‹ L'esprit françaisChapitre 36 sur 315 · LE TURCO · texte numérisé non relu

LE TURCO

C'était un enfant, dix-sept ans à peine,

De beaux cheveux blonds et de grands yeux bleus.

De joie et d'amour sa vie était pleine,

Il ne connaissait le mal ni la haine ;

Bien aimé de tous, et partout heureux.

C'était un enfant, dix-sept ans à peine,

De beaux cheveux blonds et de grands yeux bleus.

]Lt l'enfant avait embrassé sa mère. Et la mère avait béni son enfant.

L'écolier quittait les héros d'Homère; Car on connaissait la défaite amère.

Et que l'ennemi marchait triomphant.

Et l'enfant avait embrassé sa mère, Et la mère avait béni son enfant.

Elle prit au front son voile de veuve, Et l'accompagna jusfju'au régiment.

L'enfant rayonnait sous sa veste neuve; L'instant de l'adieu fut l'instant d'éjireuve : « Courage, mon fils ! — Courage, maman ! » Elle prit au front son voile de veuve. Et l'accompagna jus(iu'au régiment.

Mais lorsque l'armée eut gravi la pente :

« Mon Dieu ! disait-elle, ils m'ont pris mon cœur.

« Tant qu'il est parti, mon âme est absente. »

Et l'enfant pensait : « Ma mère est vaillante,

« Et je suis son fds, et je n'ai pas peur. »

Mais lorsque l'armée eut gravi la pente:

0 Mon Dieu ! disait-elle, ils m'ont pris mon cœur. »

Le petit Turco se battait en brave:

Mais quand vint l'hiver, il toussait bien fort.

Et le médecin, voyant son œil cave;

Lui disait : « Partez, mon enfant, c'est grave ! »

L'enfant répondait : « Non, non, pas encor ! »

Le petit Turco se battait en brave ;

Mais quand vint l'hiver, il toussait bien fort.

» Non, je ne veux pas quitter notre armée

« Tant que les Prussiens sont dans mon pavs.

« Je veux jusqu'au bout chasser ces bandits;

" Je veux pouvoir dire à ma mère aimée :

« Si je te reriens, c'est qu'ils sont partis.

« Non, je ne veux pas quitter notre armée

« Tant que les Prussiens sont dans mon pays. »

Pendant quelques jours, le sort nous fit fête, J'".t les Allemands fuyaient devant nous. Mais ils s'étaient fait un camp de retraite ; Devant ces fossés leur fuite s'arrête.

Et tous ces renards rentrent dans leurs trous. Pendant quelrpies jours, le sort nous fit fête. Et les Allemands fuyaient devant nous.

Les remi)arts sont hauts, la ])laine est immense.

Tout ce (jui s'approche est bientôt détruit.

On fuit, on revient, l'assaut recommence,

Et le régiment des Turcos s'élance,

Et le régiment des Turcos périt...

I/es remparts sont hauts, la plaine est immense.

Tout ce qui s'approche est bientôt détruit.

L'enfant est tombé, frappé d'une balle. Mais un vieux soldat l'a pris sur son dos. Il ne connaît pas la fuite fatale ; La mort a déjà cerné son front pâle; Ses veux sans regards sont à demi clos. L'enfant est tombé, fra])pé d'une balle. Mais un vieux soldat l'a pris sur son dos.

Et le grand Arabe est là qui le garde, Au bord d'une -source, au fond d'un ravin. Au loin .le canon mugit et bombarde ; Levant doucement sa tête hagarde, Son regard mourant s'anime soudain.

Et le grand Arabe est là qui le garde. Au bord d'une source, au fond d'un ravin.

« Où sont les Prussiens? Ré])onds, réponds vite.

« I^es avons-nous bien vaincus cette fois?

« Sommes-nous en France, et sont-ils en fuite? »

Et l'enfant, voyant que l'Arabe hésite,

Reprit tristement de sa douce voix :

« Où sont les Prussiens? Ah! réponds-moi vite

« Dis, les avons-nous vaincus cette fois? »

Et le vieux Turco se prit à lui dire :

« Oui, petit Français, tu les as vaincus.

