‹ L'esprit humain et ses facultés (volume 2)Chapitre 6 sur 24 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

Be racto le pliw «Impie de la pensée el de ne» eoMdUleDe.

Dès que Thomme a acquis la conscience du moi par la réflexion active de lui-même, quand il peut diriger volontairement le regard de son esprit sur les phénomènes extérieurs, sur les images qui paraissent dans son entendement, sur les modifications ou les actes de sa personne, alors il devient capable d'exercer les fonctions de la raison, c'est-à-dire de penser. Pour cela il observe les faits, les examine dans leur développement, les décompose en leurs parties, les compares entre eux et les combine de toutes manières pour en saisir les rapports et les différences, s'expliquer comment ils se produisent, et^ les reproduire avec le même ordre dans son entendement et par le discours. Les principes et les causes, les effets, les conséquences, les résultats, et renchainement de toutes ces choses, voilà ce que l'être raisonnable est poussé par sa nature à rechercher curieusement. Connaître ce qui est, expliquer ce qui

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se fait, tel est le but de toutes les opérations de la pensée.

Les actes de Tesprit que nous avons examinés jus« . qu'ici, sont les préliminaires nécessaires de la pensée, mais ne sont pas encore la pensée elle-même en exer-^ cice. Il y a certainement une opération de Tesprit dans les fonctions des sens et dans celles de l'entendement. Par les sens nous sommes successivement passifs et actifs. La conception ne s'accomplit point sans une certaine réaction de la part du sujet. L'attention est un acte de l'esprit, puisqu'il dirige volontairement son regard sur tel objet avec l'intention expresse de le considérer et de le connaître. Jusqu'à ce moment nous avons examiné les impressions et les sensations, matière première des images 5 puis les conceptions sur lesquelles le travail de l'esprit va s'appliquer, et enfin la puissance de faire de chacune de ces conceptions l'objet d'une considération spéciale, pour la connaître en elle-même et dans ses rapports. Ici seulement commence l'exercice de la raison proprement dite ou la fonction de penser. On ne pense point sans penser quelque chose. En outre il faut que l'esprit puisse se distinguer de l'objet qu'il pense, séparer son moi du non-moi représenté et pensé dans le moi *, car le caractère essentiel de la pensée, c'est qu'elle s'opère au dedans, dans l'entendement, par la réflexion de l'esprit, sur lui et sur ce qui est en tuL Tant qu'il voit, regarde

6$ DE l'acte le t>|.U$ $l^Pl^ PE la t»ENSÊE!

obsef ve^, contemple, il ne pepse poinl, mm M «irni^sse et prépare les matériaux de la pensée, comme TalieîIIe qui va chercher au dehors les éléments du miel qu^eile élabore dans son intérieur. C'est pourquoi la pensée n'existe que là ou il y a capacité de réflexion, retour ip Tesprit sur lui-îïiôipQ po^r sp gp^er m lui et s'ppposj^r ^ ce qui n'est p^ luji.

L'homnie m pçifnfïiencjg 4 PPPser que gn^nd il ^Qquiert )a conscience 4u iQpi. Mais jci 9Q trouve uaç (iiflicuUé, saypir : cpmmçpt r§nfent prpc^4e *u pfçmier acte de réflexion qqi po§e le nioi, et qui devient ^i^s} le premier acte de la pensée, puisqu'il 4iscerne en ce moment le moi 4u non-moi, leur rapport et leur différence. Il semble qu'up acte de pensée spit nécessaire pour constitMer le ipoi, et cependant? sans le mpi déj4 posé, Vacle de la peni^ée parait impossible. Ici, comme d^ps tQutes les questions d'prigine, il f^ut en appeler à l'expérience qui tranche la difficulté pqir le fait, pendant (^ue la raisop s'évertue Yainpqqiept 9 la dénouer, yexpénence prouve que Vhomme se pp^e en luj p^r le premier acte de réflexion^ ^i; moyen duquel |1 se pen^e lui-môpe-, acte constituant et fpndament^l, gui est féellemept, dan§ fa sphère de Tindividii, i}n acte de souveraineté par lequel le mpi se reconnaît et s'établit centre de toutes ses opérations, substance de toutes ses mQ4ificatio|)s, chef de jtout ce qui ém^ne de lui et du monde qui Tentoure.

Quel est le but 4e l^ p^Asée» et comment peut-elle l'atteindre ? iie but de la pensée, c'est de cpppalUe les choses et pour cela d'expliquer comjiient elles $e

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font: L'homme est le seul être de ce monde qui réclame cette explication. Il ne lui suffit pas de vivre comme les autres existences, d'en jouir, d'eii retirer ce qui lui est nécessaire, utile, agréable. Quand les besoins de son corps sont statisfaits, les besoins de Vesprit et de Tâmc se déclàrètit,. et parmi ces derniers celui de la science est uti des pliis vifs. Appelé à dominer et à gouverner les choses de ce monde, il faut qu*il les connaisse, quMI s'en rende fèlisoil, qu'il se les soumette [iâr Tintelligence. Cëst pourquoi il lès perise, aflri d'établi^ dans son entendement un système de conceptions et de nolions, adéquat au système réel des choses, et qu'il puisse composer et décomposer par son esprit, comme là nâttire fait et défait les existences. Ici se trouve la confirmation de ce qui a été dit à la fin du précédent chapitre : que toates les opérations de l'esprit humain' ont letii" type dahs là nature. Nous ne pouvons penser les choses que coitime la lialure les produit. C'est ce qui donne une mesure pour apprécier la pensée, juste quand elle est conforme à lû'réalité, fausse qùatid elle s'eii ébarte et substitue des relations imaginaires aux rapports naturels. Elle est complète quand elle reproduit toute la réalité d'un fait, depuis sort origine jusqu'à ses derniers résultats; elle est partielle, si elle ne le considère que sous une face, par urt côté, faisant ressortir ce qui lui convient et laissdnt dans l'ombre ce qui la gène ôii he rentre pas dans son point dé vue.

f oiit être pensant tend donc à se faire dans son entendement le tàbleatl ou la représentation du monde où il vit, aflh de percevoir les rapports des choses et de

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s'expliquer comment elles arrivent. On peut dire que chaque homme se construit un système, ]>ar cela seul qu'il pense. Le système est-il vrai ou faux, le tabh^au exact ou inexact, c'est une autre question, que l'expérience décide plus que la discussion -, car en cas de dissidence ou d'opposition, chacun croit avoir raison, c'est-à-dire, être dans le vrai point de vue et penser juste. Malheureusement, quand les faits parlent et décident, il est trop tard pour revenir. Les conséquences sont posées et doivent avoir leur cours ^ il ne reste plus qu'à les subir, en profitant de leurs enseignements pour une autre occasion, et heureux ceux qui en profitent! On ne devient sage ici-bas qu'à ses risques et périls. L'expérience des pères est presque toujours perdue pour les enfants.

C'est au moyen des signes du langage que l'esprit compose en lui le tableau de la réalité, le système ou l'ensemble des conceptions qui doit correspondre à l'arrangement des choses ^ et c'est aussi par le langage, s'objectivant par la voix, qu'il donne à sa pensée une autre sorte de réalité qui la rend saisissable, et permet de l'étudier et de la comprendre. Ainsi se communique la connaissance. Le savant instruit l'ignorant, et la science avance quand ce qui a été vu, conçu et pensé par les générations précédentes passe aux générations futures, et leur fournit de quoi élever ou continuer l'édifice. Dans tous les cas, le discours doit être à la pensée ce que la pensée est à l'objet; et renonciation ou l'exposition par la parole est toujours en raison de la manière dont l'esprit saisit et représente la chose,

L'homme parle comme il pense, ou, pour nous servir d'une formule plus générale qui exprime la même vérité dans toutes les sphères, il objective comme il a subjective.

Toutes les fonctions de la pensée se ramènent à un seul acle\ juger. On ne pense que pour arriver à un jugement^ et chaque opération de Tesprit affirme ou nio quelque chose. Juger c'est percevoir un rapport ou une différence ; on juge en discernant. Discerner c'est distinguer, séparer, puis approuver ou admettre telle chose de préférence à telle autre. Le discernement qui est subjectif suppose diversité, opposition entre les objets sur lesquels il porte, et ainsi tous nos jugements se réduisent, d'après le nombre des oppositions possibles, à cinq classes : l'homme discernant entre ce qui est bon ou mauvais, beau ou laid, juste ou injuste, vrai ou faux, bien ou mal.

Dans l'état présent de l'homme, il en est de son intelligence comme de sa volonté; l'une et l'autre ne peuvent s'exercer le plus souvent qu'en choisissant, en délibérant, ce qui montre qu'il est obligé d'agir au milieu de termes opposés ou divers, qui se disputent son assentiment et recherchent sa préférence. L'homme est juge dans le monde qu*il habite , c'est pourquoi lo

66 DE l'acte le plus simple de la pensée travail de sa raison aboutit toujours à uti jugement, comme tous ses discours se ramènent A une proposition. De là aussi Timportance de ses paroles, expressions de ses jugements, sentences qui énoncent ses arrêts. Dans la vie pratique nous ne pouvons agir raisonnablement sans poser un acte de liberté, sans préférer une chose à une autre. Dans la spéculation nous ne pouvons penser sans poser une affirmation, sans dire oui ou non^ par conséquent sans exclure le non ou le oûié Cette nécessité, qui fait la grandeur de l'homme, puisqtl'elle le constitue arbitre entre les êtres qui Teiitourent, rend aussi son existence pénible. Sa vie devient uh combat continuel contre lui-même, parce qu'il est divisé eti lui, et contre ce qui existe avec lui , puisqu'il trouve toujours un ennemi dans celui des deuit termes qu'il rejette. Puis vient Tobligàtion de maintenir des jugements, de justifier, de réaliser et de soutenir sfes décisions, quand une fois il s'est prononcé. La période terrestre de son existence est dotic vraiment uh temps d'épreuve, de préparation, et c'est pafce qu'il est intelligent et libre, qu'il doit subir une préparation et passer par l'épreuve. Il faut qu'il juge entre les puissances contraires qui se disputent le monde où il vit. Il faut qu'il s'allie à l'une ou à l'autre, puisqu'il ne peut vivre de lui-même. Il faut donc qu'il apprenne d'abord à les connaître, afin de pouvoir choisir sciemment et librement. De là toute son existence intellectuelle et morale où il est sans cesse employé à distinguer ee qui est convenable de ce qui ne l'est pas, réunissant ou séparant les choses selon les rapport^ ou les différences

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qù'i! perçoit etitre elles, et par coftiparaîsoh avec des mesures Supérieures qtki lui fournissent la règle de ses appréciàlîoris. S'il ne communiquait qiî'avèc ce qui est bon, beau, juste, vrai, bien, sa vie ênlîèré ne serait qu'une affirmation pour recevoir, assimiler, el réagir aitioureusemetit et sans partagé vers l'objet Ufaique, vers la seule chose nécessaire* Il n'y aurait point lieu à dîscertlemetit, ni à thôix. Les opérations intellectuelles qu'ils supposent et la pensée elle-méine resteraient eh puissance dans un seul acte, dans l'acte pur de l'intelligence, la contemplation de la vérité, comme toutes les affections morales seraient concentrées dans une seule affection, l'amour. Tel était l'état originel de la créature humaine, et elle doit y revenir, puisqu'elle a été faite pour contiâttrè Dieu, l'aimer et le servir. Elle en est déchue par sa faute, en se mettant volontairement en rapport avec le mal, en lui donnant accès dans son cœur et dans son esprit. Depuis ce temps elle est en lutte avec elle-même comme avec ce qui l'entoure, ne pouvant avancer dans le monde qu*à force de juger et de décider. G^est pourquoi là pensée est iîtie cohdi*tion nécessaire de sa vie présente, et il est de là plus haute importance pour elle de bien penser.

Tout jugement implique une comparaison. Comparer, c'est mettre eîi aspect deux conceptions, deux notions^ ou les signes qui les représentent, Lorsque

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l'esprit aperçoit , ou croit apercevoir , que les deux termes se conviennent d'une manière quelconque, par ridentité, par l'analogie ou par la ressemblance^ il les lie , les unit en lui par le verbe, il affirme le rapport et prononce oui. Si au contraire il voit, ou croit voir, entre eux opposition de nature, diversité de lois, différence de formes, il les sépare en lui, nie le rapport immédiat, prononce le non ou la négation. C'est ici que commencent à proprement xlire les fonctions de la raison.

Tout jugement se résume en oui ou non : Est, non est. Oui; le rapport existe, et les deux termes se conviennent. Non; il n'y a point de rapport et les deux termes ne peuvent être réunis à cause de leur disconvenance. Il faut donc les comparer préalablement, c'està-dire les considérer successivement en face l'un de Tautre en leur appliquant une mesure commune, pour discerner par un acte simple et indivisible de l'esprit le rapport ou la différence.

Les rapports entre les choses sonl plus ou moins profonds, et ainsi les jugements qui les saisissent et les affirment, ont plus ou moins d'importance et de solidité. L'évidence est à son plus haut degré, quand il y a perception de l'identité de nature entre les termes, comme dans le rapport de l'individu à l'espèce, de l'espèce au genre, de la qualité à la substance, de l'effet à la cause, de la conséquence au principe, etc. Dans ces

cas l'esprit voit les choses sortir l'une de Tautre, et ainsi attachées entre elles par le lien de la génération et de la vie. Il voit cette vie partir de son foyer, de son centre, et se répandre par son rayonnement de proche en proche dans tous les organes et membres qui en dépendent. Cette évidence de l'identité de nature entre plusieurs objects distincts par la forme s'obtient, tantôt immédiatement par la simple aspection des termes, comme dans les propositions évidentes en elles-mêmes; tantôt médiatement par une déduction plus ou moins longue, par la démonstration. Cela vient de ce que dans la nature tout est posé avec ordre, à son rang, hiérarchiquement. Par conséquent chaque existence, et dans une même existence chaque propriété, qualité, forme ou partie quelconque, a sa place marquée et se manifeste à son tour, suivant son rapport plus ou moins prochain avec le centre ou le principe. Donc entre le principe et le second terme il y a liaison immédiate, et elle s'aperçoit de prime abord ; mais entre le principe et le troisième il y a un intermédiaire par lequel la nature passe pour y arriver, et qui doit être reproduit dans notre exposition, si elle est exacte; et ainsi pour les termes subséquents. De là Futilité du raisonnement, ou de cette opération de l'esprit qui supplée les intermédiaires naturels entre deux termes éloignés, pour en rendre la liaison évidente.

Les jugements qui énoncent le rapport d'identité sont analytiques; car ils montrent comment l'attribut, ou plutôt la qualité sort du sujet où elle était contenue en puissance, s'en déduit et s affirme en face de lui

TO DE l'acte le plus simple de la pensée comme lui Appartenant essentiellement, comme étant le sujet même manifesté. Ainsi les qualités et les vertus d'une plante sont la plante même vivant, se développant sous telle forme et agissant de telle manière. Les propriétés qu'un sel, un métal, une substance quelconque déploie dans le contact avec d'autres bôrps, sous l'influence dés agents naturels ou des réactifs chimiques, sont essentielles à la nature de cette substance, y préexistaient virtuellement avant de passer en actualité. Ainsi les puissances et les facultés de Fàme sont identiques a Tâme, puisqu'elles en sont les opérations ; et les jugements que nous eh portons, ne sont exacts et bien fondée, que si nous apercevons co rapport des facultés avec leur principe et leur rapport hiérarchique entre elles.

