‹ L'esprit humain et ses facultés (volume 2)Chapitre 11 sur 24 · DE L ACTE LE PLUS COMPLEXE · texte numérisé non relu

DE L ACTE LE PLUS COMPLEXE

tapbysique, moral, social, politique, etc« Cest un des moU les plus employés, les mieux seutis et les moins expliqué^.

Le rapport le plus simple s'établit eutre deux termes. Mais si simple qu'il paraisse , il est encgra complexe, car il se compose d'une action et d'une réaction , par conséquent de deux lignes qui se croi^ sent, se pénètrent, tout en restant disiinctes; sinon , les individualités se confondraient par leurs rapports, et un seul moi absorberait tous les autres* Dans cha* que rapport les deux termes sont à la ïois et proportionnellement actifs et passifs ; ils agissent l'un sur l'autre 5 ils mettent en communication leur vie respective, et le rapport n'existe réellement, ou n'est complet et fructueux , que s'il y a pénétration des deux. Si l'un agit sans que l'autre réagisse, c'est une action perdue ou au moins affaiblie ; il n'y a ni liaison ni union. Qu'une volonté cherche à se poser dans une Autre avec affection , si celle-ci ne réagit pas, si elle se détourne au contraire, le rapport ne s'établira pas. Quand un esprit veut agir sur d'autres esprits par la parole, comme dans l'enseignement , si l'esprit qui doit recevoir n'écoute point ou se laisse emporter ail-» leurs, la parole n'entre pas. faute de réaction, et dès lors elle ne peut produire ni sentiment ni conception. Il en est ainsi dans la constitution de tout rapport. Donc pour bîfen saisir un rapport, il faut connaître préalablement les deux termes entre lesquels il existe, et la part que prend chacun à l'action commune. Il faut d'abord les considérer séparément, puis les envisag^er spéciale*

ment dans Tinfluence réciproque qu'ils exercent i*uQ sur Vautre, indépendaminent de leurs autres pro-« priétés et manières d'être, ce qui montre qu'il y a déjà exercice de la faculté d'abstraire dans la formation du* plus simpl^ jugement. L'abstraction devient plus in*tense quand il s'agit d'un rapport complexe; car dans ce cas, outre la distinction des individualités qui peu* vent être fort nombreuses, il faut un acte énergique de l'esprit pour considérer tous les individus dans un cer« tain point de vue sous lequel ils se ressemblent, en laissant le reste de côté. C'est ce qui arrive dans la formation des notions générales qui résument en one seule manière de voir les caractères de plusieurs choses : opération propre à la raison humaine, et qui prouve que cetle raison , toute faible qu'elle est, et quoique perdue en apparence au milieu de la multiplicité des phénomènes, est cependant faite pour dominer le monde.

La faculté d'abstraire est essentielle a la raison. Sans elle, il n'y aurait ni raisonnement ni connaissance possibles. L'homme serait comme l'animal , qui ne profite point de ses expériences et recommence sa^ vie à tout instant, au milieu de circonstances semblables. L'abstraction est du reste une opération toute rationnelle, qui n'a point de modèle dans la nature. Elle agit, au contraire , en sens inverse de la nature, et c'est pourquoi elle tombe facilement dans l'arbitaire et égare souvent la pensée. Elle tend à diviser ce qui est uni dans Ja réalité, et elle suppose séparés des termes qui ne peuvent subsister (|ue par leur liaison, La vie ne

26S DE l'acte le plus complexe

s'entretient que par la communication 5 et Fabstraclion s'efforce sans cesse de la rompre, pour donner à Vésprit la facilité de voir les objets en détail et plus distincte-^ ment. Elle opère sur les choses de Tèsprit comme Tanatomieisur le corps ; elle dissèque, divise, décompose, et par conséquent elle suppose la mort ou elle tue. C'est ce qui arrive quand on pousse l'abstraction trop loin et qu'on veut l'appliquer à tout. On ne voit plus les êtres dans leur état naturel, à leur place, avec leurs rapports vivants; et pour mieux observer les parties et les détails, on perd la vue de l'ensemble et le sens de l'unité. Par l'abstraction l'esprit se met souvent dans une position fausse , et qui ne vaut que pour lui. Il se crée un monde factice , où l'imagination, se jouant des lois de la nature , transpose les éléments, les combine suivant ses caprices, et invente des formes bizarres et chimériques, comme dans les productions fantastiques delà poésie et des arts.