« — Alors, je m'en vais, veux-tu me conduire?

« O ma chère mère!... » Et dans ce sourire

T. 'enfant s'endormit et ne parla plus;

Et le vieux Turco ne cessait de dire :

« Oui, petit Français, tu les as vaincus. »

Chasseaps à pied

Le soleil du matin a chassé les étoiles; Les flocons lumineux tombent en voltigeant. Sur la terre la neipe a jeté ses longs voiles, Et les branches du bois se couronnent d'argent.

Les petits Vitriers — c'est ainsi qu'on les nomme — Ont mis leur baïonnette au bout de leur fusil ; Ils passent lestement sous les pommiers sans pomme, Ils vont, et leurs pieds noirs font chanter le grésil.

Les Prussiens sont encore installés dans la ferme, Il s'agit de la prendre et de les débusquer; Le bataillon muet s'avance d'un pas ferme; Mais des canons sont là prêts à se démasquer.

Tout à coup, dans le fond d'un ravin où l'on saute. Un cri de mort se fait entendre : « C'est de l'eau ! » La glace était récente, et la neige était haute, Et ce linceul avait recouvert ce tombeau.

Ils sont ensevelis jusques à la ceinture; Le courant les renverse et la glace les tient. — Vaincu par les Prussiens, vaincu par la nature, O mon Pays, quel Dieu terrible que le tien ! —

Les Allemands joyeux sortent de leurs tanières, Nous voilà désarmés, les voilà résolus, Hourrah !

L'heure est propice au.x haines meurtrières Et leur canon se dresse au revers du talus.

Pourtant leur officier apparaît sur la crête • «Vous n'avez qu'à vous rendre, on va vous secourir Cet atroce marché soulève une tempête : « Tu peux te retirer, nous n'ayons au'à mourir!

Mais le vieux commandant,

d'un ton triste et sévère « Et moi, je ne veux pas que vous mouriez aini « Rendez-vous,

mes enfants, vous ne pouvez rien faire. Et tous ces moribonds se rendent à merci.

Les Prussiens cependant les hissent sur la rive Déjà les dragons bleus les forment en convoi, Quand à la fin le tour du commandant arrive ; « J'ai sauvé mes soldats, dit-il, et non pas moi!

Fa, repoussant alors la corde qu'on lui lance, Il se laisse engloutir par le g^ouffre glacé; Les pauvres prisonniers saluent le trépassé. Et, vovant cette fin, ils ont cette espérance : La France n'est pas morte encor.

— a Vive la France ! »

La riapseillaise

Ah ! ne la chantons plus, par pitié pour nous-mêmes ; Le jour venu,

marchons sans cris et sans blasphèmes, Comme de tiers vaincus, qui, sûrs de leur ettort. N'ont qu'un but : la revanche,

ou qu'un recours : la mort.

D'ailleurs, écoutez bien cette histoire maudite, Et que, si quelques-uns vous l'ont déjà redite. Si déjà vous l'avez entendue et souvent. Tant mieux : clou martelé n'entre que plus avant.

Vous l'aimez, n'est-ce pas, notre hymne populaire?

Vous aimez ses élans et sa sainte colère ;

Vous V cherchez toujours, fils encore orgueilleux,

Le sublime passé de vos i)uissants aïeux ;

Et vous vous rappelez, à cette voix féconde.

Nos trois couleurs

flottant aux quatre coins du monde, Les peuples conlondus et les rois affolés; I^a grande France enfin! vous vous la rappelez? Eh bien, rappelez-vous qu'au jour de la défaite. Qu'à Sedan —

ce n im seid vous fait courber la têle — Rappelez-vous, Français, qu'en ce jour de malheurs, Tandis que les vaincus se rendaient aux vainqueurs. Tandis qu'ils emportaient dans leur âme meurtrie Le spectre mutih- de la pauvre Patrie, Qu'ils pleuraient la défaite

et quittaient les combats, Enfin qu'ils s'avançaient, sans armes, nos soldats, O coup que rien n'efface ! ô mal que rien n'apaise !