Après le rapport d'identité entre des êtres dé même nature, le plus essentiel est le rapport iï analogie ou dei lois entre des existences de nature diverse. Les rapports de ce genre se montrent de tous côtés à l'esprit Un peu cultivé, et qui cominence à se servir du langage avec intelligence. Il voit le monde matériel et le monde Spirituel se pénétrer continuellement^ et quand il essaie d'exposer des faits intellectbels et moraux, il emploie naturellement des images et des mots qui signiflent des objets sensibles, ce qui prouve qu'il saisit une analogie entre ces deux ordres de choses. De là le caractère métaphorique des langues, dont les termes ont presque toujours un double sens, le sens propre et le sens figuré. La poésie, Téloquence, la conversation même sont remplies de ces transpositions d'un inonde dans

ET PB i^ ISQNDITIONS. VI

r«tttr0. Les hQiQines les plus igporants saisissent souvent avec bpnbeur ces rapports analogiques, et les Qiprimeiit dan^ leur langage gro3sier avec beaucoup de justesse et d'énergie. Il sq fait plus de figures de rhétorique dans les marchés que dans les académies, a dit un homme d* esprit. Il aurait pu ajouter que les figures du peuple sont en général plus vraies, plus frappantes que celles des littérateurs, parce qu'elles sont pljil^ naturelles. Le bqt de la métaphore pu du trope est de désigner par un même signe deux actions ou deux m^iëres d'être semblables au fond, mais différentes par la forme, parce que les êtres auxquels elles se rapportent sont d'une autre nature et appartiennent à une autre sphère.

Les jugements qui portent sur les rapports extérieurs ou de forme sont les plus superficiels. Aussi ontils moins d'importance pour la science, et sont-ils le plus en usage dans la vie commune et dans l'ordre des phénomènes. Les jugements les plus élevés, les plus purs de cette classe sont ceux qui ont pour objet la beauté et ce qui s'y rapporte, parce que pour les éta^ blir, il f^ut encore une mesure supérieure que l'idéal seul peut donner, ce qui les rattache au monde intelligible. Quant aux comparaisons des choses sensibles entre elles, que notre vie de chaque jour nous oblige à faire pour la satisfaction de nos besoins et la conservation de notre existence, elles donnent lieu à une multitude de jugements relatifs, qui n'ont pas plus de gravité que les (d>jets sur lesquels ils portent et les relations accidentelles qu'ils saisissent ou établissent.

7â D£ lVgtb le plus Simple de la pensée

Dans tous ces cas et partout où il y a comparaison, perception de rapport ou de différence, affirmation mentale ou orale, la raison est en fonction, Texercice de la pensée commence.

Tous les jugements portent sur Tètre ou sur la manière d'être. Tous affirment d'abord qu'une chose est, et ensuite qu'elle est ou n'est pas de telle manière. L'enfant qui prononce un jugement quelconque , qui énonce la proposition la plus simple , montre que la conception de l'être est formée en lui. Il a déjà ridée de l'être, vague, confuse, obscure, mais cependant assez déterminée dans son esprit, pour qu'il puisse comprendre l'affirmation de l'être et l'affirmer à son tour. Il a l'idée de l'être, puisqu'il emploie le signe qui en est l'expression nécessaire, le verbe Èlre^ le mot par excellence, le verbe unique, le Xo^o;. Cette idée se forme, comme toutes les autres, par l'action de l'objet sur le sujet, et ainsi elle sera d'autant plus pure, plus claire, plus féconde, que l'entendement qui la conçoit est en rapport plus prochain avec l'Être luimême, avec Celui qui est.

L'idée de l'Être est Yidée-mère de toutes les antres; elle les porte dans son sein, comme l'Être qu'elle repré-

sente est le père de toutes choses, puisqu^il a tout créé. Il est impossible de faire un jugement sans que Tètre n'y soit affirmé et ainsi sans une certaine conception de l'être et de l'existence, ou de la manière d'être, du mode sous lequel l'être se manifeste et agit. Nous rechercherons dans la Psychologie transcendante comment se développe cette idée fondamentale. Pour le moment nous constatons seulement, comme un fait d'expérience, la présence nécessaire de cette idée dans la première affirmation de l'esprit. Or il eq est de cette conception sous le rapport de son origine comme de toute autre : elle ne peut naître que par l'action de l'objet sur le sujet, c'est-à-dire par l'influence de l'Être universel sur l'âme de l'homme-, et.comme toute conception aussi, elle sera en raison de l'action reçue et de la réaction qui y répond. L'Être universel, Dieu, agit sur notre âme par tout ce qui nous entoure, par les êtres naturels et surnaturels, par les choses de ce monde et par nos semblables. L'enfant le sent donc plus profondément, suivant que l'intermédiaire ou l'organe par lequel Dieu opère en lui est plus pur, plus pénétrant, plus analogue par sa nature à Tobjet dont il doit transmettre l'influence et au sujet qui la reçoit. Si Fâme n'est excitée que par les objets physiques et par les sens, elle ne concevra l'être que sous la forme physique, et un esprit physique ou naturel se développera seulement en elle"; l'homme restera sauvage, sans rapport avec le monde intelHgible et le monde divin , par conséquent sans science et sans moralité, sans religion et sans civilisation. Si TÈtre le

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pénètre par la parole humaine,* rinfluenee étant plus spirituelle, fécondera plus profondément ^ il en résultera une conception- plus intellectuelle et plus pure. Mais ici encore se trouvent des degrés en raison du caractère de la parole. Quoiqu'il y ait toujours d& Tintelligence en elle, puisque TÉtre raisonnable peut seul la former, elle sera encore très-grossière, très-matérielle, si elle part des sens et de leurs appétits, de 1 esprit et de l'imagination de Thomme animal, n'exprimant que la partie la plus inférieure de rbumanité et du monde. Mais si elle sort d'un, cœur animé par la foi et la charité, si elle est l'expression et comme le rayon d'une intelligence éclairée de la lumière du ciel* ou brillante de léclat du génie, combien elle est ardente, lumineuse, pénétrante! Quelle différence dans les effets ! Gomme l'influence de l'Être sur Tâme de l'enfant est entravée, resserrée, troublée d'un côté, tandis que de l'autre elle est vive, subtile, puissante, vivifiante! Cependant il se formera des deux côtés une conception de l'Être \ l'idée mère naîtra dans l'entendement, et de cette idée doit sortir plus tard tout le développement scientifique de l'homme.

Nous sommes convaincus que l'aptitude si diverse des hommes pour la vérité et pour la science vient surtout de la manière dont s'établit le premier rapport de leur esprit avec TÉtre universel. Il y en a qui ne peuvent concevoir que les objets physiques; ils n'ont aucun sens pour les choses intellectuelles -, ils ne comprennent que ce qui frappe les sens, que ce qa'ils peuvent voir, toucher et imaginer. Il est presque ira-

possible de les élever à une conception intelligible, et de leur faire saisir une idée autrement que sous une forme sensible. C'est qu'une parole de foi ou d'intelligence n'a pas présidé au développement primitif de leur esprit, n'a pas excité le premier mouvement d'amour de leur âme. Ils ont conçu l'Être matériellement dès l'origine, et le sens de la matérialité ayant eu la priorité, a imprimé son caractère à leur raison et dominera toute leur existence. Avec quelle sollicitude ne faudrait-il donc pas entourer lé berceau des nouveaunés, afin de ne laisser arriver à eux que de bonnes influences et surtout une parole de lumière et d'amour qui, organe de la vérité pour eux, engendre dans leur âme ridée mère aussi purement que le comporte leur faiblesse, et pose ainsi au fond de leur être un foyer attractif de la vertu et de la vie du ciel? Ce foyer, une fois allumé dans Tâme humaine, est inextinguible, bien qu'il puisse être obscurci et comme étouflë dans la suite par les instincts du corps, par la poussière de la terre ^ à la moindre excitation d'en haut il rayonnera de nouveau et jettera des lueurs dans Teiitendement, de la chaleur dans le cœur. Avec de tels hommes il y a toujours espoir de retour, parce que le bien est au fond, parce qu'il a possédé leur âme le premier, et qu'ainsi il y a prise en eux pour une bonne influence. Mais si le mal a eu l'initiative, toutes les chances sont pour lui. On tend toujours à revenir à ce qu'on a goûté, senti, conçu, connu, aimé d'abord; et les premières impressions forment dans notre âme un fondement durable, qui déternaine en grande partie notre avenir. Si ceux

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qui soDt appelés à donner la vie à leurs semblables connaissaient mieux Thomme et la nature, ils ne seraient pas^si légers dans le soin de leurs enfants; ils ne les abandonneraient pas, pour s'en débarrasser pendant quelques heures, à une surveillance mercenaire qui infecte souvent leur cœur par la parole du vice ou corrompt les voies de la vie intellectuelle par la contagion de rignorance et de Terreur. Quand plus tard ils voient se développer les tristes fruits de leur incurie, comme on aperçoit les ravages d'une maladie longtemps après qu'on en a reçu le principe, quand ils sentent Tamertume de ces fruits de mort, ils gémissent, se désolent, accusent la fatalité, les circonstances, ceux qui les entourent, tout excepté eux-mêmes qui sont cependant les plus coupables, puisque les enfants leur ont été confiés et qu'ils ont manqué à des obligations sacrées, imposées à la fois par la nature et par la loi de Dieu.

L'idée de TÉtre est la prémisse ou la postulée nécessaire de tous nos jugements, la base de toutes nos affirmations , et c'est pourquoi elle est le principe de toute science, comme TËtre universel est le principe de toute existence, comme le verbe être est le principe de toute langue. Chaque existence a , si Ton peut parler ainsi , plus ou moins d'être en elle, ou est en rapport plus ou moins prochain avec la source de Têtre. De là son de-

gré dans la hiérarchie des êtres. Celui-là seul juge les choses au fond qui les voit et les apprécie dans leur rapport avec l'Être, avec ce qui est éternel, avec ce qui ne passe point.

Il y a de Tétre en toute chose , a dit Descartes , et on peut ajouter : FÉtre est au fond de chaque chose, à quelque degré que ce soit, dans Tordre objectif des existences, dans l'ordre subjectif de nos idées, dans le langage qui les représente l'un et l'autre. L'Être s'affirme lui-même hors de lui, ou se pose extra se^ comme disent les théologiens, par la création et la conservation des êtres-, il est perçu et conçu en idée dans l'intelligence humaine, et l'homme qui en conçoit Vidée universelle l'affirme par sa parole. Il doit donc y avoir parmi nos conceptions une conception qui corresponde à rÊtre, comme il doit y avoir dans le langage, et ainsi dans toutes les langues, un mot qui exprime l'Être et son idée, et qui tienne dans la construction du discours la même place et le même rang que l'Être absolu dans l'univers. Cette idée, mère de toutes les autres idées, c'est l'idée pure, simple^ une et universelle de rÊtre. Ce mot qui contient en lui le sens de tous les mots, et qu'on appelle à cause de cela le mot par excellence, c'est le verbe êlre.

En effet » quoi que nous concevions , quoi que nous pensions, c'est toujours l'être qui se représenle dans noire esprit, qui se réfléchit dans notre entendement

78 DE l'acte le plus simple de la tensée

sous telle forme, de telle manière; quoi que nous disions ou exprimions par le langage, c'est toujours l'être et lexistence que nous affirmons avec^ leurs modes et leurs rapports. Toute la science humaine doit donc pouvoir se rameiîer à une idée, comme l'univers relève d'un seul Être, de Celui qui l'a créé et qui primitivement portait en lui l'idée de la création et la possibilité de la réaliser. Toute langue, tout discours peuvent se résumer en un seul mot, l'expression simple et sans restriction de l'affirmation de l'être, est. Et ce qui est vrai de l'univers entier, est vrai de chacune de ses parties \ ce qui est vrai de la science universelle est vrai de chaque science particulière. En chacune il doit y avoir une idée principale, adéquate à son objet, c'est-à-dire à la partie de l'être ou de la réalité qu'elle représente, et il n'y a vraiment science pour l'esprit^ que s'il voit tout sortir de celte conception fondamentale et tout y revenir. Celui-là seul sait bien , qui voit en unité et d'un coup d'œil ce qu'il sait, qui saisit toutes les parties dans leurs rapports d'ensemble , et tous les rapports dans une seule vue. Il en est de même de l'expression par le discours. Tout discours, si développé qu'il soit , doit être l'explication d'un mot qui en représente l'objet, et cet objet est affirmé dans une proposition, qui est la base de l'ouvrage. Cette proposition est grosse de toutes les autres^ elle doit les enfanter successivement, les mettre au jour chacune à son tour et à sa place, en sorte qu'il s'établisse entre elles une certaine hiérarchie, déterminée par l'ordre de leur naissance, par leur rang dans

la suite du développement. La même chose se répète dans chaque partie du livre, dans chaque chapitre, dans chaque phrase, ci il y a toujours une proposition principale qui domine, régit les autres et à laquelle toutes se rapportent, parce qu'elles en sortent toutes.

S'il y a de Tètre dans toutes les existences, si toutes sont dans un certain rapport avec TÈtre universel, en même temps qu'elles sont en relation entre elles et avec Tunivers, il suit qu'il y a plusieurs manières de les apprécier, selon le point de vue d'où on les considère et le rapport par lequel on les juge. Ainsi ceux qui Ji'envisagent les choses du monde que d'un point de vue purement humain, individuel, mondain,* comme dit le langage religieux,^ c'est-à-dire qui ne les estiment que par les jouissances qu'elles peuvent leur donner dans rétat actuel, par le profit ou la gloire qu'ils en retirent, ceux-là les jugent très-superficiellement , parce qu'ils prennent leur mesure dans ce qui se passe et varie sans cesse, à savoir leur corps, leur organisation, leur position dans le monde, leur esprit propre. Ceux au contraire qui les regardent du point de vue chrétien, avec les croyances que TÉvangile leur a inspirées, avec la foi en un mopde supérieur dont celui-ci dérive et auquel il doit revenir, avec la conviction que cette terre est un lieu de passage où l'homme se trouve momentanément pour se préparer à un état meilleur et plus pur; ceux qui sont persuadés que le corps est une forme qui s'use , que ses jouissances sont funestes à l'âme, que les désirs et les passions qui en ressortent ne peuvent que la dégrader et la perdre, si

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elle ne les maintient sévèrement , et qu'ainsi ce qui ne se rapporte qu'à l'existence physique ne mérite point l'amour et l'attachement de l'homme -, ceux-là apprécient les choses de ce monde d'une tout autre manière, parce qu'ils les jugent avec une mesure immuable^ éternelle, qui devient la réglé de leurs actions et de leurs pensées, à savoir la parole de Dieu et ses promesses.

