‹ L'esprit humain et ses facultés (volume 2)Chapitre 8 sur 24 · US · texte numérisé non relu

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L'âme n'a qu'une puissance restreinte sur le corps ; son action directe ne s'étend point ordinairement au delà du système musculaire. Elle doit exercer sa puissance dans le monde, et elle l'exerce en effet au moyen des organes de la voix, et par les membres qui sont des prolongements du plan radical du corps, des lignes el-

ternes faisant des brisures, des angles en dehors du tronc, instruments dociles qu'elle emploie à son gré« Le double prolongement de Taxe du corps lui donne la faculté de le transporter d'un lieu à un autre dans l'espace; et par le prolongement de son diamètre, elle manifeste sa puissance à l'extérieur, porte le sceptre, parle par geste et opère dans le temps.

Quand Tâme désiré vivement un objet dont Timpressîon lui agrée, elle l'exprime par le mouvement physique; elle étend la main, le bras, même les deux bras vers Tobjet ^ elle penche le corps de son côté comme pour s'unir à lui, et semble vouloir l'attirer à elle par son regard. Elle montre l'adhésion de sa volonté par toute sa personne ; elle dit Oui par tous les mouvements de son corps. Refuse-t-ellè au contraire l'action de l'objet, elle en détourne le regard, et autant qu'elle le peut, toute sa personne. Elle le repousse des bras, se couvre les yeux avec la main , dit Non par tous ses mouvements. Quand elle est poursuivie par une force ennemie qu'elle ne peut éviter, elle élève à la fois le regard et les bras vers le ciel, comme pour se réfugier dans une région supérieure, ou en faire descendre un secours qui protège sa faiblesse. Le langage du geste, spontané dans ses expressions élémentaires, peut être perfectionné par l'art, et alors il devient un auxiliaire, quel-

tbU DE LACTE LE PLUS SIMPLE DE LA PENSÉE

quefois même un suppléant du langage articulé ou réfléchi.

j Le corps est Tenveloppe de Tàme. Par leur union intime ils agissent continuellement Tun sur Tautre d'une manière mystérieuse dans ses voies, mais très-évidente par ses effets. Tous les mouvements que Tâme imprime au corps deviennent des moyens d'expression, et principalement les mouvements des parties sur lesquelles elle a le plus d'influence, les membres. La volonté agit sur Torganisme par le système musculaire, etlesipuscles répandus à la superficie du corps servent à le mouvoir dans son ensemble ou partiellement. Entre l'âme et les muscles sont les nerfs, qui d'un côté transmettent aux muscles l'influx de la volonté, et de l'autre communiquent à Tâme l'impression des choses extérieures. Là où il n'y a point de muscles, excepté dans le cerveau, la volonté n'a point d'influence directe, et il y a même un muscle sur lequel elle n'a point de pouvoir immédiat, si toutefois on peut appeler le cœur un muscle. Les organes renfermés dans les cavités, et qui servent spécialement à l'entretien de la vie animale, sont pour lia plupart soustraits à l'empire de la volonté. Ils accomplissent leurs fonctions sans qu'elle s'en mêle, et elle ne peut les aider ou les troubler qu'indirectement. Ainsi s'opèrent toutes les sécrétions, ainsi se font la digestion, l'hématose, l'innervation, etc. Il y a certainement là un témoignage frappant de notre dégrada^

tion, une preuve que le rapport naturel des deux natures qui nous constituent a été troublé ; puisque Tâme, qui doit commander au corps, et par lui au monde où elle est placée, se trouve maintenant enfermée dans ce corps comme dans une prison dont elle connaît à peine l'intérieur, ne voyant pas même les liens qui l'y attachent, et n'aspirant qu'à se jeter au dehors pour exercer sa puissance et jouir de sa liberté.

Los instruments principaux de l'activité de l'âme sont les membres, dont les inférieurs sont des prolongements de l'axe du corps, et les supérieurs du diamètre-, en sorte que la forme humaine, dans son plein développement, est étendue sur une croix, c'est-à-dire sur une perpendiculaire coupée par une horizontale, plan radical du cercle et de la sphère.

L'axe est le support de chaque existence ; c'est autour <le l'axe que sont groupées toutes les parties, qui en reçoivent le mouvement général. Par la bifurcation de Taxe du corps, par les deux jambes, le corps humain se soutient, se meut, se transporte dans l'espace ; et la manière dont s'opère ce transport, ce qu'on appelle le port du corps, est en général très-significative. La marche, la station, l'attitude sont des sigries du caractère, des dispositions morales, des capacités intellectuelles; car les habitudes de Tâme s'impriment pour ainsi dire dans le corps, et le façonnent. Une volonté énergique, décidée, qui sait ce qu'elle veut et y tend directement, a ordinairement une démarche ferme, bien ppsée et qui va droit au but-, il n'y a rien d'incertain, de vacillant dans ses mouvements. Un caractère mou, faible,

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timide donne au contraire à rallure du corps quelque chose de douteux, de tergiversant, qui trahit Thésitation du dedans. Comme Tesprit qui la dirige, la marche n'est jamais sûre et droite ; elle va et vient, elle s'agite beaucoup sans avancer. Les hommes dont les penchants sont grossiers ou l'esprit lourd ont ordinairement une marche pesante et une tournure ignoble. Des mœurs pures, des goûts délicats, une intelligence relevée, communiquent au corps je ne sais quoi de léger, d'aérien, de céleste qui le transfigure. La|gravité, le sérieux, la piété, la sainteté impriment à l'extérieur quelque chose d'imposant. Rien n'embellit plus les mouvements qua la grâce; elle les anime d'une expression suave qui plait plus que la beauté. L'homme tout entier se peint dans son port et dans sa démarche ; un œil exercé peut y retrouver les traces des sentiments les plus intimes de Tàme, de ses passions, de ses habitudes et même de ses croyances.

Les bras, et surtout les mains qui les terminent, ont • encore une expression plus vive. Ils sont l'instrument et l'insigne de la puissance de Thomme. Placé ici-bas pour commander au monde, il impose sa volonté par la main comme avec un sceptre. Toi^t ce que Tintelligence et la volonté tendent à réaliser sur la terre passe par la main , s'accomplit par ses mouvements. Le langage naturel du geste se divise en deux parties, suivant qu'il exprime des sentiments ou des images. Ces deux parties se confondent dans la réalité, parce que nos sentiments dépendent des objets qui nous affectent et sont toujours relatifs à notre manière de les concevoir.

Les faits élémentaires du langage de sentiment par le geste sont peu nombreux ; ils correspondent aux trois mouvements de Fâme indiqués dans le paragraphe, savoir : le désir qui cherche à s'unir à l'objet et qui par conséquent Fattire, en tendant vers lui le bras et la main ; l'aversion qui veut l'éloigner ou s'en éloigner, et qui pour cela le repousse du bras et cherche par tous les moyens à lui opposer un obstacle: puis Tinvocation d'une puissance supérieure, le recours en haut qui s'exprime par l'élévation des bras vers le ciel, par le croisement des mains en signe de supplication , accompa* gnés ordinairement, même chez le>s hommes les plus légers et les moins croyants , de l'exclamation : Dieu l O mon Dieu ! grand Dieu ! Tellement le sentiment reli- , gienx est inné à l'homme ! Tant il sent le besoin d'un être supérieur, quand le danger le menace, quand tout secours humain l'abandonne! C'est pourquoi il lui est bon de souflfrir, pour revenir à lui-même et à Dieu, Ces éléments peuvent être multipliés et combinés par la réflexion, surtout quand on y mêle la représentation des conceptions et des pensées par des images et par des signes. 11 en résulte alors une langue du geste, qui jointe aux mouvements des yeux, au jeu de la physio* nomie et. aux attitudes du corps, prend beaucoup d'expression, et peut jusqu'à un certain point suppléer à la parole articulée, quand elle manque, ou en augmenter l'effet, quand elle s'en empare. C'est ce qu'on appelle le langage d'action. Perfectionné par l'art, comme dans réducation des sourds-muets, il parvient à exprimer aux yeux par les signes de la main des choses ab-

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straites, morales, métaphysiques. Dans la mimique, il affecte vivement les spectateurs par la manifestation des sentiments et <]ès passions; et dans ces cas, pour produire plus d'effet, il s'associe ordinairement à là musique et à la danse. Mais nulle part il n'est plus beau, plus efficace, que quand il accompagne la parole. Cicéron a dit que l'action de l'orateur fait la moitié de l'éloquence, et cela est vrai 5 car l'action est le complément nécessaire de la parole, comme moyen d'expression. Il n'y a point de véritable orateur sans un port et un geste convenables. Le mouvement des bras et des mains aide singulièrement à sentir et à comprendre ; ils achèvent pour ainsi dire l'expression en la formali- Wnl, en la symbolisant davantage. Il semble que la main dessine la chose, en même temps que la bouche rénonce et que la. voix la fait sentir par le ton et l'accent. L'action oratoire est très-difficile -, elle s'apprend, ainsi que tous les arts, par l'enseignement, par l'exercice et surtout par de bons exemples. Du reste, ici comme ailleurs, V-art ne peut donner ce que la nature refuse. Celui qui ^ vraiment le don de l'éloquence, qui sent vivement, conçoit nettement, et peut exprimer aussitôt et avec élégance ce qu'il sent et conçoit, s'il se laisse entraîner à son inspiration lorsqu'il est réellement ^ous l'impression du sentiment ou de la vérité, celui-là aura le plus souvent des gestes vrais ; son action sera facile, naturelle et pleine de sens. Mais pour cela il faut être en train, comme on dit, et on ne peut s'y mettre tout d'abord. L'art peut y suppléer jusqu'à un certain point, et ceux qui sont destinés à parler en public de-

ET DE SES COriDITIOMS. 163

vront se former de bonne heure, non-seulement au débit oratoire et à la manière de dire, mais encore à la. manière de se présenter, de se poser, de se porter, de mouvoir leur corps et surtout de gesticuler. Autant un geste noble, gracieux, spirituel, aide à la compréhension de la parole, Féclaircit, la soutient et la relève, autant une action triviale, intempestive, mal réglée, nuit au discours, dégoûte les auditeurs, repousse leur attention et rend ainsi ridicules ou au moins inutiles les vérités qu'il pourrait contenir. La forme seule ne sert de rien*, mais quand Tesprit Tanime, elle prend de rinfluence et réagit à son tour vivement sur l'esprit.

Le langage spontané part de Tâme, et est l'expression simple et naturelle de ce qui est senti.' Le langage réfléchi part de l'esprit, et est le produit de la réflexion que l'âme fait d'elle en elle-même. La réflexion porte, soit sur le sentiment ou la sensation, soit sur Vobjet qui les excite. La réflexion du senti* ment et de la sensation, qui s'opère par le repliement du regard de l'âme sur elle et sur son état, lui donne la conscience de ce qu'elle éprouve, et li^ porte à dire : Je sens , je sovffre ou je jouis. A la suite de la réflexion de Tobjet, elle prononce : Cela me convient ou me répugne; cela est bon ou mahvaisy beau ou laid , vrai ou faiiXj bien ou main

466 DE l'acte le plus simple de La pensée Le langage réfléchi exprime donc la perception des rapports entre le sujet et l'objet, et les relations des objets entre eux. Il exprime la comparaison, le discernement, le jugement, le raisonnement, la pensée en un mot, qui est, dit Platon, le langage de lame avec elle-même sur les choses qu'elle observe '•

La réflexion se rapportant toujours au moi , au sujet réfléchissant, Thomme acquiert par elle, non la science de lui-même , tel qu'il est dans son fond , ou celle de Tobjet qui agit sur lui, mais seulement la conscience de son état actuel ou de la modification qu'il subit par suite de Taction à laquelle il est soumis. Le sujet réfléchissant et Tobjet, réfléchi sont un, identiques-, c'est toujours le moi replié sur lui pour se considérer ou se contempler. C'est pourquoi le langag'e de l'esprit nomme constamment le moi en première ligne. Je ou moi^ signe de la personnalité , est le premier nominatif, le nom chef de toute langue. Je sens, je veux ^ je pense^ telle est l'expression du moi réfléchi par lui-même, de Tégolsme. C'est aussi le langage de la raison, et par conséquent, de la dispu-

t. Il, éclit. de Dcux-Ponis).

Et DE S&d CONDITIONS. i&î

talion rationnelle, peu utile en général à la découverte de la vérité , justement parce qu'elle est employée à poser la pensée et le vouloir propre de chacun.

Il y a dans riionime deux manières de vivre : Tune qui lui est commune avec tout ce qui a vie , Tautre qui lui est propre et qui fait son caractère distinctif, en tant qu'être raisonnable. La première est la vie naturelle, dont nous avons observé tout à l'heure la manifestation spontanée , l'expression instinctive. La seconde est la vie réflexive , celle que l'homme pose par la réflexion qu'il fait de lui en lui-même. Celle-là est simpie, naïve, toujours la même , elle tend directement à son objet pour le posséder et en jouir, et elle ne s'inquiète que de ce qui peut la satisfaire. Celle-ci est double, composée , changeante ; elle suppose la première et elle a pour but de l'examiner, de l'expliquer, de la connaître. L'âme, dans cette manière de vivre , revient sans cesse sur elle pour se considérer -, le mouvement de sa vie est continuellement brisé par la réflexion qui replie le regard de l'esprit-, et alors, le langage, par lequel elle s'exprime, n'est plus naturel, coulant, d'un seul jet, mélodieux et harmonieux comine celui du sentiment ^ il est, au contraire , morcelé,^ saccadé, raboteux, composé de pièces rapportées et arti* culées, par conséquent très-artificîel. La réflexion veut connaître > savoir j elle cherche donc partout les rap

16& DE l'acte le plus simple de la pensée

ports de rhomme aux choses , des choses entre elles. Dès lors l'esprit doit diviser, analyser ce qu'il éprouve, pour en rendre compte, distinguer ce qui est de l'objet, ce qui est du sujet , et comment ils agissent et réagissent run sur l'autre. Ce qui est un dans le sentiment devient multiple et distinct par là réflexion , et ainsi il faut des signes nouveaux pour désigner tous ces termes et leurs rapports. Puis il faut ajuster, combiner ces signes, afin de former dans l'entendement une représentation de la réalité et poser ensuite au dehors par la parole ce qui a été imaginé ou pensé.

L'homme se crée donc au dedans de lui par la réflexion un monde factice, image du monde réel, et dans lequel son esprit se parle à lui-même sur les choses qu'il a vues, senties. Les opérations de la pensée ne sont au fond que les divers modes de ce discours, ou les manières diflerentes dont il doit se parler pour s'objectiver à lui-même, ou se démontrer ce qui est en lui. La pensée ne vient jamais qu'en seconde ligne; elle est un moyen d'exposition, de développement ou de récapitulation , de résumé ; elle est une parole intérieure, et c'est pourquoi le mot Xb^oç signi-. fie à la fois raison et parole. Elle ne peut qu'extraire ce qui est dans les données ou les principes qu'elle reçoit d ailleurs. Elle est surtout propre à discerner les rapports, et à les mettre au jour-, mais ils sont toujours sentis et souvent aperçus, quoique confusément, avant qu'elle ne les distingue et ne les détache. La réflexioa n'a 1 initiative en rien, justement parce qu'elle est réflexion ; elle ressemble sous ce rapport à la mémoire,

qui ne peut revenir que sur le passé, et n'entre en exercice que par une excitation préalable, par une sensation ou une perception qui provoque la réminiscence. De même la réflexion se replie sur un état antécédent, senti mais non connu \ elle peut Téelaircir, en y appliquant la considération de Tesprit et sa lumière, comme on rend un objet plus clair en le plaçant devant un réflecteur. Elle en dégage tout ce qui y est renfermé, mais elle n'y met rien de plus, elle n'y introduit pas un seul élément.

C'est pourquoi l'acte réflexif, si intense qu'il soit, ne peut nous donner la science profonde des choses ni de nous-mêmes ^ car il ne saisit point l'objet puremeot et simplement, à nu, comme il est en lui, mais toujours tel qu'il apparaît dans .le miroir de l'entendement , moulé dans les formes des sens et teint des couleurs et des nuances de notre disposition. Quand nous réfléchissons, c'est nous-mêmes que nous voyons, nous modifiés par les objets, et nous ne voyons l'objet qu'à travers cette modification. 11 y a dans ce cas deux intermédiaires entre l'qjïjet et nous : d'abord notre manière de sentir et de percevoir, puis la réflexion que nous en faisons. C'est par cette réflexion active que se forme la science humaine, qui est plus humaine et par conséquent plus variable, à mesure que notre pensée y met plus du sien. Elle est au contraire plus vraie, plus certaine, quand les objets se réfléchissent passivement en nous, avec leurs traits, leurs qualités, leurs rapports, comme une belle campagne dans une eau limpide. Ainsi devait être la science de 1 homme

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primitif, sous l'influence de la lumière divine; ainsi il devait réfléchir dans son intelligence la splendeur de Dieu, sa sagesse et la beauté*de Tunivers, admirant et goûtant d'autant plus la vérité, qu'il n'y mêlait point son actfvité propre et que la joie qu'il en retirait n'était point achetée, comme aujourd'hui, par un travail pénible, et gagnée, pour ainsi dire, à la sueur de son front. C'est à cette science qu'aspire la raison par tous; les efforts de sa pensée. Nous ne savons bien, que si nous parvenons à voir la vérité d'un coup d'œil, à saisir la multiplicité des faits dans l'unité de l'idée, à posséder l'idée dans un sentiment ; et encore maintenant, dans l'inspiration du génie et les états qui en approchent, toutes les fois que l'homme reçoit une illumination de l'intelligence, une noble impulsion du cœur, son esprit est plus passif qu'actif-, c'est une espèce de science infuse qui lui est donnée, souvent quand il y pense le moins et par des moyens et des organes qu'il ne connaît pas.

Il est clair que par la réflexion l'homme, revenant sur lui-même, s'enferme en Itii \ il pose autour de son âme un cerclé, ou plutôt une sphère, qu'il affermit et redouble à mesure qu'il réfléchit davantage. Il tisse sa prison comme la chenille ; il se construit son tombeau-, heureux si comme elle, il sait le briser quand les ailes lui poussent, pour s'élancer dans la région de la lumière. Image frappante du passage de la raison à rintelligence quand, élevés par la foi au-dessus du cercle vicieux de notre esprit propre, nous acquérons la faculté de contempler la vérité et de concevoir les

idées! Jusque-là le moi domine la pensée et par con« séquent le langage. Il s*établit hardiment au centre de Vhorizon^ moi ou je^ est pour Vindividu le principe ou le terme de toutes choses. Les grammairiens rappellent naïvement le pronom de la première personne, ce qui veut dire^ que pour chacun son moi est du premier rang et doit passer avant les autres, et cela arrive en effet dans Thomme qui se conduit habituellement par la réflexion. 11 parle presque toujours de lui, de ce qu'il pense, de ce qu'il sait, de ce qu'il veut; il se met en avant de toutes manières, propose sa conduite pour modèle, son jugement pour règle. La vanité vient de la réflexion de son propre mérite; on se gonfle en s'admirant, et on s'admire en se mirant en soi-même. L'homme vain prononce à peine une phrase, sans que le moi ou le je ne la gouverne -, ce qui le rend insupportable aux autres, dont le moi veut aussi se produire et qui s'irritent de voir toujours devant eux le moi d'autrui. De là les jalousies, les collisions , la guerre des amours-propres et tout ce qui arrive quand les hommes sont en face les uns des autres et se choquent.

