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Tous 1rs hommes, ayant une môme nature, des facultés et des organes semblables, étant éclairés par la même lumière et voyant à peu près les mêmes objets, subjectivant et objectivant d'après les mêmes lois, ne devraient pas plus différer dans leur manière de parler que dans leur manière de respirer. Ils diffèrent cependant, non-seulement par Fidiome, qui n'est que la modification matérielle de la langue, mais par le langage même. C'est qu'il y a deux espèces de langage : l'un spontané, qui est la réaction instinctive de l'âme vers ce qui l'affecte, l'expression naturelle et involontaire de ce qu'elle sent : l'autre, réfléchi, qui est composé par l'esprit, combiné par la raison. Or, la réflexion étant Tacte par lequel chaque moi se
constitue- en individualité personnelle et se distingue des non-moi, elle engendre par le fait même toutes les diversités. La pensée est donc nécessairement individuelle dans chaque homme, par conséquent différente dans tous, et il en est de même du langage qui Texprime.
Le langage spontané est l'expression naturelle de ce qui est senti par Tàme dans son fond, dans ses puissances, dans les sens et dans le corps. L'âme, en face du monde ou de tel objet qu'elle considère, est passive, ou recevant l'action de ce qu'elle sent. Le sentiment, produit par la première impression d'un objet sur l'âme, est ce qu'il y a de plus simple, de plus vrai, de plus intime et de plus mystérieux dans l'homme. Il correspond à l'action soit immédiate soit médiate du bien et du mal entre lesquels l'homme se trouve placé sur la terre.
Le langage spontané est en raison de l'objet senti et de la manière dont le sujet sent. Toute impression reçue tend à passer en expression. L'âme est comme un ressort, qui cherche toujours i reprendre sa position naturelle, quand il est comprimé. Plus la compression est forte, plus la réaction est vive lorsque la détente
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s'opère. Il y a des nuances Irès-marquées dans le langage spontané , selon la nature du sentiment manifesté. Ici est lu base naturelle des divers moyeiîs d'expression emplojTS par Tairt, et spécialement par l'art de la parole , pour agir sur les âmes et les esprits. Nous sentons et concevons les choses extérieures à la suite de l'impression qu'elles font sur nous. Cette impression va se réfléchir dans Tentendement où elle produit rimage de l'objet, image que nous figurons par le geste ou par le dessin, qiiand nous voulons la poser hors de nous telle que nous la voyons en nous. C'est Torigine du langage graphique, hiéroglyphique ou symbolique; c'est Torigine du langage dans l'espace, ou de récriture et de la lettre. Mais l'impression de l'objet peut descendre plus avant : elle peut agir vivement sur Vâme à travers l'organisme, et dans ce cas elle modifie notablement la vie intérieure. Celle-ci, émue, réagit sur l'organe central qui en est le siège physique et l'instrument principal. Le cœur, affecté dans sa fibre qui se contracte ou se dilate, imprime au cours du sang un mouvement analogue. Le système nerveux, sans lequel il n'y a point de sensation, excité d'une certaine manière , propage l'excitation de proche en proche à travers le corps et spécialement aux organes de la voix. Les sons s'échappent alors avec une certaine vibration qui répond au sentiment éprouvé. Leur ton, leur inflexion, leur accent, leur caractère ressortent de la disposition où l'âme se trouve, et cette disposition dépend de l'impression produite par l'objet. Les modifications de la voix expriment donc à la
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fois la subjectivité et Tobjectivité, la qualité de l'objet qui nous affecte, et la nature et le degré de l'impression éprouvée. Dé là une certaine correspondance analogique entre les sonsj leur liaison, leurs combinaisons, et les diverses manières dont nous voyons et sentons les choses. Dans cette analogie toute naturelle se trouve la raison profonde des racines primitives des mots , et voilà pourquoi ces racines sont à peu près les mêmes dans toutes les langues. Mais il ne faut pas oublier que cette expression naturelle des choses par les sons de la voix suppose une manière de sentir très-pure, très-naïve, et par conséquent des âmes encore vierges pour ainsi dire, non faussées ou perverties par les préjugés et les habitudes d'une vieille^ civilisation. Il a dû en être ainsi à Torigine des langues, toutes les fois que les hommes se sont trouvés en rapport immédiat avec la nature et ont reçu directement l'influence des choses. Les premiers éléments du langage une fois posés, la réflexion s'en est emparée et elle les a élaborés, forgés, combinés de mille manières, comme l'atteste l'immense variété des mots et des dialectes.
