LE CLAIRON
L'air est pur, la route est large, Le Clairon sonne la charf^e, Les Zouaves vont chantant, Et là-baut sur la colline.
Dans la forêt qui domine, Le Prussien les attend.
A la première décharge.
Le Clairon sonnant la charge, Tombe frappé sans recours ; Mais, par un effort suprême.
Menant le combat quand même.
Le Clairon sonne toujours.
Le Clairon est un vieux brave, Et lorsque la lutte est grave.
C'est un rude compagnon ; Il a vu mainte bataille Et porte plus d'une entaille, Depuis les pieds jusqu'au front.
Et cependant le sang coule.
Mais sa main, qui le refoule, Suspend un instant la mort.
Et de sa note affolée Précipitant la mêlée, Le vieux Clairon sonne encor.
C'est lui qui guide la fête.
Jamais sa fière trompette N'eut un accent plus vainqueur, Et de son souffle de flamme, L'espérance vient à l'âme.
Le courage monte au cœur.
Il est là, couché sur l'herbe.
Dédaignant, blessé superbe.
Tout espoir et tout secours ; Et sur sa lèvre sanglante, dardant sa trompette ardente.
Il sonne, il sonne toujours.
On grimpe, on court, on arrive, Et la fusillade est vive.
Et les Prussiens sont adroits.
Quand enfin le cri se jette :
« En marche ! A la baïonnette !
Et l'on entre sous le bois.
Puis, dans la forêt pressée, Vo3-ant la charge lancée.
Et les Zouaves bondir, Alors le Clairon s'arrête.
Sa dernière tache est faite, Il achève de mourir.
Et sur sa lèvre sanglante, Gardant sa trompette ardente, Il sonne, il sonne toujours.
L'RRRI ÈRE- GARDE
'était après un jour de lutte et de défaite, - Hélas! de pareils jours
furent nombreux pour nous ! — 'armée en désarroi commençait la letraite, ,t la neif^e montait, froide, justju'aux {genoux.
,es vainqueurs cependant, épuisés de victoire, lesp^ectaient ce départ ])ar crainte d'un retour. )n marchait ; le sol blanc rendait la nuit moins noire -t l'on eut vite atteint les forêts d'alentour, oudain, malf^ré tout ordre et malgré toute crainte, )n vit s'arrêter là cette armée aux abois; Jn tison ralluma bientôt la pijie éteinte, ^t les feux du bivouac illuminaient les bois. )n eût dit une halte au fond d'un cimetière. >a neige parcourue était rouge de sang, ^t, lassés des efforts d'une journée entière, .^ous les soldats mêles ne cherchaient plus leur rang. Is tombaient harassés au hasard de la place, )evant le premier feu, dans le ])remier ravin; •^t plus d'un s'endormit ce soir-là sur la glace, }ue ne réveilla pas le jour du lendemain.
) nuit cruelle! nuit pleine de funérailles!
"^e n'était pas assez de luttes, de batailles,
It du fer et du plomb, ce n'était pas assez!
|)uand on était sorti vivant de ces mitrailles,
-e froid prenait au cœur et la faim aux entrailles,
it l'un crevait, ainsi rpi'un rliien, dans les fossés.
)r les Prussiens, vovant ces lueurs dans l'espace, Comprirent qu'ils ))ouvuient alors continuer, ^ue les chefs étaient las; que l'armée était lasse; It, comme des chacals reprennent une trace, Is partirent, flairant des blessés à tuer, va lisière du bois était gardée à peme, ît le sursaut fut grand, et grandes les clameurs, vorsque sur le chemin la colonne prussienne Déboucha, tiraillant gaîment sur les dormeurs.
« Ah ! trahison ! » Ce fut le cri de la déroute, Mais un vieil officier — un Français celui-là — Rallia les fuyards au milieu de la route, Fit éteindre les feux sous la neige, et resta Alors, sous le ciel noir et sur la terre sorr.bre, La lutte commença, — lutte d'agonisant ! — Les fusils jetaient seuls
leurs éclairs dans cette ombre.
Et les branches du bois sifflaient en se brisant. De longs cris dominaient la mêlée incertaine : « Konig und Vaterland ! » chantaient les Prussiens, « Pour la France ! » avait dit notre vieux caiiitaine. Et répétant ces mots d'espérance et de haine. Chacun dans cette nuit reconnaissait les siens.
Au milieu (J'un de ces silences pleins d'alarme^, Comme il en est {)endant ciu'on recharge les armes Et que les combattants, par un commun accord Suspendant le combat, laissent souffler la Mort, Un éclair traversa la broussaille voisine; Le capitaine mit la main sur sa poitrine : « Au cœur! » murmura-t-il déjà mort à demi, Mais avant de tomber, plantant son sabre en terre : « C'est ici, mes enfants,
que je veux qu'on m'enterr»
« Honte à qui laisserait mon corps à l'ennemi '
Il tomba, vomissant le sang à pleine bouche.
Et, comme si son âme eût nasse dans les cœurs. Tous ces hommes saisis d'un courage farouche, Se ruèrent hurlant au milieu des vai:i<]ueiiis.
Nous avons eu parfois de ces courtes revanches! Et lorsque le soleil apparut dans les branches. Comme un masque de pourpre
à travers des barreaux, Tout s'('tait apaisé dans la forêt meurtrie, La tombe se creusait au sol de la Patrie,
Et les martyrs avaient dispersé les bourreaux.
FRAGMEfiT
Il fait nuit; la diane a sonné, tout s'éveille; Les hommes sont sortis des tentes qu'on abat; La soupe est sur le feu, le vin dans la bouteille, Et, chantant et riant à la flamme vermeille. Ces diables de Français commencent leur sabbat : C'est le joyeux lever d'un matin de combat.
Pourtant nos ennemis, qu'aucun feu ne dévoile. Ont entendu, muets, ces cris qu'ils ont comptés; Ils ont compté la veille, aux blancheurs de la toile. Combien d'hommes campaient dans ces immensités. Dans nos feux de bivouac ils comptent chaque étoile ; Et leurs ordres sont pris, et leurs plans arrêtés.
Mais eux, combien sont-ils, les Prussiens?
— On l'ignore.
Personne ne le cherche et n'a l'air d'y songer. On chante dans la nuit, on se bat à l'aurore, Et sans savoir par où l'assaut va s'engager : On sait que les Français sont des Français encore, Et qu'ils se tourneront du côté du danger.
— C'est ainsi que se perd,
grande et presque admirable.
Sous cet orgueil léger, la valeur d'un pavs ; C'est ainsi que la faute en remonte implacable Des soldats mal guidés aux chefs mal obéis; C'est ainsi que des fous, que leur folie accable, Disent : Dieu n'est pas juste et l'on nous a trahis !