‹ L'esprit humain et ses facultésChapitre 5 sur 17 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le but de cet ouvrage est de faire connaître l'esprit de rhomme dans les divers modes de son exercice, ou parla considération de ses diverses manières d'agir, qu'on appelle ses puissances ou ses facultés. Mais conformément au sens de la langue française, qui distingue toujours l'esprit du cœur, attribuant à l'esprit la recherche et la connaissance du vrai, par conséquent la formation de la science, et au cœur le goût et la pratique du bien, c'est-à-dire toute la partie morale et afiTective de la vie humaine, nous entendons ici par l'esprit humain ce par quoi l'homme pense pour chercher, découvrir et démontrer le vrai, dans la partie

mlellectudle ou cognoscitive de Târac. Nous voulons éliîdief l'àme exclusivement dans sa partie pensante, et, par Texposition des faits internes et externes qui eoncourent à la formation de sa connaissance, lui apprendre comment elle pense et à mieux penser.

Cette étude j qui est une préparation à la logiriue^ e^t une partie de la psycliologie^ et nous ne pouvons feutreprendre avec sûreté sans poser d'abord quelques notions générales j en forme de prolégomènes , sur celte science plus vaste j à laquelle elle se rapporte.

La psychologie est la science deVàme humaine, considérée dans la plénitude de son être et dans le développement complet de toutes ses puissances, sensibles j intellectuelles et morales. Comme toute science, elle tend à expliquer son objet : expliquer une chose, c'est montrer son origine, sa nature, sa loi, sa tin, ainsi que les moyens par lesquels elle tend a accomplir cette tm< L^âmCj en se développant, se pose en puissances et en facultés : elle est le principe subjectif 5 le centre d'où part toute Vesistence humaine. Unie au corps, elle constitue la personnalité de Tbomme, dont elle est le foyer, et quoiqu'elle anime le corps, elle ne peut commencer à vivre que par une excitation objective, qui lui arrive à travers les milieux physiques et organiques dont elle est enveloppée.

Expliquer un objet, ce n'est pas seulement le décrire, en signaler les caractères les plus saillants, afin qu'on puisse le distinguer et le reconnaître au milieu des objets coexistants. Expliquer, c^est rendre raison d'un fait, c'est dire comment ce fait a été amené, produit, donc ses antécédents ; ce qu'il porte en lui , ce qui le constitue, donc ses éléments ; ce qui peut sortir de lui ou ce qu'il produira à son tour, donc ses conséquents. Tout ce qui existe dans le monde a sa cause^ sa nature, sa loi, sa destination. La science, pour être complète, pour être digne de son nom, doit être adéquate à son olflet ; elle doit reproduire par le discours tout ce qui se fait dans la réalité, tout ce qui a lieu dans la nature. Or, la nature , par son développement, fait une explication continuelle, et ainsi elle enseigne sans cesse, en sorte que la science comme l'art doit avant tout la regarder, l'écouter, puis représenter dans son langage ce que la nature fait et dit dans le sien. Toutes nos démonstrations scientifiques Qnt donc leur modèle dans la nature qui produit sans cesse par l'enchaînement des causes et des effets, lequel part en définitive de principes supérieurs qui dominent tous les faits et la nature elle-même. L'homme ne pense ainsi les choses en lui que parce qu'elles se font dans le même ordre hors de lui; et la justesse, la rectitude de sa pensée dépend de cette conformité.

L'àme humaine, telle qu'elle existe dans le monde ^ nous apparaît comme un fait dont nous devons chercher la cause» D'où vient-elle? Comment est-elle arrivée ici-bas? Pourquoi sous cette forme et dans cet orga-

lUSTîie? OÙ était-elle avant de descendre sur la terre, et pourquoi est-elle soumise au mode d'existence qu'elle affecte aujourdliui? Quelle est la nature de Tâme; quelles sont ses puissances, ses facultés, ses fonctions? Comment se développe-t-elle en union avec le corps et sous quelle condition? Dans quels rapports se trouvel-elle avec ce qui l'entoure, et quels en sont les résultats? Quelle est sa destination ici -bas, le but de son développement, la voie de son perfectionnement ? Ce perfectionnement est-îl borné au monde actuel ou se conliuue-t-il au delà? Que devient 1 ame au sortir de ce monde, quand elle est séparée du corps qu'elle anime maintenant? Quelle transformation subit*elle après la mort? Ou va-t-elle et quelle est sa Un dernière? Problèmes psychologiques que la science doit au moins agiter, si elle ne peut lès résoudre. Elle ne sera vraiment science de rame, que si elle a des lumières a donner sur toutes ces questions, même quand elle ne les sonderait point jusqu'au fond, et ne pourrait tout expliquer. 11 ne peut donc pas en être de la psychologie comme des sciences dites naturelles. Cellesci peuvent, sans inconvénient, n'élre qu'une histoire de la nature, c'est-à-dire, une description de faits particuhers qui se résument en d'autres faits plus généraux, qu'on appelle lois, lesquelles doivent régir dans leur exercice certains agents inconnus, nommés forces, principes, fluides, propriétés vitales, qui sont posés comme desx, sans qu'on cherche à se rendre raison de leur nature. Nous sommes plus exigeants pour les faits intellectuels et moraux. Par le sentiment intime qui