L'exemple de la musique confirme ce que nous venons de dire* La musique est certainement un langage *, elle est plus qu'un cri, un gazouillement ou un chant d'oiseau ^ elle est un chant d'homme, l'expression mélodieuse d'une âme intelligente, et par conséquent elle doit exprimer des idées , des sentiments surtout, et avec les sentiments les objets qui les excitent. Or pour rendre ces choses, Tartiste n'a en so»^
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pouvoir qu^un certain nombre de sons, qu'il arrange de plusieurs manières, successivement et simultanément, par la mélodie et par Tharmonie. Pourquoi, quand il veut chanter tel sentiment et telle scène qui s'y rapporte, emploie-t-il certains sons et certaines combinaisons plutôt que d'autres, sinon parce qu'il y a un rapport secret entre ces sons et telles modifications de Tâme, et par celles-ci avec les objets qui les produisent? Il y a là un langage naturel, dont nous sentons d*autant mieux la signification que nous le recevons plus passivement, sans y mêler là réflexion et le travail de la pensée. •
Il en est de même, au fond, du langage oral. Il est aussi une musique; et notre âme, touchée par les objets, rend celte musique spontanément, comme on le dit de la statue de Memnon, dès que les premiers rayons du soleil Tatteignaient. C'est ce qui explique l'effet produit par les choses à la première vue, surtout sur une âme pure, simple, innocente, qui n'a point imaginé d'avance ce qu'elle doit sentir; car rien ne fausse plus la sensibilité que la représentation préa* lable du sentiment. C'est pourquoi de nos jours on sent si peu et surtout si mal. On va au-devant de la réalité, on la hâte par la lecture, par la conversation, par les spectacles, par des fictions qui déflorent V&me en lui enlevant les prémices de sa sensibilité, la virgi« nité de son amour. Puis quand on se trouve en face des objets, quand les impressions de la vie réelle arri-» vent , on les reçoit mal , parce qu'on y est préparé d'une manière artificielle. L'esprit et la réflexion y
prefinetit plus de part que le cœur et le sentiment ; on est plus occupé à juger ce qu'on sent qu'à le sentir effectivement^ on le compare avec ce qu'on a entendu, lu, vu, imaginé, et en définitive, au lieu d'une impression naturelle et féconde , il n'y a qu'une exaltation factice, fruit de l'imagination, une sentimentalité niaise et stérile, qui finit toujours par des mécomptes. Yoîlà pourquoi il y a en général si peu de naturel dans Fart et dans le langage des modernes. Nous vivons plus avec les livres et les théâtres qu'avec la nature. Les anciens vivaient en face des choses elles-mêmes, sous leur action directe, sous leur influence immédiate, et alors ils disaient naïvement ce qu'ils sentaient et non ce que d'autres avaient dit. Aussi étaient-ils bien plus artistes que nous. On retrouve encore dans l'enfance de ces impressions naturelles, virginales, s'exprimant par un langage plein de candeur, qui est en même temps plein de sens. On peut soupçonner par là ce qu'a dû être Thomme dans l'origine, en face de la nature, et appliquant sous ses inspirations, pour dénommer les choses du monde, la langue primitive dont la lumière et les éléments lui avaient été donnés d'en haut par sa communication avec le Créateur.