La faculté d'abstraire a encore de graves inconvénients pour les esprits systématiques, et pour ceux qui se passionnent aisément. Les uns et les autres sont portés à ne voir les hommes et les choses que dans un seul point de vue , y rapportant tout, n'apercevant ni les différences ni les oppositions , ou même les transformant par l'imagination en ressemblance et en identité. De là vient l'esprit exclusif ou la pariialilé^ qui consiste à mettre la partie à la place du tout, ou plutôt à voir le tout dans une seule partie. Celui qui s'engoue pour un objet ne le voit plus que du cAté par où il lui plaît-, et tant qu*il lui plaît, il n'y trouve ni vice ni in-

convcnient. Au contraire tout paraît défectueux, mauvais, haïssable dans une chose ou une personne qu'on n*aime point. Il est rare qu'on voie les bonnes qualités d'un ennemi et les défauts d'un ami, et cependant amis et ennemis sont composés de bien et de mal, comme tous les hommes. Les parents reconnaissent rarement les vices de leurs enfants , et ils sont en général les moins propres à les instruire et à les diriger, malgré Taffection qu'ils leur portent, ou plutôt à cause de cette affection toute naturelle et par cela plus ou moins aveugle. Leur esprit est sous le charme de leur amour; il voit à travers ce prisme. Dans les choses intellectuelles et dans les relations sociales, l'abstraction portée à. l'excès peut nuire à la justesse de l'esprit et pousser la volonté à l'injustice. Les partisans d'un système scientifique sont enclins à n'admettre comme vrai que ce qui rentre dans leur manière de voir; ils tendent à l'appliquer exclusivement à toutes choses, souvent au mépris de l'évidence et en dépit de la nature. C'est ce qui se voit trop souvent en médecine. Au dire de l'auteur et de ses adhérents, le nouveau système est le meilleur de tous et même le seul bon 5 il fera merveille

dans la pratique s'il est bien appliqué , et^ce système

infaillible est bientôt remplacé par un autre, tout aussi parfait que lui, et qui ne durera pas davantage. Dans les choses politiques les partis sont presque toujours injustes les uns envers les autres, ne voyant que du mal dans leurs adversaires, parce qu'ils appellent mal, ou tournent en mal , tout ce qui est opposé à leur point de vue , à leur intérêt, à leur esprit. Ainsi l'abus de^ *

S70 DE l'acte i^^ plus complexe

facultés les plus utiles les fait. aller contre leur but, en sorte qu'elles entravent , obscurcissent et égarent la rwsQO qu'elles devraient soutenir et fortifier.

La généralisation est Topération de Tesprit qui réduit les individus en espèces et les espèces en genres. Le genre et Tespèce diffèrent par le degré de leur compréhension et de leur extension^ c'est-à-dire par la collection des qualités comprises sous le terme général et par le nombre des objets auxquels il s'applique. U y a deux manières de généraliser : 1® à priori^ à Tinstar de la nature qui dans la génération et le développement des choses va toujours des antécédents aux conséquents, ce qui suppose dans la raison humaine la connaissance préalable de principes supérieurs ou de données transcendantes 5 2® à posteriori, d'après l'observation des faits et en prenant pour bases leurs caractères les plus importants. C'est la méthode suivie presque exclusivement dans les sciences modernes.

Les propositions générales, basées Bur Vidée, don* nent à la connaissance humaine quelque chose de né-cessaire , d'universel , d'absolu. Elles UQ. se forment

DE LA RAll^N. 271

point par un travail lent de la raison, à force d'observation, d'abstraction et d'induction. Elles se dévelop» pent spontanément dans l'esprit de Tbomme aussitôt qu'il entend les noms qui les représentent et à la pre* mière aperceptipn des faits qui s'y rapportent, C^ développement, obscur à son origine comme tout déve^ loppement naturel, mais se posant de prime abord avec assurance , s'éclaircit , se fortifie et se complète par Fexpérience et par l'instruction. Tels sont les jug^ ments i^ur le bien et le mal moral , le jusle et Tinjuste, le vrai et le faux, le beau et le laid ; telles sont les propositions axiomatiques qui énoncent les lois de la raison.

Les deux manières de généraliser dépendent du point de vue où est placée la raison humaine. Quand elle regarde les choses de haut en bas, elle les voit comme la nature les produit ; et si elle est réellement dans la voie de la génération naturelle , si au moyen d'une parole supérieure qui éclaire l'intelligence , elle saisit l'idée , et dans l'idée la racine des existences et le principe de leur développement , elle peut acquérir une connaissance profonde et sûre, qui domine les faits tout en s'y appliquant.Gette connaissance s'énonce en propositions générales dogmatiques, apodictiques, dont la certitude, complète au premier moment, n'est point due à l'expérience, bien que l'expérience serve à la justifier. Les généralités de ce genre ne souffrent ni exception, ni