Le clairon prussien sonnait la Marseillaise !

R Lfl BELGIQUE

Salut, petit coin de terre,

Si grand de bonté, Où l'on vous rend si légère

L'hospitalité j

Où tout ce que Ton vous donne,

Sourire ou pitié.

N'a jamais l'air d'une aumône,

Mais d'une amitié ;

Où les âmes si sereines

Ont les veux si doux, Que les tourments et les haines S'y reposent tous !

Salut, terre fraternelle.

Où tout m"a tant plu '.

Peuple bon, race fidèle, Belgique, salut !

Va ! la France a la mémoire

De ces jours de deuil.

Où la défaite sans gloire

Brisait notre orgueil ;

Où, fuvant, vaincus débiles, Un puissant vainqueur,

Tu nous as ouvert tes villes, Tes bras et ton coeur.

Puis, douce comme ime mère,

Tu nous as bercés ; Mieux encor, chère infirmière.

Tu nous as pansés.

Tu nous as mis sur nos plaies

Saignantes encor.

Ce baume, les larmes vraies,

I^a foi, ce trésor !

Si bien que nlus d'un t'a nrise,

A voir tes vertus, Pour une pauvre sœur grise.

N'aimant rjue Jésus.

Mais je te connais, mignonne

Je te connais mieux.

Et sous ton voile de nonne

Ton cœur bat jo3-eux.

J'ai, sur ta lèvre rebelle.

Surpris un doux nom.

Et c'est Van D^xk qu'il s'appelle.

Ne dis pas nue non!

J'ai vu dans ta vieille église

Rubens sur l'autel ; Metsvs a peint ta devise.

Van Eyck ton missel.

J'ai vu, les jours de dimanche,

Téniers f'étourdi Déposer sur ta main blanche

Son baiser hardi.

J'ai vu tes nouveaux apôtres

Portaels et Gallait, J'ai vu ces gloires et d'autres

Que l'on t'envirait,

Si l'envie était facile • Avec ta douceur.

Et si la France indocile N'était pas ta sœur.

Ah ! crois-moi, belle ingénue

Au chaste maintien.

C'est pour t'avoir bien connue

Que ie t'aime bien.

Sous cette robe de laine

Que nous vénérons.

Va!. tu n'es rien moins que reine.

Reine à trois fleurons !

Les arts sont ton diadème,

Rien ne l'obscurcit ; Et je t'admire et je t'aime;

Salut et merci !

Mais tu vois, terre d'asile, Tu vois leurs regards?...

Que ton lion veille, agile. Sur tes fiers remparts.

Que dans sa tanière neuve

Il protège Anvers, Près de ces ports où ton fleuve

Berce l'univers.

Que toujours impénétrable,

Intacte toujours.

Tu restes l'abri durable,

'L'éternel recours !

Q'ie Dieu sèche la main droite

Qui te frapperait ; Malheur à qui te convoite !

Mort à qui t'aurait !

Et salut, petite terre.

Grande de bonté, Qui rends si douce et si chère

L'hospitalité !

Evasion

Furcos marchent deux à deux,

ont sans fusils, sans cartouches ; larchent, et dans leurs grands yeux aine a des éclairs farouches ; cris sourds passent sur leurs bouches L^russiens chantent derrière eux.

ndant dans la plaine immense, des canons trois fois conquis, jour de deuil ! jour de vaillance ! — 5 frères sont morts pour la France :

qui ne sont pas morts sont piis.

es emmène en Allemafjne ;

seront au point du jour ;

la nuit tombe et l'ombre fjagne, livouaque dans la campagne :

l'russiens veillent tour à tour.

i sentinelles vont et viennent,

les manteaux le reste dort; j'S craintes (\\n leur surviennent,

bas les Turcos s'entretiennent ir d'un grand feu de bois mort.

Où les mène-t-on? Pourquoi faire?

vont-'ls être, ces soldats?

mort, ils ne la craignent guère !

s plus de poudre et ])his de guerre... ■jourtant on se bat là-bas! »

Ils se regardent sans rien dire :

S'ils sont bien forts, ils sont bien peu:

Et qu'une sentinelle tire.

