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La seconde manière dont la raison exploite les idées et les notions générales, c*est la déduction ou l'art du développement. IL est évident que sans propositions générales le raisonnement serait impossible; mais il est clair aussi que la vérité des conséquences dépend de la vérité des prémisses. Si les prémisses sont fausses, plus on raisonnera rigoureusement, plus on s'enfoncera dans Terreur, puisque d'un principe faux il ne peut sortir légitimement que de la fausseté. L'acquisition des idées et la formation des notions générales est donc ce qu'il y a de plus important pour la raison ; car elles sont les bases de son travail. Il servirait peu de bien raisonner, si Ton n'avait la faculté de discerner la vérité et la fausseté des principes. Dans ce cas , au contraire , l'art de la dialectique devient une arme funeste, parce qu*elle sert à munir et à défendre l'erreur. Le logicien subtil, qui a l'esprit de travers et le jugement faux, est le plus terrible adversaire de la vérité.
Dans ses constructions comme dans ses déductions y le travail de la raison n'est légitime et fructueux qu'autant qu'elle opère conformément aux lois de la nature, c'est-à-dire si elle reproduit par la synthèse Tordre même dans lequel les choses existent dans la réalité, ou si elle suit dans son analyse la manière dont les
existences se développejit objectivement. La raison humaine n'a point en elle-même le critérium de la vérité. Il lui est donné de plus haut, et l'expérience seule peut montrer si elle le possède et si elle Fa bien appliqué. C'est par la pratique que s'éprouvent les systèmes et les raisonnements , comme l'arbre se juge par ses fruits : dans les choses religieuses et morales par la conscience et par les actes ; dans les choses naturelles par le sens commun et par l'utilité ; dans les arts par le goût et le sentiment du beau ; dans l'institution sociale par le bien*ètre ou le malaise des peuples.
Il en est de^ œuvres de Vhomme comme de celles de la nature, elles se justifient par leur résultat. Les pensées humaines sont vraies, justes, quand elles sont conformes à l'ordre objectif , aux lois de la nature pour les choses physiques , au dessein de la Providence dans les choses morales. Gomment reconnaître cette conformité ? On ne peut que la pressentir, la présumer, la conjecturer à l'avance ; elle se démontre par l'expérience et dans la réalité. Le meilleur juge de la vérité ou de la fausseté des opinions, des systèmes, des théo* ries, des spéculations, c'est la pratique et le temps : il faut savoir attendre. C'est une erreur grave et malheureusement trop commune , de croire que la raison humaine ait en elle un critérium absolu de la vérité, en sorte qu'elle puisse, en pensant et en raisonnant, la discerner infailliblement* S'il en était ainsi, la raison
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serait au«^essus da la vérité, puisqu'elle posséderait ce qui la juge \ elle serait indépendante et ne relevant que d'eUe'-Knéiney puisqu'elle aurait en elle la mesure du vrai et par conséquent de toutes choses ; ce qui n'appartient qu'à Dieu, Elle devient capable de discerner le vrai du faux par une lumière supérieure, qui lui arrive comme une grâce, comme un pur don, et par laquelle se forment dans l'intelligence les idéeê qui fournissent à la raison les mesures de ses appréciations, de SCS jugements , et les principes de ses raisonnements* Quand elle a appliqué ces mesures et développé ces principes , elle croit toujours avoir pensé juste. S'il s'ngit d'une science de raisonnement pur, l'exactitude des résultats en donne la preuve. Mais si des faits y sont mêlés, il faut l'épreuve de l'expérieqce; la pensée ne peut être jugée définitivement que par la réalisation de ses conséquences. Cette épreuve est dangereuse pour celui qui la tente et pour tous ceux qui y pren-» nent part. Que de systèmes n'avons-nous pas vu parai* Ire et disparaître ! Ils s'essaient dans la réalité *, s'ils n'ont point en eux les conditions de la vérité, ils ne tiennent point; car il n'en va pas dans l'ordre réel comme dans notre entendement, où toutes les chimères^ peuvent trouver place* Ainsi se sont jugées ces doc« trines morales, politiques, religieuses, que la raison livrée à elle-même , a prétendu , dans son exaltation et sa confiance en son savoir-faire , substituer aux vérités chrétiennels, et qui n'étaient en définitive que de 'misérables parodies des idées profondes, delà sublime charité et des institutions divines de TÉvangile.
DE LA RAfêON. S8?