C'est ce qu'on voit à nu dans les enfants qui commencent à se réfléchir, à se poser en eux-mêmes.. Leur moi, dont ils viennent d'acquérir la conscience, se montre crûment dans leurs discours et dans leurs actions. Dès que la raison de l'adolescent ou du jeune homme prend de la force et a plus conscience d'ellemême, elle s'empresse de juger, de décider; elle proponce > tranche, aflirque et nie avec ftssuraqce, le plus

souvent sans connaissance de cause, sans motif solide, mais toujours en mettant en avant quelque raison qui lui semble irrécusable, parce qu'elle vient de lui. De là la présomption et l'imprudence de la jeunesse. Voilà aussi pourquoi les combats de raison ou les discussions, la polémique et la controversé sont en général peu profitables. Chaque adversaire, placé à son point de vue, enfermé dans sa propre réflexion, voit les choses en, lui et pour lui, et il tend de toute sa force à les poser au dehors, comme il les voit. Il s'inquiète peu de la manière dont les autres les considèrent; son attention et son travail sont employés à faire prévaloir sa pensée, c'est-à-dire son moi, avec sa vanité ou son intérêt-, car tel est presque toujours le dernier mot de la discussion. Réduite en formes et revêtue de l'appareil syl logistique, la disputation exprime naïvement la prétention d'imposer aux autres sa raison propre et ce qu'elle a jugé : dico et confendo^ probo^ nego, obficio^ insto^ argumentabory etc. Cette manière d'émettre sa pensée est certainement ce qu'il y a de plus contraire à l'esprit chrétien dont l'humilité est la base, et l'abnégation de soi-même le couronnement* Le vrai chrétien s'efforce de s'oublier dans ses rapports avec ses semblables, et cherche l'avantage des autres plutôt que le sien ; il s'efface pour les faire paraître, et jamais de sa propre volonté il ne se met en avant. Il est bien difficile qu'un esprit exercé de bonne heure à ces luttes scolastiques, qui en a pris les habitudes et les formes, et qui surtout s'est laissé enchanter par les succès de la dispute, revienne un jour à la modestie, à la sim-

plicité , au désintéressement, à l'oubli de soi-^même. Au moins peut-on affirmer que ce n'en. est pai la meilleure préparation.

Dans le langage réfléchi, l'esprit se parle à lui-même avant de parler aux autres. II pense sa parole avant de parler sa pensée. C'est ce qu'il ne peut faire sans des signes, servant à fixer les objets qu'il distingue par la réflexion, et les rapports qu'il perçoit entre eux. Ces signes tiennent à la fois de la nature de l'âme et de celle du corps. C'est pourquoi ils peuvent être employés comme intermédiaires entre les deux mondes qu'ils doivent unir. Spirituels par leur signification, c'est-à-dire par le sentiment, l'idée ou la pensée qu'ils représentent, ils sont matériels ou sensibles par leur forme, quand ils se réalisent par les organes de la voix. Ils constituent alors le langage articulé et les langues.

Dans le langage spontané, Vhomme reste simple, et de là le naturel, la naïveté de l'expression. Dans le langage réfléchi, Vhomme se double-, l'expression n'est plus que le contre-coup, l'écho de l'impression-, ce qui est senti n'est plus coulé, fondu dans le signe. Il y a jine distinction,. uiie succession entre le »gne et b

m DE l'acte le plus SIMPLE DE U PENSÉE

chose signifiée; il y a niéme. entre eux une espèce d'opposition et de lutte. Aussi le langage articulé ne peut jamais rendre tout ce qui est senti, pas même tout ce qui est pensé. Il y a donc deux temps dans le discours : le temps de l'impression et le temps de l'expression ; et l'expression elle-même a deux moments : elle se forme dans l'esprit avant de se produire au dehors» Le discours n'a de sens et de force qu'autant qu'il est alimenté, soutenu par la réflexion. Il faut toujours que là pensée précède ia parole articulée et la condùisjB, même quand celle-ci paraît s'échapper spontanément et couler d'abondance. Autrement l'expression manque tout d'un coup, la phrase s'arrête, parce que le sens qui en fait la vie ne lui est plus fourni; ou bien ce sont des mots vides, de vains sons qui sortent de la bouche. Dans la plus simple conversation, dans l'entraînement du discours, il y a toujours une réflaxion préalable, un retour sur soi pour prévoir ce qu'on va dire, s'en emparer rapidement, le résumer dans un point de vue, puis le développer et en exprimer chaque partie séparément et à sa place. Ce travail exige de la présence d'esprit, de l'attention, de la pensée. C'est pourquoi les enfants ont de la peine à parler quelque temps d'une manière suivie. Us n'ont point encore assez de réflexion pour se représenter les choses avec ordre dans leur entendement; ils ne savent par où commencer la phrase ni comment la finir. Il en est de même, mais pour une autre cause , chez les personnes qui se troublent facilement ou qui se laissent distraire. L'émotion, la crainte ôtent aux

uns la présence d'esprit, 'les empêchent de réfléchir, et ainsi ils deviennent incapables de disposer leur pen« gce et de Texprimer. Les autres perdent le fil de leur discours, rompu subitement par une chose qui les a frappés, par une pensée ou une image qui , venant à la traverse, a distrait l'esprit de son objet. L'attention prenant une autre voie, ils sont obligés de s'arrêter, ils restent court, ou s'ils ont assez d'assurance pour pousser en avant sans savoir où ils vont, ils divaguent. Nous avons déjà remarqué que l'improvisation ne porte, la plupart du temps, que sur la forme du discours. Le fond, c'est-à-dire la science, les connaissances, les principes, les systèmes, les pensées, est ordinairement donné d'avance, comme fruit d'études et de réflexions antérieures, comme l'acquis de l'orateur. Mais ce fond est exploité au moment même, quand il s'agit de parler à l'improviste; et le développent, excité soudainement par la circonstance, doit se plier et se conformer aux exigences de l'actualité, à la nécessité de l'à-propos. 11 se passe alors dans l'entendement humain quelque chose de merveilleux, qu'il est impossible d'expliquer complètement; c'est cette soudaineté de la pensée et de l'expression, arrivant presque en même temps, quoiqu'il y ait toujours une certaine distance entre elles, une succession presque imperceptible, l'expression reproduisant à l'instant et fidèlement au dehors ce que la pensée pose au dedans. Pendant que l'orateur achève une phrase , il pense déjà à celle qui va venir 5 il la voit mentalement, d'un coup d'œil de l'esprit et comme par éclair. Il la pro-

jette, pour ainsi dire^ devant loi, comme ^n plan sur lequel le discours va passer, (5omme une voie où la parole entrera; et s'il parvient à suivre droitement la \ ligne tracée, sans la perdre de vue, son développement sera ferme, clair, rapide et coulant*, les mots arriveront comme d'eux-mêmes et à peine si l'esprit s'occupera de leur arrangement. Us prendront leur place comme des soldats habitués à la manœuvre, et cependant, sous cette spontanéité apparente, il y a une continuité d'actes de pensée , dont la succession ne se distingue plus à cause de leur rapidité. Tel un charbon ardent, qui tourbillonne, paraît à l'œil un cercle de feu. C'est cette activité de la raison, ce feu de la pensée , ce mouvement toujours renaissant de l'esprit réfléchissant et considérant la même chose sous toutes les faces, la tournant et retournant sans cesse 5 c'est la vivacité, l'originalité, parfois même Tétrangeté de l'expression qui donnent à la parole, et surtout à l'enseignement improvisé, tant d'eflScacité et de bonheur.

De cette observation psychologique sort une conséquence qu'on peut formuler en un précepte pratique, lequel, pour n'être pas neuf, n'en est pas moins utile. C'est tout simplement, qu'avant de s'exposer à parler il faut réfléchir à ce qu'on veut dire, comme avant d'agir il faut savoir ce qu'on veut faire. Quand vous devez parler en public, si brièvement que ce soit, pensez-y d'avance, ne fût-ce que quelques minutes, pour recueillir vos souvenirs et préparer une suite de pensées, une espèce de plan résumé ^quelques points

principaux, qui deviendront des sources jaillissantes, quand vous y enfoncerez la pointe de Vesprit, Le mieux est de se préparer avec calme, en silence, en y mettant le temps convenable, surtout quand il s'agit de choses graves, de questions importantes, et que la circonstance le permet. Une parole, qui s'échappe sans préparation aucune, risquera fort d'être légère, diffuse, incohérente, vide de sens, pauvre d'idées et de faits. C'est une espèce d'inoùdation subite qui n'a pas de lit, répandant ses eaux à droite et à gauche et ravageant pour ainsi dire les questions, comme un torrent bouleverse les campagnes sans les arroser. On tombe alors dans des lieux communs, et pour ne pas rester en chemin, on se prend à des banalités ,f qui peuvent encore, être exprimées en phrases pompeuses ou élégantes, si Ton possède l'art du style, mais qui n'ap« prennent rien.

Ce que nous disons du discours parlé est encore plus vrai du discours écrit. La pensée doit toujours marcher avant la plume et la guider. Ici il y a plus de calme« parce que l'esprit n'est pas sous le coup de la circonstance -, ayant le temps de la réflexion, il peut considérer son objet plus à l'aise. Aussi il y a des hommes qui écrivent admirablement dans le silence du cabinet, et qui sont incapables d'improviser deux phrases devant un auditoire, si peu imposant qu'il soit. La presse du moment, loin de les exciter, les accable en leur ôtant la liberté de l'esprit; leurs sentiments et leurs pensées se confondent, et le temps leur manque pour se représenter nettement ce qu'ils veulent dire et trou'

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les expressions qui y répondent, Jean-Jacques était ainsi fuit, et Von dit qu'un des plus grands écrivains de ce siècle, celui justement dont le style ressemble le plus au style de Rousseau, éprouvait sous ce rapport la même impuissance,

Le langage articulé, devenu langue particulière, est la somme des mots employés par des hommes composant une même société , pour exprimer leurs senti-- ,ments, leurs vues, leurs conceptions, leurs pensées. Les mots de chaque langue sont des types sensibles,' des images de ce qui existe dans Tesprit sous une forme intelligible ; et comme rien n'existe dans l'esprit qui n'ait son original dans l'univers, les mots expriment à la fois la conception et Tobjet qu'elle représente, ainsi que la manière dont il a été vu, perçu, senti. Le langage articulé peut donc être considéré sous un double point de vue : 1° dans ses éléments subjectifs ou relativement au sujet qui le forme; 2® dans ses éléments objectifs ou par rapport àVobjet qu'il exprime.

Il y a beaucoup de choses dans un mot, si simple qu'il paraisse. Deux mondes s'y rencontrent/ et il n'est vraiment mot ou signe, qu*à la condition de manifester par une forme sensible quelque chose de métaphysique* â'idésil ou d'abstrs^it. Le mot tient à la fois du sujet qi|i

ET DE SES CONDltlONS. 179

le prononce et de l'objet qu'il représente. Le subjectif et Tobjectif s'y unissent, et leurs éléments respectifs doivent se retrouver dans sa composition. Tout signe du langage articulé énonce immédiatement une conception ou une pensée de l'esprit , et médialement l'objet extérieur auquel elle se rapporte, tel qu'il est * conçu et connu par le sujet. C'est pourquoi il est vrai de dire que tout homme a sa langue, même ceux qui emploient des signes semblables ; car chacun conçoit et pense à sa manière, et met par conséquent plus ou moins de sens dans tel mot. Un terme scientifique a une autre valeur pour un savant et pour un ignorant, et parmi les savants eux-mêmes, pour ceux qui ont étudié la chose plus ou moins profondément. Condillac a eu raison de dire qu^une. science est une langue bien faites car les mots de la langue ne représentent pour ehacun que la somme de ses connaissances. Mais outre la connaissance que nous prenons de l'objet, il nous affecte d'une certaine façon, et ce qu'il nous fait éprouver doit se retrouver dans la manière dont nous prononçons le mot, dans l'accent^ dans le ton, dans ht vibration de la voix. De là un des moyens les plus expressifs de la parole, et tout à fait caractéristique de l'individualité de chacun. Ainsi deux hommes peuvent avoir sur un sujet donné à peu près la même instruction, et cependant combien ne diffèrent-ils pas dans la roanièr.e d'en parler ! L'un exposera froidement, lentement, méthodiquement ce qu'il sait, et sa parole sera intéressante pour ceux qui sauront Fécouter, La diction de l'autre sera au contraire chaude , vivante, saisi"^

180 DE l'acte le plus sibiple pe la pensée santé ^ il donnera aux mots un accent et un ton qui augmenteront singulièrement leur signification. Sa phrase sera une espèce de chant ou de récitatif anime qui sMnsinuera dans Foreille des auditeurs, s'emparera de leur attention et fera pénétrer ce qu'il voit, pense ou sent, dans leur esprit et dans leur âme. Il les forcera pour ainsi dire à concevoir ou à sentir comme lui.

Pour expliquer d'une manière satisfaisante la formation du langage articulé nous avons à examiner successivement ce qu'il tient du sujet et de l'objet. Le langage est toujours le même dans sa constitution objective, parce que les éléments des choses ne varient pas et que les lois de la nature sont constantes. II est toujours autre dani^ sa formation subjective, parce que chaque être raisonnable a sa vie propre, par conséquent sa manière de sentir, de voir, de penser et de parler.

La parole humaine esWL'abord intérieure, toute spi- " rituelle dans l'âme et dans l'esprit. Elle part de la poitrine, du cœur, du foyer de la vie physique et morale, dont elle est la projection, le rayon. Elle se polarise dans la tête 5 puis quand elle s'échappe au dehors, elle s'enveloppe à son passage dans le souffle; et, modifiée par les organes de la voix, elle se produit dans l'air sous la forme de son et de ton. Comme rayon ou émission de la vie humaine, la parole de l'homme porte la

vie en elle. Elle doit donc se reproduire en image d'elle-même dans tout récipient analogue où elle est admise; et comme la vie est ce qu'il y a de plus divin dans la créature, il faut en conclure que la parole est la manifestation la plus pure du divin par l'humain, de l'absolu par le relatif, de Dieu par Thomme.

La parole humaine peut être considérée en trois états, dans l'âme, dans l'esprit, et telle qu'elle sort de la bouche, dans le discours. Toujours la même au fond, elle varie par sa forme, suivant qu'elle est plus ou moins développée, objectivée, réalisée. Dans l'âme, elle est renfermée virtuellement dans le sentiment éprouvé, dans rim pression reçue, dans le désir qui en natt, et par suite dans la volonté expresse ou l'intention, qui tend à satisfaire le désir par l'expression extérieure. Car l'homme, être raisonnable, ne fait rien, ne dit rien sans raison ', il y a un motif à ses actes et à ses paroles. Ce motif ou cette motion lui vient du dehors, d'un moteur ou d'un objet, qui, afiectant Tâme agréablement ou désagréablement, excite en elle un désir ou une aversion. La manière de sentir l'objet, et la force du désir et de la volonté qui en proviennent, sont la vie de la parole. Or le cœur qui est le centre de la vie physique, est aussi le siège de la vie morale et de ses affections. Comme l'âme anime les puissances et les facultés qui dépendent d'elle, ainsi le cœur au moyen

i82 DE l'acte le plus simple pe la pensée du sang stimule les organes et principalement ceux de la poitrine, qu'il touche immédiatement et qui sont les premiers instruments de la réalisation de la parole. La voix s'échappe spontanément de la poitrine en exclamations, quand le cœur est ému et sent le besoin de manifester son émotion. C'est ce qui donne de l'énergie à la parole, parce qu'alors elle part du fond et le jette au dehors. Dans ce cas il y a langage naturel, spontané, mais non parole articulée; car l'homme n'a point conscience de ce qu'il exprime 5 il ne sait encore ce qu'il sent ni ce qu'il veut 5 c'est l'instinct de l'expression. Pour que cet inctinct devienne consciepce, il faut que la parole monte du cœur à la tête et se réfrange dans l'entendement. Alors l'esprit s'en empare et l'analyse par la réflexion. Les couleurs, les nuances enveloppées dans l'unité du sentiment ou de l'intention apparaissent, se détachent, s'épanouissent, et l'homme voit en objectivité ce qu'il éprouve, se le représente, le considère, le pense : il en a conscience.

Nous avons déjà montré que 'ce travail ne peut se faire sans signes, lesquels sont intellectuels, abstraits et cependant imaginatifs, tant que la parole reste dans l'esprit et n'est point encore réalisée par le discours. Quand cette réalisation s'opère, il s'accomplit en nous une transformation merveilleuse, A toutes les parties de la pensée, revêtues de signes intellectuels, correspondent des sons de la voix diversement modifiés, qui s'articulent et se combinent entre eux comme les signes de la pensée et les objets qu'elle représente. La volonté imprime aux muscles des organes vocaux

i:t m se;$ cow^tions, 183

les mouveiQents nécessaires à Farticulation et 9 la pro^ nonciation des mots, en même temps que l'esprit dis^ pose la pensée à sortir de l'entendement comme par une filière, enveloppe d'un son chaque partie à son passage, préside à la formation de l'expression, à la composition de la phrase, pensant et surveillant à la fois l'opération de la pensée et de la parole. Puis au fond de Tune et de l'autre il y a encore le sentiment, l'émotion de Tâme, l'affection du cœur, le mouvement de la volonté. C'est une admirable triplicité d'âme, d'esprit et de corps, se mouvant dans l'unité de la vie|[ et quand le talent de la parole se trouve joint à un esprit vif et pénétrant, à une âme sensible et à une volonté ferme, de leur sympathie et de leur accord résulte une magnifique harmonie, une expression vivante qui va au cœilr en même temps qu'elle éclaire l'esprit et charme les sens.

