nous quelques olle, si vous nous trouvez trop tristes, vous devez bien en avoir sur vous.

L'Espagnole. — Je les ai tous donnés à un pauvre.

Cresson. — Oh !

laissez-la donc, elle la fait à la pose.

D'AuvERT. — C'est une grande dame.

Sam, qui s'est réveillé. — Tiens, un masque ! C'est une Espagnole. (Il lui relève sa jupe.) Fais voir tes dessous.

L'Esp/ GNOLE, lui donnant une gifle. — A bas les pattes. Moutardier !

Sam, se frottant la joue. — Tiens ! tu me connais donc?

L'Espagnole. — Je ne connais que toi.

Sam, qm a l'idée fixe. — Fais voir tes dessous.

D'AuvERT. — Méfie-toi, Sam. Ne mets pas madame en colère ! C'est une Espagnole, elle a im poignard dans sa jarretière.

Sam. — C'est pas un poignard, c'est un injecteur.

L'Espagnole. — Crème de mufle, va !

Alors, c'est tout ce que tu fais de ton immense fortune?

Sam. — Qu'est-ce que tu veux que je fasse ? tout m'embête.

L'Espagnole. — Tu n'aimes donc rien ?

Sam. — Si, j'aime le cheval.

L'Espagnole. — Il te le rend bien. (Elle sort.)

D'AuvERT. — Elle s'est bien payé notre tête.

Albrey. — Elle a raison...

Nous sommes navrants.

(D'une voix très douce :) Nous aurions dû la violer, D'AuvERT. — Il y a une chose qui me console, c'est qu'on ne s'amuse pas plus dans les loges à côté.

Cresson. — Vous croyez ?

D'AuvERT. — J'en mettrais ma main au feu.

On frappe à la porte de la loge, entre un Monsieur avec un immense faux nez et des moustaches grotesques.

Le Faux Nez. — La loge infernale Messieurs, s'il vous plaît?

Cresson. — C'est une scie.

Le Faux Nez. — Les femmes que vous attendez ne viendront certainement pas.

Je viens de vous apercevoir d'en bas, vous m'avez paru sinistres... Vous avez l'air de filles de joie.

Sacha. — Mais, pardon, monsieur, nous n'avons pas l'honneur ,.

LA LOGE INFERNALE

Le Faux Nez. — Je suis l'ancien rédacteur en chef de La Vieille Gaîté Française et je suis venu vous apporter quelques bonnes nouvelles, quelques plaisants détails.

Cresson. — Il n'y a personne ce soir.

L,E Faux Nez. — Parce que l'on a peur des bombes; mais il n'y a aucun danger : le service d'ordre est parfaitement assuré et j'ai coudoyé tout à l'heure deux ou trois mousquetaires secrets de M. Lépine... C'est un peu mêlé, ici. Il y a pourtant un assez grand nombre de marmites dans les couloirs, mais elles ont le renversement plutôt agréable.

D'AuvERT. — Ah! ça, c'est fin; c'est de bon goût.

Le Faux Nez. — Gardezvous de l'ironie, jeune homme, comme aurait dit M. de Laprade, et abandonnezvous à la gaîté, car la micarême est en train de devenir une fête nationale, le chef de, l'État lui-même ayant assisté au défilé du haut de ses balcons élyséens. Avez-vous vu la mascarade qu'ont organisée les étudiants ?

Cresson. — Il paraît que c'était infect.

Le Faux Nez. — C'était féerique.

Albrey. — Vous exagérez.

Le Faux Nez. — Oui, mais cette mascarade est un signe évident que la foi revient, car considérez que lorsqu'on s'amuse, c'est que l'on croit : au moyen âge les eschoHers étaient joyeux. Le cortège des lavoirs est tout ce qui nous reste des usages des anciennes corporations, et Paul Desjardins prépare un livre symboUque qu'il appellera « le Lavoir présent ».

Sacha. — On assure que la reine des blanchisseuses est ici?

Le Faux Nez. — Parfaitement... au

bras d'Arthur Meyer, car cet homme consacre toutes les royautés.

Cresson. — Tout ça n'est pas gai; on ne s'amuse plus.

Le Faux Nez. — On ne s'amuse plus !

A la Maison-d'Or, les Augias, les seuls qui ne se rangent pas en vieilUssant, jetaient à la foule des lapins vivants : les pauvres bêtes étaient écharpées avant que d'arriver sur le trottoir, et leurs tripes innocentes sortaient de leurs ventres frémissants. Ohé ! ohé ! on ne s'amuse plus ! Eh bien ! qu'est-ce qu'il vous faut? un doux soleil de mars éclairait ces scènes champêtres. A tous les balcons donnant sur les boulevards, il y avait tant de gens pour voir passer la cavalcade, qu'une femme du meilleur monde est restée cinq heures accoudée à une fenêtre tandis que, derrière elle, \xn gentleman se hvrait sur sa personne aux mêmes outrages que feu Casanova infligeait, dans les mêmes circonstances, à une dame qui regardait une exécution.

Et la femme du meilleur monde n'a pas pu dire un seul mot, tellement on était serré ! 011e ! OUe ! vous voyez bien que la vie est bonne et qu'on peut encore s'amuser à Paris. Bonsoir, messieurs. (Il sort.)

Cresson. — Encore un qui s'est fichu de nous.

Albrey. — Il a raison, nous ne nous amusons pas parce que nous restons-là sans bouger. Répandons-nous dans les coulisses et allons pincer quelques...

Il dit un très gros petit mot.

Sacha. — Albrey est cynique.

Albrey. — Pas du tout... je dis ce que je pince.