les éprouve, par la conscience qui les constate , nous communiquons avec la sphère plus haute dont ils.dérivent, et comme ces faits sont nous-mêmes sous nos divers modes d'existence, nous ne pouvons nous contenter d'une simple description de phénomènes et de qualités. Il ne nous suffit point de savoir comment les faits de notre âme se produisent, nous voulons en connaître la cause et le but-, car nous avons besoin de savoir d'où nous venons, ce que nous sommes et où nous allons. L'homme ne peut se regarder comme un phénomène transitoire; il croit instinctivement à la perpétuité de son être, et il ne conçoit pas la possibilité de l'anéantissement. Une philosophie sérieuse ne peut donc s'arrêter à la superficie de la vie-, il faut qu'elle entre avec le flambeau de la psychologie dans les entrailles de Tàme humaine, afin que l'homme apprenne à se connaître dansée qu'il y a de plus profond en lui , et que ses convictions sur ce qu'il lui importe le plus de savoir se forment ou plutôt se consolident ; car presque toujours elles ont déjà été posées en lui sous la forme de la croyance par l'enseignement religieux, et c'est ce qui leur donne la base la plus ferme. L'âme est pour son développement dans la même condition que toutes les forces de ce monde.; elle ne peut se manifester qu'à travers le corps et par des moyens matériels ; en sorte qu'en elle , comme partout ici-bas, la vie, la lumière ou l'acte, sortent toujours de la mort, des ténèbres, de l'immobilité. Ce qui donne à penser sur l'état de ce monde dans lequel la mort et les ténèbres prépondèrent d'à-

Eh l'esprit humaim et ses facultés.

bord; et où chaque naissance, chaque production , est le résultat d'une lutte, d'un triomphe de la luraièro et de la vie. Le progrès y coûte aussi cher que la naissance , et il n'y a d'avancement possible qu'au prix d'un combat non interrompu, que par un brisement continuel do liens et d'entraves. Dans tous les règnes de la nature la vie est d'abord dans les chaînes de la matière, opprimée et comme étouffée par elle. L'étincelle ne jaillit du caillou que s'il est frappé ; la chaleur s'i?n dcgage par le frottement et la compression; toutes P les puissances chimiques dorment dans la gangue mi-

nérale, jusqu'à ce que par la contrition, la dissolution ou la pression de la masse qui les emprisonne, elles puissent entrer en contact, se pénétrer et manifester leur énergie. Noire terre ne vit et ne produit que si elle est dissoute par l'eau, échauCèc, dilatée par le rayon solaire -, et le cliamg, que la main de l'homme cultive, ne devient fécond, que quand il est ouvert par le soc et brisé par la herse. La vie du végétal est enfermée dans l'écorce dure de la graine ; elle y est avec I toutes ses vertus, avec les caractères de son espèce,

avec ses feuilles, ses fleurs, ses fruits, sa semence. Mais si l'enveloppe n'est déchirée, le germe reste inerte et k vie captive. Il en est de même de la vie animale ; elle dort dans son germe, au sein de la matière non fécondée', la fécondation est un acte hbéraleur qui rompt ses chaînes, l'arrache à l'inerUe, et l'entraîne au dehors. Ainsi de l'âme de l'homme. Elle est aussi une semence, mais une semence céleste, un germe divin, et comme tel eUe porte en eUe les caractères de

son espèce, les vertus et les qualités de Thomme. Comme le grain de blé, elle est jetée sur la terre dans une écorce terrestre; elle y dort, jusqu'à ce que la fécondation s'opère en elle, jusqu'à ce que le Soleil des esprits la pénètre et la vivifie^ alors elle végète quelque temps comme tout ce qui commence à vivre, puis elle grandit, s'accroît par la nourriture, se développe, manifeste ses puissances et ses facultés; et elle finit, comme la plante, par s'épanouir dans la flo* raison, par se compléter dans la fructification qui ren« ferme le gage de sa perpétuité. Mais à Tàme, comme à la plante, copime à tout être vivant, il faut une influence extérieure pour la vivifier, pour la nourrir, pour la soutenir et la diriger j il lui faut après la fécondation la culture ou Téducation : Vos agricuUura Dei eztis. L'homme a été semé dans l'ignominie, il se lèvera dans la gloire \ et son enveloppe grossière et périssable sera transformée en un corps brillant et incorruptible (Épîl. aux Corinih.^ chap. xv).