De là une immense différence dans la conduite de la vie. Celui qui ne connaît que le monde, est plein de l'esprit du monde, et jugeant tout par cet esprit, il n'agit que par son impulsion. Le moi, ce qui peut lui servir ici-bas, voilà sa règle; donc chacun pour soi 5 l'égoïsme est la loi universelle ; la recherche de la jouissance est le vœu de la nature. Mais celui qui croît à un monde futur, où chacun recevra en raison de ses œuvres, porte sa vue et son désir au delà des biens et des joies de la terre. Il ne lui suffit pas de se réjouir ou de faire ses affaires ici-bas-, il pense à l'avenir. Son regard dépasse V horizon de ce monde, et sa conscience n'est point tranquille, si elle n'est en règle avec la justice supérieure. La crainte de Dieu et de sa loi, l'amour de son Créateur et l'espoir en sa bonté, en sa miséricorde, le touchent. La promesse d'un honheur éternel, réservé à ceux qui observent les commandements divins d'ici-bas et accomplissent la parole éternelle, anime sa volonté, excite ses efforts, et dès lors il évalue les^choses par le secours qu'elles peuvent lui fournir pour arriver à ce but supérieur, ou par les obstacles qu'elles mettent à son avancement vers ce terme. De là les sacrifices qu'il a quelquefois le courage de faire, quand il sent que ces

choses l'entravent ou l'arrêtent : sacritices qui paraissent folie à l'esprit du monde, parce qu'il les juge d'un point de vue opposé et avec une mesure inférieure. Sous ce rapport, on peut donc distinguer les hommes en deux classes; ceux qui jugent les choses au fond, par leur rapport avec ce qui est immuable; ce sont les hommes se72jé« au point de vue divin et selon la sagesse éternelle. Ceux qui Içs jugent par la forme ou par leurs relations extérieures, accidentelles, selon les apparences des sens, les illusions de l'imagination et les prestiges de l'opinion , sont les hommes A' esprit , selon le monde, parce qu'ils sont remplis de son esprit, les hommes raisonnables au point de vue humain \ ce sont les sages du siècle et les insensés devant Dieu, Leur science, si science il y a en eux, est aussi superficielle que leur conduite est légère et leurs œuvres vaines.

. Non-seulement nous jugeons qu'une chose est, mais encore qu'elle est de telle manière, soit en elle-même, soit par rapport à nous. En elle-même, comme dans nos jugements sur le bien et le mal moral, sur le vrai et le faux, sur le juste et Tinjuste, sur le beau et le laid; par rapport à nous, comme dans nos jugements sur le bon et le mauvais, l'agréable et le désagréable, Futile et le nuisible. Les premiers supposent comme mesures d'appréciation les idées du souverain Bien, de

82 DE l'acte le plus simple de la pensée réternelle Vérité, de la Justiôe immuable, de la Beauté suprême, idées universelles qui apparaissent à Tintelligence par le réfrangement de l'idée de l'Être dans le prisme de Tentendemenl humain*

Parmi nos jugements les uns affirment ce que le^ objets sont en eux-mêmes ou par rapport à quelque chose d'immuable , d'universel , d'absolu , qui existe hors de nous et indépendamment de nous-, les autres énoncent ce que les choses sont pour nous dans leur rapport avec notre existence, notre organisation et notre manière d'être. Les premiers, quand ils sont vrais, participent à la nature de ce qu'ils expriment. Us sont au-dessus de l'espace et du temps; ils affirmentdes vérités qui valent pour les hommes de tous les lieux et de tous les siècles 5 ce sont des jugements universels et nécessaires. Les seconds au contraire, ne portant que sur une relation accidentelle et variable, sont toujours relatifs, contingents, particuliers, ou au moins ne valent que dans certains cas et sous telles conditions. Mais tout jugement impliquant une comparaison, et la comparaison supposant une mesure pour apprécier 16s deux termes, reste à savoir comment nous acquérons les mesures supérieures qui rendent les jugements universels possibles : en d'autres termes comment se forment en nous les idées du bien, du vrai et du beau, qui servent de bases à tous les jugements moraux, scientifiques et esthétiques.

Ces hau tes idées sont formées dans not re esprit, comme toute conception^ par l'influence de leur objet. Leur objet, c'est l'Idéal de toute bonté, de toute vérité, de toute beauté, se manifestant dans la création par la nature^ et dans le langage humain par la Révélation ; c'est VÈtre universel. Source de la vie, Principe de Texistence, créant par amour d'autres êtres dans lesquels il aime à s'épancher et à se réfléchir *, et conservant par l'influx continuel de son amour et de sa grâce ceux qu'il a créés et vivifiés. Donner sans intérêt, sans retour sur soi-même, sans autre motif que l'avantage de ceux à qui Ton donne, c'est l'idéal de la bonté, c'est la Bonté souveraine, le Bien absolu. L'Être universel rayonne la lumière éternelle, cette Lumière incréée qui a fait toutes choses^ car rien de ce qui a été fait n'a été fait sans Elle. Il est donc la Vérité universelle, de laquelle relève tout ce qui est et tout ce qui existe ; il est l'idéal de la vérité. Il est encore l'idéal de toute beauté en lui-même, dans son éternelle génération -, la vie divine se déployant dans sa* sagesse universelle, dans l'unité pure et immuable où se réfléchit d'une manière inefiable la distinction des trois termes qui la constituent, le Père ou le centre, la Bonté souveraine, le Fils ou le rayon, la Lumière* infinie et l'Esprit ou le rapport harmonique entre les deux, fondement de tous les rapports d'ordre. Puis quand les idées divines se réalisent par la création, dans chaque existence, telle

< Deuê produxU res in esse propter suam bonitatem communi" ctmdam ereaturig et per tas repreaentandam* S, Tkom, Sumi Quasi, 47. art, /«

84 DE l'acte le plus simple de la pensée

qu'elle sort des mains du Créateur, il y a nécessairement un reflet de la beauté suprême et comme un type plus ou moins aflaibli de la triplicité dansVunité : ce qui fait en toutes le rapport de la variété à Tunité, Funité dans la variété ou la beauté.

Ainsi les trois grands idéaux, principes objectifs des trois idées fondamentales de rintellîgence humaine , sont trois manifestations diverses de Fidéal suprême, Source de tout bien, Principe de tout ce qui est vrai, Archétype de tout ce qui est beau. Ces idéaux entrent en rapport avec notre esprit de deux manières, par la parole et parla nature. Oui, sans aucun doute, le monde proclame son auteur, et toutes les créatures racontent sa bonté, sa puissance et sa gloire : Cœli enarrani glo^ riam Dei. Mais les cieux n'ont de langage que pour celui qui a les oreilles ouvertes à leur voix; leur éclat n'a de signification spirituelle que pour Tœil de Tintellîgence, et c'est la parole seule qui ouvre l'œil et l'oreille de l'esprit ou le sens de l'âme. L'homme auquel le nom de Dieu n'aurait jamais été annoncé, ne comprendrait rien au langage symbolique de la nature •, la clef de ce grand hiéroglyphe lui manquerait.

Qu'on parle donc de.Dieu à l'enfant dès le berceau, aussitôt qu'il peut comprendre la parole, comme Dieu a parlé à l'humanité naissante dans l'origine, pour exciter le développement de son intelligence etdé son âme. Qu'on lui annonce le nom de Dieu avec foi, qu'on lui dise simplement qu'il est notre Père céleste, qui nous a créés par amour et nous conserve parce qu'il nous aime, nous donnant tout ce qui est nécessaire, quand

nous le lui demandons avec confiance. Qu'on lui parle de rimmensité, de la puissance, de la toute-science et surtout de l'infinie miséricorde de Celui qui est-, qu'on le lui représente comme une source de vie et de charité, se versant sans cesse dans le cœur des hommes qui Tinvoquent,' comme le soleil, foyer de la chaleur et de la lumière du monde, se donne à toutes les existences ; qu*OD lui apprenne, en un mot» a répéter les paroles simples et sublimes du Pater , de cette prière par excellence que Jésus-Christ lui-même nous. a enseignée, et l'âme de l'enfant s'ouvrira à cette parole de foi et de lumière, le rayon divin la pénétrera, et elle réagira vers le foyer dont il émane par son premier élan et autant que sa faiblesse le permet.

Ainsi commence à s'établir le rapport entre l'àme et Dieu; et le premier fruit de ce rapport, c'est la conception de l'idée de Dieu comme Père, comme Principe de la vie, comme Bien souverain, comme idéal de bonté. Qu'après cela, à mesure que son intelligence se développe, que sa raison se forme, on lui montre, dans les récits de l'histoire sainte et de celle des nations, les témoignages éclatants de la Bonté divine et les signes multipliés d'une Providence qui veille sur les hommes, r idée du bien , déjà conçue, lui deviendra plus claire, plus frappante, plus familière -, elle lui servira de mesure, même a son insu, dans les jugements qu'il portera sur le bien et le mal des actions humaines, sur la justice ou rinjustice de ceux qui l'entourent. Nous affirmons que dans cette âme le fondement de la vraie religioifi, et par conséquent de la vraie moralité, a été posé sur Tidéc

86 DE l'acte le plus simple de la pensée pure de Dieu, et que si cet enfant n'est point faussé ou perverti dans son développement ultérieur, il deviendra pieux et vertueux : pieux de la véritable piété, comme les adorateurs en esprit et en vérité que le Père cherche ; vertueux de cette vertu solide et profonde, basée sur la charité, et qui sait aimer comme Dieu aime.

Que si au contraire le nom de Dieu a été annoncé à Venfant, non avec l'expression d'une foi vivante et tendre, mais avec un appareil de terreur et de menaces, avec des images de puissance qui l'accablent et l'effrayent j alors son cœiir se resserre au lieu de s'épanouir, la crainte l'emportera en lui sur l'amour, et il se représentera Dieu comme un idéal de force, de justice et de rigueur, auquel il pourra obéir par peur, mais qu'il lui sera impossible d'aimer. De là une autre manière de concevoir, de sentir la religion, et une piété toute autre. Que sera-ce donc si un enseignentent ignorant et grossier parle de Dieu comme d'un homme, d'un roi de la terre qui fait tout ce qu il veut, nous impose ses volontés parce qu'il est le plus fort, et distribue les peines et les récompenses selon son bon plaisir? L'idée de Dieu sera faussée à son origine par cet anthropomorphisme brutal, et la source de la piété et de la morale infectée. Si enfin, comme Rousseau le propose, on ne parle point de Dieu à l'enfant avant l'âge de quinze ans, son âme n'étant point touchéedans le fond par une vertu supérieure, restera latente, inerte dans ce qu'elle a de plus noble, de plus vivace. Elle ne vivra que dans ses facultés intérieures, excitées par les influences de la nature physique ou par la parole superficielle de l'homme,

L'âme sans Dieu, et elle est sans Dieu quand elle n'a pointde communication avec lui, est aussi sans vie ; c'est une âme morte. Un tel homme se développera à peu près comme Tanimal, par la vie organique. Il devien* dramême pire que l'animal; car il emploiera sa raison , que la société développera toujours jusqu'à un cert^n point, dans Tintérét exclusif de son corps et de son grossier égoïsme. Sa volonté sera la règle unique de sa conduite, son moi le principe et la fin de ses actions. Il sera son Dieu à lui-même, et vous arriverez trop tard, quand vous voudrez lui en annoncer un autre.

Ce que nous venons de dire sur la manière doht se forme Vidée du Bien^ s'applique aux idées du Vrai et du Beau^ et nous avons insisté sur le développement de la première, parce qu'elle est au fond des deux autres^ qui n'en sont, pour ainsi dire, que des transformations; car le Vrai est le développement du Bien, comme le Beau est la splendeur du Vrai. Que l'enfant entende de bonne heure la parole de Vérité, et le sens du vrai s'ouvrira eh lui; il concevra Vidée de la Vérité universelle, son esprit excité par l'action de Vidéal sentira le désir, la faim de Véternelle Vérité et de là son ardeur pour la science. Son entendement s'élargira, son intelligence deviendra plus lumineuse, plus pure, plus céleste; et portant en elle le germe de toutes les grandes conceptions, elle sera préparée à voir et à admettre ce qu'il y a d'universel, de nécessaire, d'absolu dans la science. Mais si Venfant n'a reçu qu'une parole superficielle, légère, partant des sens, de Viniaginatioa ou d'une raison mesquine qui ne sait

voir lesctioses que dans leurs relations extérieures, passagères ou arbitraires, le germe de Tidée de la Vérité infinie n'aura point été fécondé en lui, il ne concevra que la réalité et ses phénomènes, ce qui frappe les sens ; il ne sera point capable de science.

Il y a aussi des hommes qui n'ont point le goût du beau, qui sont tout a fait incapables d'en juger, qui en jugent de travers quand ils s'en mêlent, et cela avec la conviction ferme de la justesse de leurs décisions. C'est qu'ils n'ont jamais été en communication avec l'idéal de la beauté, avec le beau idéal, avec Celui qui est le Principe de toutes les beautés de l'univers. C'est que leur intelligence n'a jamais entrevu ce divin idéal ^ c'est que leur enlendement n'en a jamais conçu l'idée, et voila pourquoi ils manquent de mesure, ou ont une fausse mesure pour apprécier ce qui s'y rapporte. Ces hommes ne seront jamais artistes, ils ne comprendront rien à Fart, comme ceux dont nous parlions tout à riieure ne comprennent point la vraie piété , ni les autres la véritable science. Ils se tourneront donc ensemble contre ceux que l'idéal inspire, que l'amour de la perfection infinie possède, et qui cherchent de toutes leurs forces et par tous' les moyens à la réaliser ici*bas dans leurs œuvres, ou du moins à s'en rapprocher. Ils les traiteront d'exaltés, de rêveurs, d'illuminés, d'hommes à imagination, de mystiques, de fous et autres épithètes dont la multitude ignorante a décoré de tout temps ceux qui l'éclairent. Le commun des hommes n'aime pas ce qui dépasse le sens commun, c'est-à-dire ce qui les dépasse. Il leur faut une religion, une morale,

une science, un art à leur portée, et qui suffisent raisonnablement aux besoins de la vie ordinaire. Ce qui est au delà leur parait exagéré, par conséquent faux, absurde ou pour le moins inutile. Cest pourquoi les saints, les héros de la charité, les hommes de génie ont presque toujours été méconnus, ou même méprisés, bafoués, persécutés de leur vivant.

Le bien et le mal moral se discernent primitivement par le goût de l'âme, par le sentiment moral et non par la sensation qui ne se rapporte qu'au corps, ni par le raisonnement qui ne fait que dégager et exposer après coup un rapport déjà perçu ou senti. Le vrai et le faux dans les principes se discernent par la vue de Tintelligence, par l'évidence intuitive et non par la sensation ou par la déduction. La justice des actions, la justesse des conséquences sont discernées parla raison, Jugeant d'après la loi morale d'un côté et selon les axiomes et les lois logiques de Tautre. Ce n'est point non plus la sensation ni le raisonnement qui décident du beau et de ce qui lui est contraire -, c'est le goût de l'esprit, jugeant conformément à l'idéal de beauté qu'il porte en lui.

Les idées universelles du bien, du vrai et du bear

90 DE l*àgte ls plus simple de u pensée

une fois conçues par Thomme, deviennent pour lui des archétypes ou des modèles auxquels il rapporte et compare les actions^ les pensées, les paroles, toutes les œuvres de Dieu et de Thomme qu'il peut connaître. Ainsi dans tout jugement moral, Fidée du bien absolu intervient nécessairement comme la loi suprême à laquelle Tesprit en appelle et qu'il applique an cas particulier. Nos appréciations morales seront toujours en raison de la mesure qui nous sert à les former, en raison de la manière plus ou moins pure dont nous concevons Fidéal du bien, de la bonté, de la vertu. Cest donc à établir cette mesure dans Tenfant que doivent tendre surtout les efforts de réducation et de l'instruction morale^ comme pour le rendre capable de science, il faul s'attacher à développer en lui l'idée de la vérité et le sens qui l'aperçoit; comme pour faire un artiste, on doit tâcher de former en lui l'idée du beau, et le goût qui le sent et le discerne. Si cette condition fondamentale est remplie, le reste viendra par le travail et par l'expérience. Mais réducation seule ne donne point le sens profond du bien, du vrai et du beau, ni la capacité d'en concevoir les idées pures. Là où ces dons manquent» l'art n'y suppléera jamais.

