EXERCICE DE L' INTELLIGENCE
rhomme de la terre rintelligence ne peut pas acquérir toute sa pureté , parce que Tàme est unie à un corps périssable et grossier. Mais dans une auire sphère d'existence, quand Famé sera délivrée des impuretés qu'elle a contractées ici-bas, quand le 'corps glorifié aura repris sa beauté originelle par le travail épurateur de la mort et de la résurrection; quand le rapport, établi primitivement par le Créateur entre ces deux substances pour constituer Tbomme parfait, sera restitué, alors rintelligence ne sera plus entravée par la nature physique*, elle en sera au contraire admirablement servie, secondée, et elle jouira de toute sa puissance, restreinte aujourd'hui par les nécessités de la matière et du monde inférieur sous lesquelles Thomme est tombé. Déjà maintenant , à mesure que nous nous élevons au-dessus du corps, de ses désirs et des choses qui les excitent , notre esprit s'épure, notre raison se tourne en haut 5 et l'intelligence, éclairée par une lumière supérieure , pressent l'idéal et s'élance sur les ailes de la contemplation vers les vérités éternelles.
Si l'intelligence et la raison sont des facultés distinctes de l'esprit, elles doivent différer par leurs relations.
L'intelligence est en rapport naturel avec ce qui est analogue à Tàme dont elle est le rayon , par conséquent avec ce qui est éternel, absolu, universel, nécessaire. Le monde divin et le monde intelligible, voilà son objet. Tout homme en qui l'intelligence domine cherche en tout et par-dessus tout ce qui ne passe point, ce qui ne périt point, la Vérité. Il se distingue
S98 BE l'acte u plus pur 0b l'esprit.
par là des homméï; vulgaires, chez lesquels prévalent la raison et les sens-, Tbomme des sens ne s'intéressant qu'à ce qui le fait jouir, Thomme de raison raisonnant sa jouissance pour la tourner en intérêt bien entendu. La raison d'ailleurs est étroitement liée i Tintelligence, parce qu'elle lui est immédiatement subordcmnée. Elle en reçoit ses principes et ses lois, qu'elle applique sans pouvoir les expliquer^ et si elle les refuse ou les met en question, elle s'ôte la possibilité de penser et s'annule par le fait. Son travail porte sur des matériaux fournis par l'expérience *, et ainsi toutes ses œuvres, si liabilcment combinées qu'elles soient , ont toujours le carac* 1ère de la contingence et du relatif. Les axiomes euxmêmes , tels que la raison les formule , n'ont point une portée universelle ; ils n'ont de valeur que dans la sphère rationnelle et dans le monde physique, partout où le temps et l'espace sont les conditions de Vcxistence. La loi de la substance, qui aftirme qu'il n'y a point de qualité sans substance, n'est applicable que là où la substance se manifeste et se distingue par des qualités, par des accidents. Appliquée au monde divin , à Dieu , elle n'a plus de sens, parce que Dieu est Celui qui est, qu'en Lui il n'y a qu'être et substance, rien d'accidentel, de contingent, de phénoménique. La loi de la causalité qui dit : Tout ce qui existe a une cause^ s'arrête impuissante devant Y Être ^ Principe de tous les êtres, au delà duquel il n'y a plus de cause. En outre Dieu, comme Créateur, ne peut pas être appelé proprement la cause des créatures; car si le Créateur et la créature étaient entre eux dans le rapport de la
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cause à l'effet, ils seraient de la même nature^ Tune eût été contenue virluellement dans l'autre , comme un fait dans celui qui le produit, ce qui mènerait au panthéisme. Il en est de même des axiomes s(^ivants : Rien ne vient de rien ; le tout est plus grand ^« 7a partie; le tout est égal à la somme des parties ; pfo* positions évidentes, incontestables dans le monde pby-^ sique et rationnel, mais qui , transportées dans le monde métaphysique et intelligible, donneraient lieu à des jugements absurdes et impies; ce qui. arrive quand la raison huniaine, voulant juger ce qui la dépasse , applique ses mesures à un ordre de choses où elles ne vont plus. Elle établit alors un dogmatisme logique sans base ni sanction, qui compromet les hautes vérités qu'il veut défendre, comme il est sans force pour les ébranler, quand il se tourne contre elles. La spéculation rationnelle, appliquée exclusivement aux vérités transcendantes de la religion , de la morale, de la science et de l'art, a toujours produit le scepticisme.