C'est le réveil et le martyre...

Mais l'audace est fille de Dieu!

Ce qu'il faut, c'est que l'on s'élance, Que des Prussiens qui veillent là, ^"'ï un n'apnelle à sa défense: C'est qu'on les égorge en silence ; Et ce (ju'il faut, on le fera.

Ils rami>eut ; l'espoir les anime: Un signe est fait, ils sont debout, Mais, avant de tenter le crime, Chacun regarde sa victime.

Voit son but et choisit son coup.

Et puis, dans un élan sauvage.

Les Arabes se sont dressés ; Ils font leur besogne avec rage, Personne n'échappe au carnage ; Et quand tout est mort, c'est assez.

C'est assez; sur toutes les bouches Les chants sont revenus joyeux :

Les Turcos ne sont ulns farouches, Ils ont des fusils, des cartouches, l'A l'immensité devant eux.

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Enthousiasme

Le soleil est triste et neigeux :

Invoquant sa clarté jalouse.

Dans un parc, sur une pelouse, Les Turcos ont placé leurs feux.

Et le bûcher est fantastique, Et sur leurs manteaux pour tapis.

Psalmodiant leurs chants d'Afrique, Les Arabes sont accroupis.

Ils sont là, graves, immobiles. Tendant les mains vers cet éclair; Pauvres nèjjres ; pauvres Kab\ les ! La France est froide cet hiver.

La flamme monte et se ravive i Leurs yeux brillent, joveux miroirs; Et les torrents de pourpre vive Vont ruisselant sur les fronts noirs.

Dans son château, de sa fenêtre, Notre hôtesse les aperçoit.

Laide, à coup sûr, ieune... peut-être, Notre hôtesse est tout en émoi,

Et se penchant, les veux humides.

Vers le capitaine qui dort ■

« Ah ! monsieur, quels hommes splendides

« Que ces enfants du soleil d'ori »

Le capitaine se réveille :

« Splendides, madame. — Est-ce pas?

« Puis ces poses, quelle merveille!

•i. lU sont artistes, ces soldats!

<: — Artistes en diable, madame

i< — Et ce grand feu, comme il est fcut.

« Ils ont le secret de la flamme !

« — En effet, madame, en effet !

« — Tenez, les voilà qui s'élancent. « Qui raniment leurs feux... et ;iuis... « Jesu-Maria, mais c'est (ju'ils dansent! « Oh ! ces Turcos sont inouïs !

« Ces beaux chants, cette ronde ardente,

« Tout cela vous trouble à l'excès, :

« Et l'on pense à l'Enfer du Dante, !

« N'est-ce pas, monsieur? — J'y pensais. |'

« — On leur donne ce bois, sans doute?

« — Pas le moins du monde — Ah ! vraimen

« Ils le ramassent sur la route?

« — Encore moins, madame. — Comment?...

« Mais alors... c'est mon bois qu'on brûle ' ..

« Mais ils me volent mes fagots!

« Mais ils n'ont ni foi ni scrupule' ..

« Ce sont des bandits, vos Turcos !

« — Madame, fit le capitaine,

« Ce sont les fils du soleil d'or,

« Leur père en France est dans la gêne,

« Ces bons enfants lui font un sort »

une LEÇon

camp des prisonniers est tout au pied du fort, li baraques de bois uraciuent à peine closes; sous le ciel brumeu\ de ces pays moroses, nei^e tombe drue, et le \eut souffle fort.

is, par crainte du feu, l'on ne nous chauffe guère, lumière, le soir, est défendue aussi; ■ n'imapïinaient pas, se rendant à merci, lielle merci c'était, les ]5risonniers de guerre !

matin. Ion partage nn pam rare et sans bit-, 1 partage, le soir, une soupe noirâtre, , las de remuer la pioche et le plâtre, ,r une paille humide on repose accablé.

ce n'est pas, hélas ! seulement leurs baraques, ;urs tentes ou leurs toits,

qu'ils construisent le jour :

r travail de la honte est encor le plus lourd : e» Franijàii tonifient la Prusse en cas d'attaque.