Quant à la manière dont les idées supérieures s*appliquent aux faits, le rapprochement ou la comparaison s'opère d'abord spontanément et sans aucun effort de l'esprit. Il en résulte un sentiment particulier qui saisît la convenance ou la disconvenance des choses en général et se prononce par le otn ou par le non , mais sans réflexion distincte et sans se justifier par aucune

ET DE SëB conditions. 91

raison, à peu près comme le goût physique discerne les substances bonnes ou mauvaises pour le corps. C'est pourquoi ce sentiment s'appelle aussi un goût. On reconnaît d'abord le bien et le mal des actions par un sentiment moral, qui est le goût de Tame éprouvant ce qui convient ou non a sa nature. Le vrai et le faux des pensées et des paroles se reconnaissent par un sentiment de la vérité, qui est le goût de Fesprit; nous jugeons du beau et du laid dans les productions de la nature et de fart par un sentiment particulier, qui est le goût esthétique, artistique, littéraire. Ce sentiment^ ce goût préalable contient virtuellement en lui tous les jugements que nous porterons sur les choses, pour en déterminer les caractères, et toutes les propositions qui serviront à énoncer ces jugements, par conséquent tout le travail de l'esprit et du discours pour nous rendre compte à nous-mêmes et aux autres de ce que nous avons senti. La réflexion de l'esprit transforme le sentiment en jugement-, elle décompose le fait spontané en ses divers éléments, les pose et les considère en face l'un de l'autre pour distinguer les rapports de leur combinaison ; puis elle traduit le résultat en propositions qui énoncent successivement et avec ordre ce qui était simultané et confus, et donnent à la pensée une objectivité sensible, comme celle-ci avait donné au sentiment de 1 ame une objectivité intellectuelle.

Cependant le travail de l'esprit, l'activité de la réflexion qui sont nécessaires pour détacher les rapports et les mettre en relief, ne font pas autre chose en définitive qu'exposer ou développer ce qui était déjà perçu

9^ DE l'acte le plus simple de la pensée

ou senti par le goût; et la preuve, c'est que, quand nous agissons sous Tinfluence primitive da sentiment, par rimpulsion ou l'inspiration du goût, sans que la réflexion s'en mêle, nous agissons ordinairement bien, et nos actions et nos paroles ont plus de force, plus de vie, plus d'efficacité, que si la réflexion y intervient. Tels les actes de dévouement, d'héroïsme , les grands sacrifices, s'ils sont réalisés aussitôt que conçus et avant que la pensée vienne les entraver ou les abattre. Telles sont les hautes conceptions du génie, les grandes découvertes qui sont le plus souvent le fruit d'une illumination soudaine, où l'esprit de l'homme met peu du sien; car il est transporté, ravi par la contemplation de la vérité. Telles sont les plus belles œuvres de l'art, fruits d'une inspiration supérieure qui s'empare de l'artiste et l'entraîne sans lui laisser le temps, ni la puissance de la réflexion. On peut même dire que la plupart du temps la réflexion qui vient après coup refroidity aflaiblit ou gâte les données du sentiment, le discernement spontané du goût, la première aperception du vrai. Les hommes qui ont fait quelque grande action, comme ceux auxquels il est donné de contempleV li vérité ou de concevoir l'idéal de la beauté, confessent en général, que ce qu'ils ont pu exécuter, penser et dire, est toujours resté au-dessous de ce qu'ils sentaient, et que la réalisation extérieure n'a jamais été adéquate a la hauteur de l'idée, à la profondeur du sentiment. C'est pourquoi il y a de l'humilité dans les grandes vertus, de la modestie dans le vrai talent.

Quant au discernement du bien et du mal physique, de Tagréable, de Futile, ou du désagréable et du nuisible, le critérium pour les reconnaître, la mesure pour les déterminer , se trouvent dans l'organisation de chacun, dans les instincts qui en ressortent, dans les besoins et les goûts naturels. C'est la sensation qui dans ce cas fait Toffice de juge, et la sensation, comme l'organisation, est diverse en chaque individu. Ce qui est agréable à Tun, et lui semble bon, ne parait pas tel à Tautre. Ce qui plait à celui-ci, et le charme, déplaît à celui-là et le dégoûte. Tous les jugements de cette espèce sont aussi variables que Vétat organique qui leur sert de hase.

Le bien physique est ce qui convient, le mal physique ce qui ne convient pas au corps, dans Tintérét de sa confervation et de son développement. Nous les discernons ordinairement par les appétits. L'agréable est la sensation de bien-être qui accompagne le plus souvent. la satisfaction d'un appétit ; c'est toute impression qui donne une certaine jouissance dans le corps. L'utile est plus général et plus diflScile à déterminer. C'est ce qui doit tourner en définitive au plus grand bien-être de l'individu -, c'est son intérêt bien entendu, qui peut être en opposition avec le bien du moment, etsurto'^*

94 DE l'acte le plvs simple de la pensée avecTagréable. Quand nous jugeons les choses par ces mesures, nous les apprécions d'après le moi et ce qui lui convient ; il doit donc y avoir autant d'opinions que d'individus, tôt capita^ tôt sensus. Il est impossible que les hommes s'entendent dans les jugements de ce genre, qui sont l'expression de leur manière d'être individuelle et de leur position particulière. Il n'y a donc point d'union possible entre peux qui jugent ainsi ou qui n'ont d'autre règle, d'autre loi pour apprécier les choses que leur bien-être , leur plaisir ou leur intérêt. En d'autres termes, les doctrines sensualistes, matérialistes, égolstiques, quand elles prévalent parmi les hommes, les isolent, les divisent nécessairement et amènent la dissolution de la société avec la dégradation des individus : car les hommes ne peuvent se rencontrer et s'unir que dans quelque chose de supérieur, dont l'autorité les domine et les accorde. II faut un point fixe, immuable oii toutes les volontés, toutes les intelligences convergent, comme les rayons du cercle dans la centre. Si chaque rayon veut se faire centre et gouverner les autres, il y aura bientôt anarchie, confusion. C'est ce qui arrive, quand chaque moi, rejetant les idées et les lois éternelles, prétend imposer son bon plaisir, sa volonté propre^ comme règle, et rapporte tout à son avantage. Qu'on agisse ainsi en ce qui coneerne la conservation du corps, cela est naturel, chacun étant chargé du soin de son existence et n'ayant point à répondre de celle des autres. Mais dans Tordre moral et intellectuel il n'en peut être ainsi. L'homme n'est point destiné à vivre isolé comme l'animal. Il ne devient

vraiment homme que par la société, et la société ou Tassociation ii*est possible que par la réunion des volontés, des intérêts et des forces dans un point commun, c'est-à-dire par la réalisation du bien moral et de k justice au milieu des hommes, qui ne peuvent se soumettre librement et avec dignité qu'aune loi supérieure et aux obligations qui. en dérivent.

Le bien et le mal moral sont essentiellement différents du bien et du mal physique. Leur confusion a toujours amené les plus déplorables conséquentes. La loi qui détermine la valeur des actes libres de T homme est une loi immuable, éternelle , universelle qui ne relève d'aucun homme, et dont tous les hommes relèvent -, c'est la loi de la Justice souveraine , qui produit la stricte équité dans son application rigoureuse, et l'amour ou la charité dans sa perfection. Elle découle nécessairement du rapport de Dieu à Thommé, et des hommes entre eux. L'homme ne la comprend que quand il entre régqlièrement dans ces rapports. Elle se manifeste à lui , comme idée du bien absolu -, et lorsqu'il aperçoit la convenance de ce Bien suprême avec sa nature, il se sent obligé de le réaliser autant qu'il dépend de lui et selon les dictées de sa conscience. Ceux qui ont le malheur d'ignorer cette loi, et de ne pointconcevoir Vidée dont elle dérive, n'ont point la conscience morale développée ; .ils suivent instinctivement dans leur conduite l'entraînement de leurs appétits et de leurs désirs, comme les animaux. Mais la plupiurt y manquent moins par ignorance que par faiblesse, et trop souvent par système et par mauvaise volonté,

96 DE l'acte le plus simple de la pensée surtout chez les peuples très-civilisés et dans les temps de décadence et de corruption. La raison nie les lois morales pour se débarrasser de leurs obligations- elle s'efforce d'obscurcir les distinctions du bien et<]u mal, en les expliquant par la sensation, par les passions, par l'intérêt, par l'amour-propre. Elle applique aux choses morales une mesure qui ne va qu'aux choses physiques*, elle sape les institutions qui les représentent^ elle tend à leur ôter tout crédit, toute autorité en les donnant pour des inventions humaines, fruits de l'ambition, de l'avarice et de l'hypocrisie; elle ne laisse plus à la sociabilité d'autre base et d'autre lien que rintérôt personnel, c'est-à-dire l'égoïsme qui est justement le plus grand dissolvant de la société.

Aussi quand ces opinions deviennent générales et se répandent dans la masse , la société se met à fermenter comme un cadavre qui entre en putréfaction. Au lieu de cette belle unité qui s'y montrait tout à l'heure, quand la vie l'animait, on y voit naître, au sein de la corruption, mille existences particulières, qui dévorent le corps dont elles sortent et ne peuvent vivre que de ses ruines -, ce sont les moi qui surgissent, pullulent et s'agitent de tous côtés. Alors l'esprit de parti, de faction, de coterie, l'esprit propre en un mot, remplace l'esprit puMic ou le patriotisme. Le vrai patriotisme vit de sacrifices : c'est la force ou la vertu par laquelle l'individu peut renoncer à ses intérêts , à ses droits, et même à sa vie pour l'avantage commun, pour le bien de tous. Le citoyen n'est capable de cette abnégation que s'il croit à quelque chose de

supérieur , que s'il voit dans la patrie la réalisation sociale du Bien absolu, ou au moins une certaine application de ridée de la justice et du bien. Quand cette idée éternelle n'est plus comprise, quand rhomme n'a plus le sentiment moral du bonheur, de la grandeur et de la perfection de l'élat dont il est membre; quand la patrie n'a plus rien d'idéal, de divin qui excite à la fois son respect et son amour, il ne lui reste plus pour mesure de jugement et pour estimer les personnes et les choses, que les vues mesquines de l'intérêt propre sous une forme ou sous une autre, le pouvoir à conquérir, sa fortune à faire, de la gloire à acquérir, des jouissances à se procurer; et comme tout cela revient en définitive à l'individu et n'est que pour* son usage , pour son avantage, chacun en vient à dire, ainsi que grand roi, et certes avec moins de raison que ^lui : l'État c'est moi. Là où il n'y a qu'un seul homme qui ose parler ainsi, la société n'est point encore perdue ; car si cet homme qui s'identifie avec elle, ou plutôt qui l'absorbe dans sa personne est grand et fort , elle peut vivre en lui et par lui, au risque de tomber avec lui. Mais quand tous ou le plus grand nombre osent, sinon le dire, au moins le penser, et agissent comme s*ils le croyaient, alors c'en est fait de la chose publique; elle tombera nécessairement en dissolution, si une force supérieure né vient la raffermir et en resserrer les parties, en comprimant les prétentions individuelles par une volonté unique et ferme qui se substitue pour un temps aux volontés de tous.

d8 DE l'àgtb le plus simple de la pensée

La science et l'art suivent toujours les destinées de ta morale, comme celle-ci est en raison de la tendance philosophique qui domine un siècle. Quand ridée du Bien est méconnue , celle de la Vérité s'obscurcit, s'évanouit, et l'esprit humain privé de la haute lumière de l'intelligence, n'étant plus en rapport avec le monde dont elle émane , ne reconnaît plus de vérités éternelles , universelles , mais seulement des réalités et des phénomènes. Il n'y a donc plus de science pour lui, plus de science avec sa vaste unité, ses grandes vues, son immense portée à travers tous les temps et dans tous les lieux. H y a des systèmes de connaissances, des théories conditionnelles, des inductions relatives, des collections de faits , d'observations, d'images, de sensations. Alors on s'inquiète peu des principes et beaucoup des applications. On recherche moins le vrai que l'utile , et la récompense du travail la plus appréciée, c'est le profit. La science devient la servante de la fabrique; elle se met aux gages de la manufacture, et le prix des découvertes du savant n'est plus la gloire de saisir les secrets de la nature et de les annoncer au monde ; c'est un bon dividende et la hausse des actions. Certes nous ne voulons point déprécier Tindustrie-, nous en reconnaissons les avantages remarquables, quand elle est bien dirigée et maintenue dans certaines bornes-, nous savons qu'elle ne peut avancer sans le secours de b science et nous aimons leur accord. Mais nous déplo^ rons que ce qui doit dominer se subordonne *, tioos déplorons que l'àme oublie sa nature et sa dignité,

au point de se faire Tesclave des sens, ne voulant, ne pensant, n'agissant que pour satisfaire aux besoins et aux convoitises du corps avec plus d'aisance et de raffinement; et c'est ce qui arrive toujours quand l'amour du gain remplace l'amour de la vérité.

Dans Tart il y a deux parties , Tidée et la forme. L'idée, quand elle est vraie , c'est-a-dire représenta^ tion fidèle de Tidéal, est éternelle, universelle, et c'est pourquoi elle donne l'immortalité aux œuvres qu'elle anime. La forme est du moment; elle se rapporte aux sens, et ainsi elle a toujours quelque chose de re<latif, de variable ; elle est soumise aux changements du temps, à l'empire de l'opinion et de la mode. La forme n'est vraiment belle que par son rapport avec l'idée qu'elle doit exprimer, et de là la jouissance noble et profonde qu'elle procure. Mais en outre elle flatte les sens ; elle excite en eux un plaisir plus grossier ^^ surtout si elle touche par quelque point aux passions humaines. De là deux directions pour Fart, suivant l'esprit qui anime l'artiste, et cet esprit dépend de l'influence avec laquelle il est le plus en rapport. S'il conçoit l'idée du beau, si l'idéal le pénètre de son rayon et s'il a le talent d'en réaliser l'image , il produira des chefs-d'œuvre qui ne périront point et qui iront à travers les siècles exciter dans les générations futures des idées semblables à son idée, des sentiments purs et élevés comme les siens. Dans ce cas l'art contribue à éclairer, à perfectionner l'humanité; il peut être employé à rendre les hommes meilleurs et plus heureux : c'est la voie lumineuse de l'art et du génie.

Mais si Tarliste n'ajamais senli, ni entrevu Tidéal, sMhi*y a point éCidée en lui, it n'y aura pas non plus de feu sacré, ni de lumière du ciel. Il descendra alors au niveau de la réalité, et il sera réduit, pour plaire aux hommes et attirer leur intérêt, à en appeler a leurs passions, à complaire à leurs désirs, a irriter leurs sens. De là le sensualisme de Tart, qui tend à exciter des sensations dans le corps plus que des sentiments de Tàme, à amuser plus qu'à instruire , et qui dégénère bientôt en licence , en débauche , parce que rien n'étant plus borné que la jouissance sensuelle, il faut qu'il use tous les moyens pour stimuler et réveiller des sens blasés. Alors apparaissent les monstruosités et les horreurs à la place du beau : c'est la voie ténébreuse de Fart et du talent. L'artiste s'y dégrade, parce qu'il se prostitue au vain plaisir des autres. Il est le bouffon de ses semblables, au lieu d'en être l'instituteur et le guide. Ce sont les arts ainsi dégradés que Platon bannissait de sa république.