272 DE l'acte le plus complexe

diminution , ni augmentation. On ne peut pas même déterminer le temps de leur origine, ni leur assigner un commencement 5 elles se développent avec la raison, parce qu'elles en sont les principes, les conditions nécessaires, et que sans elles la raison ne pourrait exister ni opérer. C'est pourquoi quelques philosophes les ont nommées idées innées. Telle Tidée de FÊlre, dont nous avons exposé précédemment la formation , et qui parait dans l'esprit au premier acte de la pensée, à son premier jugement. Telle l'idée du bien et du mal, du juste et de Tinjuste, qui préside à nos rapports avec nos semblables, aussitôt que nous avons acquis la conscience de nous-mêmes , et sert de mesure à nos jugements moraux. Telle l'idée de la vérité, que l'enfant a déjà, puisqu'il rougit à son premier mensonge. Il passera peut-être toute sa vie à se demander , comme Pilate, qu'est-ce que la vérité? Et en attendant quesa raison le lui explique, il en a l'intelligence et le sentiment ; car il n'y manque jamais impunément ; il souffre, il est troublé en lui-même toutes les fois qu'il la renie. Telle l'idée du beau dont tout homme porte le germe en lui, et qu'il ne faut pas confondre avec la notion purement empirique de l'agréable. Telles enfin les lois essentielles de la raison. Quand avons-nous commencé à croire qu'un effet ne peut exister sans une cause ? L'enfant demande instinctivement le pourquoi de ce qu'il voit, etil le cherche par la seule impulsion de sa nature raisonnable avant de lé demander. L'expérience peut lui apprendre à trouver les causes -, mais le premier fait qu'il remarque lui donne le sentiment et la ccrti-

tude de la causalité, eomme la perception d'une qualité entraine la conviction de Texistence et de la nécessité d'une substance. Il prononce beaucoup plus tard la proposition générale ou la formule ; mais il en comprend le sens et il l'applique aussitôt qu'il pense ^ car autrement il ne pourrait penser. Les idées fondamenr taies de la connaissance se forment si naturellement, d'une manière si simple, et le raisonnement y est pour si peu de chose, que l'homme parait plutôt se rappeler ce qu'il savait déjà qu'apprendre du nouveau. C'est pourquoi Platon appelait la science une réminiscence. Les idées , suivant lui , sont enfouies dans l'entendement de l'homme ignorant comme dans une mine, ou comme les germes des plantes dans le sein de la terre. L'art de l'enseignement n^est pas d'apprendre à un homme ce qu'il ne sait pas, mais de lui faire retrouver ce qu'il sait ; ou autrement, comme Socrate le dit avec complaisance , de le faire accoucher de ce qu'il porte en lui sans le savoir. 11 y a certainement du vrai dans cette théorie. Elle supppose un état antérieur à Fétat présent , dans lequel l'homme était plus en rapport avec la vérité, et jouissait par conséquent d'une science plus pure et d'une félicité plus grande ^ état dont il est déchu par sa faute , et de la son ignorance, sa faiblesse et sa misère , quand il entre en ce monde. Ici parait une trace du dogme du péché originel, défiguré par L'erreur, comme il arrive toujours dans les traditions païennes. Cette erreur , contenue virtuellement dans les écrits de Platon,, a été posée plus explicitement par Origène , qui y fut entraîné par la doctrine orientale

274 DE L*AC1% LE PLtS (COMPLEXE

et panthéistique de Vimanation. Elle consiste i dire que Texistënce actuelle de chaque homme est la conséquence d'une vie antérieure, individuelle , dans laquelle son àme s^étant dégradée par le péché, se serait tibscurcîe , condensée , coagulée, et aurait ainsi formé la substance dd ôûrps qui lui l^ert aujourd*hui de prison et où elle doit expier sa faute.

Ce n'est pas le moment de nous arrêter à eeg spéculations. Nous les touchons en passant pour faire remarquer que dans toute philosophie un peu profonde lés idées nécessaires , absolues , universelles , acquises à priori et évidentes par elles*mèmes, sont admises eomme principes de la science, comme fondements de la moralité, de la législation et dé la civilisation. Il n^y à de science» véritables que par l'idée, témoin la science mathématique fondée, là géométrie sur Vidée du point, Tarithmétique sur Vidée de Funité. D'où viennent ces deux idées P Ne semble-t^l pas que nous les ayons toujours eues ? Qui songe à les révoquer en doute ou à tes prouver ? Remarque^ que dans cette science tout se déduit des idées premières, toute la doctrine en sort à priori^ Sans que les faits y soient pour rien, sans qu'on ait besoin de recourir à Texpérience, Quand vous démontrez telle propriété des nombres ou des figures, Vôns ne vous inquiétez nullement des individus et des substances; vous travaille:^ sur des termes abstraits, et ce que vous conclue* vaut universellement pour tous les cas du même genre. Le triangle tracé sur le tableau n'est qu'un type grossier et toujours inexact du triangle idéal iqui est dans votre CUprit. La définition que la