Ah ! combien ont voulu refuser ce travail ! Com'oien refaisaient mal une tâche mal faite ! Mais l'aiguillon prussien était la baïonnette. Comme ces malheureux n'étaient (]ue leur bétail.

ITn jour qu'cm revenait de la triste besogne, Kscortés de geôliers, cruellement choisis, liaïonnette au canon et c.irtouche au.i fusils, Un vigoureux enfant de la vieille Bourgogne

Aperçut un Prussien frappant un moribond : « Marche, lui criait-il, marche, ou je t'exécute! » Le soldat arracha cet homme à cette brute. Se retourna terrible, et l étendit d un bond.

« Ah ! messieurs les Français,

nous faisons les rebelles?

ri Ils sont bien étourdis ces jeunes étrangers, ï Un peu de plomb

rendra leurs cerveaux moins légers » Et l'on fit sur les rangs deux décharges mortelles.

I C'est assez! ramenez le reste an campement; t La leçon leur suffit . » disait le capitaine. Oui, certe, ellç suffit cette leçon de haine: Nous là savoni par cœur, nous la dirons souvent.

BiiZEILLES

Le blâme qui voudra, moi je l'aime ce prêtre ! Est-ce sa faute à lui s'il perdit la raison, Si des frissons de haine ont traversé son être. Lorsque les Bavarois, les poings pleins de s-:ilpêtre. Brûlaient homme par homme et maison par maison ?

Ils avançaient ainsi, dévastant- le village, Ne laissant derrière eux que ruine et que mort. Et qu'importait le sexe, et que leur faisait l'âge '. N'avail-on pas tenté d'arrêter leur passage? Ecroces par calcul, ils tuaient sans remord.

La place de l'Eglise était encore à prendre, Mais nos soldats luttaient d'un cœur mal assuré. Et quelques-uns déjà murmuraient de se rendre. Lorsque sur le par\is un cri se fait entendre : « Aux armes ! mes enfants ! » C'était le vieux curé.

Et, passant sa soutane aux plis de sa ceinture, Faisant aux pavsans signe de l'imiter. Il ramasse un fusil que la mort lui procure : Chacun s'arme, chacun s'excite et se rassure, Et la poudre aussitôt recommence à chanter.

Pif! paf ! Les Bavarois s'avançaient en colonne. Derrière un petit mur on se mit à couvert ; e Eèu ! commandait le prêtre.

et que Dieu me pardonne! i Les habits bleus

tombaient comme les bois d'automne, Mais leur flot grossissait toujours, comme la mer.

La lutte se finit, hélas ! comme on peut croire, Mais les fiers Allemands ont regardé, surpris, Ces pavsans couchés sous la muraille noire ; Ce fut court, mais ce fut assez long pour la gloire: Le curé de Bazeilles est mort pour son pays !

Ils sont là...

Ils sont là dans le bois sombre, Toujours forts, toujours en nombre.

Et bien abrités toujours ; N'avant clairons ni tambours, Couverts de silence et d'ombre.

Ils sont là dans le bois sombre.

Ils sont là dans le ravin,

Xe tirant jamais en vain.

Jamais ne levant la tête ;

Et si l'ennemi s'entête,

Cinn contre un, cent contre vingt.

Ils sont là dans le ravin.

Ils sont là dans le village,

Se ruant avec courage

Sur le pauvre pavsan.

Ce sont des pleurs et du sang;

On brille, on tue, on saccage.

Ils sont là dans le village.

Ils sont là devant Paris ; Nous trouvant trop peu meurtris Par la faim et la mitraille.

Leur or paye la canaille, Xos palais sont des dcbris.

Ils sont là devant Paris.

Ils sont là dans notre France, Etouffant notre espérance Et nous tenant sous leur loi.

O mon pavs ! souviens-toi.

Souviens-toi de ta souffrance :

France !

— Feu! commandait le prêtre, et que Dieu me pardonne !