Sous ses diverses formes la parole exprime une scuIq chose, la vie de celui qui parle, la vie de l'âme, la vie de l'esprit ou la vie du corps. Or le propre de la vie est de tendre toujours à se communiquer, et à serepro* duire. Dans toute parole vivante il y a une vertu génér ratrice, un esprit vivifiant qui fécondera partout où il sera reçu, partout où un germe s'ouvrira pour l'admettre. Mais la vie ne vient pas de l'homme : il la reçoit et la transmet ; il ne la fait pas. 11 n'en est ni le créa? leur ni le propriétaire ^ elle sort de la source de toute vie, de Celui qui est, de Dieu. Doue toute propagation de la vie est la transmissiou d'uii don divin, laquelle n'est productive que si l'action de Dieu s'y trouve et

184 DE l'acte Lfi PLUS SIMPLE f)E LA PENSÉE

opère par la créature. Partout la génération est un mystère et a quelque chose de sacré, parce qu'une puissance plus haute y intervient, la puissance du Principe de la vie, dont toute paternité dérive. Comme il y a dans rhomme deux natures» il y a aussi en lui une double vie, se propageant par une double voie, et par conséquent il y a pour lui deux générations, deux espèces de paternité et de filiation. La vie physique se transmet par la génération organique ; la vie morale, intellectuelle par la génération spirituelle, au moyen de la parole. 11 y a des parents selon Famé et Tesprit comme il y en à selon la chair et le sang ; les ans et les autres ^ont des organes plus ou moins médiate du foytT de la vie. Les parents naturels reçoivent le don de la vie par l'intermédiaire de la nature et du monde physique. Les pères selon l'esprit le reçoivent directement du monde spirituel| quelquefois de Dieu même; et moins la chair et le sang ont de part dans leur opération, plus ceux qui instruisent et ceux qui sont instruits sont dégagés des liens et des affections du corps, élevés au-dessus des choses de la terre ; plus aussi il y a de vertu dans la parole, plus elle féconde Tâme et Tintelligence, plus elle donne de vie. La parole humaine est la manifestation la plus pure en ce monde de la vie qui vient de Dieu, son expression la plus simple, la plus spirituelle relativement à l'homme actuel 5 c'est pourquoi elle a été dès le commencement et dans tous les temps le moyen de communication entre Dieu et rhomme.

ET D£ SES CONDITIONS. 18o

Le son, le ton et le souffle constituent la parole ex« térieure, et Tarticulalion la modifie. Le son vient de la dilatation de Tair dans la poitrine, de rémission de Tair à travers les organes vocaux. Il exprime en général rétat de Fàme, sa disposition. Le ton se forme par la contraction, par la condensation de l'air. II répond à l'espèce d'affection dont Tàme est émue et au degré de force de sa volonté. De là le ton doux ou grave, tendre ou majestueux, etc. Il fait le caractère de la parole, comme il détermine tel genre de musique. Le souffle pectoral, qui enveloppe le son et le ton, leur sert de véhicule, perce l'air extérieur, le fait vibrer et produit ainsi des voyelles ou des voix.

La parole se pose dans; le monde extérieur par la voix. La voix se produit par le son ou par l'air mis eo vibration. Mais cette vibration prend un caractère particulier en raison de la cause et de l'instrument par lesquels elle s'effectue. La cause, c'est l'âme humaine voulant exprimer ce qu'elle sent, pense et veut. Il y a dans la voix une émission, une irradiation de l'âme se communiquant aux organes pectoraux et vocaux par l'influx nerveux, et qui, en se concrétant, pour ainsi dire, dans Tair de la respiration, constitue ce qu'on ap^

186 DE l'acte le plus simple de la pensée pelle le souffle ou Vhaleine. L'instrument des vibrations sonores est le larynx, qui par son organisation et par ses mouvements, modifie Tair à son passage et produit soit le ton naturel et ordinaire de la voix, soit ses tons variables et accidentels. Ce qui démontre une correspondance intime, une sympathie particulière entre les mouvements exécutés par les parties de cet organe auxquelles la volonté commande, et les divers sentiments et affections de Tàme. Nous avons donc en ce moment trois questions principales à examiner :

1** Comment se produit le son de la voix humaine ?

2*" Qu'est-ce qui constitue le ton et les tons de la voix?

3** Qu'est-ce que le souffle de l'homme?

Pour répondre à la première question, nous emprun-* terons quelques pages à un livre trop peu connu, qui nous semble donner sur ce sujet des explications plus satisfaisantes que la plupart des ouvrages répandus dans les écoles.

« La voix, dit M. Blaud, dans son Traité élémentaire de Physiologie philosophique^ t. II, p. 230, est un son rendu par l'air expulsé hors de la* cavité thoracique. Pour que la voix, considérée comme expression, puisse être produite, il faut : i® que l'air extérieur pénètre dans la cavité du thorax -, ^ qu'il en soit chassé avec un certain degré de force-, 3^ qu'il reçoive dans son trajet un mouvement vibratile; 4^ enfin que le son qui résulte de ce mouvement, soit ensuite modifié selon le^ affections qu'il doit exprimer. Il faut donc qu'il y ait : 1"* un réservoir susceptible de dilatation et de fétréci»-

ET DE SES GOimiTIONS. 187

sèment pour recevoir Tair atmosphérique et se prêter à son expulsion, et des agents pour opérer cette dilatation et ce rétrécissement, et pour expulser Tair que le réservoir renferme ; 2® un tube pour diriger ce fluide au dehors 5 3* un organe particulier pour lui communiquer dans son trajet le mouvement vibratile; 4"^ un appareil pour mettre le son produit par le mouvement en harmonie avec les afiPections morales.

« Or le réservoir destiné à recevoir l'air extérieur est formé par les poumons, organes situés l'un à droite, l'autre à gauche dans la cavité thoracique et composés d'une infinité de cellules (les cellules bronchiques) qui , aboutissent par des tubules à des conduits plus considérables, lesquels forment par leur réunion deux tuyaux principaux, cartilagineux, élastiques, qu'on nomme les bronches. Ces cellules sont unies entre elles par un tissu cellulaire lâche, qui en favorise la dilatation par l'air atmosphérique, et munies de fibres musculaires qui concourent à leur resserrement pour Texpulsion de ce fluide. Elles sont tapissées intérieurement par une membrane muqueuse, dont la sécrétion s*oppose au contact trop irritant de Tair extérieur et des corpuscules qui y nagent, et leur masse générale est enveloppée d'une membrane séreuse qui facilite le mouvement des poumons.

(c Les agents qui produisent la dilatation et le rétrécissement du réservoir pulmonaire ef^ijui y déterminent Taceës et l'expulsion de l'air, sont : !• les côtes, arcs élastiques, en partie osseux et en partie cartilagineux, dîsposéd obliquement de haut en bas et d'arrière en

i88 DE L*AGTB LE PLUS SIMPLE DE LA PENSÉE

avant \ de manière que leur élévation détermine la dila* tation de la cavité thoracique, et leur abaissement la diminution de sa capacité ; 2"" les muscles qui élèvent les côtes et que l'on appelle inspirateurs^ parmi lesquels se trouve compris le diaphragme, cloison musculeuse qui forme la paroi inférieure du thorax, qu'elle dilate de haut en bas en se contractant : 3^ enfin les muscle$ que Ton nomme expirateurs. Les côtes concourent ellesmêmes à leur abaissement par leur élasticité propre et celle de leurs ligaments articulaires, qui les ramènent du degré de torsion, qu'elles ont éprouvé, à leur situation ordinaire.

« Le conduit qui dirige Tair hors de la cavité thoracique est la trachée-artère^ tube formé de cerceaux cartilagineux, placés successivement les uns au-dessus des autres, et unis entre eux par un tis.su > fibreux. Ce tube se continue avec les deux tuyaux bronchiques, qui n'en sont que les divisions, et est tapissé comme eux d'une membrane muqueuse.

« L'organe qui met l'air en vibration, est situé à la partie supérieure de la trachée^ qui lui transmet l'air sorti des poumons. Il porte le nom de larynx, du grec Xdpu-^Ç, siflBiet. Il est composé de plusieurs cartilages de grandeur et de forme différentes et mus par différents muscles pour les diverses fonctions qu'ils ont à remplir.

« Le plus grand, le plus remarquable de tous, formant à lui seul presque toute la partie antérieure de l'organe, représente une sorte de bouclier et semble destiné à garantir des chocs e^^térieurs les parties qu'il

recouyre. Il a reçu à cause de cela le nom de thyroïde (de Bupebç/ bouclier, et eTSoç, forme). Au-dessous de celui-ci se trouve un autre cartilage de forme annulaire appelé cricmde (de y.(pxoç, anneau, et eïôoç, forme) qui, formant un demi-cercle antérieurement où il peut être en quelque sorte considéré comme le premier anneau de la trachée, s'élargit, prend plus d'épaisseur et s'élève postérieurement, pour soutenir deux autres cartilages qui complètent la paroi postérieure du larynx, et s'articuler avec eux. Ceux-ci, appelés aryiénoïdes^ représentent une partie à^ la gorge d'un entonnoir, ce qui leur a fait donner le nom qu'ils portent (àp6i:atva, entonnoir, et eTSoç^ forme). Ils sont unis au précédent par une articulation très-mobile, et articulés entre eux par leur face interne, au moyen d'une capsule lâche et de ligaments extensibles, qui leur permettent des mouvements très-étendus.

K La glotte est une espèce d'anche, située dans le larynx et formée par quatre replis de la membrane muqueuse qui tapisse la surface interne de cet organe. Ces replis disposés par paires et l'un au-dessus de l'autre de chaque côté, se fixent d'une part aux cartilages aryténoldes, et vont s'attacher de l'autre, eh marchant de dehors en dedans et d'arrière en avant, à l'angle rentrant du thyroïde où ils se confondent entre eux. Ils forment donc un angle dont le sommet est en avant, et dont les côtés, fixés par leurs extrémités à deux cartilages mobiles, doivent nécessairement suivre les mouvements de ceux-ci.

a Chaque repli muqueux inférieur renferme un liga-

490 DE l'acts lb rus sans m la poiste ment oonsistaDt et élastique, qui en soit la direction et qui s'implante aussi postérieurement aux cartOages aryténoldes, et antérieurement à l'angle rentmnt da thyroïde. Ces ligaments donnent aui replis qui les recouvrent, la consistance et l'élasticité nécessaires pour entrer en vibration par le cboc de l'air expiré. Ils constituent les bords de rànche vocale, les oignes essentiels à la production des sons, dont les modifications dépendent des mouvements divers que les cartilages du larynx exécutent

a Telle est l'admirable structure du larynx, organe essentiel de l'instrument vocal, dont il forme pour ainsi dire l'embouchure. Les autres parties qui complètent cet instrument, et qui sont destinées à convertir en voix expressive le son développé dans le larynx, sont le pharynX) l'épiglotte, le voile du palais, les cavités nasale et buccale, la langue, les lèvres, les ar<»des dentaires et les muscles qui les rapprochent ou les éloignent l'une de l'autre....

« Tel est l'appareil vocal considéré d'une manière générale. Examinons maintenant comment il effectue la production des sons*

Lorsque nous voulons développer un son vocal, nous déterminons l'entrée de l'air extérieur dans nos organes pulmonaires par l'action du diaphragme et des muscles inspirateurs, et nous contractons ensuite plus ou moins fortement les muscles qui compriment et abaissent les parois thoraciques. Ce fluide, pressé alors de toutes parts, s'échappe par la trachée-iurtère et tra* verse le larynx* *

t< Mais pour qu'il entre en vibration dans cet organe, il faut que la glotte soit suffisamment rétrécie, et que les ligaments, qui en forment les limites, soient assez fortement tendus et jouissent d'une élasticité convenable. Si Ton pratique une ouverture à la trachée, audessous de la glotte, il y a aphonie. Si la glotte est trop dilatée, Tair la traversant trop librement, n'exerce sur les ligaments vocaux qu'un frottement faible qui ne peut les faire vibrer. Enfin si ces ligaments ne sont pas assez fortement tendus ou suffisamment élastiques, le même effet a lieu et aucun son n'est produit.

« Des expériences faites sur des animaux vivants prouvent que la glotte se resserre pendant la production des sons; c'est le muscle aryténoîdien qui produit ce resserrement, en rapprochant l'un de l'autre les cartilages aryténoldes. L'élasticité des ligaments vocatix est sensible sur les cadavres*, mais elle est bien plus considérable pendant la vie, par l'action des muscles cricoaryténoldiens postérieurs et crico- thyroïdiens, qui concourent à leur tension.

« C'est donc en frappant contre ces ligaments élastiques, tendus et suffisamment rapprochés, que l'air, chassé plus ou moins fortement du poumon, vibre et devient sonore. Telle est la production du son considérée d'une manière générale. Examinons mainteniCntles causes des différentes modifications qu'il peut éprouver.

«I Le son de la voix humaine présente, comme tous ceux produits par les corps sonores en général, trois qualités différentes l'une de l'autre, savoir : le timbre, le km et la force.

492 DE l'acte le plus simple de la pensée

<c Le timbre de la toîx dépend uniquement de la nature des vibrations des bandes vocales. Il peut être plus ou moins clair, plus ou moins éclatant ou plus ou moins sourd, selon que ces vibrations sont elles-mêmes plus ou moins parfaites. Il est entièrement subordonné aux divers degrés d'élasticité des ligaments vocaux, comme le timbre d'une lame métallique est d'autant plus pur que ses molécules ont plus d'élasticité, et sont dans une agrégation réciproque plus uniforme et plus parfaite. D'où Ton voit qu'ea dernière analyse le timbre de la voix a sa cause dans la structure intime des bords de la glotte , qu'il sera net et clair si ces bords sont trèsélastiques, rauque et peu distinct au contraire, s'ils ne peuvent vibrer qu'imparfaitement. C'est par la structure infiniment variée de ces lames, qu'on peut expliquer toutes les variétés du timbre de la voix, considérée dans les divers individus.

Le timbre naturel de la voix est modifié, et changé en expression, par les dimensions et les formes tii verses que peuvent prendre le pharynx, l'isthme du gosier et les autres parties de l'instrument vocal... Le ton de la voix humaine est déterminé d'une part par l'épaisseur et de l'autre par la longueur des ligaments vocaux..,. C'est aux variétés infinies de ces deux dimensions des bandes vocales qu'il faut attribuer toutes les variétés individuelles de la voix considérée dans son ton. On conçoit par là pourquoi l'enfant l'a plus aiguë que l'adulte, et la femme plus que l'homme...

tt L'organe de la voix humaine n'est exclusivement jù un instrument a anche, ni un instrument a cordes,

mais an composé des deux. Il se rapproche d*un instrument à cordes, quoiqu^il en diffère sous beaucoup de rapports, par la tension variée dont les ligaments vocaux sou^t susceptibles; et il tient d'un instrument à anche en ce (}ue les deux lames de la glotte forment par récartement de leur extrémité postérieure la moitié d'une anche ordii^aire...

(( Dans la voix ordinaire le ton dépend des dimensions des lames de la glotte et de Fétat respectif des puissances opposées qui les rapprochent et les éloignent, les tendent ou les relâchent. Plus ces lames sont longues et épaisses, plus elles sont éloignées Tune de Vautre et relâchées, plus aussi le ton de la voix est grave. Il est au contraire d'autant plus aigu que les ligaments vocaux sont plus minces et plus courts, comme on le voit dans les enfants et les femmes, et qu'ils sont plus tendus et plus rapprochés. Toutes les variétés de ton qu'on remarque dans la voix humaine, dépendent de celles dont sont susceptibles les dimensions, le rapprochement et la tension de ces ligaments... Plus l'échelle des dimensions dont le larynx est susceptible et celle de Touverture de la glotte est considérable, plus la voix a d'étendue et peut parcourir de tons. Plus l'action musculaire qui détermine les changements de dimensions de l'instrument vocal est prompte, vive, facile, plus la voix a de flexibilité, etc. »

Nous ajouterons une remarque en ce qui concerne le ton. Il y a deux espèces de tons : l'un, mécanique ou organique, si l'on peut parler ainsi, est rendu par tout corps sonore, animé ou inanimé, quand il entre

en Tîbratioti et fait vibrer Fair ; il résulte de la constH tution du corps, de la nature et de rarrangement de ses parties, et il change arec cet arrangement, comme dans une corde qui s'allonge ou se raccourcit, qui s'enfle ou se dessèche. Ainsi la toîk naturelle de chaque homme, de chaque animal, dépend de Torganisation I)articulière de son larynx. L*autre ton est formé tolontairement et avec intelligence, dans Fintention d'exprimer telle ou telle chose. C'est la puissance de former ces tons à volonté, qui donne à la voix humaine et aux instruments employés par la bouche ou la main de l'homme une supériorité si remarquable sur la voix et le chant des animaux. Les oiseaux chantent toujours la même chose, de la même manière et dans les mêmes tons. L'homme varie les tons de sa voix, suivant ce qu'il veut exprimer par la parole articulée ou par la parole chantée; et de là l'expression de son discours et de ses chants. Le larynx est garni d'uii nombre de muscles et de nerfs qui le soumettent à Tempire de la volonté. Elle peut en varier les mouve^ ments, en changer rapidement la disposition, de manière à modifier la voix dans une échelle plus ou moins étendue et à produire des sons très-divers, suivant la nature des sentiments et des désirs qui Taniment* Il y a sous ce rapport une immense différence entre les hommes, bien que tous aient un certain pouvoir su^ l'organe de la voix. Tel homme a une belle voix^ un beau débit ; ses phrases sont bien tournées, son dia^ eours élégant, et cependant sa parole n'a point d'ac« tion, point d'effet) elle ne mord pas^ pour ainsi direi

ET DE SES COMDlTlOnS. I9S

sur l'esprit de Tauditeur ^ elle ne saisit point Tatten^ tion. C'est que son âme y est pour peu de chose. Usent faiblement ce qu'il exprime ^ son cœur n'est pas tou^ ehé^ remué) et dès lors l'émission de sa voix est molle^ incertaine, sans vertu , même quand il crie beaucoup et bat Tair de ses exclamations^ Telle cantatrice a une voix d'un timbre superbe, d'une étendue prodigieuse, qui parcourt facilement tous les intervalles du ton le plus grave au plus aigu ; et malgré cela sa voix, qui charme au premier moment, perd bientôt de sa puissance, parce qu'elle est froide et vous laisse froid. C'est encore Tâme qui manquci Une autre au contraire, bien inférieure par l'organe, touche, remue, trans-* porte -par l'expression de son chant, par l'âme qui respire dans sa voix, par le sentiment qui en fait fré« mir les cordes. Ce sont les mêmes tons des deux côtés; mais quelle différence dans la manière de les produire, de les faire vibrer dans l'air, et par l'air dans les poitrines et dans les cœurs 1

Reste le souffle pectoral que les physiologistes et les physiciens, qui ont tenté d'expliquer la phonation, ne nous semblent pas avoir mieux compris que le regard, quand ils ont parlé de la vision.

