‹ L'esprit françaisChapitre 52 sur 315 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

Puis n'a-t-il pas raison dans son humeur chagrine, Quand (les dieux

présageant eux-mêmes ses malheurs) Des deux myrtes plantés sur la sainte colline Le myrte plébéien a seul porté des fleurs?

Aussi ce (|ui grandit le peuple réjiouvantc. Scijiion Nasica l'a dit en plein Sénat : « Ne rassurons pas trop la plèbe triomphante ! « Carthage est un danger nécessaire à l'Etat. »

Caton revient pourtant de la ville africaine. Il a vu dans les murs un peuple de soldats. Des vaisseaux dans les ports,

dans les yeux de la haine :

Mais ce qu'a vu Caton le Sénat n'y croit pas.

Le Sénat n'y croit pas, il ne veut pas y croire; Et jusques au Forum, qu'il a séduit sous main. Tous disent que Caton

n'est qu'un chercheur de gloire Prêt à verser sans but des flots de sang romain.

Ce jour-là cependant, dans la Curie antique, Le Sénat délibère une dernière fois Si l'intérêt de Rome et de la République Est de pprter la guerre au sol carthaginois.

La foule aux alentours s'irrite et se démène : « Pourquoi ce long débat? A quoi s'attarde-t-on? « Pourquoi ces cris?

Pourquoi cette tempête humaine a Où domine toujours la voix du vieux Caton? »

XIJI

Enfin les deux licteurs ouvrent la porte double. Et les Pères Conscrits en flots tumultueux, Encor chauds d'un conflit dont la honte les trouble Descendent les degrés en discutant entre eux.

Un silence pieux gagne la multitude.

Le Sénat est pour Rome encor la loi des lois. Mais c'est trop de respect pour tant d'inquiétude c Est-ce la guerre ou bien la paix?» crie une voix»

Caton Tancien

Et loin qu'un sénateur réprime cette audace, L'un d'eux répond,

certain (jue tous vont l'applaudir « C'est la paix ! «

et montrant du doigt Caton qui passe:

« Voilà celui qui veut vous envoyer mourir. »

« Eh bien ! Vivez ! si rien pour vous ne vaut la vie ; « Vivez ! en reniant les héros vos aïeux ! ;< Et pour mieux satisfaire à votre lâche envie, « Assurez cette paix qui seule a tous vos vœux.

Ainsi qu'un coup de vent fait renaître la IiomIc, Ces seuls mots ont rendu le peuple à son courroux. Une immense clameur s'élève de la foule : « La mort soit pour celui qui la voulait pour nous. »

Caton court au danjjer bien loin qu'il s'v dérobe. Il s'avance, bravant des veux les révoltés, Et sur son bras nerveux prenant sa lontrue rob? : « Que les Dieux Immortels m'assistent ! Ecoutez 1 »

XNIII

Vous saurez bien trouver

parmi vos nouveaux guidrs Quelque humble messager propice à vos desseins P",t qui, vous rabaissant plus bas riue les Numides, Aille à Carthaj/e offrir l'hommage des Romains.

Car, de ce que vos cris affirment votre crainte S'ensuit-il que Carthage ait peur ainsi que vous? Crovez-vous sa fierté, comme la vôtre, éteinte : Non, non !

Pour vi^ re en paix vous vivrez à {genoux.

Ce fut d'abord un long murmure, où la colère Comme un lion dompté se mit à grommeler. Puis cet appel jaillit du bon sens populaire : « Puisqu'il veut se défendre, écoutons-le parler, n

Mais (,'alou le Censeur, Caton an ccrur farouche N'est pas homme à laisser le Peuple s'abuser. Et déjà cet exorde est sorti de sa bouche : « Moi me défendre, non, je viens vous accuser.

« J'accuse le Sénat, les tribuns, et toi-même, «, Peuple,

que quelque dieu veut jierdrc en l'affolant, « Qui prodigues ici l'insulte et le blasyjhème « Et te crois fier encore, et n'es plus qu'insolent.