Jf»**!"*

Ru DocteQP Dolbeaa

Je ne suis pas de ceux qui, le poing sur la hanche, Aux efforts du pays ne joindront que leur voix, Mais si je suis debout et parlant de revanche, Je n'ai pas oublié, maître, à qui je le dois.

Comment je la paierai la dette qui m'enj^age. Dieu le sait ! Comme il sait aussi si je le veux : Ma vie est votre fait, ma force est votre ouvrage. Et votre souvenir se mêle à tous mes vœux.

Je n'ai )ias oublié la main consolatrice, La science plus rrrande encor ciue la pitié : Mon être endolori porte sa cicatrice Moins profonde en ses chairs

qu'en mon cœur l'amitié.

Car j'attends, car je garde en mon âme française Ma foi de citoyen, mes haines de soldat ; Ma jeunesse a souffert d'un mal que rien n'apaise, I^e partage du sol, la défaite au combat.

Ah 1 cette lutte-là vaut bien que l'on s'efforce, Eux ou nous, France ou l^russe,

il n'y va ])as de moins !

C'est le duel à mort du Droit contre la Force Dont les peuples jaloux ne sont que les témoins.

Et la chanson dit vrai, tant nis pour (|ui la raille! — Mourir pour la patrie est le sort le plus beau ! — l'^t si je dois tomber en un jour de bataille. C'est au sol prussien (jue je vetix mon tombeau.

FL Lfl BflïOnnETTE

Leur bntterie était installée à mi-côte, Au milieu d'un grand champ,

près d'un bouquet de bois « Enfants, ces canons-là nous gênent,

qu'on les ôte ! »

Dit le chef. — Et déjà, sautant dans l'herbe haute, Les Zouaves partaient comme de gais chamois.

« Défense de tirer, vous savez, camarade,

« C'est à la baïonnette, et va se mange à ])art ! »

Une salve d'obus acheva la tirade.

« Ventre à terre, faisons honneur à l'ambassade ! )>

La mort choisit les siens, et la troupe repart.

En vain, visant cent fois à la calotte rou'^e, Le canon prussien tire à coups redoublés: Il crache en vam l'enfer contre ces endiablés; Pas un coup de fusil ne part du champ qui bouge, Et ces coquelicots s'avancent dans les blés.

O combats sans seconds ! O luttes sans pareilles ! Vaincus dont la défaite a meurtri le vaincpieur ! Tout à coup le clairon résonne à leurs oreilles. Ils bondissent légers comme un essaim d'abeilles; Et leur vol est terrible et leur dard frapjie au cœur.

Et les voilà jouant de la crosse et du sabre, Assommant, égorgeant, tuant., mourant aussi! Arrachant du timon le cheval qui se cabre, Et, vivaces danseurs de la danse macabre. Jetant à pleins poumons leurs éternels lazzi.

Enfin la r)lace est nette et les pièces sont prises, l'n silence iirofond suivit ce branle-bas; Mais, lorsqu'on fit alors l'appel des barbes grises, O compte affreux, rempli de terribles surprises ! Ils étaient neuf, avec dix canons sur les bras.

« Ala foi, dit un sergent, la chose est assez drôle! « Nous en rirons plus tard,

quand nous aurons le temps, »

Puis passant prestement les fusils sur l'épaule. Ramenant les chevaux avec des coups de gaule, On les rattelle et puis : « En route, les enfants ! »

Ils partirent. La nuit couvrait déjà la plaine. Quel(|ues sourds roulements

grondaient encore au loin.

Et prouvant à leurs veux la victoire certaine. Tout au pied du coteau, dans la gorge prochaine, Le feu brillait déjà comme un joyeux témoin.

B Ce sont les compagnons qui nous taillent la soupe. « Du diable si j'en vais donner ma part aux chiens ! » Il galope riant jusques au premier groupe : « Hé ! les amis ! vovez ce qu'on amène en croupe ! « — Wer'st dà ! » dit une vois.

C'étaient les Prussiens.

DE FROFUnDIS !