Sans aucun doute, pour émettre des sons, la poitrine doit in^spirer l'air, comme pour voir, l'œil doit recevoir la lumière. Nous ex^pirona en grande partie l'air que nous avons ijispiré, au moins cette portion qui ne peut servir à la réparation du sang. Mais s'il n'y avait que cela dans Xex-^iration^ elle serait une simple ex^étiod, une espèce de défécation des pouaions, et

cependant le souffle humain a toujours été regardé comme quelque chose de spirituel et même de sacré. C'est qu'en effet dans toutes les manifestations de rame par le corps, quelle qu'en soit la forme, il y a de rame ; il y a une projection, une émission d'ellemême qui passe au dehors, et donne du sens, de la vie et de la vertu à Texpression. Dans le regard il y a une irradiation du foyer psychique, une lumière, un rayon de Tintelligence*, et de là sa merveilleuse influence. De même dans la voix. Au delà du' mouvement organique qui presse les poumons et en chasse l'air, il y a un mouvement d'une autre nature, un mouvement moral qui produit le mouvement physique; comme la volonté remue le bras, bien qu'e nous n'apercevions pas le moyen terme qui les unit. Nous ne voyons pas davantage comment l'affection éprouvée meut les poumons et les organes de la voix-, mais ce qui est bien constant, parce que nous l'éprouvons tous les jours, c'est que la force et le ton de la voix sont en raison de ce que l'âme sent et veut. Nous dirons donc que par l'organe vocal l'âme a la puissance d'exhaler son esprit, comme elle émet par l'œil son rayon. Cet esprit psychique s'unit à l'esprit physique du corps, lui imprime son mouvement; et celui-ci poussant l'air contenu dans les cellules bronchiques, le chasse à travers le larynx et les organes vocaux, où il est moulé et façonné pour donner un corps à la parole. De là ce que nous appelons le souffle pectoral ou le hâlement, halUus^ qu'il ne faut pas confondre avec le souffle de la bouche, qui est la simple expul-

sien de Pair par le mouvement des organes. Le souffle pectoral , imprégné de la vie de l'âme dont il est le véhicule, est très-mystérieux. Il tient des deux natures de l'homme avec prépondérance de la nature psychiqtie; et sa vertu dépend de la force de l'âme, de son élévation, de sa pureté, suivant que celui qui l'émet est plus ou moins en rapport avec le monde supérieur, ou participe par transmission à un caractère sacré. C'est que le souffle ou l'air est une des expressions les plus actives de la vie ; c'est l'esprit lui-même, sous la forme sensible la plus subtile et la plus pure. C'est pourquoi dans toutes les religions le souffle a été employé comme un moyen d'initiation ou de consécration pour communiquer un esprit supérieur, avec la puissance de le propager. Jésus-Christ a soufflé sur ses apôtres après sa résurrection, quand il les a envoyés dans le monde annoncer l'Évangile et établir le royaume de Dieu. Les successeurs des apôtres soufflent sur le front de ceux auxquels ils imposent les mains, en les investissant des fonctions du ministère sacré. En leur donnant la mission, ils leur transmettent l'esprit, le pouvoir et la force pour l'accomplir. L'huile des catéchumènes et des infirmes, qui doit fortifier par l'Esprit d'en haut l'âme de ceux qui naissent et de ceux qui meurent, reçoit sa consécration et sa vertu du hâlement du pon-* tife et des prêtres..

Il est aisé de comprendre, par ce qui vient d'être dit, ce qui constitue la force ou l'intensité de la voix. Elle dépend du volume d'air émis par la poitrine et de l'impulsion plus ou moins énergique qui lui est donnée,

19S DE l'acte le plus Simple de la pensée Le volume d'aîr est en proportion de l'ampleur des poumons et de la capacité des cellules bronchiques qui le contiennent, ainsi que de celle des bronches, de la trachée-artère, du larynx, du gosier et enfin de la bouche. L'impulsion dépend de la force du sujet, tant dans les fibres musculaires des cellules, que dans les muscles inspirateurs et expirateurs, les pectoraux, le diaphragme , etc. Mais ici l'énergie morale joue un grand rôle. Un sentiment profond et un vif désir de se faire entendre et comprendre, donnent à la voix de l'élan, du ressort, et quelque chose de vibratoire et de perçant qui a plus d'effet que l'intensité du son. H y a des hommes d'une constitution faible et d'un corps grêle qui parlent plus vivement et plus longtemps que d'autres plus robustes et qui ont des voix puissantes. L'ftttie les soutient, l'esprit les vivifie ; mais c'est toujours aux dépens de l'organisme, qui s'use, se dévore à mesure que le discours a plus de chaleur et d'action, comme le flambeau qui se consume en éclài* rant.

La voîi prend des significations diverses suivant la manière dont elle s'échappe de la bouche, après avoir subi certaines modifications, analogues à la situation de l'être qui l'émet. Dans son état le plus naturel, on l'appelle cri; c*est la manifestation simple de là vie par la projection du son. Il y a autafit d'espèces de cris que de modei^ de l'existence. Chaque animal a son cri, qui se diversifie en raison de ce qu'il éprouve, mais dont le ton fondamental et le caractère lui sont propres* Gd cri^ déternïiné par l'orgàtiisatioti de VèiH

ET BE SES CONDITIOnS. !9d

vivant) et spécialement par celle du larynx, est une expression symbolique de sa nature et de sa manière de vivre.

Quand le cri se prolonge et traîne, il est ordinai^ rement un signe de douleur et de souffrance continue; on le nomme gémissement. Le gémissement est instino* tif ; il faut une certaine force de volonté, un effort sur soi-même pour l'arrêter. L'animal malade gémit, et comme tout ce qui objective, le gémissement donne du soulagement*

Le soupir ressemble au gémissement^ sauf que Tair est rejeté sans donner de voix. 11 produit seulement le bruit particulier que fait le souffle, en sortant d'une cavité par une ouverture étroite^ Le soupir est en général le signe d'une douleur morale, d*une peine du cœur. On dit vulgairement dans ces cas qu'on a le cœur gros« et le cœur se gonfle en effet et augmente de volume par l'afflux du sang qui s'y concentre. Il y a Une sensation de pesanteur, d'oppression dans la ré-^ gion précordiale, et il en résulte une certairle difficulté de respirer, qui nécessite un grand effort pour inspirer l'air extérieur, lequel est rejeté aussitôt avec violence^ comme pour dilater le cœur et les poumons et y étiH blir la circulation plus libre de la vie*

Le sanglot est aussi une expresssion de douleur ou plutôt de désolation. Il accompagne ordinairement les larmes, quand elles coulent en abondance. Il provient de la gêne qu'éprouvent les poumons à admettre Tair^ en sorte que l'inspiration, au lieu de se faire d'un seul trait et continûment, se fait à petits traits et ivee

200 DE l'acte- le plus simple de Là pensée

des secousses répétées, comme quand on avale à petites gorgées. Pour une seule expiration il y a plusieurs inspirations précipitées. Les enfants sanglotent aussitôt qu'ils pleurent, parce qu'ils ont encore peu de puissance sur leurs organes. Il faut une peine bien forte pour arracher des sanglots à un adulte et surtout à un homme.

Le rire est le contraire du sanglot par son expression, et par la manière dont il se forme. C'est une suite d'expirations coupées, saccadées, par lesquelles Tair sort de la poitrine en faisant un bruit particulier. Au lieu de s'échapper d'un seul jet, il est comme repris par intervalles^ ce qui donne des sons détachés. Aussi y a-t-ii dans le rire quelque chose de réflexif . L'homme seul sur la terre a la faculté de rire, et il ne rit d'une manière décidée que quand il commence à penser, quand il a la conscience du moi. A mesure qu'il y a plus de réflexion, plus de retour sur le moi dans le rire, il est aussi moins naturel, moins franc, et il exprime plus la moquerie, la critiqué, le sarcasme que la gaieté et la joie. Chez les enfants qui ne parlent point encore, et dans.tous les cas où il est spontané, le rire exprime un certain épanouissement de la vie, et alors il se manifeste par l'émission franche de la voix, par la voyelle a répétée [ah/ ah/ ah/). Quand il est réfléchi, il s'opère par Vi [ki/ ht/ hi/) qui indique une certaine contraction de la voix ramenée sur ellemême.

Le chant est la voix modulée, c'est-à-dire gouvernée de manière à ce que le-s sons successifs qu'elle rend,

se conviennent et produisent un enchaînement agréable à Voreille^ Sous le rapport musical, les sons de la voix humaine ont été ramenés à sept tons principaux, qui constituent Fécheile de 4a voix ou la gamme. Quelques-uns les ont réduits à cinq , à cause des deux demitons de mi à fa et de si à ut. D'autres ki'en ont admis que trois, la prime, la tierce et la quinte, qui suffisent pour constituer un accord, et nous sommes de leur avis. 11 n'y a vraiment que trois sons fondamentaux, comme il n'y a que trois voyelles pures, trois termes de la proposition, trois parties essentielles du discours, trois couleurs principales, etc., parce qu'au fond de toute nature créée est empreint le sceau de la Trinité créatrice, et que la loi de Téternelle génération est aussi la loi de toutes les générations temporaires. Le chant a une expression universelle, comprise naturellement par tous les hommes. Tous les peuples chantent -, tous cherchent à donner à leur voix par la modulation quelque chose de régulier et d'harmonieux qui en relève le caractère et l'idéalise. Le chant et la musique instrumentale, qui en est l'imitation, ont été employés de tout temps dans le culte religieux, soit pour célébrer les louanges de la Divinité et faire monter jusqu'au ciel la reconnaissance et la prière des créatures, soit pour émouvoir les cœurs, y faire naître le sentiment de la piété, les tourner vers Dieu et les disposera lui rendre l'hommage de l'adoration et de l'amour. Maintenant que nous savons comment se forme la voix, cherchons dans ses niodiQcations fondamentales les éléments essentiels des langues.

909 Bs i.'act« ui njm bihhji db u pensée

La voyelle la plus simple et la plus profonde, qui est la racine de toutes les autres, c'est 1'^. A est l'expression la plus spontanée, la moins réfléchie, Texpression du premier mouvement central dans Fétre ; de là )e sens de cette parole : « Je suis l'alpha et Foméga. » La voyelle A est encore le type du centre en expansion dans toute sphère naturelle, de l'unité, principe des nombres, du ton fondamental ou de la note appelée priime ou tonique dans Taccord parfait.

La voyelle est la première déterminatipn forpi^elle du premier son, sa forn^e Is^ plus complète. VO dans son émissiop est le vouloir déterminé, le son et le ton harmonisés. Il est le symbole physique de la lumière en rayonnement, d'up monde développé. C'est le cercle en géométrie. Dans l'arithmétique, c'est le signa qu'on appelle zéro^ et qui, ne représentant rien en par<^ tîculier, est par cela même le type de l'existence en général. Dans la musique, c'est l'octave, terme ou pôle du son et du ton développés.

ET PB m ÇOIIDITiaiSS. g03

Il n'y a, è proprement poirier, qu'une voyçll^, puisfquHl n'y a qu'une voix. Mais la voix, sortiint du fond de la poitrine, çst modifiée dans son trajet par le c^nal qu'elle parcourt jusqu'à l'extrémité des lèvres, où elle se détermine et se formule complètement. Ce sont ces modifications qui donnent lieu à distinguer plusieurs voyelles. La voix dans toute son expansion, donnée à plein gosier et avec la bouche entièrement ouverte, produit le son A. A est donc la voyelle-mère ou le commencement de toute voix. De là le sens iporal et intelligible de Talpha, qui désigne partout l'origine des choses, le rayonnement primitif, la première mani* festation de la vie, le premier mouvement de l'expansion centrale. C'est ce que signifie la parole attribuée par l'Apocalypse à Jésus-Christ, qui, comme Verbe, est la génération éternelle du Père, son rayon consubstantiel et comme Créateur ou Auteur de l'exisr tence, le Principe de toutes choses ; car il a fait tout ce qui existe et a rien de ce qui a été fait n'a é(é fait sans lui. »

Quand la voix, parvenue aux extrémités de la bouche, est moulée par les lèvres qui l'arrondissent, elle devient 0. L'O, par la manière dont il est constitué, est le symbole de toute forme, ou de la vie harmonisée par son expression complète. La voyelle est donc le signe de tout développement harmonieux, spit de la lumière rayonnante, posant autour du centre enflammé une brillante auréole^ soit d'une vie quelconque, dont le foyer tend toujours à s'objectiver et à se réaliser par la Sphère* C'est ce que signifient d'une

â04 DE l'agtb Le plus Simple de La pensée.

manière abstraite le cercle et la sphère géométriques qui contiennent virtuellement toutes les autres figures. VO en est le type dans le langage, et il en est aussi la représentation par la forme littérale, ou quand il est écrit. Considéré en lui-même, et abstraction faite de la vie qui Tanime, n'est plus qu'une forme morte, une circonférence sans centre. C'est ce qui distinguo le zéro arithmétique du cercle géométrique ; ce dernier étant plein , puisqu'il est la somme de tous les rayons émanés du centre, tandis que le premier est vide et sans âme -, symbole du corps privé de la vie, ou de l'existence considérée d'une manière générale , séparément de l'être et de la substance dont elle est l'expression. C'est pourquoi le zéro ne vaut point par luimême, comme la forme ou la chair toute seule ne sert de rien , nihil prodesi. C'est l'esprit qui lui donne de la vie et de la signification. Le zéro n'a aussi de valeur que par l'adjonction de l'unité ou d'un nombre, produit de l'unité-, et le nombre, c'est la vie à telle puissance. Le zéro est dans la progression des nombres ce que la forme parement matérielle, la matière proprement dite, est dans le développement vital : le résultat extrême de la force d'expansion au terme de son épuisement. Quand il s'associe à l'unité, il la reproduit sous une autre forme et commence une nouvelle série; comme la voix, parvenue à son octave, reproduit la tonique à une autre puissance et pose la base d'une nouvelle échelle diatonique. L'octave résonne à l'unisson de la prime; c'est un monde terminé et complet. La voyelle est donc le signe symbolique de toute ter-

ET DB SES GommoNs. 205

iiiinaison^ de toute fia reproduisant son principe ou l'exposant dans la plénitude de sa forme.

Ainsi sont ideqtiques le principe et la fin de chaque chose, et tout revient en définitive à l'unité. VO est VA pleinement objectivé, comme la Sagesse divine est la manifestation de Dieu, comme Tunivers est la manifestation de la Sagesse, comme Tentendement est la forme spirituelle de Tâme humaine, comme la terre est le déploiement de son centre, comme chaque monde est la réalisation de son idée, comme une forme orga* nisée, animale ou végétale, est Texposition de son principe vital, comme une conclusion est la conséquence de son principe, comme le discours est Vexpression dô la pensée. Il y a seulement cette différence, que dafis Talpha ou le principe tout est contenu virtuellement, " et dans la fin ou Toméga tout est réalisé actuellement. C'est la même chose à deux 'états opposés ou plutôt contreposés Tun à l'autre, invisible et visible, latent et rayonnant, en puissance et en acte, virtuel et réel. Le mouvement de la vie va et vient entre ces deux termes, soit qu'elle passe de la puissance à l'acte, ce qui s'appelle naître, se développer, croître, s'organiser; soit qu'elles reviennent de l'acte à la puissance, ce qui fait la décroissance, le dépérissement, la concentration, la désorganisation, la mort. AetO sont donc identiques au fond; ils ne diffèrent que par les phénomènes de la vitalité et par l'expression de la forme.

yGoé^le

â06 DE L*AGTE L% PLU$ SIMPLE DE LA PENSÉE

E et /sont la voyelle ^, ouïe son primitif restreint par le oommeneement du gosier dans E, par le haut du palais et le rapproebement des dents dans /. Si A est supposé au centre, O fait le haut ou le pôle supérieur de Taxe, E et 1 font les pAles relatifs du diamètre. U voilé (OCQ fait le bas, le profond, le mystérieux, tandis que le 27* ouvert désigne Textréme opposé et pour ainsi dire, la projection de la vie au delà de la forme. Les quatre voyelles qui marquent les quatre degrés principaux du développement de la voix, répondent aux quatre notes de Taccord parfait, prime, tierce, quinte et octave; elles sont Tâme du chant, comme du langage articulé. VU [OU) exprime, soit le bouillonnement de la vie dans le centre avant sa sortie, soit le refoulement de la vie au foyer, ou Tétouffement et Textinctiou de la voix. C'est le signe des ténèbres opposé à celui de la lumière.

J? et i sont des sons intermédiaires entre A et 0, entre le commencement et la fin. Ces deux voyelles sont formées dans le passage de la voix depuis sa sortie du larynx et du gosier jusqu'aux lèvres. Il A devient E par un mouvement des organes en arrière qui indique un retour de lavoix sur elle-même, une restriction, une espèce de réflexion, dans le sens le plus large de ce

^ mot. Ce mouvement est encore plus marqué dans la formation de VL Ces quatre voyelles correspondant aux quatre notes de Vaccord parfait, ont chacune leur type dans les parties fondamentales du cercle, image de l'accord ou de l'harmonie. ^ et se rapportent à Taxe, qui est la ligne d'expansion, de projection ; E et / au diamètre qui coupe l'axe à angle droit et détermine la constitution de la sphère-, car une sphère naturelle ne se forme point par le dehors tomme une sphère artificielle^ elle se fait par le dedans, par le déploiement du centre, et ainsi par l'irradiation simultanée, quoique hiérarchiquement distincte, de l'axe, du diamètre et des pôles qui les terminent. Or de même que le diamètre est une restriction de l'axe, puisqu'il est posé par le retour de la force centrale sur elle-même pour se constituer y ce qui produit un certain balancement de l'expansion par la concentration, de même les voyelles ^ et / ne proviennent pas simplement de la projection du son, mais il y a encore en elles un mouvement d'inspiration ou de reprise de la voix, qui en modifie l'expansion et la consolide au dedans. La voyelle J7, prise à son origine, est la voix dans la profondeur de la poitrine^ avant qu'elle ne soit formée par le larynx. C'est une sorte de bruit sourd qui exprime quelque chose de sinistre, de triste, d'infernal ; soit que la voix ne puisse se faire jour et gronde au dedans avant d'éclater, comme la foudre au sein de la nue; soit qu'au moment de s'échapper par l'entraînement de la passion, elle soit contenue, arrêtée par la réflexion, par un grand effort sur soi-même, ce qui

208 DE l'acte le plus sihple.de là pensée donne alors un murmure, des sons sourds, rauques, entrecoupés, qui ont quelque chose d'effrayant, de menaçant. L'f7, ou plutôt Tott, exprime ce qu'il y a de plus profond, de plus obscur, le mystère. C'est l'abime du centre ou le puits de Tablme, selon le langage de r Apocalypse-, c'est le monde ténébreux, opposé au monde de la lumière. Ou est le signe des ténèbres, comme est celui de la lumière. Mais quand le ou se manifeste ou se dévoile, alors c'est le fond qui se jette au dehors avec violence, sans mesure, sans règle, outrepassant les bornes de l'organisme ou la circonscription de la forme ; ce qui donne le son le plus extrême, chassé hors de la bouche par les extrémités des lèvres, débordant VO et échappant à toute expression régulière. L' U (hu), ainsi projeté, est le signe du rejet, du repoussement, de ce qu'il y a de plus extérieur, de plus superficiel, de plus vide, au delà même de la matière, du rien, si ce mot a quelque sens. C'est la créature épuisée par une expansion désordonnée, par l'abus de la vie.