Il y a encore dans le sentiment produit en nous par la première impression des personnes et des choses un fait remarquable : c'est le penchant ou l'aversion, la sympathie ou l'antipathie éprouvés avant toute réflexion, avant tout jugement formel et sans le concours de notre volonté* Les êtres se révèlent ainsi a nor
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dans leur nature, dans leurs qualités essentielles, dans j^ur caractère, par leur influence bonne ou mauvaise, comme Tarbre se fait connaître par ses fruits *, et le plus souvent, quand les passions, les préventions ou les préjugés n'ont point faussé ou altéré la sensibilité, dans les choses religieuses et morales, de science, d'art et de goût, et surtout dans nos rapports de société, nous jugeons sainement à ta première vue. Le sentiment intime, dont nous ne pouvons pas toujours rendre raison et que cependant nous sommes parfois comme obligés de suivre, nous avertit bien et nous conduit sûrement.
Le langage du sentiment est celui de la nature mème« Malgré Topacité de la matière qui enveloppe ici-bas Tâme humaine, les affections qu'elle éprouve apparaissent à sa surface organique. Ce qu'elle sent se manifeste spontanément, soit avec éclat, soit d'une manière obscure, par les sons de la voix, dans les yeux, sur le front, sur le visage et môme par tout le corps. Ces expressions, quand elles s'échappent par la voix, sont simples comme le sentiment lui-même. Ahl ohl ouhl sont des voix ou voyelles pleines d'âme, qui se retrouvent dans toutes les langues et que chacun comprend. On les appelle exclamations, et on leur assigne ordinairement le dernier rang dans ce que les gram-
mairiens Dominent les parties du discourn^ quoiqu'elles soient les premières manifestations de Fàme, qui sent ayant que Tesprit ne connaisse, qui aime ou abhorre avant que la raison ne calcule ou ne pense.
Les voyelles ou lés pures émissions de la voix sont les bases de toute langue : elles expriment les impressions de rame avant que la réflexion ne les ait modifiées, transformées. Aussi les exclamations, qui ne sont que des voyelles aspirées, sont comprises par chacun et produisent leur effet tout d'abord. Elles contiennent ea elles la somme du discours, c'est-à-dire le sentiment dominant qui y présider et qu'il doit expliquer. Mais elles le contiennent virtuellement, en puissance, comme la semence renferme l'arbre, qui en sort après un long travail dç la nature. Il faut aussi un long travail de l'esprit pour analyser le sentiment renfermé dans une exclamation et le développer complètement. Dans un discours animé, le sentiment éclate de temps en temps par des interjections qui le mettent en saillie ou le résument \ ce qui vivifie singulièrement la parole et touche les auditeurs, pourvu que le sentiment soit réellement éprouvé et i\pn imaginé, forcé. En outre la manière dont chaque voyelle est prononcée, ou dont la voix de chaque mot est émise, a une grande influence sur ceux qui entendent la parole. Le ton de la voi^, l'inflexion, l'accent donnent aux mots une signiftcaticm et une
iSO DE l'acte le plus simple de la pensée vertu particulières, analogues au sentiment ou au mouvement de Tàme, et il y a sous ce rapport une immense différence entre les hommes qui se servent des mêmes termes et qui parlent la même langue. Du reste les modifications naturelles de la voix peuvent aussi être formées par Tart, et à force d'art ressembler à la nature. C'est la perfection de la déclamation et surtout de la déclamation théâtrale, où un homme s'efforce d'exprimer des émotions et des passions «qu'il ne ressent pas, en se plaçant par l'imagination dans la position du personnage qu'il représente. L'acteur qui peut ainsi faire illusion doit certainement éprouver quelque chose de ce qu'il dit, et il lui faut une grande vigueur de réflexion pour s'abstraire de. sa personnalité, en revêtir une étrangère et exciter len lui, à force de s'imaginer dans un autre, des sentiments et des mouvements con« formes à la situation. De là, pour le dire en passant, ce qu'il y a de peu estimable dans cet art, tout difficile et brillant qu'il soit ; car il n'est pas digne d'un homme dédire ce qu*il ne sent point, ce qu'il ne pense point, de se doubler en luirmême, pour jouer une vie qui n'est pas la sienne, et cela afin d'amuser un instant ses semblables et d'exciter en eux quelques émotions fugitives. Tant il est vrai que ce qui est contraire à la vérité nous répugne instinctivement, excite notre réprobation, même quand nos passions «s'en accommodent et que nous y trouvons notre avantage ou notre plaisir. On n'estime vraiment que ce qui est honnête.