K Ah ! vous ne votdez plus combattre !

Et lorsqu'un homme « Vous mcuitre quel iiéril s'accumule là-bos, n Vous cric/, o Romains, qui déshonorez Rome : « La mort soit

pour celui qui nous pousse aux combats!

Mais si vous comprenez

pourquoi je veux la guerre, Comment ce sort fatal ne peut être évité, Et que toujours douteuse, et troublée, et précaire La jiaix n est pas la paix sans la sécurité;

« Si vous re[)cntanl tous d'un accès de faiblessF, « Dont je ne veux plus même avoir le souvenir, « Toi, Peuple, tu comprends,

tu comprends, toi, Noblesse, « Dans quel espoir commun vous devez vous unir !. .

K (Tn ! alors, [xuirsuivant jus(|ue dans leurs repaires « Ces pirates qui font nos dangers incessants, 8 Vous mourrez pour vos fils

comme sont morts vos pères, « El Rome sera libre, et les Romains jouissants

« j'.ii dit. Et maintenant, -uie le ciel vous éclaire ! » — ... O Puissance de l'âme! 6 Vaillance!

ô Vertu !... - Un au après, le Peuple exigeait cette guprrr, Caithage était détruite, et Rome avait vaincu.

Testament

Lorsque nous aurons fait la guerre triomphante, Et que notre Patrie aura repris son rang, Alors, avec les maux que la conquête enfante, Disparaîtra Thorreur qui suit le lompirrant.

Alors la grande Frame aimante et sans rancinie, Semant ses jeunes blés sous ses lauriers nouveaux. Fêtera le Travail, père de la Fortune, F.t chantera la Paix, mcre des longs travaux.

Heureux, heureux alors les poètes de France Dont Tame n'aura [las [jorté notre long deuil I Ils chanteront l'amour, comme nous la suufFiaïKe, Comme nous de colère, ils frémiront d'orgueil.

Quant à moi, le farouche et vieux crieur de guerte, Que je survive ou non au choc libérateur. Mon oeuvre, je le sais, ne lui survivra guère Et mes Chants du soldat n'auront plus île ihanteur.

Car ce sera la Paix calme, sereine, auguste, (^iui désarme les bras sans armer les esprits; Car nous nous montrerons

des vainqueurs au cœur juste. Et nous ne reprendrons que ce cjui nous fut jiris.

F.t notre Nation lasse de funérailles.

En exaltant ses morts calmera ses vivants,

El nous ne voudrons plus qu'on j)arle de batailles,

l'.t nous désa]i]irendrons la haine à nos enfants.

Et ce ne sera i>lus (|û'une immense allégresse Qui frémira d'un bout à l'autre du l)ays, Quelqu'un de ces tr.msports

comme en connut la Cirèce, Quand les Perses fuyaient de ses champs envahis.

Oui, oui, l'heure viendra — •

qui prévoit peut prédire — ■ ()u ces cris de herté chers au pa\s vaincu. Au pays consolé sembleront un délire ; Oii nul ne comprendra la haine où j'ai vécu.

Car, forgeroii brutal et tout de violence. Je frappais à grands coujis pour f rajqjer à coups siirs, l'it mes vers martelés comme des fers de lance Ne sont jias un trophée à placer sur des muis.

Non, non! C'est avant tout une arme populaire, Un épieu dans les bois au hasard ramassé Qui, le combat fini, tombe avec la colère, Ou reste dans la plaie a[irès qu'il a lilessé.

Que tel soit mon de^tin et ma part est trop belle'! Je n'en voudrais pas jilus et n'en rêve pas tant. Aussi, loin d'écarter mon néant, je ra])pelle : Oh oui! puisse aujourd'hui,

tout à l'heure, à l'instant,

La France s'élancer de victoire en victoire. Puisse — son fier triomphe à jamais établi — Mon nom être englouti dans ce torrent de gloire, Et mon livre inconnu se perdre dans l'oubli !

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