Les exclamations, que les grammairiens appellent /n* terjeciions parce qu'elles sont jetées à travers le discours, sont dans toutes langues *des voyelles aspirées. Ha ou aà est toujours l'expression simple et spontanée de la vie dans sa généralité, le signe de l'expansion. So

OU oh est Texpression de la surprise, de Tadmiration, de rinvocation, de la supplication. He ou eh est le signe de la contraction, de la réflexion, de l'appellation. Hi marque le rire, Thilarité, la gaieté. Hu^ ouhl expriment Taversion, le dédain, Thorreur, la terreur, l'effroi. Chaque voyelle a donc un sens propre *, elle manifeste une affection spéciale, excitée dans le sujet par telle action objective qui pénètre en lui par tel sens, par tel organe. Fixée dans la forme littérale', la voyelle est toujours le signe de la vie, du sentiment ou de la sen^ sation, et peut, comme tel, les rappeler et les reproduire»

Le sens des exclamations est purement naturel dans toutes les langues •, ce sont les diverses voyelles, exspirées plus ou moins fortement, et jetées au dehors soit comme sons simples, soit comme sons composés ou diphthongues. Les plus naturelles sont les plus simples. Le aÂ, par cela même qu'il est l'émission de la voix dans sa généralité, est propre à rendre tous les genres d'affection, suivant l'intensité du son et le ton qui lui est donné. Le oh ! 0, a quelque. chose d'analogue par sa forme même avec ce qu'il exprime, savoir, le beau qui excite surtout l'admiration, et l'exclamation qu'elle produit. La beauté est l'harmonie ou l'unité dans la variété. Le cercle en est le symbole, et la voix, en s'échappantsous l'impulsion du sentiment du beau, reproduit en effet le cercle par le mouvement et la disposition des lèvres. OA/exprimeencorelasupplication, l'invocation.

210 DE l'acte le plus simple de la pensée Dans ces cas Tâme s'adresse à un être supérieur ; elle s'élève vers lui par le désir, par la prière qui entraînent dans leur mouvement les parties du corps que la volonté peut mouvoir, la tète, les bras, les yeux et les organes de la voix. La voix monte alors à son octave, comme [»our se rapprocher de celui qu'elle implore. VE exprime la contraction de la vie par ki manière même dont il se forme, ainsi que nous venons de le voir, et en effet l'interjection «A, ou désigne l'appellation, dont le but est d'attirer à soi, de faire venir vers soi, ou signifie 4&ns le discours la restriction apportée à une parole et la reprise de ce qu'on vient d'avancer, pour y réfléchir de nouveau, le revoir, le modifier et en limiter le sens. Eh! maisL,. eh! il faut voir,., eh! messieurs^ elc. Le hi est le signe du rire, mais surtout du rire qui part de l'esprit, de la réflexion jugeant une chose absurde, déràisopnable et par conséquent ridicule. C'est, comme nous l'avons fait observer tout à l'heure, le rire dç la moquerie. Le hu! uhl surtout quand il est lancé par une consonne labiale, qui le pousse plus en avant, est l'expression de ce qu'il y a de plus méprisant, de plus insolent. Hu^ pfu^ pu^ fui^ etc., dans la plupart des langues marquent l'expulsion, le dédain, comme si Ton regardait la personne ou la chose comme rien, comme si l'on voulait l'annihiler, en l'assimilant à un vain souffle. Vouh! est partout le cri de l'horreur, de la terreur, de l'oppression; c'est le gémissement étouffé de la voix, qui peut à peine s'exhaler, et se faire entendre sous le poids qui accable la vie, et dont elle s'efforce vainement de se délivrer,

ET DE 8B8 GOHDlTIOlfS. SU

L'organe vocal, par la disposition naturelle et le mouvement accidentel de ses diverses parties, forme certaines figures qui deviennent autant de moules où le son se verse et se façonne dans son trajet. Mais ces moules sont vivants; ils sont mis en mouvement par la volonté, qui au moyen de leurs battements ou de leurs touches, frappe, martelle pour ainsi dire et détermine les voyelles : de là les consonnes. La consonne est le second élément, l'élément formel des mots et des langues-, elle est, si Ton peut parler, ainsi, Fenchâssure du son. En elle-même elle n'est qu'une forme vide, un plan géométrique, une lettre morte. Elle est . à la voyelle ce que le corps est à l'esprit, à l'âme. La voyelle est esprit et vie, et elle subsiste comme la vie et l'esprit. La consonne est l'enveloppe organique qui se décompose, dès que l'esprit la quitte.

Le nombre des consonnes est déterminé par la nature comme celui des voyelles. Il est en raison du nombre des organes qui modifient la voix, savoir : les lèvres, les dents, la langue, le palais et le gosier. Il y a cinq consonnes primitives, parce qu'il y a cinq tou-

ches organiques, comme il y a cinq voyelles, comme il y a cinq sens. De ces cinq touches, trois seulement sont parfaitement distinctes dans leurs mouvements : la touche labiale ou Textréme au dehors, la touche gutturale ou Textrème en dedans , et entre ces deux extrêmes sont les trois autres qui semblent se confondre dans leur jeu; car le palais et les dents n'ayant point de mouvement propre, il n'y a de consonnes dentales et palatales que parce qu'il y en a de linguales. Chaque voyelle a sa consonne à laquelle elle s'associe de préférence, en raison de l'analogie de leur formatiouy les labiales aux labiales, les gutturales aux guttu* raies, et ainsi de suite.

La voyelle seule donne un son plus ou moins vague pour l'esprit, quoique souvent très-significatif pour le cœur, quand elle est exclamation. Les voyelles ne peuvent s'attacher l'une à l'autre que par un lien, une jointure , une articulation fournie par la consonne , qui n'est rien en elle-même, comme toute forme vide, mais qui prend un sens, en s'unissant à la voyelle. Chaque consonne a cependant, en vertu de sa formation, un caractère distinct, comme un moule a ses linéaments qui ressortent, quand la matière y est versée. Les consonnes reçoivent ce caractère des organes qui les produisent par leurs mouvements. C'est pourquoi l'on retrouve dans toutes les langues les mêmes éléments du langage, l'homme ayant partout le même

organisme^ et ainsi la voix qui sort de sa poitrine devant subir les mêmes modifications. Chacune des cinq consonnes primitives peut être prononcée doucement, foftement et avec aspiration-, et il peut encore y avoir des degrés dans ces nuances, ce qui amène quelques diistinctions dans les alphabets des divers peuples. La consonne peut être considérée à deux états, orale ou parlée, tracée ou écrite. Parlée, elle doit avoir dans la manière dont elle se prononce quelque chose de semblable ou d'analogue à l'objet qu'elle représente : écrite, sa forme doit se rapporter jusqu'à un certain point à celle de la chose, pour la désigner symboliquement ou d'une manière hiéroglyphique. Il n'y a rien de purement arbitraire ou conventionnel dans les si* gnes élémentaires des langues, et par conséquent 'tous ont quelque vertu intrinsèque, qu'ils tiennent de leur rapport avec leurs prototypes. Il est plus facile de retrouver ce rapport dans les mots parlés que dans les mots écrits ; car la parole est toujours plus naturelle que le style, qui suppose plus de réflexion-, puis Técri* ture cursive ou habituelle finit par altérer les formes du caractère, ce qui en obscurcit encore le sens. Ainsi, par exemple , la consonne gutturale, le y et le x des Grecs, devient x en s'aspirant, j et c chez les Latins, kj qei g chez les Français, cA chez les Allemands, etc. La signification fondamentale de ces consonnes est la même ; c'est quelque chose de profond qui a de la peine à sortir, à se manifester, et qui tend volontiers au retour ou à l'enveloppement. La labiale peut aussi se prononcer diversement, comme *,?,/, v^ pf. Elle

214 DE l'acte le plus simple de la pensée oonserVë toujours le son principal, mais avec des nuances; c'est le signe de ce qui se pose au dehors, se développe, s'objective, par conséquent de la génération et de la paternité* C'est pourquoi la labiale est la consonne radicale du mot père dans toutes les langues, et c'est aussi la première consonne prononcée par l'enfant, parce qu'elle est la plus extérieure et la plus facile. Il en est de même de celles qui se forment par le concours du palais, de la langue et des dents. Les palatales, appelées liquides ou coulantes, expriment en effet par leur mouvement tout ce qui coule et roule ; c'est L et R. Les dentales et les sifflantes ont aussi beaucoup d'onomatopée. Les premières marquent toujours ce qui" tape, frappe, martelle. Le T est la dentale dure, le Z) est la dentale adoucie, le 8 la dentale aspirée. Le sigma, l's, le 2, ts, le ç, Yx français, le th anglais, etc., sont des modifications de la sifflante, dont le son, poussé par la langue à travers les dentsi presque fermées, exprime ce qui siffle. Quant aux consonnes dites nasales^ M et iV, elles nous paraissent mal nommées-, le nez ne pouvant pas être regardé comme une touche organique, puisqu'il n'a point de mouvement propre pour modifier la voix. Tous les sons peuvent être rendus nasaux ou nasillards, quand la voix passe parles fosses nasales, ce qui arrive quand on ouvre peu la bouche en parlant. Le M est une labiale en dedans, si l'on peut parler ainsi \ les lèvres, au lieu de projeter le son au dehors, comme dans le B et le P, le reprennent, le refoulent à l'intérieur et l'obligent à monter dans les cavités du nez. Aussi cette

consonne est le signe de la maternité, de la forme qui absorbe, embrasse, assimile et détermine. Le M est, dans toutes les langues, la consonne radicale du mot correspondant à celui de mère. Le N est une dentale nasale et elle exprime aussi très-bien ce qui triture, meurtrit, br9ie, non pas tant objectivement ou en poussant au dehors, comme le T et le Z), qu'en ramenant au dedans, et ainsi avec un son plus sourd, plus voilé, comme dans la fonction propre aux dents.

Quant à la lettre des consonnes ou à leur forme littérale , nous sommes convaincu qu'elle doit avoir une certaine analogie avec leur prononciation ou leur forme sonore, et aussi avec l'état ou l'action qu'elles représentent. Mais ce rapport, sans doute très-saillant dans les langues primitives, est extrêmement difficile à découvrir dans la plupart des mots des langues modernes, composées des débris de plusieurs langues, se compliquant Tune l'autre par des emprunts réciproques, et en outre donnant plus à l'arbitraire par l'excès même de la civilisation et Fabus de la réflexion. Dans tous les temps on a essayé avec plus ou moins de bonheur de restituer le sens hiéroglyphique et symbolique des caractères alphabétiques, et sans qu'on soit jamais parvenu à une démonstration complète, ou a cependant obtenu des indications utiles sur la valeur analogique des signes et des mots \ ce qui donne plus de sens et de force au langage articulé. Platon a écrit un dialogue sur cette matière, le Cratylus, Nous avons en français plusieurs ouvrages estimables qui traitent le mèmç sujet, dont les plus remarquables sont ceux

âl6 DE l'acte le plcs simple de la pensée

du président Desbrosses , de Court de Gébelin et de

Fabre d'Olivet.

Si29.

Le langage articulé, partant de la voyelle et du ton, est à son origine poésie ou chant^ et devient prose et style ivLïïs le dernier degré de son développement. Entre ces deux extrêmes, le cfaant ou la poésie pure et le style prosaïque, il y a la mesure ou la cadence des syllabes et des mots, ou la prose poétique. Le chant pur et la mélodie viennent de rame; c'est le langage du cœur, de l'amour, de l'affection, de la passion. La prose et le style viennent de l'esprit; c'est le langage de la pensée, de la réflexion. Le premier, plus subjectif, s'exprime en hymne et musique : le second, plus objectif, se développe en phrase et discours.

Chant, poésie, prose, style, tels sont les degrés par où passe le langage articulé pour parvenir à son développement complet, à sa perfection. L'homme sent avant de réfléchir et de penser; c'est pourquoi il gémit, crie, chante, avant de parler. Le chant est l'expression la plus naturelle, mais aussi la plus vague de ce qui est éprouvé, avant que le sujet puisse s'en rendre compte et se l'objectiver à lui-même. Quand la parole se mêle

au chant , la poésie nait : c'est le langage articulé , mesuré, cadencé, conduit par la mélodie. Toute poésie a dû être chantée dans l'origine et elle devrait toujours l'être. La tradition rapporte qu'Homère ou les Rhapsodes allaient chantant les vers de l'Iliade et de l'Odyssée aux peuples de la Grèce; et dans le moyen âge, à la naissance dés langues modernes, les poètes du temps, bardes, troubadours et trouvères, récitaient leurs œuvres en s'accompagnant de la harpe. Le récitatif italien, et surtout la Cantilène des improvisateurs, semblent être un reste de cet usage.

La prose est le langage articulé , débarrassé des entraves de la mesure et du mètre et se déployant en liberté, suivant le besoin de celui qui parle-, sermo soluivs^ disaient les Latins. Le discours en prose s'occupe surtout de l'expression analytique et exacte de la pensée, afin de l'exposer dans toutes ses parties et avec toutes ses nuances. C'est le langage de la réflexion et de l'esprit. Il peut cependant, il doit même y avoir dans la belle prose un rhythme, un nombre dans l'arrangement et la succession des mots, dans l'enchaînement des propositions, dans le développement de la période^ car l'oreille veut être agréablement affectée par le langage. 11 y a une prose poétique, comme il y a delà poésie prosaïque.

Le style s'applique spécialement à la manière d'écrire. Un homme qui parle bien a une belle élocution*, celui qui écrit bien a un bon style. C'est dans le style que se trouve la perfection du langage articulé ou du discours, parce qu'en l'écrivant on le pose de la ma-

II, DigrtizedbyV^QOglC

218 DE l'aGTB Lfi PLUS SIMPLE DE LA PENSÉE

nière la plus ferme, la plus nette, la plus exacte. Il s'épure, se polit et se finit le mieux en passant par la plume, l'esprit ayant alors le temps de réfléchir et pouvant à loisir tourner et retourner la phrase, jusqu'à ce qu'elle coïncide parfaitement avec la pensée qu'elle doit rendre.

Ici, comme en tout ce que fait l'homme, se montre le caractère dominant des individus et des peuples. Ceux qui sentent plus qu'ils ne pensent, qui vivent plus par Tàme ou le cœur qfie par l'intelligence ou la raison, chantent plus volontiers qu'ils ne parlent. Ils tiennent plus au chant et à la musique qu'à la pensée et au discours, au point même de s'inquiéter peu des paroles, quand le chant est expressif et la musique significative-, tels les Italiens, chez qui le poète est, en général, l'esclave du musicien. Mais il y a plusieurs manières de sentir et par conséquent de chanter. On sent plus dans l'âme ou dans le corps ; on éprouve des émotions profondes qui tiennent à la vie religieuse et morale, ou des affections purement naturelles qui tiennent aux liens du sang , aux relations de famille, ou enfin des sensations qui viennent surtout du corps, de ses appétits, de la concupiscence et des passions qui en émanent. De là un chant religieux, une musique sacrée, sublime et profonde comme Finfini qu'elle manifeste^ un chant naturel et harmonieux qui exprime la vie ordinaire de l'homme dans la famille et dans la société et les affections qui en naissent, l'amour humain avec ses formes, ses nuances, les passions qui lui sont opposées^ un chant sensuel, une

ET DE SES rOI^DlTlONS. 219

musique des sens, qui excite les instincts inférieurs et pousse rhomme à la dissipatioa et à la recherche des jouissances grossières. En chaque peuple, en chaque individu qui chante, il y a une nuance de ce genre. La musique des Hébreux, dont les psaumes de David faisaient le fond, devait être presque céleste^ la nausique grecque était tout humaine et parait avoir tenu du second genre; la musique italienne de nos jours se rapproche du troisième. Elle est plus propre à charmer les sens, à exalter l'imagination et les passions qu'à toucher l'âme d'un sentiment profond et à la porter en haut.

. Les peuples et les individus, qui pensent plus qu'ils ne sentent, sont ordinairement plus aptes a la prose et au style qu'au chant et à la poésie, et ici encore il y a des variétés, suivant le degré de rintelligence. Ceux qui exercent surtout leur raison et réfléchissent beaucoup ont un discours péniblement construit, une phrase pleine d'inversions, des mots chargés de coilsonnes. Leur style est en général embarrassé, exprimant confusément la pensée. Ceux en qui l'intelligence domine et qui voient la vérité plus qu'ils ne la réfléchissent, ne pouvant s*arréter dans les abstractiorks rationnelles ni dans le positif matériel, veulent toujours aller au fond des choses, pour en saisir les principes. Ils tendent sans cesse à l'idéal et à la réalisation de l'idéal ; ils demandent de l'idée partout. 11 y en a donc habituellement dans leur langage*, leur laiïgue a de l'élévation, de la pureté, de la clarté, de la limpi-^ dite; ils ne peuvent dire ou écrire quoi que ce soit,

ââO DE l'acte le PLtJS SIMPLE DE LA PENSÉE

sans sentir le besoin de renoncer nettement et aussi convenablement qu'il est possible, et ils ne sont satis^ faits du discours que s'il réfléchit parfaitement, comme un miroir, ce qu'ils sentent, conçoivent, pensent et voient* C'est ce qui donne à la langue française un immense avantage sur toutes les langues vivantes, quant à la prose. Elle est devenue la langue univers selle, aussitôt qu'elle a été constituée, parce qu'elle est éminemment philosophique, c'est-à-dire la plus propre par son développement logique^, par sa construction directe et conforme à la marche de la nature, à exprimer les choses telles qu'elles se font dans la réaUté et avec l'ordre même qu'elles suivent dans leur manifestation. Mous avouons, du reste, qu'elle est une des langues les moins poétiques du monde, soit à cause de la rigidité de sa construction qui n'aime pas à quitter la voie logique, soit par son accentuation si faible et sa prosodie à peine marquée, soit par ses voyelles muettes si sourdes et ses consonnes nasales si désagréables, ou plutôt par toutes ces causes à la fois et par d'autres encore. Il n'y a point de pays où l'on parle mieux qu'en France, où l'on cause plus spirituellement ; il y en a peu où l'on chante plus mal.