Les grammairiens, qui considèrent en général les
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langues toutes faites et ne s'inquiètent guère de leur formation, à peu près comme les physiciens considèrent le monde et ses phénomènes, sans s'occuper de l'origine des choses, les grammairiens n'estiment pas grandement Içs exclamations, parce que, à leur sens, elles jouent un mince rôle dans le discours, à cause de leur isolement et de leur forme invariable. Ils les expUquent ordinairement comme des ellipses et enseignent à y suppléer par une ou plusieurs propositions. C'est donner ^n cuivre la monnaie d'une pièce d'or. Il pourra bien y avoir égalité de valeur, d'après les conventions reçues, mais au fond le cuivre ne sera jamais de l'or; il n'en aura jamais la vertu. De même dans ces pauvres traductions. Le sens grossier ^'y trouve, mais l'esprit de la parole n'y^est plus -, la vertu de la voix s'évanouit, le sentiment n'est point exprimé. Les exclamations sont donc dans la parole ce que les sentiments sont dans Tordre des idées et des pensées, les principes, les semences, les germes du discours, qui donnent à tout le reste la vie, la nourriture et la force. Ce sont les^signes les plus simples et en même temps les plus substantiels du langage articulé.
Le sentiment profond, produit par Faction d'un objet analogue à la nature de l'âme, et qui la surpasse en puissance, enchaîne les organes du corps ou les fixe, au
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lieu de les mettre en mouvement, et suspend instantanément l'exereice des facultés de l'esprit. L'étonnément, l'admiration, l'effroi rendent immobile. Quand Taction des objets arrive à Tâme par les organes et au moyen dii sang, c'est aussi par le sang, les organes et les membres qu'elle réagit. Toute impression vive, faite sur l'organisme, opère un changement plus ou moins notable dans les fonctions de la vie animale, qui réside dans le sang.
Les modifications principales du sentiment s'expriment par la rougeur, la pâleur, le tressaillement, le frémissement, les palpitations, etc., phénomènes qui sont produits par le mouvement du sang et par l'irritation du système nerveux. On rougitordinairement dans la joie; par la honte, la colère et l'indignation, le feu monte au visage. La crainte, le remords, une grande douleur de l'âme font pâlir. Dans le premier cas, Tàme réagissant avec force vers ou contre l'objet qui l'émeut, chasse le sang à la surface du corps. Dans le second, elle se retire, se concentre, et le sang reflue au cœur. L'effroi réfléchi est senti dans les jointures des membres, et les brise. C'est que la réflexion, qui a lieu dans l'esprit, est en rapport analogique avec le système des articulations, comme le sentiment, qui vient de l'âme,
est en malogie avec les mouvements du cœur et la circulation du sang.