En résumé, une civilisation, où l'idéal ne domine plus, est bien près de sa décadence, comme un corps dont la vie se retire et que 1 ame va abandonner. Or si les idées du bien, du vrai et du beau, mesures éternelles de nos jugements, sources ou principes de la vertu, de la science et de l'art, ne sont que les réf rangements dans /esprit humain de l'idée une de TÊtre universel, de l'idée de Dieu^ et si c'est uniquement par le rapport de notre âme avec Dieu que nous acquérons son idée et celles qui en découlent, idées qui excitent en nous les sentiments les plus profonds et les

inspirations les plus pures, il suit que quand les hommes se détournent de Dieu, quand ils rompent avec lui autant qu'il est en eux, ils n'en reçoivent plus Tinfluence, la lumière, la grâce, la vie. Ils ne le sentent plus, ne l'entendent plus, ne le comprennent plus, n'y croient plus , ils restent livrés à leur sens propre, abandonnés à l'ignominie de leurs passions , en proie à l'esprit terrestre qui meut le corps, et à l'esprit inférieur dont l'esprit terrestre relève. N'ayant plus en eux d'idées divines, ni le sentiment d'un autre monde, ils s'attachent à la matière qui leur reste 5 ils y posent leur désir, leur cœur, leur âme,; lui demandent leur jouissance, leur vie, leur bonheur; et voilà comment ils arrivent, suivant le langage énergique de l'Écriture, à se faire un Dieu de leur ventre. Ainsi s'explique Fétat maladif de notre siècle , héritier des vices honteux du siècle dernier, qui lui a légué avec un sang vicié un esprit faussé par l'incroyance, une âme desséchée par l'impiété. Nous commençons aujourd'hui* à sentir notre mal-, les tourmentes d'une société sans direction, les contradictions d'une civilisation sans principes et sans but nous en ont avertis. Nous aspirons à nous relever de cette prostration, et nos regards se XoiH'nent en haut pour y chercher un remède et de la vie. C'est quelque chose ^ c'est la première condition pour guérir. Dieu veuille se manifester de nouveau à notre époque d'une manière éclatante ; car elle ne peut être relevée, régénérée, qu'en rentrant en rapport avec Lui, que si elle en reçoit la lumière et l'esprit pour en concevoir Vidée, afin de

i03l BE l'acte le plus simple de la pensée retrouver dans cette idée la mesure immuable de ce qui est bien, de ce qui est vrai , de ce qui est beau,

Outre Vidée de TÉtre, prémisse absolue de toute (iflirmalion, outre les idées universelles du Bien, du Vrai et du Beau, triple manirestation de Tidée une de l'Être, et dont l'expression diverse par les formules du langage humain constitue les définitions fondamen* laies de chaque science, il y a encore d'autres condi* tions à Tactivité de la pensée. Ce sont les lois naturelles auxquelles la raison est nécessairement soumise dans son exercice, en sorte qu'elle ne peut agir légitimement et efficacement qu'en s'y confirmant. Formulées en propositions générales abstraites, ces lois s'appellent axiomes. Elles sont innées à la raison, comme les lois physiologiques à tout être vivant, comme les lois physiques à tous les corps. C'est pourquoi elles paraissent à la raison évidentes, incontestables, et les mettre en doute ou chercher à les prouver lui semblent également absurdes.'

Les lois de la raison ou les axiomes sont les lois mêmes du monde physique dont l'intelligence humaine doit subir les conditions, quand elle abaisse son regard

dans la région des phénomènes. Pour bien penser les choses, elle doit les voir et les représenter comme elles se font. Or la première de ces lois, c'est qu'aucun être ne peut subsister en ce monde sans être posé dans l'espace, sans y occuper une place, sans y avoir une étendue propre, base de son existence et subsfraium de ses qualités. Le principe de la substance est donc la première loi de la raison. Il lui est impossible d'admettre une qualité sans subsirafum^ un attribut sans sujet. Ce qu'elle cherche d'abord, ce qu'elle 'affirme avant tout, c'est le rapport de la manière d'être à l'être, du qualificatif au substantif. // ny a point de qvaliié sans substance^ tel est Ténoncé axiomatique de cette loi.

Les axiomes sont évidents pour la raison et lui paraissent au-dessus de la discussion, comme elle est évidente à elle-même, comme elle a la conviction de sa propre existence, la conscience de son acte. Les axiomes sont en effet virtuellement compris dans son exercice, puisqu'ils en sont les conditions nécessaires, et qu'aucune opération rationnelle n'est possible sans eux. Ils font partie de la raison même ; ils en sont les éléments intégrants, comme toute loi naturelle est identique à l'acte qu'elle régit. Nier l'axiome, c'est nier la raison \ vouloir le prouver, c'est tourner dans un cercle vicieux, puisque la démonstration, qui ten-

104 DE l'acte le plus simple de la pensée «

drait à établir Faxiome, le supposerait. Les axiomes s'affirment spontanément, dès que la raison commence à opérer, et elle n'a d'autre preuve àe leur vérité que rassurance irrésistible qu'ils lui donnent, et l'impossibilité où^elle est d'agir sans leur secours. Da reste il faut bien se garder de confondre les axiomes avec les principes. Les principes sont les idées dont sort le développement, et que la raison exploite pour en tirer des conséquences. Énoncés dans le discours d'une manière rigoureuse, ils constituent ce qu'on appelle la définition de l'objet, comme en géométrie les définitions du cercle, du triangle, du quadrilatère, etc., etc. La raison doit toujours commencer par poser le nom et ridée de l'objet dont elle veut traiter-, c'est pourquoi elle le définit ou le décrit au point de départ, et le reste s'en déduit. L'idée, le principe ou la définition dans l'ordre logique répondent dans la nature au germe, au foyer, au centre, d'où émanent la vie et la forme de l'existence. L'axiome représente la loi qui régit le développement. Il n'enfante pas une seule conséquence par lui-même, mais il intervient dans la déduction de chacune, comme la loi naturelle ne produit pas, mais dirige et soutient la production.

Il y a donc identité parfaite entre les axiomes qui règlent les opérations de la raison, et les lois naturelles qui président à la génération et a la formation des existences. C'est lu même chose en deux sphères différentes, objectivement et subjectivement, dans le monde et dans Fentendement humain. L'homme actuel, attaché à la terre par son corps, ses appétits et

ses sens, est obligé d'en subir les lois, et tant qu'il est enfermé dans la sphère terrestre et que son âme s'y pose, il ne peut vouloir, penser, ni agir sans en accepter les conditions. Cest le signe le plus évident de sa dégradation et de ce qui Ta amenée. Il a été créé pour dominer ce monde, pour le gouverner, et maintenant il a bien de la peine à en secouer le joug, à en briser les chaînes. Il pense laborieusement les choses en suivant les lois inférieures qui les régissent, pour tâcher de s'élever peu à peu à la science, qui lui était infuse primitivement, et qu'il voyait d'un seul coup et à fond dans la contemplation de Vidée. Sa liberté est aussi entravée que son intelligence. Il commence par être esclave de la nature à laquelle il devait commander. Ses premières années sont une véritable servitude dans les liens de la chair et des besoins physiques, Phis tard ces liens sont fortifiés et rivés par ses passions, par les atlacheaients de son cœur aux choses du inonde qui le tyrannisent, et tous les efforts de l'éducation et de la religion tendent à affranchir sa volonté pour lui rendre sa vertu et sa dignité natives. n en est dé même pour la nourriture de son corps. Après l'avoir arrachée de la terre a la sueur de son front, il faut qu'il la dépouille de toutes les parties hétérogènes, qu'il l'épure, la prépare, l'élabore dé plusieurs manières ; et encore de cette masse de matière, qu'ilabsorbe et digère avec peine, la moindre portion sert à le nourrir. Ainsi son existence présente est un travail, et par conséquent une douleur. Elle ne peut donc être qu'une préparation à un état meilleur^

106 DE l'acte le plus simple de la pensée elle est le commencement d'une restauration, puisque rtiomme avait été fait à l'image et à la ressemblance de son auteur.

En attendant cette réhabilitation, il faut que Thomme subisse dans toute sa personne Tempire des lois naturelles. Il ne vit ici-bas qu'à cette condition, et sa raison n'est raisonnable qu'à ce titre ; car elle tombe dans l'absurde dès qu'elle s'en écarte. La loi de la substance est la première loi de la raison, parce qu'elle est la loi fondamentale de Texistence. Ici une distinction est nécessaire pour bien comprendre ce que veut dire le mot substance. Dans chaque existence il y a de Têtre ; mais l'ôtre peut se trouver à l'état latent ou en manifestation. Tant qu'il reste latent, il n'y a point existence proprement dite, car il n'y a pas de dévelop^pement; la puissance n'a pas passé en acte; le point ne s'est pas posé en ligne. Le propre du point est de navoir aucune dimension. Il est donc purement mathématique, tant qu'il ne se développe pas. Or au fond de chaque créature terrestre il y a un point de ce genre ^ c'est pourquoi elle tient à la fois au monde métaphysique et au monde physique. Tant que le point ou le foyer de l'être reste métaphysique, invisible, il n'a pas, à proprement dire, de substance, bien qu'il ait une nature terrestre. La substance se pose par l'évolution du point, par son extension dans Tespace, et alors ce qui sort du point, ce qu'il expose^ constitue le plan primitif, la forme radicale du corps ou le substratum de son développement, duquel émanent toutes ses propriétés et qualités. Comment ce point in-

visible de la nature terrestre produit-il la sobstance physique, le corps, la matière ? Cest le mystère de la génération dans la nature, lequel se représente en géométrie dans cette question qui lui est identique : comment le point mathématique, qui n'a ni étendue, ni dimensions, engendre-t-il Tétendue et les dimensions? Il est impossible de concevoir un être quelconque en développement sans une substance qui lui serve de base, sans une certaine eiLtension par laquelle il s'expose. C'est pourquoi nous avons dit précédemment qu'il y a une étendue métaphysique et une étendue physique. C'est aussi dans ce sens quMl faut admettre des substances spirituelles et des substances matérielles, qui ne doivent pas être confondues avec les natures dont elles émanent. Nature ou principe, substance ou développement radical, extension primitive , forme ou manifestation extérieure , tels sont les trois degrés à distinguer dans chaque existence.

S'il en est ainsi dans la réalité, il doit en être de même dans la raison, qui ne peut penser les existences que telles qu'elles se font, c'est-à-dire comme nature, comme substance et comme forme ou corps. Elle n'a rien à dire des natures, puisqu'elle ne peut les atteindre en elles-mêmes. Elle ne les saisit que dans leur développement radical, c'est-àr-dire comme substances se manifestant en qualités. Aussi son premier acte est de chercher le rapport de la manière d'être à l'être, de la qualité à la substance, et en définitive tout le travail de la raison se ramène à cette affirmation simple : telle dKxse est ou n'est pas de telle manière. La loi de

108 DE l'acte le PLtS SIMPLE DE L\ PENSÉE

la substance est donc la première loi logique, comme dans le discours, expression de la pensée, la règle fondamentale de la syntaxe est celle qui veut l'accord de Fadjectif et du substantif, c'est-à-dire le rapport de la manière d'être à l'être. L'axiome grammatical : Il n'y a point de qualificatif sans un substantif auquel il se rapporte, est une traduction de l'axiome logique : Il n'y a point de qualité sans une substance qui lui serve de base ; lequel est à son tour la traduction de cette loi qui préside à la formation des choses, savoir : Un être créé ne peut exister sans se poser dans l'espace, sans s'y étendre, sans se faire son étendue ou son plan radical, substraium de ses propriétés et de ses qualités.

Du principe de la substance, qui est la condition nécessaire de toutes les représentations de l'esprit, comme l'espace est la condition absolue de toutes les existences, dérivent des axiomes secondaires qui en sont des applications ou des transformations. Tels sont les axiomes logiques : Une chose ne peut être et ne pas être en même temps. — De deux propositions contradictoires l'une est nécessairement fausse. — On ne peut affirmer à la fois d'un même sujet deux attributs contraires, etc. Tels sont les axiomes géométriques : D'un point à un autre on ne peut mener qu'une seule ligne droite. — Le tout est plus grand que la partie. —

Et DE SES GONDlTIONd. i09

Le tout est égal à la somme des parties dans lesquelles il a été diyisé. — Deux grandeurs sont égales, quand elles coïncident dans toute leur étendue, etc.

Dans chaque science il y a un certain nombre d'axiomes usités, dont l'application revient à chaque pas dans Texposition de la doctrine, implicitement ou explicitement. Ces axiomes ne diffèrent que par la forme ou l'énoncé, toujours relatif à l'objet spécial de la science et à ses conditions. Ils se ramènent à quelques formules générales, expressions des lois fondamentales de la raison, lesquelles sont identiques avec celles. du développement des choses. Ainsi ce qu'on a appelé le principe ou la loi 'de la contradiction en logique n'est réellement qu'une autre énonciation de la loi de la substance. Dire qu'une chose ne peut être et ne pas être en même temps, c'est dire qu'un être qui se développe ou se pose en substaqpe, et occupe une place dans l'espace, ne peut pas ne pas remplir un certain lieu dès qu'il entre en développement-, c'est dire que Vôtre qui s'affirme par l'existence ne peut plus être nié, ni se nier lui-même. Aussi la négation ne peut-elle jamais porter sur l'être, mais uniquement sur la manière d'être, et quand on dit : ceci n'est pas, on veut dire : ceci n'est pas de telle manière. Il n'y a que l'insensé qui puisse nier VÉlre. De là dérive cet autre axiome logique : deux propositions contradictoires ne peuvent être vraies en même temps, ce qui revient à dire •

110 DE l'acte le plus SIMPLE DE LA PENSÉE

qu'un même sujet ne peut être à la fois de deux manières contraires ou qui se détruisent. En géométrie Taxiome : entre deux points donnés une seule ligne droite est possible, -peut se traduire ainsi : tout centre rayonne nécessairement ea ligne droite et aucun autre rayon ne peut prendre sa place ; ce qui revient à dire que chaque existence se fait son étendue, et qu'elle occupe nécessairement une portion de l'espace. — Le tout est plus grand que la partie-, traduisez : l'espace total occupé par la substance d'un corps est plus grand qu'une portion de cet espace, ou encore : les propriétés et les qualités d'un corps sont moindres que la substance dont elles dérivent. — Le tout est égal à la somme des parties dans lesquelles il a été divisé, est un autre énoncé du même axiome. — Deux grandeurs sont égales quand elles coïncident dans toute leur étendue ; c'est-à-dire : Deux substances sont égales quand elles remplissent exactement la même quantité d'espace, etc.

La seconde loi de toute créature en ce monde, c'est qu'elle existe dans le temps, son existence étant une succession de faits qui s'amènent l'un l'autre et deviennent causes les uns des autres. Tout développement part d'un principe et se produit par une suite d'effets, de conséquences et de résultats. Tout fait a sa raison ou sa cause dans un autre fait-, expliquer un fait, c'est

ET DB SES CONDITIONS. ill

le ramener à Tantécédeat dont il dérive. Uesprit humain ne peut donc penser les faits que selon la loi nécessaire de leur production. Cette loi appliquée à la pensée de Thomme, ou se réfléchissant dans son entendement, s'appelle foi de causalité. Elle se formule dans cette proposition axiomatique : // ny a point d'effet sans cause.