Le langage articulé, considéré dans sa formation objective ou par rapport à l'objet qu'il exprime, se compose d'un certain nombre de mots , formés d'un

OU plusieurs sons, et dont la combinaison constitue la proposition ou la phrase. Les signes nécessaires de toute langue sont appelés les éléments ou les parties du discours. Leur nombre et leur sens sont déterminés par la nature même des choses que le langage doit représenter; car le discours étant un type de la vérité et de la réalité, tout ce qui est nécessaire pour constituer une existence, doit avoir son terme correspondant dans le langage, à savoir : l"" L'être se manifestant ou la nature en développement, la substance ; S"" la manière d'être ou la forme de la manifestation, la qualité ; 3"" le rapport de Têtre à la manière d*être, de la substance à la qualité, ou le lien vivant qui les unit. Il n'y a donc, en toute rigueur, que trois parties essentielles du discours.

Il en est des mots des langues comme des corps de la nature. Si nombreux qu'ils soient, les corps se laissent réduire par la chimie à un certain nombre de substances élémentaires, dont les combinaisons multiples forment toutes les autres. On appelle substances simples, ou indécomposées, celles qui résistent à l'analyse. Nous pouvons aussi ramener tous les mots à quelques termes primitifs, d'où les autres ressortent et qui sont les fondements du langage. C'est ce qu'on appelle les parties du discours. Les grammairiens, qui s'arrêtent ordinairement au sens superficiel et à la forme extérieure, en ont admis dix. Les philosophes, qui regardent au sens

222 DE l'acte le plus simple de la pensée profond et à Forigine, en ont restreint le nombre, mais la plupart arbitrairement, ou au moinà sans sui^ vre assez fidèlement les indications de la nature.

Le discours est le tableau ou l'expression de ce qui est. et existe ; il affirme, décrit, explique. Il se réduit doncTen définitive à dire qu'une chose est ou n'est pas de telle manière ^ il est tout entier dans la proposition. Un discours bien fait n'est qu'une suite de propositions liées entre elles, qui doivent rentrer l'une dans l'autre et toutes dans une seule. Donc les éléments essentiels du discours ou les parties constitutives de la langue sont les termes nécessaires de la proposition, lesquels sont déterminés par la nature des choses-, car une proposition dans le langage doit être adéquate à une existence développée dans la nature. Or trois distinctions fondamentales apparaissent dans l'unité de chaque existence : 1° L'être de la chose, ce par quoi elle est» son fond, le point indestructible qui la constitue. L'être peut se trouver à l'état latent ou'à l'état rayonnant: latent, comme dans le germe non fécondé, là où il n'y a pas encore eu d'animation, de vivification, et dans cç cas il n'y a point d'existence, puisqu'il n'y a pas de manifestation, par conséquent il n'y a point lieu à connais* sance ni à proposition : rayonnant, quand la fécondation est intervenue. Alors le point sort de lui-même, s'extend; l'invisible devient visible, la nature prend de la substance en prenant de l'extension, et elle se fait, par son extension même, le plan radical de sa forme. 2® La forme de l'être ou son corps, résultat de son développement et de son organisation, ce par quoi l'être s'afr

firme au dehors ou se pose en face de lui, son revêtement, sa splendeur, sa gloire, le produit de son objectivisation. 3** Le rapport de l'être à la manière d'être ou du fond à la forme, de la substance à la qualité, ce par quoi l'être se pose en existence, se détermine par elle, et par quoi aussi l'existence ou la forme se repose dans l'être, s'appuie sur lui, gravite vers lui. C'est le lien vivant qui unit les deux extrêmes, le dedans et le dehors. Ils communiquent, se pénètrent, s'identifient par le rapport, qui est partout l'expression de la vie en acte.

La proposition grammaticale est le type de la proposition naturelle^ ou autrement, le langage de Thomme doit être calqué sur le langage de la nature, c'est-à-dire sur le développement des êtres et sur la manière dont ils se posent ou se proposent eux-mêmes dans la réalité. Les éléments de la proposition sont donc les vraies parties du discours, les seuls termes nécessaires et irréductibles , savoir : le Substantifs qui exprime là substance ou l'être en développement-, le Qualificatif (\{ïi correspond au mode» à la manière d'être, à la qualité \ le Verbe^ signe de la vie ou de l'être passant en existence. Les autres parties du discours dérivent de ces parties primitives, et en sont des suppléments ou des compléments. Ainsi le Pronom supplée le nom, en tant que pronom personnel; comme pronom possessif, déterminatif ou autre, c'est un qualificatif. L'Article n'est qu'une abréviation du pronom de la troisième personne; il sert à mieux désigner Tobjet dont on parle. L'Adverbe est un qualificatif du verbe dont il augmente.

224 DE l'acte le plus simple de la pensée

restreint ou modifia raction. Le Participe, comme son nom Findique, tient à la fois du verbe et du qualificatif etse résout dans l'un et Tautre.La Conjonction, qui sert à unir et à identifier les propositions, est par cela même un terme secondaire, puisque toute proposition composée peut être divisée en propositions simples. C'est pour rendre le langage plus rapide et plus serré, qu'on enchaîne les propositions ou qu'on les rend elliptiques. On peut donc à la rigueur se passer de la conjonction. D'ailleurs comme signe de rapport, elle se rattache au verbe, qui est l'expression nécessaire de tout rapport. La conjonction par excellence, celle qui peut suppléer toutes les autres (e/), n'est dans la plupart des langues, que l'abréviation du verbe être. Nous ne dirons rien de l'Interjection, qui n'est pas une partie du discours, mais un discours tout entier ou plutôt le germe , le principe d'un discours par le sentiment qu'elle exprime. Considérée sous le rapport grammatical, c'est la plus forte des ellipses. Reste la Préposition, qui sert à marquer les rapports des mots entre eux, comme la conjonction désigne ceux des phrases. Or dans la proposition élémentaire ce rapport est marqué par le verbe, sans lequel il n'y a point de rapport possible ; et comme tout discours peut être réduit en propositions de ce genre , la Préposition, à la rigueur, n'est pas nécessaire. Partout où elle se trouve, elle est un appendice ou un suppléant du verbe , auquel seul il appartient originairement d'exprimer le rapport. On l'emploie le plus souvent pour ne pas répéter le verbe, ou bien quand on l'y associe, c'est pour mieux déter*

ET DE SES CONDITIONS. S2o

miner Taction, Teflicacité, la tendance du mouvement^ surtout quand cette action est indirecte et médiate. On a donc tort de dire qu'une préposition gouverne tel cas, ou veut le nom qui la suit à tel cas. La préposition, à proprement dire, ne gouverne rien. C'est le verbe seul qui régit, parce que seul il établit les rapports , et c'est pour les faire ressortir et les mettre en évidence que les mots, sur lesquels porte son action, sont modifiés dans leur désinence ou dans leur position.

L'homme ne commence point par prononcer une proposition complète. Il discerne dès qu'il vit ; mais il ne juge pas d abord d'une manière formelle , et n'exprime point explicitement son jugement. Avant de composer le discours, il faut qu'il en ait acquis les matériaux ] et ici se retrouve pour la formation du langage l'ordre naturel et progressif, que nous avons remarqué précédemment dans le développement des sens et de leurs organes. La vue est le premier sens qui entre en exercice; l'objet correspondant à la vue, c'est la lumière, la première et la plus générale des substances. Les premières conceptions de l'homme, dans Tordre hiérarchique et dans l'ordre du temps, sont celles qu'il acquiert par l'évidence ou la vision de leur objet -, et les premiers termes qu'il prononce sont les noms de ce qu'il voit, les noms substantijs.

226 DE l'acte le plus simple de la pensée

Tous les noms véritablement substantifs désignent des objets qui correspondent à la vue. Ost par la vue soit physique , soit intellectuelle, que Vimage ou Vidée une et complète des objets se forme dans notre entendement, les perceptions que nous pouvons avoir d'ailleurs supposant un objectif formel et substantiel, un objet visible et qui a été vu. Aussi toute connaissance, toute science vraie implique la vision de son objet; et toute doctrine, tout enseignement part du nom représentatif de l'objet. Ce qui n'a jamais été vu ne peut être connu, et ce qui n'est point connu n'a point de nom dans les langues.

L'enfant acquiert successivement les éléments du langage, et il apprend avec peine à les combiner pour constituer le discours. L'ordre qu'il suit dans cette acquisition est déterminé par l'ordre delà formation de ses conceptions et par celui du développement de ses organes 5 et il ne peut en être autrement, puisque le langage suppose la connaissance , comme la connaissance suppose le rapport du sujet et de Tobjet, qui s'établit primitivement par les sens. Nous retrouvons donc ici une application de ce qui a été exposé précédemment sur la manière dont les sens entrent en exercice et dont leurs organes se forment. C'est par le sens de la vue que l'esprit communique d'abord avec les objets , et

ET DE SES GONDITIONSt 227

c'est aussi par la vue qu'il en obtient la connaissance la plus complète, les autres sens ne lui donnant que des sensations et des perceptions détachées, isolées, tandis que la vue saisit Tensemble de la chose, dans sa forme substantielle. Une fois que la substance, ou le plan, est donné par la perception visuelle, les autres sens y attachent les qualités et les propriétés qui les affectent, et c'est par et dans la forme visible que leurs perceptions, et les sensations qui les accompagnent, sont ramenées à l'unité pour constituer l'image d'un objet. C'est pourquoi il n'y a ni connaissance ni science possible sans la vision et sans l'évidence qui en résulte ; pour savoir il faut voir. Le sentiment, la croyance, la foi sont des préparations à la science, des degrés pour y parvenir 5 mais on n'y parvient réellement qu'en voyant les choses dans leur substance, dans l'unité de leur forme, dans l'ensemble de leur existence propre et de leurs relations avec les autres êtres. Notre science ici-bas sera toujours partielle, incomplète, notre vue étant bornée dans son étendue par sa faiblesse , et dans son intensité, parce qu'elle ne peut pénétrer au fond des choses. Or, comme on ne sait bien que ce qu'on a vu, on ne parle bien aussi que ce qu'on sait: et l'enseignement ou l'exposition par la parole, pour être ce qu'il doit être, implique la vue claire , nette , distincte dé son objet.Le langage ou la doctrine est toujours en raison de la science, la science en raison de l'évidence, et cela est vrai pour les choses physiques qui tombent sous les sens, comme pour les choses métaphysiques, qui sont perçues par l'œil de l'intelligence,

228 DE l'acte le plus simple de la pensée

Le nom substantif est le premier mot que l'enfant prononce, parce que la substance, qu'il ne faut pas confondre avec la nature, comme nous l'avons expliqué précédemment, est la première chose qu'il connaisse, et le substantif devient dans le langage la base du discours , du développement verbal , comme son prototype est dans la nature le fondement de Texistence et de la manifestation réelle.

11 y a dans les langues une multitude de noms dits substantifs^ qui n'expriment ni des êtres ni des substances, mais seulement des manières d'être ou d'agir, des qualités et des modifications considérées abslraclivement de leur substratum. Tels sont les mots blancheur, douceur, puissance, etc. Dans la réalité il n'y a point de couleur sans un objet coloré, point de douceur sans un être doux, de puissance sans un être puissant, etc. Ces termes représentent donc des abstractions réalisées ou des êtres de raison. Ce sont des noms artificiels, des noms de signes plutôt que de choses. C'est pourquoi l'enfant ne les comprend pas d*abord 5 il ne les prononce qu'à 1 âge où il devient capable d'abstraire.

yGoogk-

Les substantifs abstraits sont appelés en logique des êtres de raison, parce qu'ils n'ont point de modèle concret dans la nature. C'est la raison humaine qui leur donne, au moyen des signes du langage, une existence factice, indépendante de la réalité ; ce qui lui est commode pour considérer les choses sous tel point de vue, pour les envisager partiellement, les classer à sa manière et en parler comme elle Tentend. Mais par cela même qu'elle fait ces substantifs, elle y met ce qu'elle veut ou au moins ce qu'elle sait, et c'est pourquoi ces mots ont un sens si variable; car chaque raison observe, abstrait et généralise à sa manière. Les langues sont remplies de substantifs de ce genre, qui ne désignent que des propriétés, des qualités, considérées séparément de leur sujet et relativement à un nombre plus ou moins grand d'individus. Ceux quisigniQent des qualités sensibles sont les phjs faciles à comprendre. Mais il y en a beaucoup qui représentent des qualités moraies et métaphysiques, des manières d'être ou d'agir qui ne tombent point sous les sens, et c'est ici qu'il devient très-difficile de s'entendre à cause de Yindividualisme de chaque raison, qui néanmoins tend toujours à s'imposer aux autres comme la raison générale. Prenez par exemple les mots liberté , patrie ^ loi^ ho7i^ neuTy bonheur, etc., et demandez-en l'explication à des personnes de diverses classes de la société, de croyances , de sectes ou de partis différents. Vous aurez une foule d'opinions divergentes ou contradictoires , et cependant tous emploient le même terme, et tous agiront dans la pratique en raison de leur opinion. Jugez comme

230 DE l'acte le plus simple de la pensée ils s'entendent au fond, en paraissant quelquefois s'accorder par la forme.

Ce sont les abstractions réalisées et les termes abstraits qui embrouillent les discussions et rendent presque impossible de les mener à bonne fin. Il faut, dit-on, commencer par définir les expressions qu'on emploie. Soit; mais on définit les mots avec des mots, et ceux qu'on place en seconde ligne, ne sont souvent pas plus clairs que les premiers. Les bons esprits qui cherchent à s'entendre et à être compris^ se servent aussi peu qu'il leur est possible de termes abstraits et généraux; et comme on ne peut les éviter entièrement, ils tâchent de leur donner par la position et les circonstances une signification plus précise. Il y a sous ce rapport une différence notable entre les hommes. Les uns, et ce n'est pas le grand nombre, ne prononcent pas un mot sans y attacher un sens déterminé, sans savoir, sinon tout ce que veut dire le mot, au moins ce qu'ils veulent dire en l'employant. Ce sont les esprits solides, les hommes d'un jugement sain, qui aiment à s'entendre, et ne laissent aller à l'aventure ni leurs actes ni leurs paroles. Les autres, et c'est la multitude, prononcent le plus souvent les termes sans les comprendre, ou n'y donnent qu'une signification superficielle, extérieure, qu'ils y attachent plus par habitude et imitation, que par l'intelligence du mot et la conscience de sa portée. La parole de ces hommes est légère, sans effet. Comme on le dit très-bien dans le langage ordinaire, ce ne sont pas des hommes de sens^ car ils ne sentent pas ce qu'ils disent \ ils ne jouissent pas, ou plutôt ils n' usent

point de toute leur raison. C'est ce qui arrive aux enfants quand ils apprennent à parler. Ils peuvent redire ummot pendant des années, sans y joindre une idée claire ou une pensée distincte. Presque tous les termes abstraits et généraux sont pour eux des énigmes, et cependant combien ne leur en fait-on pas répéter chaque jour, ne fût-ce que pondeur apprendre à lire et à calculer, et plus tard à parler et à écrire correctement ! Que peuvent-ils comprendre aux règles de la grammaire et de l'orthographe ? Que signifie pour un enfant le mot rudiment^ sinon un livre relié en parchemin, qu'il faut apprendre par cœur de gré ou de force parce que son maître le veut ? Et dans ce malheureux livre, qui tourmente l'enfant et en est torturé, que de termes inexplicables reviennent à chaque instant : déclinaison , cas , genre, article, adjectif, pronoms de toute gorte^ personnels, possessifs, démonstratifs, relatifs^ verbes actif, passif, moyen, déponent, neutre, réfléchi, pronominal, impersonnel...; puis la syntaxe avec les formules des règles et des idiotismes! Peut-on concevoir quelque chose de plus abstrait que ce que ces mots représentent ? Aussi Tenfant n*y comprend rien ou presque rien pendant toute la durée de ses études^ et si plus tard, quand sa raison plus forte et plus exercée sera devenue capable d'abstraire et de généraliser, il ne revient par la réflexion sur toutes ces choses et ne les examine spécialement et avec un regard philosophique, il ne les comprendra jamais. Heuiiusement qu'on peut parler et écrire purement, sans connaître les subtilités de la grammaire etde la rhétorique, àFaide du sens com-

232 DE l'acte le plus simple de la pensée mun et par ce tact des mots que donne l'expérience 5 comme on peut se conduire très-moralement par Tinspiration de la conscience et de laïoi,par la délicatesse du sens moral, sans être initié aux distinctions de la casuistique !

Il faut donc, autant qu'il est possible, bannir de l'instruction donnée à l'enfance les Termes généraux, les abstractions réalisées, les substantifs abstraits, tous les produits ou les êtres de raison, que sa raison non encore développée ne peut saisir ; ou bien, si l'on est quelquefois obligé de lui présenter des choses de ce genre, on doit les revêtir d'images, de formes qui donnent quelque prise aux sens et à l'imagination, et fournissent ainsi à son esprit, sinon la pensée pure, au moins une ûgure, une ombre et comme une projection delà pensée. Dans tous les temps il a fallu annoncer la vérité aux enfants et aux hommes-enfants en paraboles, par des fables, des allégories, des apologues -, car Thomme terrestre se développe avant l'homme céleste, et tout ce qui va à l'esprit et à Tâme doit passer par les organes et la forme du corps. Le métaphysique ne se manifeste ici-bas qu'à travers le physique, invisibilia...^ per ea qxiœ fada suni, intellecla^ conspiciuniur (Rom. 1, 20). L'enseignement des sciences abstraites ne convient point à l'enfance, qui n'a point encore l'usage de la faculté qui y correspond \ et quand on est obligé de les aborder avec elle, comme dans l'enseignement du calcul et de la gramftiaire, on doit, autant qu'il est possible, individualiser, concréter les abstractions, afin de les rendre visibles^ presque palpables et élever peu à

peu l'esprit des enfants de la conception de la Ggure et de rimage à la perception et à la compréhension de la pensée. Ceux qui sont chargés d'instruire les petits enfants en font tous les jours Fexpérience.

Le nom substantif doit être dans le langage ce que son objet est dans la réalité. Comme dans la nature toute qualité, tout mode, tout attribut, tout ce qui peut être affirmé se rapporte à une substance, à un sujet quelconque et que la diversité n'est que la substance elle-même diversement et formellement modifiée; ainsi dans le discours, le substantif est le terme auquel la proposition se rapporte ] c'est lui qui la régit et qui inflige aux noms d'attributs les modifications du genre, du nombre, du cas, etc.

Le nom étant signe de son objet, doit avoir des rapports de ressemblance ou d'analogie avec l'être qu'il représente, et ces rapports devraient se retrouver dans les noms écrits comme dans les noms parlés ; car les signes tracés représentent les signes parlés comme ceuxci rendent les impressions de celui qui parle. Le langage, (}ui est rémission et la modification de la voix humaine,

234 DE l'acte le plus simple de la pensée doil donc par sa constitution correspondre à l'impression de l'objet sur le sujet. De là la forme primitive et essentielle des noms, leur racine, qui répond dans les langues à la première impression faite sur Ihomme par l'objet, laquelle répond elle-même plus ou moins à la forme et à la vertu essentielle de la chose qui affecte l'esprit par la vue.