L'intelligence et la raison diffèrent notablement par leur manière d'opérer. L'acte de l'intelligence est simple comme l'âme dont il émane-, c'est le regard de l'àoie percevant ou appréhendant la vérité instantanément et aussi simplement qu'il est possible, c'est la vision pure r
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on rappelle contemplation. L'acte de la raison au contraire, ou la pensée, est toujours complexe, successif, fractionné. Elle part de données contingentes, de phénomènes, de faits, d'observations qu'elle compare pour en faire ressortir les rapports. Elle abstrait laborieusement, elle induit et déduit avec effort, et sa plus haute opération, le raisonnement, est le signe de son imperfection , puisqu'il procède lentement du connu à l'inconnu, empruntant le secours des moyens-termes pour unir les extrêmes, dont le rapport n'est point immédiatement saisi. La raison est à l'intelligence comme le temps à l'éternité.
La distinction de la raison'et de l'intelligence a été faite dans tous les temps par les philosophes qui ont su observer profondément l'âme humaine. Elle ressort de tous côtés dans les ouvrages de Platon , là surtout où il décrit les degrés d'ascension de l'esprit pour revenir par la purification à la contemplation. La doctrine platonicienne repose en grande partie sur l'opposition de la science^ fondée sur Vidée y et de la connaissance qui provient des sens et de l'abstraction rationnelle. Le gnostique ou le vrai savant, s'élevant par la vue de l'intelligence jusqu'à Vidée des choses, sait d'une manière certaine, immuable; tandis que celui qui ne connaît que par les sens et les facultés inférieures ne saisit que des phénomènes , des ombres, et ne peut avoir que des opinions, Sçire et
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opinari étaient pour les anciens deux choses trës«différentes et même presque opposées. La fameuse allégorie de la caverne, dans Platon, Pexprime d'une ma^ nière frappante.
a Représentez-vous une caverne où la lumière ne pénètre que par une seule ouverture. Dans cette caverne sont des hommes qui y ont été élevés depuis leur enfance et qui y restent la tête et les jambes enchaînées, en sorte qu'ils ne peuvent porter leur regard que sur ce qui est devant eux. Entre eux et la lumière qui vient d'en haut est un chemin par lequel passent des hommes portant des statues, des figures d'animaux et autres choses, et les ombres de tous ces objets sont projetées sur la paroi opposée de la caverne. Nos prisonniers, qui ne voient qhe des ombres, sont cependant persuadés qu'ils aperçoivent les objets. Que si nous détachons l'un d'entre eux pour le mener vers la lumière, et que nous lui fassions voir les choses elles-mêmes, seront-ce les choses ou leurs images qui lui paraîtront la vérité? Cet homme exposé subitement à l'éclat de la lumière en souffrira au commencement. Il ne verra rien à cause de la douleur, puis il s'y habituera peu«i peu, regardera d'abord les objets pendant la nuit et à la lueur des astres, et finira par les contempler en plein jour; et alors, toutes les fois qu'il se rappellera sa vie passée, il la trouvera bien misérable auprès de sa vie présente. Supposez maintenant qu'il rentre dans la caverne, et que parlant de ce qu'il a vu, des choses véritables, à ceux qui n'en sont point sortis, il leur affirme qu'ils ne voient que des ombres ; ceux-ci se
moqueront de lui, ils le regarderont comme un fou, ils diront que personne ne doit chercher à s'élever aux choses supérieures, et que si quelqu'un le tente, il Taut le tuer. Telle est Timage de notre vie. Tant que nous nous servons seulement des sens, nous ne voyons que les ombres des êtres. Mais quand nous dirigeons le re<gard de Tâme en hfiut, nous contemplons les affaires inlelligiblcs et vraies. Ceux qui redescendent de cette contemplation n'aiment point à se mêler des affaires humaines, et il n'est pas étonnant que les autres hommes se moquent d'eux et les persécutent, parce qu'ils ne peuvent plus s'habituer à leurs ténèbres, » {Bépubl, My.yiL)
Cette caverne est l'entendement humain. Les sens et leurs organes soQt Touvertuffe par où la lumière pénètre. Les images qui se peignent sur le fond sont les conceptions des choses sensibles dans l'entendement. Ceux qui prennent les ombres pour la réalité, composent leur connaissance avec ces fantômes et repoussent Tannonce des choses supérieures, sont lès hommes de raison s' enfermant dans leur esprit propre et faisant de la science avec des abstractions. Celui qui a été délivré de ses liens, conduit à la lumière et mis par elle en rapport direct avec la vérité, c'est l'homme d'intelligence qui, ayant goûté les choses éternelles, n'a plus de goût pour les périssables^ c'est l'homme transcendant dont se moquent les hommes positifs et vulgaires-, c'est le génie aux prises avec le sens commun et l'habitude.