Tu l'as bien connu? C'était un pjrand diable, Leste comme un cerf et fort comme un boeuf; Le causeur d'ailleurs le plus afjréable... Il brisait un sou, comme on casse un œuf.

Il vous soulevait un poids fantastique, Et puis, tout ainsi que s'il n'eût rien eu, Il allait, venait, comme un vrai moustic|ue... C'était un «gaillard ! Tu l'as bien connu.

Ce n'était pas lui qui voulait la {guerre,

Et je puis jurer qu'il a voté non;

Mais, quanil il a vu qu'il fallait la faire,

Il a dit : « Eh bien, qu'ils la fassent donc ! »

Que si quelqu'un eut la sottise extrême D'aller au combat avant d'être instruit, De prendre un fusil sans voir son système, Tu l'as bien connu ? ce n'était pas lui.

Les Français de France ont la tête ])rom[He; Mais lui de Marseille est homme de poids, Il sait qu'on ne meurt jamais qu'une fois. Et que cette fois vaut bien qu'on la compte.

« D'ailleurs, disait-il, de plus ou de moins

« Qu'est-ce qu'un soldat, dans l'armée immense,

« Dans tous les duels il faut des témoins,

ï Nous serons témoins des Français de France.

« Nous ne demandons c[u'à les applaudir,

« Nous sommes encor meilleurs que si'veres,

« Un peu de victoire est bon aux affaires,

« Et puis triompher fait toujours plaisir.

« Maintenant s'ils n'ont ni force ni chance,

« Si ces gens du Nord se font battre exprès :

« Eh bien ! mais alors reste la Provence I

a Qu'on y vienne un peu, nous serons tout prêts ! »

Effectivement, tout prêt à combattre, Faisant l'exercice, ayant deux fusils. Parlant comme trois, criant comme quatre ; C'était un troupier des plus réussis.

Et quand il apjirit qu'aux champs de l'Alsace, Le dieu des combats nous abandonnait.

S'il n'eût écouté que sa folle audace, Il allait partir, mais il se tenait.

« Plus tard, disait-il ; je crois que la France « Sera trop heureuse en me retrouvant ; « Montrons-nous de loin, comme l'Espérance, « Et, pour rester fort, gardons-nous vivant. »

Et voilà nu'un soir, au sortir de table. Cet excellent bon avait bien dîné ; Un farceur, piour qui rien n'est respectable, S'avance tout brusque et lui dit au né :

Qu'on voit au lointain un bateau qui bouge ; Qu'on le croit prussien, qu'il vient vers le port. Le pauvre garçon est pris d'un transport: De blanc qu'il était, il en devient rouge. De rouge violet, et de violet... mort!

Ma cocarde a les trois couleurs, Les trois couleurs de ma Paine. Le sang l'a bien un peu rougie, La poudre bien un ]jeu noircie; ^Lus elle est encor bien jolie.

Ma cocarde des jours meilleurs.

Que j'ai fait de route avec elle, Toujours content et jamais las !

Que j'ai combattu de combats !

Ils la connaissaient, mes sold its. Ah ! bien des cocardes n'ont pas Ruban si beau, couleur si belle !

Et maintenant d'où je la tiens?

C est prescjue un roman, son histoire : Dieu me parde d'en faire grloire. Mais elle était, on peut m'en croire, Elle était sous sa tresse noire :

Je 1 ai vue et je m'en souviens.

C'était après trois jours de marches!

Nous arrivions transis de froid, Cherchant l'auberge de l'endroit; Mais elle alors nous aperc^oit : « Oh ! les Français de peu de foi ! Elle était debout sur les marches.

« Les Français sont chez eux en France:

« Toute la ville vous attend.

« Vous faisiez mal en en doutant. »

Elle riait, tout en parlant.

Elle riait, et cependant

Mes larmes montent quand j'v pense.

Et j'v pense, et je la revois !

Elle était là près de sa mère; Tout à coup, sur notre prière.

Elle chanta nos chants de çuerre, Et c'était la Gloire en colère Qui nous p;rondait par cette voix.

Oh! la bonne et belle Française!

Le grand cœur et les jolis yeux !