Toute racine de nom ou de mot se compose au moins d'une voyelle, voilée ou manifestée, et d'une consonne qui modifie la voix. La voyelle est la base de la racine, l'expression du subjectif répondant à l'action de l'objectif. La consonne est la détermination de la voix, correspondant à la modification imposée parla réflexion à l'impression reçue. Ce n'est pas seulement par la forme extérieure, par le dessin et l'onomatopée, que les mots se rapportent aux choses, c'est encore par leur fond et par leur nature. On peut donc affirmer que primitivement il a dû exister une langue unique, vraiment naturelle, commune à tous les hommes existant alors, puisque tous ayant la même nature, la même organisation, vivant dans la même région, en face des mêmes objets, étaient affectés par ces objets à peu près de la même manière. Cette langue primordiale, brisée par la dispersion de la famille humaine, altérée par les changements de pays et de climat, par la diversité des rela*

m DE SES CONDITIONS. 235

lions et des influences, est encore au fond des langues multiples et dérivées.

Comme tout discours est renfermé dans une proposition, tout mot, si complexe qu'il soit et quelqire forme qu'il revête, est contenu dans sa racine. Les racines des mots sont dans les langues ce que les semences sont dans la nature : elles portent en elles le développement futur de l'existence, avec les générations qui peuvent en sortir. On ne connaît à fond la signification d'un terme, que si on en saisit la racine, en discernant ce qui en est sorti naturellement, ou ce qui y a été ajouté pour déterminer et spécifier le sens général. Il y a dans les langues des familles de mots issus de la . rhême racine-, et ces racines-mères, peu nombreuses en comparaison de leurs dérivés et de leurs composés, constituent le fond de chaque langue. D'où viennentelles? Comment ont-elles été formées? Est-ce la convention des hommes qui les a instituées et leur a donné du sens? Cela n'est pas soutenable. La convention peut composer des mots, elle n'invente point des racines pas plus que l'homme ne fait les semences des plantes, bien qu'il puisse les modifier notablement par la culture. Ainsi que tout ce qui est naturel et simple . en nous, les racines naissent sans nous, sans la coopération réfléchie de notre volonté. Dans le langage, comme en toutes choses, les éléments nous sont fournis. Nous commençons par agir sous l'impulsion de la nature, sans savoir ce que nous faisons, et nous ne

236 DE l'acte le plus simple de Là pensée

songeons que beaucoup plus tard a nous en rendre compte.

Toute racine est composée au moins de deux éléments, une voyelle et une consonne ; car il faut qu'il y ait dualité dans une racine, autrement la multiplicité n'en sortirait pas, Tunité ne multipliant pas et ne donnant jamais qu'elle-même. La racine est dualité ou Diasy parce qu'elle est toujours le résultat de deux termes, l'un passif, l'autre actif, qui la produisent par leur union; en sorte que la loi du sexe se retrouve jusque dans la formation des mots. La voyelle est le passif ou la voix-mère du langage articulé; aussi ex* prime-t-elle le sentiment, qui est le caractère de la passivité. La consonne, forme vide en elle-même, devient le représentant de l'actif ou du mâle, quand elle est animée par l'esprit. Elle détermine, modifie, pousse au dehors; c'est par elle que la première forme du langage articulé est posée ; car tant que la voyelle reste seule, il n'y a point de discours, mais seulement expression spontanée de ce qui est senti. Or ce que la consonne opère sur la voix ou la voyelle exprime ce qui se passe dans le sujet parlant. Nous ne parlons que pour dire quelque chose; nous avons à dire ce que nous avons pensé ; nous ne pensons que ce que nous avons conçu, et nous ne concevons qu'après avoir reçu l'impression d'un objet. C'est cette impression qui tend à se produire tout d'abord par l'expression, d'oi l'exclamation et le langage spontané de la voix. Mais dans l'être raisonnable et jouissant de sa raison ce qui est senti se réfléchit en image dans l'entendement ; et les

images ou conceptions sont transformées en pensées par l'acte de l'esprit qui cherche les rapports. Voilà donc un nouvel élémentqui s'ajoute au premier^à savoir l'acte réflexif qui élabore l'impression, ou le travail de la pensée. Cet élément aussi doit être représenté dans l'expression 5 c'est par la consonne qu'il prend sa place et joue son rôle dans le discours. La consonne frappe, façonne, transforme la voyelle pour en déterminer le son, comme la réflexion de l'esprit réduit en tableau et en système les impressions et les conceptions. On ne commence donc à parler le langage articulé que quand on commence à réfléchir. Les êtres qui sont incapables de réflexion ne le possèdent point, parce qu'ils n'ont rien à exprimer qui y corresponde. Les animaux poussent des cris ou chantent, mais ils ne peuvent articuler la voix*, ils ne parlent point.

La voyelle exprime ce qui est senti sous l'action de l'objet. La consonne radicale qui la modifie, vient de la première réflexion de l'esprit sur ce qu'il a éprouvé à la première aspection de l'objet, et quand l'une et l'autre s'unissent spontanément ets'échappent ensemble dans un son articulé, elles constituent une racine. L'impression, fruit de l'action de l'objet, provoque la réflexion-, la réflexion modifie l'impression, et toutes deux déterminent l'expression analogue. Il passe donc dans le mot quelque chose de l'objet 5 car une vertu de l'objet nous pénètre, quand nous recevons son action ; quelque chose de lui entre en nous, à peu près, quoique d'une manière moins grossière, comme dans la respira* tion ou dans l'ingestion des aliments, dans Vabsorption

338 DE l'acte le plus diMPLE DE LA PENSÉE

d'un médicament. Ce quelque chose s'élabore dans l'esprit, y est digéré et en sort ensuite moulé, façonné, enveloppé dans l'expression, de même que la nourriture assimilée s'objective par nos mouvements, par toute notre manière d'être et d'agir: ou encore, pour rendre la chose plus sensible, comme le liquide coloré dont on arrose la racine de certaines plantes, reproduit sa couleur dans les pétales de leur corolle.

Il y a donc dans les mots bien faits un sens inné , naturel, original. Les langues vraiment riches sont celles qui ont le plus de mots de ce genre, correspondant à leur objet , non-seulement par la forme, par l'imitation du son ou de la figure, mais encore par une force, par une vertu qui dérive de la chose môme. Platon a beaucoup insisté sur ce caractère naturel des mots, en opposition aux Sophistes qui en attribuaient l'institution aux conventions humaines, expliquant l'origine du langage aussi superficiellement que toutes les autres origines. Nous avouons que dans les langues dérivées et composées il est aujourd'hui très-difficile de retrouver le sens primitif des racines. C'est un malheur pour ces langues, qui en sont plus confuses et moins énergiques. C'est un malheur pour les peuples qui s'en servent, parce qu'il devient plus malaisé de parler avec pleine conscience de ce qu'on veut dire, avec l'assurance que le mot employé répond justement à la pensée, i la conception, à l'objet. Néanmoins dans toute langue, si imparfaite qu'elle soit , il y a des racines naturelles, d'abord parce que les racines les plus générales sont à peu près les mômes dans tous les idiomes, et

ensuite, parce que la langue étant l'expression de la vie d'un peuple, il est impossible qu'il n'y ait pas en elle quelque chose de naïf et d'original 5 car les éléments des langues, ou les racines, se constituent pendant l'enfance des peuples , q^uand ils sont encore peu capables de réfléchir, et par conséquent sous l'inspiration de la nature. Plus tard seulement la langue s'organise dans la forme bien arrêtée du discours et par la composition des mots.

Prenons pour exemple la racine qui signifie dans toutes les langues la mère ou la maternité , et celle qu\ signifie la paternité ou le père. En hébreu am^ en sanscrit mitri, en grec |jlV)ty)p, en latin mater, en italien madrej en français mère , en allemand mutter^ en anglais mother^ etc. La racine dans tous ces mots est au fond la même, une voyelle modifiée par la consonne M y labiale-nasale qui refoule le son au dedans et le fait retentir dans les cavités du nez ^ tandis que le son qui désigne la paternité est une labiale franche , poussant le son au dehors, et signe de Tobjectivisation, ai, petri^ Tca-r^p, pater^padre, père^ vater^father, toujours B^ P, jF, F, modifiant la voix. Ces deux consonnes marquent deux mouvements opposés : l'un qui reprend, pour embrasser au dedans, absorber et former en soi -, c'est la fonction maternelle : l'autre qui projette au dehors, émet, produit , engendre -, c'est la fonction paternelle. Il y a donc vraiment quelque chose de la mère et du père, une vertu maternelle et paternelle dans ces racines. Quant^à la voyelle, elle varie en raison du sentiment plus ou moins profond des peuples, ou du point de vue

â40 DE l'acte le plus simple de là pensée

sous lequel ils considèrent l'objet. La voyelle -4, voix gutturale partant de la profondeur, exprime le sentiment de ce qu'il y a de plus profond dans la paternité et dans la maternité : am, aby xaxtip, mater ^ father. Le Ey le -ff et le 7 exprime plus de réflexion-, l'esprit s'y fait sentir; avec le c'est la fonction vue plus objectivement et dans ses résultats. Le Ou dans Mutter^ indique la cbose considérée à son origine ou dans sa virtualité, avant la manifestation. Si maintenant nous rapportons à ces racines d'autres mots qui en dérivent, par exemple les mots aimer ^ amour ^ amare, amor, nous apercevrons le sens admirable de ces expressions 5 car leur racine est la même que celle du signe de la maternité, am ou ma^ en sorte que la maternité et l'amour sont identiques, ou autrement la maternité est la racine ou la source de l'amour. Nous pourrions encore y ramener le mot âme^ qui signifie au fond la même chose que l'amour, parce que le caractère essentiel de l'âme est la capacité d'aimer, et le mot latin anima^ avec ses dérivés et ses composés, lequel signifie proprement ce qui fait vivre, le principe de la vie, c'est-à-dire encore l'amour.

Nous ne pousserons pas plus loin ces observations pour ne pas nous arrêter à des détails philologiques. Nous désirions seulement donner un exemple de la manière dont on pourrait étudier plus à fond le sens naturel des mots. Tous les peuples ont cru instinctivement à ce sens naturel, qui établit une communication entre l'expression et son objet -, au point qu'en prononçant tel mot avec sentiment et énergie, on se met

pour ainsi dire en présence de Tobjet, ou on révoque devant soi. De là le respect pour les noms qui désignent les choses divines, comme le nom de Jèliovah chez les Hébreux , qu'il n'était pas même permis d'articuler. Dans toute liturgie il est de foi qu'il y a une vertu attachée à certains signes. Les substances physiques, employées dans la confection des choses sacrées , sont puriliées, transformées ou sanctifiées par les paroles qui s'y appliquent. Dans le nom de Dieu surtout il y a quelque chose de si saint , de si vénérable , qu'on ne doit jamais le prendre en vain, suivant la défense du Décalogue, à plus forte raison le blasphémer ni l'outrager \ car le mépris du nom remonte jusqu'à Celui qu'il représente. Il en est de méme^ jusqu'à un certain point, du nom des familles et des personnes. Chacun tient .à faire respecter son nom à Tégal de lui-même, pour le transmettre pur ou au moins le laisser sans tache. Il y a quelque chose de la race dans le nom qu'elle porte. Le nom, représentant l'être vivant, participe jusqu a un certain point à sa nature. Prononcer lanom d'une personne aimée est déjà une jouissance, non-seulement parce qu'il la rappelle au souvenir du cœur, mais encore parce que cela établit un certain rapport et supplée en quelque chose à la présence* L'application de cette vérité se retrouve jusque dans les superstitions populaires. La magie, les incantations, les évocations s'opèrent eu prononçant des mots auxquels est attribué le pouvoir mystérieux d'attirer l'être qu'on désire, ou de repousser celui qu'on craint. Les amulettes , les talismans et autres choses de ce genre

â42 DE l'acte le plus simple de la pensée

portent toujours des caraptères inconnus. Il y a une vérité au fond de ces erreurs, fruits dé la superstition et de rignorance, et cette vérité formulée philosophiquement, c'est qu'une analogie naturelle et vivante existe entre le signe et la chose signifiée.

Après le sens de. la vue se développe dansTenfant le sens du goût, qui le met en rapport avec les qualités intimes des substances. De même dans la formation du langage, on commence par prononcer les substantifs ^ puis les noms qualificatifs, appelés dans la grammaire adjectifs ou noms dCaitribut. Comme les qualités naturelles sont des modes, des caractères particuliers des substances, ainsi les qualificatifs sont dans la proposition des modificateurs du nom «ufe/an/î/ ou du sujet. Le premier qualificatif prononcé par l'enfant est le mot bon; car ce qui importe le plus à l'homme dans cette période de son existence, c'est de discerner les substances alimentaires analogues à sa nature, homogènes à sa vie. Or ce qui est homogène à sa vie lui est bon.

L'enfant nomme le bon avant de prononcer le nom de mauvais. Ce n'est même que dans le bon déjà goûté ou dans le goût du bon, que réside la possibilité de discerner le mauvais, lequel n'est jamais, à tous les degrés, qu'un négatif, une négation. C'est que le premier acte de l'existence de l'homme a été le résultat du triomphe de la vie sur la mort. Il n'a commencé à vivre que par l'action du principe viviftcateur.' Les perceptions acquises par le goût s'allient naturellement aux conceptions qui se forment par la vue. Aussi l'enfant , recevant la sensation des qualités par l'action de la substance à laquelle elles sont inhérentes, lie instinctivement le qualificatif au substantif, et forme ainsi la première affirmation, le premier jugement. Ce jugement n'est point encore une proposition, parce que l'expression du verbe manque-, mais il en renferme le sens et Tesprit, et de la première réflexion que l'enfant fera en lui-môme de l'objet, de sa qualité et de leur rapport, jaillira la lumière de la parole qu'il exprimera par le verbe.

Nous avons déjà expliqué ce que nous entendons par le mot qualité^ pris dans son acception la plus rigoureuse. Il n'y a au fond dans chaque chose qu'une

m DE l'acte le plus simple DE LA PENSÉE

seule qualité d*où dérivent les autres ] et c'est d'après le discernement du rapport de cette qualité avec notre existence que nous disons : telle chose est bonne ou mauvaise. Nous n'apprécions ainsi les objets qu'en les comparant à une mesure, et cette mesure se trouve en nous*-mèmes, dans notre nature ou dans notre organisation. Mais notre organisation étant variable et soumise à toutes sortes d'accidents, les jugements fondés sur elle sont variables, accidentels comme elle, et c'est pourquoi nous ne pouvons jamais affirmer qu'une bonté relative dans les choses physiques. L'enfant qui ap* prend à parler, n'est juge que de cette espèce de bonté; le mot bon dans son langage signifie : a Cet objet qui me donne une sensation agréable est doux au goût, m L'homme est alors comme l'animal, qui n'aime les choses que par leurs rapports avec ses appétits. Et remarquez qu'il ne qualifie bonnes que celles qui plaisent au goût en le nourrissant. C'est pour lui la qualité essentielle, base de toutes les autres. Une chose n'est bonne en effet que quand elle nous procure un bien, et le vrai bien partout, c'est ce qui réjouit et nourrit tout ensemble. La chose peut flatter les sens d'une autre manière, par sa forme, par sa couleur, par son poli, etc. \ elle ne sera point pour cela bonne ; elle sera belle, brillante, agréable : pour être' bonne, il faut qu'elle soit bonne à manger. C'est pourquoi l'enfant qui veut toucher tout ce qu'il aperçoit, porte à sa bouche tout ce qu'il touche. Dans l'ordre spirituel il n'y a aussi de vraiment bon que ce qui convient à la vie de l'âme, la parole de vérité qui Féclaire et la dirige, la science, la

justice, la charité, qui, en la développant, la font vivre davantage et mieux. Les autres qualités morales sont des conséquences de la bonté, des formes variées sous lesquelles elle se produit, et elles n'ont de valeur véritable qu'à mesure qu'elles y participent, toutes belles et brillantes qu'elles soient d'ailleurs.

Le bon est nommé avant le mauvais^ parce qu'en toutes choses le bien a la priorité; car le bien seul est positif, le «mal en est la négation. Or une négation n'a point de valeur en soi -, elle n'est qu'une restriction, une déviation, une perversion \ c'est le positif entravé, obscurci, voilé. 11 n'y a point d'ètre^dans le mal, en tant que mal, ou plutôt ce qu'il y a d'être en lui est bon. C'est pourquoi il y a du bien partout, même dans le plus grand mal, parce qu'il y a de l'être partout, et ce qui constitue le crime du mal, c'est justement de pervertir le bien , d'en abuser et ainsi de gâter le don de Dieu : ce qui arrive par la volonté de la créature , agissant librement contre sa loi et s'opposant à la volonté divine. Ainsi commence le mal , et quand il peut finir, il ne finit que par la conversion ou le redressement de la volonté pervertie , cherchant à rentrer dans l'ordre, sentant , reconnaissant , avouant , rejetant et détestant le mal commis , défaisant , autant qu'il est en elle , ce qu'elle a fait et détruisant sa première négation par une seconde, qui rétablit l'affirmation de Dieu. Ici se trouve la raison profonde des moyens de réparation et d'expiation, enseignés parla religion chrétienne et par l'Église, pour revenir au bien.

Si le mal est la négation du bien, il est évident que,

246 DE L*AGTE LE PLUS SIMPLE DE hk PENSÉE

pour juger ce qui est mauvais, il faut d'abord avoir connu ce qui est bon. Nous commençons par le bien, dans Tordre physique comme dans Vordre intellectuel et moral 5 et nous ne pouvons commencer autrement, puisque, pour exister et vivre, il faut d'abord recevoir Faction du Principe vivificateUr, action éminenjment bonne pour nous, puisqu'elle nous donne la vie. Nous^ appelons mauvais, par la suite, ce qui ne lui ressemble pas, ce qui lui est contraire. Ainsi dans le développement de sa nature morale, l'enfant vivifié par une pa* rôle de vérité et de bien , ne connaît d'abord que Ib bien et la vérité, il ignore le mal. Cest l'innocence première, qui dure malheureusement si peu au milieu des influences corruptrices de ce monde. Elle est pleine de candeur, d'abandon et de foi 5 l'enfant croit tout ce qu'on lui dit, il reçoit toute parole pour parole de vérité et la prend au sérieux, ne soupçonnant pas encore ce qui est contraire à la vérité, et qu'on puisse parler sans dire ce qui est vrai. Il ne connaît pas la négation du vrai, le mensonge, et malheur à qui le lui apprendra 1 De même il ne peut juger du mal moral qu'après que la loi du bien , dont le mal est une infraction, lui aura été révélée, quand il sera entré en rapport avec l'Auteur même de cette loi, avec le Bien souverain dont elle dérive. Jusque-là il ignore le bien et le mal 5 il n'y a point de distinction morale pour lui.