Voici un autre passage de Platon où les deux vues de l'esprit sont parfaitement distinguées.
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« L'âme voit de deux manières : ou elle voit par le corpSy par les organes des sens , ou elle voit purement par elle-même. Dans le premier cas elle est entraînée par les organes vers ce qui change toujours; elle s'égare, se trouble comme enivrée, elle ne touche les choses qu'en vacillant. Mais quand elle voit purement, par elle-même, sans intermédiaire, alors elle se dirige vers ce qui est pur, éternel, immortel, immuable, s'y attache fermement, comme étant de la même nature; elle cesse d'errer, et une fois qu'elle a touché ce qui est éternel et immuable, elle y reste ûxée, » (Phédon^ chap. xxvii, édit. de Vittenbach. — P. 188 de celle de Deux-Ponls.)
En voici un autre qui marque les degrés par où Tànne s'élève du sensible à Fintelligible, de la sensation à ridée.
« Celui qui veut s'élever à Tamour parfait, à l'amour sublime, doit passer par tous les degrés de la beauté. D'abord il considère les beaux objels de la nature, puis il reconnaît que la beauté, qui est dans tous les temps, est une seule et même beauté, et alors il ne s'attache plus à un seul objet beau, mais il devient amateur de tous les beaux objets en général. Ensuite il trouve dans les âmes une beauté supérieure à celle des corps ; il la considère dans les actions, dans les carac tères, dans les institutions humaines, dans les lois*, et il trouve que cette beauté morale est une et la même. De là il passe aux sciences, et trouvant en elles une source abondante de beauté, il n'admire plus servilement telle chose, telle action ou telle institution*, il ne
reste plus esclave d*uoe beauté particulière, mais se plongeant par le regard dans la mer profonde du beau, il contemple ; et en contemplant il enfante des idées et des pensées merveilleuses, jusqu'à ce que, se fortifiant et se développant davantage, il pénètre dans la science une du Beau lui-même. Celui qui est ainsi conduit par Famour à travers ces degrés, et qui voit les choses belles dans un ordre convenable, quand il parviendra au terme de Tamour, contemplera tout d'un coup une Beauté admirable par sa nature... C'est quelque chose qui a toujours été, qui ne devient point, qui ne périt point, qui ne croit ni ne décroît, qui n'est pas beau en une partie et laid dans une aijitre, beau dans un temps et laid dans un autre temps, beau pour l'un et laid pour l'autre. Ce beau en soi ne peut pas être représenté par l'imagination, comme un visage, un corps, un discours bu une science. On ne peut point le placer en autre chose qu'en lui-même, comme dans un animal, sur la terre, dans le ciel*, mais il est éternel, absolu, uniforme, étant loi-même, par lui-même et avec lui-même. Toutes les choses belles le sont par sa participation, telfement qu'en donnant à toutes, il ne perd rien. On ne peut non phis lui rien ajouter, et il ne souffre aucune modification. L'homme monte donc graduellement du beau physique au beau moral, du beau dans les mœurs nu beau dans les sciences, puis au beau dans la science ^une ou à la science du beau, et enfin il contemple le Beau lui-même. Alors en aspect avec le pur, le parfait, le simple, le c^vin, il s'y attache de toute sa force, et il enfante en lui non plus les images d'une vertu encore