Que ti'a-t^on pas dit et écrit sur le saint-simonisme, il y a quelques années ? Tant qu il est resté dans la spéculation et dans les livres, la discussion était chaude. Il y avait du pour et du contre aux yeux de beaucoup de monde; mais quand il est descendu sur le terrain de la réalité pour mettre la main à l'œuvre, il s'est jugé par son impuissance -, il s'est tué en voulant s'établir. Il en doit être ainsi de toutes les inventions de là raison, de toutes ses pensées pour l'ordre social, l'industrie , les arts , Tagriculture. Laissez paraître , laissez venir les applications et la pratique, et bientôt Tévénement décidera. Ce qui est utile restera après une certaine oscillation; ce qui est faux ou vain sera emporté par le fleuve du temps , qui roule Toubli dans ses ondes.
Il ne faut dotic point se hâter de juger à priori un système, une invention, toutes les fois qu^ilsne présentent ni absurdité ni contravention, et qu'au contraire des symptômes de vérité s'y trouvent. Il faut voir ïa pensée à l'oôuvre, se réalisant par le fait, s'éprouvant par l'application. Ainsi doit-on le plus souvent conduire les hommes. On est obligé de leur laisser commettre les fautes qu'on prévoit, pour qu'ils acquièrent pdr l'expérience la conviction de leur erreur, de leur faiblesse, ou de leur incapacité. Si vous le leur disiez d'avance, ils ne vous croiraient pas; ils se tourneraient contre vous , et vous les rendriez encore plus ennemis de la vérité. L'événement dira plus que vos paroles, qui auront une tout autre puissance, quand les résultats les auront conGrmées. Voilà pourquoi le talent, lu
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science, le génie même, ne peuvent suppléer à l'expérience ni à la pratique de la vie.
La raison ou la faculté de penser prend divers noms suivant les formes qu'elle revêt, les objets auxquels elle s'applique et la manière dont elle s'exerce. On la distingue généralement en raison spéculative et en raison morale. Le plus, bas degré de la raison spéculative est Y esprit naturel qui^ lorsqu'il est droit et juste, constitue le bon sens ; appliqué à la perception des rapports , on le nomme discernement , sagacité , perspicacité , pénétration. Renforcé par la réflexion, il devient méditation^ spéculation , et alors ses principales qualités sont la profondeur , l'étendue et la rigueur logique. Sous le point de vue moral ou dans son application à la conduite, la raison morale, dont le premier degré est le sentiment des convenances et ce qu'on appelle le tact, produit la prudence^ \h circonspection^ la sagesse humaine ou Yesprit de conduite.
La raison spéculative et la raison morale sont au fond la même raison, appliquée d'un côté à la recherche de la vérité , à Tacquisition de la connaissance et de la science; de Tautre à la distinction du bien et du mal, du juste et de l'injuste, et à la réalisation des
dictées de la conscience dans la conduite de la vie. L'esprit naturel est la raison dans sa première manifestation , à son aurore. Tout homme , se développant dans les conditions deThumanité, a deFesprit naturel ; c'est-à-dire qu'au milieu du monde et de la société , il acquiert assez de raison pour percevoir les rapports de son existence avec ce qui Fentoure, discerner ce qui peut être utile ou nuisible à sa conservation. Ainsi le sauvage qui vit avec sa tribu dans les forêts aura un esprit naturel relatif à sa position. L'homme qui se développé sans instruction au milieu d'une société avancée aura un esprit naturel analogue à la civilisation de cette société, et il en sera de même pour chaque condition chez un peuple. Ceux qui manquent de cet esprit sont appelés imbéciles ou faibles d'esprit , idiots , simples , et cette dernière expression est très-juste en ce sens qu'ils sont dépourvus de la faculté de réfléchir, par laquelle Fhomme se double en lui-même, se fait sujet-objet pour se connaître et connaître en lui ce qui Faffecte. Ceux qu'on appelle spirituels ou gens éC esprit ont cette qualité à un degré éminent. Leur esprit est brillant, quand.il s'unit à une imagination vive qui réfléchit en couleurs éclatantes les rapports perçus, et a une parole facile qui les exprime par saillies et avec abondance.
Le bon sens suppose la rectitude et la justesse de l'esprit naturel ; c'est une manière spontanée , naïve , mais juste et nette, de juger les hommes et les choses dans une position donnée. Le bon sens est en général tout pratique et ne s'élève point à la spéculation. Il juge souvent mieux que la spéculation, bien qu'il ne