Cresson. — C'est ça, nous allons écumer !e foyer et nous ramènerons ici des

LA LOGE INFERNALE

femmes jusqu'à ce que nous ayons trouvé un chopin.

D'AuvERT. — Venez-vous avec nous, Sacha ?

Sacha. — Non, je reste ici... Si Raymonde venait, j'aime autant qu'elle me trouve.

Tous sortent, à l'exception du

prince.

Assis au fond de la loge, Sacha

regarde dans la salle la foule

des habits noirs et des domi

no-3, et une grande mélancolie

l'envahit.

Au bout d'un quart d'heure,

il voit entrer Cercleux, donnant le bras à une femme

de très grande pliure : robe

Empire en satin noir doublé

de rose ; une immense capote

de bébé, noire et rose avec

des plissés roses formant

voilette ; petit loup de velours noir avec barbe de

tulle rose; sur le corsage

voilant la gorge, une traînée

d'œillets roses; gants noirs.

Cercleux. — Permettez-moi, madame, de vous présenter Son Altesse le prince de Styrie, mon élève.

Sacha. — Madame, soyez la bienvenue, croyez bien que...

Il bafouille.

lyA Dame. — Figurezvous que monsieur m'a sauvé la vie... J'avais eu l'imprudence de m' aventurer seule dans les couloirs et j'étais tripotée par une bande de calicots : ils me prenaient la gorge, la taille... c'est extraordinaire ce qu'il y a de goujats sous l'habit noir ! Enfin, monsieur, ayant pitié de ma détresse, m'a offert son bras et l'hospitalité dans votre loge. J'ai accepté, à condition qu'on ne me ferait pas la cour

Sacha. — Vous n'aimez pas ça?

lyA Dame. — Habituellement oui ! mais ce soir, non !

Cercleux. — Alors, pourquoi un si joli costume ?

La Dame. — Pour ma satisfaction personnelle, et puis aussi parce que je pensais rencontrer ici un homme que j'aime. Mais je crois qu'il n'est pas venu.

Sacha. — Il a eu le plus grand tort.

lyA Dame. — Il a eu peut-être raison.

Cercleux. — Il sait que vous êtes ce soir au bal de l'Opéra?

lyA Dame. — Oh ! il doit s'en douter, car c'est un anniversaire.

C'est ici même, il y a trois ans, que nous nous sommes connus...

Et puis, je ne sais pas pourquoi je vous dis tout cela ; d'ailleurs, le masque, qui donne aux femmes tant d'aplomb pour dire des bêtises ou des polissonneries, peut bien leur en donner pour faire des confidences.

Dans les deux cas on reste

inconnu et puisque j'ai besoin

de parler de la seule chose

qui m'intéresse, je ne sais

pas pourquoi je me gênerais. (Au

prince.) Et vous, monseigneur, vous

amusez- vous ici?

Sacha. — Penh !

La Dame. — Vous n'avez pas de maîtresse ?

Sacha. — Si, j'en ai une; elle doit vadrouiller dans le bâtiment.

La Dame. — Et vous ne vous en oc cupez pas plus que ça?

LA LOGE INFERNALE

Sacha. — Je suis sûr de la retrouver ce soir à la maison.

lyA Dame. — Avec vos pantoufles. (A Cercleux.) Il est très bien, votre élève.

Cercleux, modeste. — Je tâche de le faire profiter de mon expérience et je lui enseigne à ne pas attacher trop d'importance à l'amour.

I^A Dame, à Sacha. — Alors, qu'est-ce que vous êtes venu faire ici?

Sacha. — Je suis venu chercher une aventure.

I,A Dame. — Oh ! méfiez-vous des aventures à l'Opéra; on ne sait jamais comment ça finit et dans la femme que vous emmènerez ce soir joyeusement et avec l'ivresse de la conquête, dites-vous qu'il y a peut-être toute la tristesse, tout le désespoir et tout l'abrutissement de votre vie.

Sacha. — Eh bien ! vous êtes encourageante.

Cercleux. — Vous n'avez pas du tout

l'air de vous douter que vous êtes ici dans la loge infernale; moi aussi, d'ailleurs, je suis triste, ce soir. C'est au bal de l'Opéra que j'ai rencontré la seule femme que j'aie aimée, et s'il y a quelqu'un qui vous comprenne, c'est moi.

Je vous comprends tellement que je n'essaye même pas de vous faire la cour, quoique la femme dont je vous parle vous ressemblât singuUèrement.

Elle avait comme vous des petits pieds, des petites mains, une gorge superbe, une croupe maternelle... elle ressemblait aux femmes de l'École itaHenne. (Avec un soupir.) Je n'ai jamais retrouvé ce numéro-là.

La Dame. — Non, ce n'est pas gai la vie... On étouffe ici.

Sacha. — Otez donc votre masque.

FJle enlève son masque qui laisse voir deux grands yeux noirs baignés de larmes.

Iv'Homme au faux nez, entr' ouvrant la porte. — lyOge infernale ! ohé ! ohé !

Te voilà, Printemps, vieux jeune hommes

Avec tes vertes frondaisons

Et le drap vert de tes gazons,

Ah! tu n'es pas très neuf, en somme.

Et pourtant, dès que tu parais, Les bruns garçons, les filles blondes, Autoiir de toi dansent des rondes.

Comme des mouches dans les rais

Du soleil! Ohé! les poètes :

Amours, beaux jours, chansons, pinsons; Aveux, doux vœux, frissons, buissons!

Joli mois de mai, tu m'embêtes!

Aubes claires de rose thé.

Crépuscules d' héliotrope : Tout cela me rend misanthrope Car je n'ai plus, en vérité.

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