Vous demande?, cher curieux.

Si je l'ai prise, audacieux.

La cocarde de ses cheveux?

Moi la prendre, qu'à Dieu ne plaise !

Mais tout pensif, je regardais, Je contemplais, parlant à peine, Ce front d'enfant, cet air de reine, Ces trois couleurs dans cet ébène. Et je me disais, l'âme en peine :

« Tout cela reste et je m'en vais! »

Nous approchons tout éblouis.

La maison est blanche et coquette,

Le feu brille, la table est prête :

« Tour d'espérance est iour de fête !

« Entrez, dit-elle, » et s'ur sa tête

Brillaient les couleurs du Pavs.

Le clairon sonne : adieu cocarde !

Adieu chansons... et cependant

« Ail! si je l'avais, ce ruban... »

Et je m'arrêtai tout tremblant.

Mais elle alors si simj)Lment :

« Tenez, dit-elle, et Dieu vous garde ! »

Ma cocarde a les trois couleurs. Les trois couleurs de ma Patrie. Le sang l'a bien un peu rougie, La poudre bien un peu noircie; Mais elle est encor bien jolie, Ma cocarde des jours me-'lleurs.

LE»lËlIlck4A?£B,C

Et je m'arrêtai tout tremblant.

Mais elle alors si simplement :

^ Tenez, dit-elle, et Dieu vous garde.

L'EBflUCHE

C'était avant la guejre, et je t aimais déjà, Non de ce sentiment que rien ne présagea, Qui te mit dans ma vie et qui te rend mon frère, Mais je t'aimais, j'aimais ta naïveté fiére, les leçons de croyance à mon doute mo(;|ueur; Enfin, ami, j'aimais ton génie et ton cœur. Ce que ton t\cur a tait, nul ne i^eut le redire. C'est trop beau pour se croire

et trop vrai pour- s'écrire Mais, vois-tu, si mon doute est si bien corrigé. Ce n'est pas la douleur seule qui m'a changé.

Ce dont je parle ici date d'avant la guerre ; Personne n'v songeait, et nous n'en parlions guère. Quand, un jour, descendant causer à l'atelier. Je te trouvai si bien en tmin de travailler Que je m'assis et pris un livre sans rien dire ; Tu peignais avec rajje et presque avec délire, l'.'iiin, te retournant, les veux comme ravis : « Tiens ! viens voir, » me dis-tu.

— Voilà ce que je vis.

Une plaine sans fin et morne, au sol funèbre, Dans le ciel un chaos de jour et de ténèbre, Sous des nuages noirs un soleil empourpré, Puis, au fond, le combat affreux, désespéré. Ce sont les Francs j:)yeux oui hitter,t s:;ns armure :

On voit à l'horizon, comme une moisson mûre. Flotter leurs cheveux d'or sur leur front découvert; Mais sur ce flot d'épis jiusse un torrent de fer. C'est le vieux moissonneur Attila qui les fuuciie.

Ah ! maître ! qu'elle était terrible cette ébauche ! Et je souffrais. Pourtant ce que je voyais là. C'étaient les l'rancs de Ciaule et les Huns d'Attila ! je voyais bien, luttant sous ta main créatrice. Cette horde en furie et ce peuple au supplice; Je voyais les efforts de ces fiers insensés Qui, sîirs de bien mourir, pensent que c'est assez; Je vovais les forfaits dont le vainqueur se souille, I^es blessés cju'il achève

et les morts qu'il dépouille; Je voyais tout ce sang versé pour tout ce vol, f^a peste dans les airs et la faim sur le sol, La vengeance et le mal, la haine et la ruine, Tout ce que l'on comprend, tout ce que l'on devine. Je l'ai vu, j'ai vu même, admirant ton effort. Ton attaque à la guerre et ta guerre à la mort ;

Mais je ne voyais pas, non, que le ciel m'écrase ! Je n'ai pas vu, malgré l'éclair de ton extase, Que ce que tu peignais c'était, — rêve inouï ! — Nous, les Français d'hier,

eux, les Huns d'aujourd'hui.

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