La causaliié est la seconde loi de la raison, parce que le temps est la seconde condition de^ l'existence en ce monde. Dans la nature les faits sortent les uns des autres, pour effectuer le développement complet de ce qui est dans les principes ou dans les germes. La raison exécute subjectivement dans l'entendement ce qui s'accompUt objectivement dans le monde ; elle ne peut connaître les choses que comme elles se produisent dans la réalité, c'est-à-dire successivement. Cette tendance i chercher les causes se montre aussitôt que la raison parait^ elle en est même le signe caractéristique. C'est dans l'enfant la source de la curiosité qui devient plus tard désir de connaître, amour de la science.

Les explications données par la raison doivent, pour être exactes, correspondre à l'ordre naturel de la production des faits. On explique un fait en rétablissant la chaîne de causalité (^ui a amené son existence, c'est-à-^*^ dire en le rattachant aux antécédents qui ont concouru à le produire. Mais comme tout se tient dans l'univers.

* Itâ DE l'àGTË le plus simple DE LA PENSÉE

pour avoir une explication complète il faudrait remon^ 1er à travers les temps jusqu'au premier fait, source de tous les autres, puisque tous se conditionnent dans le temps ; il faudrait encore embrasser d'un coup d'œil, dans leurs rapports, ceux qui s'accomplissent au même moment dans l'espace, où ils se touchent et se modi* fient réciproquement. C'est ce qui est impossible à l'esprit humain, resserré dans certaines limites de Tespace et du temps, et qui ne peut en saisir que des proportions. Voilà pourquoi notre science actuelle est incomplète ou partielle, comme dit saint Paul. Nous sommes forcés de nous arrêter à certains points du temps et de l'espace, et la faiblesse de notre esprit borne naturellement notre regard. Dieu seul voit les choses dans leur développement et dans leur ensemble, parce qu'il les voit dans leurs principes, c'est-à-dire dans ses propres idées qui en oiit déterminé la création et qui la soutiennent. Par l'union de notre âme avec Dieu, quand elle participera à son amour, à sa lumière et à son esprit, elle pourra voir en Lui comme Lui, en proportion de sa nature et de sa faiblesse, et alors nous connaîtrons Dieu, et toutes choses en Dieu, comme il nous connaît. Jusque^-là nous ne pouvons voir que successivement, par conséquent partiellement, et c'est ce qui s'appelle penser,

La pensée ou la raison pensante s'efforce de saisir les rapports des choses dans l'espace elle temps; elle explique leur existence par la démonstration de ces rapports. Elle nomme en général cause tout fait antérieur à un autre et qui paraît contribuer à le produire. C'est

dans ce sens que nous cherchons dans les sciences natxirellesj et par Thistoire, les causes des phénomènes de la nature et des événements humains. Mais dans la vérité, ces faits antécédents ne sont que des instruments de la causalité, des moyens par lesquels elle agit, des anneaux par où la force efficiente se communique. A Torigine de chaque suite de faits il doit y avoir une force capable de la produire. Nous arrivons toujours à une force intelligente et libre comme premier terme de la série, comme cause véritable et sufSsante. Ainsi les événements de rhistoire se ramènent en dernière analyse aux volontés humaines avec leurs intérêts, leurs désirs et leurs passions, volontés influencées par les circon* stances où elles agissent, mais cependant portant tou* jours en elles la raison déterminante des choses. Ainsi les phénomènes, qui composent le domaine des sciences naturelles, finissent toujours, quand nous cherchons à les expliquer foncièrement, par nous conduire à travers des degrés plus ou moins nombreux jusqu'à l'Auteur de la nature, dans lequel la raison est obligée de supposer la sagesse, la science et la puissance que manifeste le monde;

La notion de la causalité n'est donc rigoureusement applicable qu'aux êtres hbres et intelligents, qui veulent et savent ce qu'ils font. C'est pourquoi la responsabilité des faits leur revient, parce qu'ils en sont les auteurs • ou les libres coopérateuis. Le reste appartient à la fatalité, c'est4-dire à l'enchaînement des faits s'entrainant Tun l'autre dans l'espace et le temps, une fois que l'impulsion première a été donnée par une volonté. Ce?^'

114 DE l'acte le plus simple de la pensée

ce qui distingue essentiellement Tbomme de toutes les créatures de ce monde : il est caitse^ parce qu'il est intelligent et libre; il est responsable, capable de mérite et de démérite, de châtiment et de récompense, de perfectionnement et de dégradation. Tous les actes qu'il pose refluent sur lui comme vers leur source, et il doit porter", absorber les conséquences, parce qu'il a posé les principes. Ici est la raison dernière de la justice distributive et principalement du jugement final auquel chaque homme sera soumis un jour devant Celui qui voit et sait tout; car il faut que chaque chose revienne à son principe, le bien comme le mal; et la justice ne sera satisfaite, la réparation complète, que quand chacun aura repris ce qui estsorti de lui, et reçu en raison de ses œuvres.

L'homme est le seul être sur la terre qui soit curieux de connaître les causes, et qui soit capable de les étudier. Seul il peut savoir ce que c'est qu'une cause, parce qu'il en est une, parce qu'il a l'expérience et la conscience de la causalité en lui. Aussi ne pense-t-il à les chercher au dehors que quand il commence à sentir au dedans sa propre puissance, Tefficience de sa volonté. C'est pourquoi sa première explication des phénomènes delanatureesld'y placer une âme semblable à la sienne, ou d'anfhropomorphiser les forces qui les produisent. Chez tous les peuples-enfants, à l'origine de la civilisation, la science de la nature se confond avec la théogonie et est une mythologie.

Du principe de la causalité, condition nécessaire de tous les actes de la pensée comme le temps est la condition de l'existence ici-bas, dérivent des axiomes secondaires, qui en sont des applications ou des traductions. Tels les axiomes arithmétiques : il n'y a point de nombre sans unité. — Si à deux quantités égales on ajoute des quantités égales, il y aura encore égalité. — Si de deux quantités égales on retranche des quantités égales, les restes seront égaux. Tels encore les axiomes suivants usités dans diverses sciences : Il n'y a point de conséquence sans principe. — Les mêmes causes doivent produire les mêmes effets dans les mêmes circonstances. — Toute action suppose un agent-, — Point de loi sans un législateur. — Tout phénomène suppose une force capable de le produire. — Tout verbe qui désigne une action efficiente doit avoir un régime, etc.

Nous avons vu comment la loi de la substance est au fond des axiomes géométriques. La loi de la causalité est encore plus riche en transformations axiomatiques. Elle répond au temps comme l'autre à l'espace, et par conséquent les axiomes de l'arithémique, science du temps, sont des traductions de l'axiome fondamental : // tCy a point £ effet sans cause. Nous ne pouvons con-

416 DE l'acte le plus simple de là pensée cevoir la numération et les nombres sans Tunité: Elle en est la mère ou la cause; car elle les produit, non par addition, comme on le dit communément, mais par multiplication, c'est-à-dire par voie de génératidh, et de là la profondeur de la science des nombres qui a si fort occupé Pylhagore et qu'on pourrait appeler laphi-* losophie de V arithmétique . A des quantités égales ajoutez des quantités égales, il y aura égalité entre les sommes, cela veut dire : si la même cause agit de la même manière en des circonstances semblables, les effets seront semblables; et ainsi pour l'autre axiome : si de quantités égales vous retranchez des quantités égales, etc. En logique chaque conséquence nous ramène à un principe dont elle émane, comme Teflet sort de la cause; et l'esprit n'est satisfait que quand il aperçoit le rapport qui l'y rattache. En morale toute action implique un agent, c'est-à-dire un être responsable, parce qu'il est capable de faire l'action, qu'il a voulu la faire et qu'ill'a faite avec conscience ; ce qui le rend susceptible de vertu et de crime, et ainsi de récompense et de peine. Otez cet axiome et il n'y a plus de pénalité ni divine ni humaine, les actions de l'homme pouvant être l'effet du hasard ou de la fataUté. En physique et dans les sciences naturelles, tout phénomène provoque à chercher une force capable de le produire. S'il pouvait y avoir un effet sans cause, il n'y aurait plus de motif aux inquisitions de la science, et l'induction n'aurait plus de fondement.

Nous ne pouvQns concevoir une loi sans un législateur dont elle émane ; autre énoncé de la même vérité*

fT DE ft£S CONDITIONS. it7

Dans l'ordre politique, dans l'ordre moral, dans toute la nature, la loi suppose quelqu'un qui l'a établie, qui k maintient et qui en surveille l'application. La loi ne peut^as être une abstraction, en tant qu'elle est vraie et efficace. Elle est nécessairement imposée par une volonté supérieure, qui voit ce qui est bien, ce qui est utile, ce qui convient dans telles circonstances, qui le dit, le promulgue en actes ou en paroles et en maintient l'observation. La loi morale, qui pprle dans notre for intérieur, implique nécessairement un législateur de la conscience de l'homme, qui a autorité sur lui parce qu'il lui est supérieur en nature, et c'est pourquoi sa volonté s'impose dogmatiquement à la volonté humaine, qui sent en elle-même l'obligation de lui obéir, sous peine de manquer à l'ordre. Les lois de la nature, qui régissent le système du monde dans son ensemble et dans ses parties, relèvent nécessairement d'un être intelligent qui préside à leur accomplissement, et ainsi par ces lois nous pouvons nous élever en esprit jusqu'à leur auteur, comme par l'effet on remonte à la cause. Enfin dans la grammaire ou plutôt dans la syntaxe du langage, dans la science qui enseigne à composer et à organiser le discours, le mot qui désigne l'effet produit est toujours subordonné à celui qui énonce l'aclion 'productrice ; il en devient le régime, comme Tobjet qu'il représente subit l'action de l'agent. C'est la seconde règle de la syntaxe^ car après laccord de l'adjectif et du substantif, ce qu'il y a de plus important, c'est l'accord du verbe, signe.de l'action, avec son régime \ c'est-à-dire avec le terme sur lequel porte l'actioa. Eu

effet dans la réalité un être ne peut agir sur un autre que s'il est posé dans sa substance, conslitué dans son existence, et se manifestant par ses puissances et ses qualités. Il faut qu'il soit, et qu'il soit dételle manière, pour agir et produire. Les deux premières règles de la syntaxe sont donc entre elles comme Jes deux premières lois de la raison , la loi de la substance et celle de la causalité -, comme les deux conditions premières de l'existence, Tespace et le temps.

Les êlres, subsistant dans l'espace et se développant dans le temps, sont à la fois mêmes et autres. Il y a en eux quelque chose de un , de fixe , d'impérissable sous le multiple qui passe. Leur fond reste identique, quoique leur forme change sans cesse. C'est X identité des êtres, sans laquelle le développement de la vie serait impossible , et aucune existence^ n'arriverait à son complément. Cette loi domine la raison humaine, qui ne peut penser, si elle ne croit que les objets qu'elle pense restent les mêmes dans leur nature et sont régis par des lois constantes; car toutes ses opérations tendent ' soit à faire sortir la multiplicité de l'unité, c'est^^-^lirê à développer, à démontrer, à déduire; soit à ramener è l'unité la multiplicité, c'est-à-dire é réduire, généraliser , résumer. La loi de l'identité se formule dans l'axiome : le même est k même.

ET BE SfiS CONDITIONS. 119

La loi de Fi^entité, en vertu de laquelle une substance reste la môme sous les transformations qu'elle subît par la causalité, un principe reste le même dans la multiplicité de ses conséquences, une causie reste la même au milieu de la variété de ses effets, est le fondement nécessaire du raisonnement déductif, par lequel la vérité contenue dans une prémisse passe à travers des degrés plus ou moins nombreux jusqu'à la conclusion. Chaque proposition intermédiaire est une traduction de celle qui la précède-, elle doit exprimer la même chose en d'autres termes, et toutes sont des énoricialions diverses de la proposition principale. Si ridentité est altérée dans la progression, la chaîne est rompue et la conclusion n'est point valable, car elle n'est plus identique au principe. Tous les axiomes employés dans le raisonnement, toutes les règles du syllogisme sont des corollaires et des applications de cette loi.

La loi de Pidentité, qui soutient la raison dans ses opérations, soutient le monde et les existences dans leur développement. L'identité résulte du rapport de resjpacë au temps ou de la substance au phénomène,

120 DE L*ACTE LE PLGS SIMPLE DE Lk PENSÉE

du stable au successif, du Gxe au variable. Le monde, qui est à nos yeux une scène changeante, une figure qui passe, a cependant en lui quelque chose de un et de même, à savoir, l'être qu'il manifeste, l'idée divine dont il est la réalisation et qui reste immuable au milieu des vicissitudes du temps. Les genres et les espèces se produisent en individus .multiples et divers, et dans chaque individu, distinct des autres par un caractère et des qualités propres, il y a quelque chose qui lui est commun avec tous les individus semblables et qui dé* note entre eux une unité de nature et d'origine malgré la variété des formes. Dans chaque existence particulière il y a une mutation perpétuelle. L'existence croit ou décroit sans cesse : elle passe par une série de transformations, pour manifester tout ce qui est dans son. principe. Tant que la vie est en expansion, le développement s'opère et il y a mouvement au dehors. Quand l'expansion faiblit, l'enveloppement commence, la concentration domine, et la vie tend à rentrer au dedans. Dans l'un et l'autre cas, il y a quelque chose de un sous le multiple ; c'est tantôt le un qui se multiplie au dehors, tantôt le multiple qui rentre dans le un ^ mais le rapport du un au multiple subsiste toujours ; et Tordre, l'harmonie, la beauté de l'existence dépendent de leur balancement et de leur proportion. Chaque fois que le un revêt une nouvelle forme, c'est pour lui une nouvelle existence o^ une nouvelle phase d'existence, comme aussi chaque fois qu'il en dépouille une, c'est une mort, c'est-à-dire une séparation, une transformation, et o'est pourquoi la naissance suppose

ET DE SES GONDUIONS. iâl

la mort, et la mort amène la renaissance : Vétre créé ne pouvant vivre sans se manifester et ne pouvant se manifester sans une forme.

Or la raison de Fhomme, s'exerçant sous les conditions naturelles, opère comme la nature; elle développe et enveloppe sans cesse-, elle expose ou résume, elle extrait de Tunité ou elle y ramène, et dans les deux cas elle affirme ridentilé du multiple au un : son opération n'a de valeur que par l'évidence de cette identité. Quand elle juge affirmativement, elle doit percevoir l'identité de la qualité au sujet, montrer comment la qualité lui est inhérente et comment elle en sort. Dans le raisonnement, elle tire successivement d'un principe, idée, notion ou proposition générale, ce qu'il contient 5 elle expose et coordonne les conséquences, en sorte que les propositions émanent les unes dans les autres et toutes de la première, qui les portait virtuellement dans son sein. Tout l'art du syllogisme est là. Il montre qu'un terme est contenu dans un autre, et qu'ainsi on peut attribuer au premier les propriétés du second qui est plus général : ce qui arrive dans la réalité où les individus et les espèces participent nécessairement aux qualités du genre. Dans la nature la démonstration s'opère par le développement de la vie, la substance restant la môme sous ses modifications et transformations. Dans l'ordre logique le développement provient de l'exposition successive et bien ordonnée des idées renfermées dans l'idée mère , des pensées contenues dans la pensée principale, et il ea sort une chaîne de propositions, qui constitue la dé-

Iâ2 DE l'acte le plus simplï de Là pensée

monstration rationnelle. Là aussi ce qui sert de principe persiste identiquement dans toutes les propositions jusqu'à la dernière ou la conclusion, et c'est justement ce rapport d'identité du principe avec les conséquences, qui constitue la légitimité et la valeur de Topération.