ET DE SR8 GONDITIOIfS* 247

Pour affirmer explicitement que la qualité appartient au sujet, pour prononcer formellement le premier jugement, il faut le verbe ou le mot par excellence, qui affirme en général la vérité, ce qui est. Or l'être en général n'étant perçu ni par le sens de la vue, ni par celui du goût, l'idée de l'être ne peut être formée dans notre esprit par le moyen de ces deux sens. Elle est développée en nous par la parole qui, en nous transmettant l'expression fondamentale du discours, le verbe, nous annonce l'Être universel qu'elle désigne. Aussi avons-nous remarqué que l'ouïe est le troisième sens qui se développe dans l'enfant, comme le verbe est le troisième terme qu'il emploie.

Quand l'enfant prononce une proposition complète, quand il dit : cette chose est bonne^ un grand progrès a été fait-, car il parle pour la première fois en être raisonnable, en homme. Il pense ce qui était senti jusquelà , il perçoit distinctement le rapport entre le sujet et la qualité; l'expression nécessaire du rapport doit donc intervenir. Avant ce moment, tout en prononçant le substantif et le qualificatif, et même en les associant, il n'affirmait que sa manière d'être et de voir, le phé-

248 DE l'acte le plus simple de Lk PENSÉE

nomëne qui frappait ses sens, Timage conçue dans son entendement, Taffection éprouvée. Sa parole était purement subjective, sans aucune portée objective, et sous ce rapport son langage ressemblait à celui de ranimai, qui manifeste ses sensations, ses appétits, ses instincts. Mais quand Tenfant articule : cela est ou cela n'est pas, il prouve qu'il vient d'entrer en rapport avec un nouvel ordre de choses, avec la vérité, et qu'il juge les objets, non plus seulement par leur rapport avec lui et tels qu'ils sont pour lui, mais encore en euxmêmes et selon la vérité. Il n'y a que l'être intelligent, distinguant le moi et le non-moi, capable de conscience et de science, qui puisse poser cette affirmation, parce que lui seul peut percevoir et affirmer ce qui est vrai.

A cette époque commence l'existence morale de l'homme \ car il est créé pour connaître la vérité, pour l'aimer et la pratiquer, et dès qu'il se met à la chercher et à la reproduire par sa parole, il peut aussi, en vertu de sa liberté, la repousser et la nier; il peut se mettre en opposition avec elle, il peut mentir. Ce changement remarquable, qui vient de s'opérer dans l'enfant, est marqué au dehors par le terme le plus simple, est. Mais ce mot si simple a une immense signification -, il contient virtuellement la proposition tout entière, tout le discours. Le verbe être exprime en général la vérité, ce qui est. En paraissant dans la proposition, il y introduit donc la vérité, l'être, c'est-à-dire qu'il lui donne l'àme et la vie dont elle est susceptible. Puisque le verbe affirme l'être, il faut que celui qui lé prononce

en ait conçu l'idée, et cette idée universelle ne peut être formée en lui ni par l'œil ni par le goût, qui ne mettent son esprit en rapport qu'avec des êtres spécialisés ; elle est le produit nécessaire de l'influence de l'Être universel lui - même , agissant sur l'âme de l'homme par une voie plus pure, plus spirituelle, par la parole et au moyen de Touïe. C'est la parole, et elle seulement, qui révèle aux hommes les choses intelligibles, le monde de la vérité, l'Être par excellence; et la parole dans son sens éminent, c'est le verbe lui- , même, d'abord le Verbe de Dieu, parlant au premier homme et lui manifestant Celui qui Est \ puis le verbe humain, ou la tradition de la parole humaine transmettant d'âge en âge la Parole divine. Il se fait donc véritablement une révélation de Dieu à l'enfant, la première fois qu'il entend le verbe être et qu'il en saisit le sens. Alors aussi il commence à comprendre ce que c'est que la Vérité, ce qu'elle est pour lui et co qu'il doit être pour elle. Tant que l'Être ne lui a point été annoncé, sa raison n'a point de base, son esprit n'a point de vie *, il est incapable de parler et de penser. Aussitôt que cette annonce lui est faite, il y adhère spontanément, instinctivement, parce que la vérité est la fin dernière de sa nature. Là est l'origine de la foi, sans laquelle l'intelligence humaine n'aurait ni principe ni soutien. La foi en l'Être se fonde mystérieusement dans l'enfant qui, en apprenant à parler, entre au moyen des mots et par la langue en rapport avec l'archétype de toute langue et de tout mot, avec la Parole éternelle , avec le Verbe. De là la haute impor-

250 DE l'acte le plus simple de la pensée

tance de Tétude du langage, qui est la voie nécessaire pour remettre Thomme en communication avec la vérité. Ainsi a été fondée dans Torigine la foi du genre humain, en même temps que sa première langue. La première proposition articulée par l'homme a été une profession de foi en TÉtre universel^ ou rafSrmatknn de Texistence de Dieu.

Toute langue, si imparfaite qu'elle soit, a nécessairement l'expression du verbe être; autrement elle ne serait point une langue. Car de môme que, dans l'univers, tout a été fait par l'idéal de tout verbe, par le Verbe substantiel de TÈtre ou par la Parole éternelle, et que rien de ce qui existe n'a été fait sans Lui-, de même aussi que rien n'est conçu dans Tesprit qu'au moyen de l'idée de l'être, idée absolue, nécessaire, Vraiment innée à l'homme, ainsi rien ne peut être posé ni proposé dans le langage sans l'expression du verbe, sans le verbe substantif être^ type de l'idée pure et de son idéal.

Le verbe être est dans la proposition, entre le substantif ot le qualificatif, ce que le rayon ou le cerclç

est entre le centre et la circonférence, ce que Tintelligence est entre Tâme et le corps, ce que la lumière est entre le ciel et la terre, moyen terme entre doux extrêmes. C'est le lien, la copule qui établit toute relation, toute communication, tout rapport vivant entre l'être et l'existence formelle, entre le moi et le nonmoi, entre la substance et la qualité, entre le substaaiif et le qualificatif. En un mot le Verbe considéré soit en lui-même, soit dans son idée, soit dans son expression, est le Médiateur universel.

La fonction du verbe dans le langage dérive de sa nature. 11 exprime la vérité, l'être en développement, c'est-4-dire ce qui se manifeste, ce qui passe de puissance en acte, ce qui vit. Le verbe est dans la proposition ce que son archétype est dans l'univers; il est le signe de l'intervention de l'Être universel en toutes choses et partout. Il est la lumière, la vie du discours, comme le Yerbe divin est la lumière, la vie du monde. C'est par la Parole éternelle que tout a été fait, ou que l'Être universel, l'infini, s'est posé en des êtres finis; et c'est encore par cette divine Parole qu'est entretenu le rapport du Créateur avec les créatures. Voilà pourquoi il est dit : « On ne va au Père que par le Fils. » Dans la langue, la proposition ne peut être constituée que par le verbe. Seul , le substantif reste sans vie, sans développement, stérile. Enlever le verbe de la

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phrase, c'est ôter le soleil du monde; il n'y a plus qu'obscurité, immobilité, mort. Pour comprendre une proposition, pour l'expliquer, le sujet ne suffit pas 5 il faut le verbe qui en est la lumière. C'est lui qui fait sortir des entrailles du substantif les puissances, les qualités et les rapports qu'il contient, comme c'est par lui que l'existence une fois constituée réagit sur sa substance et reflue pour ainsi dire vers sa racine, vers son centre, pour s'y reposer et s'y fonder.

Remarquons cependant que dans les langues humaines le verbe être a deux sens distincts. D'un côté il représente l'Être universel et son action sur toutes choses, donnant à toutes la lumière et la vie, et c'est ainsi que Dieu se retrouve partout, dans la proposition la plus simple comme dans la plus chétive existence. Mais cette Lumière universelle, qui distribue la substance et la nourriture, est assimilée par les êtres qu'elle a créés, lesquels l'objectivent à leur tour dans leur forme et s'en font une vie propre et leur lumière particulière. Ainsi dans chaque proposition, le sujet une fois vivifié par la lumière de Vôtre et passant en développement, a son verbe qui n'est que le verbe général spécifié , la lumière universelle qu'il s'est appropriée, et c'est par ce verbe à lui propre, qu'il développe, établit sa sphère ou sa phrase, et constitue le corps du discours. Tous les membres de la période sortent du sujet au moyen du verbe, qui marque leurs rapports et les unit au sujet et entre eux. C'est pourquoi les logiciens et les grammairiens l'ont appelé copule* Le métaphysicien , qui va plus au fond, voit

ET DE SES CONDITIONS. 2o3

dans le verbe plus qu'un signe de liaison, un moyen d'union; il y voit le type de Celui-là même qui unit tout, parce qu'il a tout fait^ il y voit le symbole du Médiateur universel.

L'infinitif du verbe être est l'expression de l'idée la plus pure, la plus simple, la. plus nécessaire, la seule universelle. Il exprime la stabilité, l'immutabilité, la vérité absolue. Aussi cet infinitif ne convient-il comme nom qu'à Celui qui Est. Infléchie par les formes du temps , du nombre et de la personnalité , sa racine n'apparaît guère dans nos langues qu'au présent. Elle disparaît dans les passés et les futurs. C'est qu'il n'y a de passé et de futur que pour la créature temporaire. C'est seulement par rapport à elle que l'Être a été et sera. En lui-môme il est l'Être , toujours présent , éternel, absolu, sans modification aucune.

Le verbe est le terme mystérieux de la proposition. Le substantif naturel exprime un objet qui tombe sous les sens, qui est vu, un arbre, une pierre, un homme. Le qualificatif désigne une manière d'être qui affecte aussi les sens*, mais ce que le verbe représente leur échappe, et n'est perceptible qu'à l'intelligence, qui u. 15

254 DE L àgtb le plus simple de la pensée

jouit d*une autre vue que la vision organique. C'est pourquoi l'être intelligent eât le seul qui puisse aifirttier rètre, prononcer le verbe et constituer une langue. Le verbe pris dans toute son extension, sans restrietion aucune, à l'infinitif, est le signe niéme de Finfini, de lÊtre dans son universalité, de Celui qui Est, de Dieu. C'est le seul nom qui convienne à la nature divine, ou qui en soit le moins indigne : Je suis celui qui suis^ Jéhaoah^ II nous est même impossible de concevoir Dieu purement d'une autre manière, si toutefois on peut appeler cela une conception ; car toute conception, étant formulée dans notre esprit, est nécessairement restreinte par les formes de Tentendement , et dès lors l'universalité de Tobjet en est altérée. Aussi, excepté le peuple juif, qui avait reçu la défense positive de se faire une image de Dieu avec aucune forme des créatures, en d'autres termes de chercher à enfçrmer.l'infini dans le fini, on ne trouve dans l'antiquité qu'anthropomorphisme ou naturalisme, Thomme étant toujours porté à faire Dieu à sa ressemblance^ depuis qu'il a voulu se rendre semblable à t)ieu. La défense du décalogué qui, en conservant pure sur la terré l'idée du Dieu un, sauva le monde de l'idolâtrie, a subsisté dans toute sa rigueur, jusqu'à ce que Dieu lui-même, le Verbe divin , ait revêtu la nature humaine pour s'Unir à l'homme, et se liioit ainsi accommodé à la forme et aux conditions de cette nature. Depuis ce moment les hommes peuvent se représenter Dieu dans la personne de Jésus-Christ^ ils peuvent l'adorer sotis la forme de l'homme.

Si lé verbe ne devait signifier que TÊtre universel et la Vie divine qui en émane, il resterait immuable, toujours le même comme son objet, et son infinitif serait en même temps le substantif par excellence. Mais par Tacte même de la création , par sa parole, Dieu se pose dans la créature ; Tètre passe dans les formes de re:&istence finie et par conséquent dans les conditions de cette existence, Tespace et le temps. Or toute existence créée a un commencement et une destination^ la vie qui Tanime se développe entre ces deux termes et va de Tun à Tautre. L'action de la vie est donc en nlouvement^ en progression dans les créa* tures^ et ainsi le tnot qui exprime la vie doit subir des variations analogues à celles de Vexistencè, en d'autres termes il doit se modifier avec le temps. Ces modifications qu'on appelle les tempe des verbes sont au nom* bre de trois, en raison des trois phases du temps, le passé, le présent et le futur.

Le verbe varie encore avec les râpportsi généraux sous lesquels on peut considérer la vie« Tantôt il exprime l'action du sujet qui passe dans un objet 9 c'est ce qu'on appelle la voté active ou transitive; tantôt l'état du sujet qui reçoit l'action, c'est la voie poesivp; iantôt le sujet devient lobjet de sa propre action , c'est la voie réfléchie ou moyenne; et on conçoit qu'oji puissd multiplier ces voies potur exprimer d'autres nuances, comme dans la langue hébraïque, qui en compte sept. En outre, Faction est faite ou subie par quelqu'un; c'est moi, toi ou lui. Les penonnes y apportent donc leur part d'influence, que la forme du

256 DE l'acte le plls simple de la pensée

verbe doit représenter ; ce qui ajoute au radical de nouvelles modifications, préfixes ou suffixes, pour marquer ces rapports. Enfin le* nombre y est aussi pour quelque chose, et la forme verbale aura encore des signes pour Texprimer. Au milieu de ces changements le radical reste le même, comme le représentant de la racine de lexistence qui ne varie pas -, mais il peut être chargé de signes accessoires, augments, redoublements, désinences, etc., qui le soumettent à des transformations accidentelles, selon les temps, les modes, les voies, les personnes et les nombres. C'est ce qu'on appelle conjuguer le verbe, terme qui doit signifier : iaire passer le radical fixe et invariable en lui-même sous le joug de toutes les influences que l'être et son acte doivent subir en entrant dans la sphère du fini, dans le monde de l'espace et du temps. C'est pourquoi les variations qui modifient les radicaux des substantifs dans la déclinaison s'appellent cas, ^

Du reste, et cela est remarquable, dans toutes les langues le verbe être^ qui est le verbe unique, puisque les autres verbes ne sont qu'un qualificatif uni au signe de l'existence I est aussi le plus irrégulier, ou plutôt il est au-dessus des règles. Aucun de ses temps ne se forme méthodiquement. Sa racine se voile dans la plupart, quelquefois même disparait entièrement. Ainsi en français l'infinitif être fait à la première personne du présent de lindicatif , je «va, où la racine ne se voit plus. Elle reparait dans la seconde et dans la troisième, tu es^ il est. Elle s'enfonce de nouveau dans là première personne du pluriel, nous sommes y se re-

montre dans vous êtes et s'en va dans ils sont. Il en est de même dans le latin. En grec, la racine se conserve sous toutes les varij^tions du présent de l'indicatif^ etV() s?*?) ^^9 èqiév, etc. L'imparfait du latin la reproduit dans eram ; elle devient invisible dans le parfait fui^ venant du grec Içuv, dont nous avons tiré notre prétérit je Jus. L'allemand présente la même singularité. L'infinitif aeyn fait au présent de Tindicatif ich bin^ qui n'a aucun rapport avec la racine de seyn ou et , laquelle ne se montre qu'à la deuxième et à la troisième personne, du bist, er ist. L'imparfait ich war présente encore une nouvelle anomalie, et le participe passé gewesetij d'où se forme le parfait , est encore autre. En anglais, l'infinitif lui-même est irrégulier, to Jô, qui vient probablement de la première personne de Vindicatif présent allemand, ich bin^ lequel vient du grec Içuv. Puis à ce même présent de l'indicatif vient / am , qui n'a aucune ressemblance avec l'infinitif*, ihou art^ tu eSy qui n'en a pas davantage; et enfin he is^ il est, où reparaît seulement la racine commune du verbe éire dans toutes les langues, s:ivoir e , ei , e ou y; , eç , tç. La conclusion qui sort de ces faits, c'est que la racine du verbe éire ne parait en général à découvert qu'à l'infinitif et au présent de l'indicatif, c'est-à-dire en deux formes, dontJ'une exprime la vie dans son universalité, sans restriction aucune, et l'autre le présent ou ce qui existe absolument, sans condition, au-dessus du temps. Dans les formes du passé et du futur elle est presque toujours voilée, obscurcie, souvent méconnaissable, parce qu'elle

31^ DE l'acte us plus SiUPLE PE LA PENSÉE

est modifiée par les conditions du temps, comme Tidée qui est au fond de chaque existence, apparente dans son développement radical et primitif, finit par s'enfouir dans les formas qui la recouvreiit. Ici«bas la forme, expression do Vidée, est toujours prête à Taccâbler ; la lettre tue l'esprit. Tout tend i se pétrifier, à se cristal User dans les formules; et la mort s'ensui-* vroit, si de temps à aulre une impulsion d'en haut ne venait exciter Tesprit, le ranimer; et lui donner la force de secouer la poussière et le joug du corps, poqr se produire dans une nouvelle manifestation et par une nouvelle forme« Ce besoin de rénovation, afin que la vie puisse jaillir et se déployer, explique les révolu^ tiçui dans rhistoire des hommes et de la nature^ ce qui veut exister ayant toujours à combattre ce qui existe -, ce qui doit prendre la place heurtant néces^' sairt^mi^nl ce qui l'occupe ,

L^enfant prononce le substantif avant le qualificatif, Fun et l'autre avant le verbe, le verbe être avant les verbes dérivés 5 et il prononce le verbe être dans sa géinéralité, avant de le déterminer par le temps, le nombre et les personnes. C'est que partout l'homme voit l'unité, la généralité avant la spécialité. Il voit la lumière avant de distinguer les couleurs ; il goûte le bon el le vrai avant leurs contraires; et il pressent la néces-

site de rÈlre et de son Verbe avant de comprendre les actions des existences particulières , désignées par la multitude des verbes attributifs, qui ne sont que des qualificatifs verbalisés. En résumé, le verbe être est le nécessaire dans la proposition , comme son idée Test dans la pensée et le jugement, dans la science et la doctrine, comme son idéal ou l'Être lui-même l'est dans l'homme et l'univers.

Nous parlerons plus en détail dans la Logique et dans la Grammaire générale, qui en est un corollaire, de chaque espèce de mots ou des parties du discours, soit essentielles, soit accessoires ou complétives. Noqp examinerons alors les signes dans leurs rapports aveo. les choses signifiées, et nous verrons comment on doit les combiner et les coordonner pour construire un discours régulier et conforma à la nature^ Nous n'avions à considérer ici le langage articulé que sous le point de vue du développement de la raison, et ainsi nous lie devions nous occuper que de ce qui est rigoureu-isèment indispensable à l'esprit pour former la pensée, c'est-à-dire des éléments du discours, sans lesquels la propositiou ne peut être constituée ni le jugemeot exprimé.

260 DE l'acte le plus complexe

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