Les phénomènes organiques , par lesquels s'exprime naturellement le sentiment^ varient avec la nature et le degré du sentiment. Quand il est profond et fort , il concentre l'âme en elle-même , Tabsorbe , en sorte qu'elle ne peut réagir, au moins pendant quelque temps. Sa vie est tout employée à sentir, et elle n'a presque plus de puissance pour manifester ce qu'elle sent. Dans ces cas, elle est sous l'impression d'une force supé<rieure qui l'accable, la subjugue. Elle est aussi inca* pable de penser que de parler , et le corps participe i l'enchaînement de la volonté et de l'esprit. Il reste immobile , dans la position même où le sentiment l'a saisi, comme s'il était frappé de catalepsie. Tel est à divers degrés l'effet de l'étonnement, de Tefiroi, quelquefois même de l'admiration, quand elle est portée à son comble, jusqu'à la stupéfaction. La vue du sublime produit quelque chose d'analogue. L'esprit défaille dans le sentiment de l'infini qui éclate à travers les formes du monde ou de la parole, et qui le frappe comme la foudre , le renverse , le jette dans une certaine stupeur d'admiration où la joie se mélange à la crainte. Il est exalté en lui-même par l'immensité de ce qu'il sent, en même temps qu'il est abattu, confondu
IM DE l'acte le plus simple de ul pensée par la conscience de sa faiblesse, de son impuissance en face de Tinfini. Aussi le sentiment du sublime se manifeste ordinairement par un geste, par un cri, par un mot, par une phrase et le plus souvent par Timmo» bilité et le silence. L'absence, Timpuissance de l'expression est alors un signe très-frappant-, le silence devient plus éloquent que la parole , et c'est peut-être la manifestation la plus éclatante du sentiment, que de ne pouvoir le manifester. En général, les affections qui remuent Tàme profondément en la mettant en communication avec un monde supérieur, et surtout le sentiment religieux, aiment le silence, le calme, la solitude, et une certaine obscurité qui les préserve, des regards profanes. Elles se complaisent dans l'intérieur; elles s'y réfugient comme dans un sanctuaire , oà elles trouvent la lumière et la vie qui leur conviennent; elles ont toujours quelque peine à se montrer au dehors, parce qu'elles ont la conscience de leur impuissance à s'exprimer complètement. Il y a là une veine immense de poésie.
Quand l'âme est en relation avec les choses physiques, quand ce qu'elle éprouve se rapporte surtout à son union avec le corps, aux désirs qui en proviennent, à ce qui l'émeut par le sang et la vie naturelle, alors ses sentiments, bien qu'ils puissent encore être très-vifs, ne vont pas jusqu'à son fond, et c'est pourquoi ils ne peuvent jamais la remplir. Us la remuent surtout dans ses puissances •, ils se reflètent volontiers dans l'imagination, se laissent analyser par la pensée et se manifestent facilement, spontanément, par les moyens
mêmes qui ont servi à les former, c'est-à-dire par les nerfs, le sang et les organes. La rougeur et la pâleur sont les symptômes les plus habituels des sentiments de cette espèce. Ces phénomènes prouvent V intime commerce de l'âme et du corps et leur influence réciproque par Fintermédiaire de l'esprit, et par conséquent de la réflexion. Aussi cette expression est moins spontanée que l'exclamation. Il n'y a en effet que l'être intelligent qui rougisse et pâlisse, et cela lui arrive seulement lorsqu'il est capable de comprendre la parole et de s'en appliquer le sens-, ce qui dénote l'intervention d'un acte de la pensée entre le sentiment éprouvé et le signe qui le manifeste. L'enfant, qui ment pour la première fois, rougit, se trouble, balbutie, parce qu'il juge luimême que sa parole est contraire à la vérité. La rougeur est l'efFet de l'angoisse qu'il éprouve à la vue de cette contradiction, de l'embarras où elle le met, et de la crainte d'être découvert. Il en est de même de la pudeur. Elle n'est sentie et ne fait rougir que quand on soupçonne le mal ou ce qui est contraire à l'honnêteté. La comparaison du fait avec la loi, comparaison qui pour s'accomplir rapidement, n'en est pas moins un acte de l'esprit, cause le malaise, le trouble, l'embarras de l'âme, exposée à entendre, à voir, à commettre ou à souffrir des choses qui ne conviennent ni à la pureté ni à la dignité de sa nature. L'enfaut tout à fait innocent, c'est-à-dire ignorant le bien et le mal, ne rougit point.