^ietiCG en donne n'est pas tirée par induction de Tobservation des triangles particuliers ; elle eât l'expression del'irf^^ même de la chose, Idée qui a surgi complète, quoique obscure, dans votre entendement, à la vue du premier triangle , et c'est pourquoi la définition en éSt immuable , incontestable. Voilà le type de la vraie science. Nous savons bien qu'elle n'a cette rigueur et cette fixité que si elle reste pure , et qu'en descendant dans la pratique et dans les applications, elle participe plus ou moins à la variabilité du monde phénoménique. Mais au moins la nécessité, l'immutabilité du principe subsistent, et au milieu des oscillations et des vicissitudes de la réalité, l'idée reste entière, toujours la méme^ inébranlable comme un roc au sein de l'Océan. La science n'est jamais sapée dans sa base, ni boule* versée dans sa doctrine.

Les généralités à posteriori ou les notions générales isc forment par un procédé propre à la raison humaine, et qui n^d point de modèle dans la nature. C'est la méthode d'induction et de synthèse, par laquelle la notion est composée peu â peu au moyen d'observations et de comparaisons successives. L'induction part des faits et aboutit à une abstraction, à un être de raison, c'està-dire à un terme général, qui doit signifier et représenter ce qu'il y a de commun dans les choses obser-

276 DE l'agtë le plus complexe

vées. Le caraclère de ces géDéralilés, c'est d'être toujours relatives, contingentes, hypotliétiques. Extraites des faits, elles ne valent que pour les faits connus; elles ont une portée purement empirique. Aussi les doctrines qui les prennent pour base n'ont ni unité, ni fixité.

Le second point de vue de la raison est celui où elle considère les choses de bas en haut, à rencontre de Tordre naturel, et rebroussant pour ainsi dire la voie par laquelle la nature pose et développe les faits. Dans ce cas» c'est par les sens que s'acquièrent les éléments de la connaissance, et ces éléments ne peuvent avoir une autre valeur que celle des facultés qui les fournissent* Les données premières du travail de l'esprit sont alors des phénomènes variables et transitoires, et ainsi tout ce qui en sortira, tout ce qui sera construit avec de pareils éléments sera marqué du même carac* tère. De là le peu de solidité des systèmes de connaissance formés uniquement à posteriori. Les conclusions étant fondées sur un certain nombre de faits, leur valeur augmente ou diminue avec la quantité des faits observés , et elle peut toujours être détruite par ua fait nouveau qui ne rentrerait pas dans la généralité posée. Aussi les théories purement empiriques sont toujours instables. Voyez nos sciences naturelles qui se vantent de ne s'appuyer que sur des faits, et de ne rien admettre que ce qui a été constaté par l'observation.

Combien de systèmes en chacune ! Et.celui qui domine aujourd'hui règnera-t-il encore demain? Que de changements dans la partie théorique de la Chimie depuis cinquante ans, de Lavoisier à Berzélius et jusqu'à nos jours I En Physique nous avons deux ou trois systèmes sur la nature de chaque fluide. Que d'obscurités, de contradictions , de choses vagues et hypothétiques dans la Physiologie, où l'on prétend expUquer la vie par les propriétés vitales, les propriétés vitales par la vie, sans qu'on ait Yidée ni de Tune ni des autres! En Pathologie et pour la Thérapeutique, que d'opinions diverses ou contraires sur les causes j le siège et le traitement de la même maladie ! Cette méthode aveugle et qui va toujours à tâtons, on veut l'appliquer exclusivement aujourd'hui à l'étude de l'homme intelligent et moral ! On traite son âme comme un phénomène naturel : c'est un fait comme un autre, dit*on -, on ne peut le connaître qu'en l'observant. Qu'en est-il résulté? Qu'en ne voulant reconnaître dans l'homme que ce que l'observation peut y saisir, ce que la raison p'eut expliquer, ce qu'il y a de plus profond en lui vous échappe-, vous avez vu ce qui est de l'homme, ses facultés, ses formes, son extérieur 5 vous n'avez^ pas vu l'homme lui-même. L'homme et sa destinée ont été abandonnés comme le monde à vos disputes, et sa vie a tourné au vent de toutes les opinions. Il en est résulté que la Psychologie, dont on a voulu faire une science fondamentale , n'admettant aucune donnée supérieure, n'a plus eu pour bases que des sensations, des images et quelques faits de conscience-, et dès lors la science et

Page 1