Il en va de même quand la raison résume. Dans ce cas elle ramasse, pour ainsi dire, ce qui a été exposé; elle fait rentrer les propositions l'une dans l'autre et toutes dans leur principe. Le résumé est exact, quand les développements sont repliés dans l'idée principale et ont repassé, par ropération de la raison, de l'actualité à la puissance, de la réalité à la virtualité, en sorte que l'esprit les tient dans leur germe, et peut tout exprimer par un mot. Ainsi nous voyons au dehors la vie de la plante se concentrer de nouveau dans la graine. Supposez que la loi de l'identité soit ébranlée, ou plutôt, ce qui arrive quelquefois, que l'homme en perde le sentiment et la conviction^ dès lors la raison n'aurait plus ni fondement, ni but, ni motif pour agir; elle ne pourrait plus penser, parce qu'elle ne saurait pas même pourquoi et comment elle doit penser. Les objets de sa pensée lui échapperaient à chaque instant en se renouvelant toujours ; elle s'échapperait à ellemême, n'étant pas deux moments de suite la même, et ne pouvant se saisir, se tenir au milieu du courant rapide qui l'emporte avec ce qui l'entoure. Il n'y aurait plus possibilité de raisonnement ; il n'y aurait plus de raison en acte, à cause de la défaillance de ses lois fondamentales, comme le monde s'abîmerait, si les 1ms de

ET DE SBS G0NDIT10II6. 123

la nature cessaient un instant de s'appliquer aux existences et de les maintenir.

Telle est l'importance des lois de la raison, que Tesprit humain ne peut rien faire de sensé sans les accomplir, et que toutes les fois qu'il s'en écarte, il tombe dans la démence ou Vabsurdité. Ce qui caractérise l'imbécillité, c'est de ne pouvoir comprendre les lois de la nature, qui s'apprennent ordinairement par l'expérience et par l'habitude, en sorte que l'activité de Tesprit n'a plus de règle ni de guide dans ses opérations. De là le non-sens^ la niaiserie et la contradiction des paroles et des actes. Les lois fondamentales de la raison y sont sans cesse violées, l'esprit n'ayant pas la capacité de voir l'accord des qualités et des substances, le lien des effets et des causes, l'identité de l'être sous la forme de Texistence, d'une idée dans ses conséquences, d'une pensée sous ses énonciations diverses. Lesimbécilessont donc incapables de mettre de l'ordre, de la suite, de la liaison, de la constance dans leurs pensées et dans leurs actions; et c'est pourquoi ils n'en sont point responsables, ne pouvant connaître ni les lois naturelles, ni les lois logiques, ni les lois morales^ * Nous nous, occuperons plus longuement dans la Logique des lois de la raison, des axiomes, de leur valeur et de leur portée. Mous montrerons qu'ils n'ont de compétence que dans la sphère rationnelle et dans le monde des phénomènes; qu'au delà ils sont impuissants, inefficaces, parce que les conditions de l'espaoe et du temps, qui les constituent, n'y sont plus applicables. Là, nous trouverons la cause d'une des plus graves et

>I24 DE l'acte le PLU8 SIMPLE DE LA. PENSÉE

des plus funestes erreurs de l'e^rît humain, toujours enclin à transporter dans la sphère divine des lois et des mesures qui ne valent que dans le monde sensible et rationnel ; ce qui Tentratne à des absurdités, à des impiétés, quelle que soit d^ailleurs son intention, qu'il veuille attaquer ou défendre, prouver ou nier.

L'idée de TÉtre est la prémisse absolue du jugement; les axiomes sont les conditions nécessaires dé l'acte de la pensée; les signes du langage en sont les moyens indispensables. Le but de la raison est de connaître les objets qui coexistent dans Tespace, et les faits physiques et moraux qui adviennent dans le temps. Les uns et les autres se réfléchissent en images dans Ten* tendement, et la fonction principale de la rabon, la pensée, consiste soit à lier ces images en saisissant leurs rapports naturels ou en établissant entre elles des relations arbitraires, soit 4 considérer les faits dans leurs causes et leurs résultats. Or la raison ne pouvant opérer immédiatement sur les choses elles-mêmes, ni produire au dehors leurs types formés dans Tentendement, il lui faut des caractères matériels pour représenter ces types spirituels ] il lui faut des signes pour exprimer, non-seulement les objets et leurs propriétés, mais encore les rapports et les relations de ces choses entre elles*

Nous pensons en nous, dans notre entendement, les choses qui existent hors de nous ] donc la pensée ne porte point immédiatement sur Tobjet extérieur, mais sur quelque chose qui le représente, image ou signe. Les images ne suffisent pas à la pensée, parce qu'elles sont particulières, individuelles. La pensée, au contraire, tend toujours à généraliser, ramenant la multiplicité à l'unité, réduisant le concret à l'abstrait, afin qu'un seul jugeaient embrasse tous les individus d'un genre ou d'une espèce. Ainsi seulement elle acquiert toute sa force, toute son efficacité, et peut contribuer a la formation de la connaissance et de la science. Quand nous parlons d'un être en général ou d'un genre d'êtres, par exemple de Thomme, de l'animal, du végétal, etc., nous n'avons réellement dans l'esprit aucune représentation particulière, qui s'appliquant à un individu, restreindrait à la fois notre pensée et notre affirmation ; mais nous embrassons dans une même vue et sous un seul signe tous les caractères essentiels du genre, et ce signé en devient le représentant. En arithmétique nous opéronssur des nombres abstraits, c'est-à-dire séparés, dégagés de toute individualité-, et c'est seulement alors que l'opération est scientifique. Il ne s'agit point de dix hommes, de six chevaux, de huit pièces de monnaie; c'est dix, six, huit, etc., considérés indépendamment de la nature des choses et hors du concret ; c'esl le nombre pur qui ne se laisse point représenter par une image, toujours individuelle, mais qui s'exprime par un signe abstrait, chiffre ou lettre. Quand en géométrie nous cherchons les propriétés et les rapports

126 DE l'acte le plus simple de là pensée.

d'une figure, du cercle par exemple, notre démonstration ne porte pas sur le cerdle inscrit au tableau; autrement elle ne vaudrait que pour celui-là et même elle ne serait pas vraie; car il nous est impossible de tracer un cercle parfait. Nous travaillons donc sur un cercle idéal, sur l'idéal du cercle dont celui qui frappe nos yeux est une grossière image. Ce que nous pensons, ce que nous a£Brmons vaut alors pour tous les cercles possibles.

Que sera-ce donc si nous voulons exprimer les rapports généraux des choses? Un rapport, môme le plus simple, est toujours abstrait; c'est pourquoi il lui faut un signe analogue à sa nature. Puis les propriétés, les' qualités, les forcés intellectuelles et morales, tous ces faits métaphysiques, qui ne tombent point sous l'observation des sens, et que nous saisissons par le sentiment intime, par la conscience, par l'aperception de l'intelligence, comment la pensée les appréhenderat-elle pour les considérer, les comparer, les classer, les combiner, les exprimer? Elle peut sans doute se les représenter en images jusqu'à un certain point ; mais alors elle fait des hiéroglyphes, de la symbolique, des allégories, et elle risque fort de s'embarrasser dans ses comparaisons et dans ses tableaux. Ce n'est plus penser, c'est peindre. Elle a donc absolument besoin de signes d'un autre genre, plus appropriés aux choses sur lesquelles elle opère, et cela non-séulement pour les exposer par le langage, mais encore pour les arrêter, pour les stabiliser dans l'entendement et en faire l'objet de son attention. 1^ ces signes lui manquaient, elle serait

Et DE SES CONDITIONS. 127

paralysée dans son exercice, faute d'instruments convenables ; car elle ne pourrait opérer qu'avec de grossières images qui entraveraient son acte et sa vue par les formes individuelles. Si elle tentait de s'élever à l'abstrait, n'ayant pat de forme pour le Gxer et lui donner de la consistance, il planerait devant elle comme quel(|iie chose de vague , de subtil , de vaporeux, qu'elle entreverrait toujours sans pouvoir jamais le saisir.

La nécessité des signes du langage est encore plus évidente pour l'expression ou robjectivisation de ce qui a été pensé au dedans. Les images, insuffisantes à la formation de la pensée, le sont encore plus à sa manifestation. L'esprit ne peut les poser au dehors telles qu'il les voit en lui ; il ne peut les faire sortir de son entendement pour les Imprimer dans le monde extérieur. Il essaye spontanément de les figurer par les mouvements du corps et des membres -, c'est l'origine du langage dessiné, peint ou écrit, qui représente d'abord grossièrement la forme de la chose, puis la désigne, pour abréger, par l'un de ses caractères les plus saillants qui sert à rappeler le reste ^ langage lent, lourd et embarrassant, qui matérialise tout, et ne peut exprimer les aperçus généraux, les notions abstraites, et encore moins les idées universelles. Il faut à la pensée des moyens faciles, mobiles, expéditifs, qui se prêtent à toutes ses opérations comme à tous ses besoins d'expression et de communication. Tels sont les signes du langage parlé et écrit, les mots des langues. Ce sont de véritables chiffres, ayant une valeur intrinsèque et ex-

128 DÉ l'acte le plus simple de Là pensée trinsèque, en eux-mêmes et par position. Ils correspondent à nos conceptions eUà nos pensées, comme celles-ci correspondent aux choses ; et par cette double abstraction de la forme concrète ou matérielle, et de Fimage individuelle, Tesprit peut saisir les^ choses plus subtilement, plus purement, les considérer de la manière la plus générale , dans ce qu'elles ont d'essentiel , et donner ainsi un sens profond et une grande portée à son langage.

La parole humaine exprime la pensée et les conceptions, les impressions, les sensations, les sentiments, les désirs et tous les mouvements de la volonté. Elle expose tout l'homme, tel qu'il est au moment où il parle. Des intelligences pures en rapports immédiat entre elles se pénétreraient par le seul rejj^ard, liraient pour ainsi dire l'une dans l'autre ce qui les modifie ; elles n'auraient pas besoin de langues pour se communiquer. L'esprit de l'homme, enfermé dans un corps, est dans un rapport médiat avec l'esprit de son semblable. Ils ne peuvent se comprendre que par un moyen physique et spirituel tout ensemble, par la pensée revêtue d'une forme sensible. Les signes da langage sont donc doublement nécess^aires à la raison, et comme instruments de ses opérations, et comme moyens d'ex-^

{ure^on. Expliquer la formation du langage, c*est donc expliquer le déyeloppement primitif de la raison.

La parole humaine est comme Thomme dont elle est Vexpression ou le symbole-, elle porte en elle deux naturçs, la nature physique dans sa forme, la nature psychique ou intelligible dans son esprit. Par cette double nature elle sert d'intermédiaire entre les deux mondes qu'elle doit unir, le monde terrestre et le monde céleste. La nécessité de la parole ressort donc de la constitution même de Thomme. Son âme, enveloppée dans la chair, ne peut communiquer immédiatement avec les àmcs, ni avec les choses de Tâme. Son intelligence, son esprit ne voient point directement les choses intelligibles, spirituelles. La vérité, la lumière ne pénètrent en lui qu'à travers son enveloppe organique, et par conséquent il faut qu'elles revêtent une forme analogue au milieu qu'elles doivent traverser, comme le rayon du soleil est nécessairement modifié par l'atmosphère avant d'arriver à la terre. Sans le ministère de la parole il n'y a pour l'humanité ni développement intellectuel, ni développement moral. C'est la parole de Dieu qui a excité dans l'origine l'âme et l'intelligence de l'homme. La parole humaine, organe de la parole divine et répandant sur la terre à travers les siècles la vérité* et la lumière descendues d'en haut, a continué dans tous les temps l'œuvre de l'instruction et de l'éducation du genre hu-

130 DE l'acte hZ PLUS SIMPLE DE LA PENSÉE

main ; car il est impossible à notre esprit de cosamaniquer avec un esprit divin, céleste ou humain, sans rintermédiaire de la parole, sans une forme quelconque de langage* Or la plus pure de toutes les formes matérielles, la plus subtile, la plus analogue à Tesprit, c'est le langage oral, c'est le discours. Donc, s'il y a jamais eu une communication entre Dieu et l'homme, elle a dû se faire par la parole, par le discours; et ainsji la nécessité d'une Révélation primitive objective ressort encore de la constitution de l'homme, et de son rapport avec son Principe. Le récit de la Genèse, qui nous atteste la réalité de cette communication entre Dieu et l'homme dès l'origine, est donc pleinement confirmé par l'observation psychologique.

Chaque existence a son langage, son moyen d'expression par lequel elle se manifeste et parle à rhomme. Le minéral, le végétal, l'animal parlent par leurs formes, par leurs mouvements, par leurs qualité et leurs phénomènes. La terre parle par toutes ses productions. Le soleil parle par la lumière et la chaleur qu'il verse dans l'atmosphère. Le monde et les deux parlent par leur beauté, leur éclat et leur vastitude; ils racontent la gloire de leur auteur. Tous les êtres parlent donc, mais tous n'ont pas la conscience de leur langage subjectif, ni l'idtelligence de la parole

objective. Voir, percevoir, concevoir avec conscience, puis exprimer avec conscience ce qui a été vu, perçu, conçu, «'est le propre de la créature intelligente, à laquelle la puissance de la parole est aussi naturelle que ce^le de la vision.

OcaU enarrani gloriam Dei^ dit le psalmistd, et on peut dire la même chose de toute créature. Dans chacune il y a une idée, l'idée qui a présidé à sa création et qui est à la fois le principe et la fin de son existence ; le principe, car les propriétés, les qualités, les formes dérivent de Tessence de la chose : la fin, car Texisteuce n'a d'autre but que de manifester successivement ce qui est contenu virtuellement dans son idée. L'existence est donc le passage de l'idée à la réalité, du principe aux conséquences, ou, selon le langage des scolastiques, de la puissance à l'acte. Le langage des créatures est dans cette réalisation \ c'est ainsi qu'elles posent hors d'elles, ou parlent, ce qui est en elles. La raison humaine, exprimant ce qu'elle pense, tait donc la même chose que la nature-, elle extériore ce qui est en elle; elle objective ce qu'elle a subjective; elle manifeste ses propriétés, ses qualités, tout ce qu'elle est-, mais elle le manifeste avec conscience et parce qu'elle le veut, et c'est ce qui distingue éminemment l'homme des autres êtres de ce monde. Ceux-<îi sont aussi remplis d'intelligence -, la Sagesse qui les a créés brille à travers leurs phénomènes et dans leir développement,

132 DE l'acte le plus simple de Là pensée par Tharmonie de leurs parties, par leuré rapports avec les autres existences et avec l'ensemble du monde; et c'est pourquoi ils peuvent aider notre raison àVélever jusqu'à rÉtre supérieur qui les a faits et qui les soutient. Mais cette intelligence, cette sagesse n'est pas à eux; ils ne comprennent pas l'idée qu'ils expriment, et ils la réalisent sans le savoir et sans le vouloir. Ce sont des symboles, qui n'ont pas l'intelligence de ce qu'ils signifient, qui ne savent pas ce qu'ils sont. Leur langage est aveugle et fatal. C'est pour l'homme qu'ils parlent, ou plutôt Celui qui les a créés parle aux hommes par eux -, il les emploie comme les lettres et les caractères d'un langage sublime dont lui seul a la clef, et que l'homme peut interpréter jusqu'à un certain point avec son secours. Comme créature, Thomme tient aussi sa place et joue son rôle dans ce divin langage ; il fait partie du grand symbole de la nature; il est le caractère le plus saillant, la lettre la plus significative du monde qu'il habite. Mais, en tant qu'être intelligent, créé à l'image de Dieu, il a la faculté de voir, de savoir ce qu'il fait, et de juger que cela est bon. Il peut connaître ce qui se passe hors de lui et en lui ; il peut revenir sur lui-même pour se considérer, s'examiner. L'idée divine qu'il porte en lui, et qui constitue sa nature foncière, peut donc arriver à la conscience d*elleméme. Elle se connaît de deux manières : objectivement dans sa manifestation extérieure par la vie humaine; subjectivement par le sentiment et la réflexion. Ainsi l'homme acquiert la pleine intelligence de ce qu'il dit. Son langage est donc différent de celui des autres créa-

Et DE SE& CONDItlONS» 433

tures*, car il exprime une manière d'être et d'agir qui lui est propre, à savoir, la vie de la conscience et l'activité de la pensée. C'est un langage intelligent, qui est à la fois divin ci humain, puisqu'en exposant Tœuvre de Dieu, il y associe l'œuvre dé l'homme, ce que rhomme y ajoute par son esprit, par sa liberté. Voilà pourquoi il est sujet à Terreur, comme tout ce qui vient de la créature.