Dans ces circonstances le sang suit toujours les impressions et les mouvements de l'âme. Quand elle est
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entraînée ou poussée au dehors, le sang afflue à la surface du corps, au visage surtout, et le colore vivement. Quand, au contraire, elle est refoulée au dedans et se concentre, le sang reflue au cœur et abandonne les extrémités, qui restent sans couleur et sans chaleur, à peu près comme au moment de la mort. Ces accumulations du sang au cœur, quand elles sont brusques et fréquentes, causent de la douleur et amènent de cruelles maladies. On dit dans ces cas (|u'on a le cœur serré, tenaillé, brisé-, et en effet la substance de l'organe est condensée, sa fibre contractée ; à la longue le tissu organique s'altère par Tinflammation, il s'épaissit, s'endurcit, s'ulcère quelquefois dans l'une de ses parties ou de ses dépendances immédiates, et de là les horribles douleurs dé l'anévrisme, qui se renouvellent à chaque battement du cœur continuellement entravé dans son mouvement et ses fonctions. Des chagrins secrets qu'il faut absorber en silence, des inquiétudes prolongées, des angoisses fréquentes, des émotions contraires qui se succèdent souvent et rapidement, en sont les causes les plus ordinaires. 11 y a aussi des exemples de mort subite par l'effet de la rupture du cœur, distendu ou contracté outre mesure par un sentiment violent el soudain de joie ou de peine.
La rougeur et la pâleur sont involontaires^ et il est difficile de les empêcher. On y parvient cependant jusqu'à un certain point par une longue habitude de la réflexion, qui donne de l'empire sur soi-même, ^n sorte que l'âme ne se laissant surprendre par rien , réagit aussitôt vers le sentiment éprouvé pour l'étouffer et en
arrêter la manifestation. Il faut pour cela une grande force de volonté, employée longtemps à refouler au . dedans les émotions dû cœur, afin de se rendre impassible, au moins en apparence. Il y a des hommes qui « ont su se faire un front qui ne rougit jamais ; » il y en a dont le visage ne dit jamais ce qu'ils sentent ou pensent.
Le cours du sang ne peut être troublé sans que le système nerveux ne s'en ressente primitivement ou consécutivement, suivant la nature de TafiEection. De là toutes les espèces d'excitations nerveuses, le tressaillement, le frémissement, l'agitation de tout le corps, les convulsions. Ces signes ortt quelquefois une puissance d'expression effrayante. Il y a dans le tremblement des membres une signification particulière. Il est ordinairement produit par l'effroi réfléchi, quand on revient en esprit sur un danger passé ou qu'on envisage un péril futur. Alors, par l'effet mêofie de la réflexion sur un passé ou un avenir terrible, les articulations sont comme brisées, la crainte tombe sur les membres et en rend l'usage impossible pendant quelque temps. Pourquoi cette espèce de sentiments affecte-t-elle d'abord ' les articulations, et non les nerfs ou le mouvement du sang? C'est que la réflexion y domine et que dans l'ordre organique, le système osseux, qui est formé de pièces distinctes mais attachées l'une à l'autre, correspond dans l'ordre intellectuel au système réflexif, à ta pensée, qui détache, isole les parties pour les réunir ensuite. Le langage articulé, qui en résulte, est le système osseux de la pensée ; c'est par lui qu'elle s'articule dans
le discours. Tant il est vrai que tout ce qui est dans rbomme a son reflet dans la nature ! La vie se produit des deux côtés, sous les mêmes lois et par les mêmes voies, mais à des degrés divers et avec des formes différentes. Le corps humain, dans sa conformation, dans son organisation, dans ses membres, dans ses fonctions et ses mouvements, est un symbole continuel deTâme, de ses facultés, de ses modifications; et si Ton savait exploiter cette admirable analogie, on rendrait Vétude de Forganisme plus intéressante et surtout plus fructueuse, non-seulement pour la connaissance de Tbomme pbysique, mais encore pour celle de Tbomme intellectuel et moral. Car dans toutes les parties du corps, à travers ses tissus et ses formes, reluit sans cesse le principe vital qui Tanime : la vie de l'âme et de l'esprit s'imprime eti caractères de chair et de sang dans les fonctions organiques, comme elle s'écrit en signçs sensibles sur le visage de l'homme et à la surface de sa porsonne.