‹ L'esprit françaisChapitre 94 sur 315 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

IRENE, PAULINE

PAULINE. — Tu aurais dû retenir ton mari.

IRÈNE. — Il fait ce qu'il veut. Moi, je fais tout ce que je peux pour me détourner du chemin de sa volonté.

PAULINE. — Ainsi, ni les années écoulées, ni les situations qui changent avec l'âge, rien n'a modifié le fond de ton cœur à son égard 1

IRÈNE. • — Non.

Les Tenailles

PAULINE. — Cependant, vous ne vous querellez plus.

lEÈXE. — Il n'y a plus à présent qu'une querelle de possible entre nous. Mais cellelà nous lavons, sourde encore et pourtant obsédante pour moi jusqu'à l'affolement.

PAULINE. — Quelle querelle?

IRÈNE. — L'éducation de René.

PAULINE. - — Il doit t-e trouver dune tendresse maternelle un peu exagérée.

IRÈNE. — Oh I oui, j'adore mon fils.

C'est pour le faire vivre que j'ai renoncé à mourir!... Et je ne reste encore debout que pour cet enfant, par cet enfant... dont rien ne saurait me détacher... Ah! cette petite vie fragile, sa petite âme inquiète qui me semble n'être faite que de mes soupirs, jamais je ne consentirai à les confier, hors d'ici, à des maîtres, à des étrangers, à des autres !

PAULINE. — Est-ce que ton mari t'a déjà parlé de cela?

IRÈNE. — Oui, plusieurs fois, ses explications et ses insistances à cet égard m'ont mise au supplice. Jusqu'à ces derniers jours-ci, j'ai frémi en secret de la crainte qu'il n'essayât de donner suite à l'intention que je lui sais. Mais, pour cette année, tu vois qu'il vient de laisser passer la date de la rentrée des collèges sans avoir tenté rien à nouveau... Lui si tranchant en toute chose, on dirait que, là-dessus, il sent en moi une créature gardant son petit. Et en cela il voit juste : je le lui disputerais désespérément, si j'y étais réduite... férocement!

PAULINE. — Pauvre sœur! Ce n'est plue que dans cet enfant que je te vois ■^'ivre. Et tu étais donc destinée à ne pas avoir de vie pour toi-même ! Parfois, je songe à ce qui aurait pu, peutêtre, t'advenir d'autre : et je reconnais bien que tu n'étais pas marquée pour le bonheur.

IRÈNE, pensivement . — Qui sait?

PAULINE. — Mais non, hélas! mais non!... Ah! certes, ton existence aura été sombre, rigoureuse. Mais, dans sa dureté même, n'auras-tu pas trouvé de quoi t endurcir un peu le cœur? Tandis qu'il y aurait eu un chançcement de sort où ta sen-

sibilité se serait avivée encore. Et c'est au plus cher de toi-même qu'alors tu aurais été autrement déchirée?...

IRÈNE. — Que veux-tu dire?

PAULINE. — Je pense à quelle épreuve tu aurais été condamnée par la suite, si tu avais autrefois réalisé des rêves que, sans les connaître, j'ai peut-être eu raison de deviner en toi.

IRÈNE. — Je ne te comprends pas.

PAULINE. — Mon Dieu, je ne devrais sans doute point te rappeler cela... Mais, bien souvent, j'y ai beaucou]D songé.

IRÈNE. — A la fin, explique-toi.

PAULINE. — D'ailleurs, pourquoi ne me l'avouerais-tu pas maintenant ! N'est-ce pas que tu as eu l'idée d'épouser Michel Davernier ?

iuÈNE, se détoinvicnit . — C'est possible.

PAULINE. — Tu vois bien!... Ah! que de fois je me suis représenté eue la pire de tes douleurs aurait été de perdre le bonheur, après l'avoir conquis !

IRÈNE. — Il n'y aurait eu qu'à me laisser me faire ma part de bonheur. Le reste me regardait.

PAULINE. — Non, va ! C'est alors que tu aurais vraiment connu les abîmes de la souffrance humaine, si, montée en plein ciel avec un être aimé, il t'en avait fallu retomber tout d'un coup, lui mort, dans tes bras !

IRÈNE. — Si j'avais épousé Michel, il ne serait pas mort! Je l'au-rais préservé de mourir. J'aurais été là à toute minute, pour le soigner d'amour, le guérir de caresses. Je lui aurais épargné ce qui, dans sa vie sans foyer, l'aura rongé, assailli, usé : les solitudes, les anxiétés, les imprudences, tout ce qu'on ne sait pas... (Comme se parlant à elle-même.) tout ce qu'on ne peut pas savoir.

PAULINE, secouant la tète. — Ffff ! uni poitrinaire!... fils de poitrinaire!.

IRÈNE, bouleversée . — Tais-toi

PAULINE. — Qu'as-tu?

IRÈNE, se contenant . — Rien. L'affreuse pensée de cette loi de mort !... (Eva-

si ventent .) Le souvenir tu parlé de cela ?...

Pourquoi m'a;s-

Irène. — L'affreuse pensée

DE cette loi de MORT...

Les Tenailles

IRÈNE. — On' DEVIENS mEX fort'... bien tapageur!...

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