La science et Tart sont fondés sur le langage de la nature. Dans la science, l'homme cherche à comprendre ce que dit la nature-, il s'efforce d'expliquer son langage pour en saisir l'idée*, en d'autres termes il tâche de s'élever par l'observation des faits aux lois qui les régissent, aux causes qui les produisent, aux principes dont ils parlent. Il n'y a point de science sans le recours à quelque chose de supérieur, qui explique la réalité ou le phénomène. La science n'est donc vraiment que l'interprétation de la nature, et c'est ce que Bacon a voulu dire, bien qu'il en ait trop restreint les moyens, en les bornant presque exclusivement à l'observation des sens ce qui a jeté la science moderne dans l'empirisme, dans le matérialisme. L'art a un procédé inverse, quoiqu'il soit fondé sur le môme principe. Il tend à manifester l'idée par la forme, et ainsi il concourt avec le développement de la nature, tâchant seulement de la perfectionner en l'idéaUsant. C'est une imitation du pouvoir créateur, dans laquelle l'homme s'est exalté dès l'origine, en voulant faire comme Dieil ou se rendre semblable à Dieu, ainsi que l'atteste Tantique fable de Prométhée, dérobant le feu du ciel pour

134 DE l'aCTB le plus SUffiLS DE LA PENSÉE

animer Tœuvre de ses mains, et expiant par un borrihle supplice sa criminelle tentative. Image défigurée, mais encore bien expressive, de la faute du premier homme, avec sa cause et ses suites funestes, telle que la Genèse nous la raconte !

L'homme est le seul être de ce monde qui soit capa* ble de la science et de Tart, parce que seul il peut conn prendre le langage de la nature, l'expliquer et le reproduire, soit que par son intelligence il dégage l'idée de la forme, soit que par son imagination et ses moyens d'expression il revête d'une forme l'idée qu'il a conçue.

L'enfant voit naturellement sans l'avoir appris. Il parle aussi de lui-même, c'est-à-dire qu'il se montre sans effort ni déguisement tel qu'il est. Mais il faut qu'il apprenne sa langue maternelle de ceux qui entourent son berceau, comme ceux-ci ont dû apprendre de leurs antécédents l'art d'énoncer la parole de telle manière. C'est que nos langues ne sont que des formes artificielles, enveloppant le langage naturel, qui a sa base dans la parole une, pure, intérieure, condition absolue de toute proposition extérieure, ame de tout discours. La diversité ou la multiplicité des langues suppose, comme tout nombre, une unité de même nature. Ce qui faisait dire à Rousseau : La parole pa-*

ET DE SES CONDITIONS. i35

ralt avoir été fort nécessaire pour établir l'usage de la

Ce n'est pas ici le lieu de traiter à fond la question de l'origine du langage. Cette question, ne pouvant être résolue par l'expérience seule et à l'aide des documents historiques, appartient à la Métaphysique, qui joint à l'observation psychologique et aux faits de l'histoire des données d'un ordre Supérieur. Cependant, comme il y a dans ce problème une partie expérimentale, nous l'exposerons rapidement) afin de préparer ce qui peut amener une solution, ou mettre au moins sur la voie pour y parvenir.

L'étude des langues prouve, qu'entre les idiomes les plus divers il y a des analogies fondamentales, par lesquelles ils se laissent ramener à une certaine unité philosophique. Si l'on réduit les mots de plusieurs langues à leurs radicaux, on remarque une grande ressemblance de sens et de forme dans les racines primitives, puis beaucoup de similitude dans les caractères ou les lettres, et enfin identité de lois pour la syntaxe ou la composition du discours. C'est pourquoi il y a une grammaire générale, une grammaire des grammaires, ou mieux encore une philosophie du langage. La considération des langues multiples conduit donc à la supposition d'une langue des langues, d'une langue mère, une et universelle.

En outre, c'est un fait constaté par l'expérience, que

136 DE l'àgtb le plus simple de Là pensée l'enfant ne parle que parce qu'il entend parler, et il parle ce qu il entend et comme il Tentend. Les sourds de naissance restent muets, non parce que la voix et ses organes leur manquent, mais parce qu'ils ne peuvent apprendre à former des sons qu*ils n'ont point entendus. C'est donc Toreille qui instruit la bouche; la parole entre par Touïe et s'apprend par Vouïe. Les enfants reçoivent le langage de leurs parents ou de ceux qui les élèvent; ceux-ci l'ont reçu des leurs, et ainsi de suite, en remontant à travers les siècles jusqu'à la première génération d'homme, jusqu'au premier homme. Ici s'arrête ou plutôt commence la tradition humaine. L'homme primitif n'a plus d'homme devant lui. Il n'a pas été engendré par l'homme, et ainsi il, n'a pu être élevé ni instruit par un homme, et cependant la loi s'applique à lui comme à ses descendants, savoir, qu'on ne parle qu'autant qu'on entend parler. Qui donc a parlé au premier homme? car il faut absolument que quelqu'un lui ait parlé, pour qu'il ait pu parler à son tour. Une autre considération, qui ressort aussi de l'expérience, et que Rousseau a longuement développée dans son discours sur l'inégalité des conditions, c'est l'impossibilité où est l'homme de former par lui-même le langage et d'établir une langue. II y a là en effet un cercle vicieux dont la raison ne peut sortir, et qui même se redouble, se triple autour d'elle. Ainsi d'abord , une langue devant servir à mettre en communication plusieurs êtres, deux au moins s'il ne s'agit que du premier couple, il faut que ces êtres conviennent du signe et de la chose à signifier, pour qu& les mots

prennent du sens et répondent au but de leur institution. Or cette convention ne peut se faire sans une communication préalable, par conséquent sans un moyen de s'entendre, sans un langage» en sorte que rétablissement d'une langue par convention humaine suppose déjà une langue établie. £n outre, ces conventions et rinstitution des signes qui en est la suite, impliquent Texercice de la pensée et de ses opérations^ Or il faut des signes pour penser, comme nous Tavons montré plus haut, et ainsi d'un côté on a besoin d'une langue déjà faite pour apprendre à penser, et de l'autre il faudrait l'exercice le plus subtil de la pensée, l'emploi de toutes ses facultés et de toutes ses ressources, pour inventer la langue et pour la comprendre.

En troisième lieu, l'institution de la langue par con« vention suppose une société déjà formée, c'est-à-dire un problème plus difficile que celui qu'on cherche à résoudre, savoir : comment pourrait s'établir la société antérieurement à tout langage *, question absurde par son énoncé même. Selon sa coutume dans les questions d'origine, la philosophie du dix-huitième siècle a essayé de se tirer de ces embarras par des hypothèses, et pour échapper à la seule solution possible, à la Révélation, elle a eu recours à des moyens cent fois plus merveilleux que la vérité. Elle a fait des premiers hommes des espèces de prodiges qui ne ressemblent point aux hommes de nos jours. Elle les a représentés exerçant de prime abord et naturellement les facultés les plus hautes de l'intelligence, qui ne se développent parmi nous qu'avec toutes les ressources

i38 DE l'acte le plus simple de Là pensée

de réducation et de la ciTÎlisation, et surtout par Tin^ fluence si active et si profonde du langage. Ce sont de pures imaginations , comme riiomme-stàtue de Condillac. Le premier homme était au fond un homme comme nous, puisque nous sommes sortis de lui. Il avait la même organisation et les mêmes besoins; car les conséquences de sa chute, quoiqu'elles aient retenti dans tout son être, n'ont pu changer la nature humaine ni en altérer l'essence. Eh admettant qu'à ait été créé adulte par le corps, et qu'il ait reçu aussitôt après sa formation la pleine jouissance de la vie phy-sique, il n'en était pas moins, à sa naissance, tout à fait ignorant , complètement novice et sans aucune eicpérience. C'était un grand enfant qui avait besoin de tout apprendre, le langage comme le reste. Or c'est a un tel être que vous voulez donner la charge d'inventer une langue avec ses abstractions, ses généralités et ses innombrables difficultés, que l'homme, héritier de la civilisation des siècles et qui reçoit tant de secours de ses semblables déjà intelligents et parlant, a néanmoins peine à comprendre let à expliquer. Rousseau déclare que cela est impossible; nous sommes de son avis, et nous disons avec hii, que la parole nous parait fort nécessaire pour éfablir Fusage de la parole [Discours sur F inégalité des conditions).

Les données* de l'expérience positive et négative nous amènent donc à cette assertion : le premier homme n'a parlé que parce qu'on lui a parlé; il était incapable d'inventer le .langage, et par conséquent il a dû le recevoir d'un être supérieur. C'est ce qu'affirme la

ET DE ses CONDITIONS. 139

Genèse, qui nous montre dès le commencement Dieu parlant à l'homme : Dieu dit à Adam^ etc. II y avait donc un langage entre Dieu et Adam ; ce langage devait être le moyen d'expression, par lequel l'Esprit de Dieu agissait sur l'esprit de l'homme pour se faire connaître à lui et lui apprendre ce qu'il voulait de lui ; car il n'était pas possible que Dieu , après avoir créé l'homme, l'abandonnât à lui-même dans le monde où il venait de le poser, sans lui dire pourquoi il l'y mettait et comment il devait y vivre. Un rapport vivant a dû subsister entre le Créateur et la créature, et comme Dieu avait animé le corps humain par l'esprit de vie, il a dû aussi vivifier l'intelligence humaine et la porter au développement par la communication de sa lumière et l'inspiration de sa sagesse. Or, l'âme humaine étant enfermée dans un corps, l'Esprit de Dieu n'y pouvait parvenir qu'à travers ce corps, et enveloppé dans une forme analogue, c'est-à-dire dans un signe, dans un symbole. C'est justement ce qui fait un langage.

Quelle a été cette langue primitive, c'est ce que nous ne pouvons déterminer matériellement. La tradition , l'histoire ne nous en ont point conservé de monuments ni de vestiges, ou plutôt ces vestiges se retrouvent dans toutes les langues parlées aujourd'hui sur la terre , et constituent leur unité au milieu de leur variété. Ce qu'on peut affirmer avec assurance, c'est que le langage, par sa forme et sa construction, a dû être analogue à la nature des deux termes qu'il mettait en communication, Dieu et l'homme; et qu'ainsi, divin par son sens, par son esprit, par l'idée, il était

nécessairement humain par ses signes, par ses carao^ lères, par Texpression ; autrement Thomme ne Taurait point compris. Mais cette expression de l'idée divine devait être aussi parfaite que pouvait le comporter la nature humaine, à laquelle elle voulait se manifester. Ainsi on peut dire, sous ce point de vue, que les élé^ ments des langues sont d'origine divine, comme les iilées fondamentales qu'ils expriment^ bases de la so« ciété et de la civilisation. Le langage primitif est d'institution divine dans son esprit et dans sa forme ; car la forme a dû être déterminée par le /ait même de la constitution de l'homme et de son organisation, quand son âme est entrée en rapport avec Dieu, quand l'Esprit de Dieu s'est communiqué à l'esprit humain. Ce qui revient à dire : l'homme a connu Dieu, parce que Dieu s'est manifesté à lui sous une forme car pable de lui en donner l'idée, ou par un mode de révélation approprié a sa nature et à sa faiblesse. Ce mode de révélation, c'est la parole. Cette révélation de Dieu à l'homme est la base de la religion pu de ce qui relie l'homme à Dieu, et la religion a commencé avec le rapport entre Dieu et l'homme. Elle s'est étendue, développée, perfectionnée à mesure que ce rapport est devenu plus profond, plus intime, c'est-à-dire à mesure que Dieu s'est plus rapproché de l'homme, s'est plus abaissé vers lui-, jusqu'à ce qu'enfin, pour compléter la connaissance qu'il voulait nous donner de lui-môme, pour se manifester pleinement à l'humanité et la porter à réagir vers Lui avec amour, pour se la réconcilier et se l'unir, après avoir employé tous

ET DE SES CONDITIONS. I4i

les moyens d*expression accommodés à la faiblesse bumaine, après lui avoir parlé muUifariam^ multisque modis (Hébr., cb. i, v. 1) , il a revêtu sa nature, il s'est fait homme pour instruire, guérir et sauver l'homme. Le Verbe, la Parole, la Lumière éternelle, le Fils de Dieu s'est fait chair pour régénérer la chair. L'Évangile a été l'annonce de cette bonne nouvelle -, il est l'histoire de la manifestation de Dieu à l'homme. C'est pourquoi il est le fondement de la religion universelle ou catholique, qui est de tous les temps et de tous les lieux. Il porte en puissance loutes les vérités dans la semence de sa parole, comme le pain est renfermé dans le grain que le laboureur confie à la terre. Les apôtres ont reçu la mission d'ensemencer le monde de cette divine semence, puis de l'arroser de leur sang pour la faire germer et fructifier. Ils Font jetée en effet sur la terre, et toutes les institutions du monde moderne, les croyances, les mœurs, les lois, les sciences, les lettres et les arts en sont sortis et y tiennent par leur fond. Notre civilisation tout entière est implantée dans le Christianisme, vivifiée par sa sève, imprégnée de son esprit, et voilà pourquoi elle s'ébranle, chancelle, menace ruine toutes les fois que le dogme chrétien est attaqué, faussé ou méconnu. Ainsi se tiennent ces grandes vérités qui sont dans toutes les questions d'origine. On ne peut toucher à l'une sans remuer les autres ; ca4» elles sont solidaires entre elles : elles tombent ou subsistent ensemble dans les croyances communes. Origine du langage , de la société, de la législation, du gouvernement, de la con-

i43 DE l'àGTB le plus SIIIPLE DE LA PIvNSÉE

Baissance, de la religion, c'est au fond la même ques— lion, que le Christianisme seul peut résoudre, parce qu'il est en toute vérité la science de Thumanité, la science du rapport de Dieu et de Thomme depuis la création du genre jusqu'à sa consommation. Les dogmes chrétiens sont les bases éternelles de cette Philosophie divine, qui a autant de rigueur dans Tenchalnemeni de ses principes, de ses préceptes et de leurs applications que la science mathématique, et qui a de plus qu'elle, comme science de faits et de réalités, le mouvement, la chaleur et la vie.

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