L'àme est le foyer de la personnalité humaine. En elle réside la vie propre de l'homme qui fait son individualité, ce par quoi les âmes sont impénétrables à leur manière , un individu ne pouvant s'identifier avec un autre 5 chaque âme, comme une monade indestructible, occupant sa place dans l'espaoe infini. Cette monade n'est ni vide ni inerte, une fois qu'elle est excitée par la vie. C'est une semence d'homme^ c'est le germe immortel de l'humanité, tout plein des virtualités du gmire. En outre, c'est Vâme de tel homme, c'est-à-dire de l'humanité spécifiée, individualisée dans un être

if l'eSI'HIT BUMAW et SB8 FACULTÉS.

particulier, et unie à un corps par la génération, laquelle s'opérant par des fadeurs individuels, la marque aussi de leurs caractères et lui imprime pour ainsi dire leur cachet; en sorte que dans chaque âme qui awive en ce monde il y a d'abord le fond commun de ïluimanité, puis les modilîcalions imposées par l'état général du genre humain à tel degré de son dévcloppernent , celles qui viennent de la race, de la famille, et enfin des parents qui concourent à l'amener à l'existence. De là toutes les prédispositions qu'elle apporte avant dV>tre en relation avec le monde extérieur; et ces virtualités passeront successivement en acte, en réalisation, à mesure qu'elle se posera au dehors sous l'influence continue des agents et des circonstances au milieu desquels elle est appelée à vivre. Mais remarquons bien qu'elle n'a pas plus l'initiative de sa vie qu'elle n'a eu celle de sa création; son développement au physique comme au moral n'est jamais qu'une réaction. Ainsi il faut deux choses principales pour que l'âme se manifeste en puissances et en facultés : d'abord un fond qu'elle apporte avec elle, qu'elle porte en elle, où se trouve la raison de ce qu'elle peut devevenir, le principe subjectif de son développement futur -, puis, afin que ce fond soit exploité ,mis en culture, il faut une action du dehors qui pénètre Vàme à travers le corps et ses organes , par les sens , par toute son enveloppe, et Vexcile à la réaction. Alors commence le procédé vital de l'âme qui là, comme partout oîi il y El vie, provient de l'acte et du réacte, de la pénétration réciproque du subjectif et de l'objectif. La vie de cha-

que créature est donc toujours quelque chose de mixte, de complexe ; elle est le résultat d'un rapport, et tout rapport par sa nature est^double ou dualité, puisqu'il provient de la pénétration de deux termes, du flux et du reflux de l'un dans l'autre, de deux lignes d'action identifiées.

Il y a deux manières d*étudier Tàme humaine, et ainsi deux espèces de psychologie. La première part dé Yidée de l'âme, et elle en déduit toute sa constitution spirituelle , depuis sa forme la plus pure et ses puissances les plus hautes , jusqu'à ses fonctions inférieures, qui ressortent de son union avec le corps. Cette méthode, qu'on appelle transcendante ou à priori, est la plus scientifique , parce qu'elle est tout analytique , c'est-à-dire conforme à la génération des facultés et à leur hiérarchie naturelle -, mais , par sa sublimité et à cause de sa rigueur, elle est moins propre à renseignement élémentaire. Elle suppose audessus d'elle une science métaphysique, explicite ou implicite, qui lui fournit Vidée de Tâme humaine, principe de son développement. La psychologie ainsi faite s'appelle psychologie pure ou transcendante.

Il n'y a point de science proprement dite, sans une idée qui lui serve de principe -, en d'autres termes, la science doit partir de l'idée de son objet, et exposer

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nDalytiquement tout ce qu'elle renferme. Ainsi se corw etifue primitivement la science mathématique, comme Bcience des nombres ou comme science de retendue.

Les nombres supposent l'unité ; elle les produit tous^ non par addition, agrégation, juxta-position ou par abstraction, comme on l'explique communément, mais par une génération naturelle, laquelle, comme toute génération j se lait par la multiplication. Il faut deux facteurs à la multiplication comme à la génération, et la question métaphysique la plus haute, en ce qui concerne les nombres, est de savoir comment la première dualité est sortie de V unité ; car T unité en elle-môfue ne multiplie pas. Qu'est-ce donc que T unité arithmétique, adiuise par tous les hommes sans qu'ils songent même à se Tespliquer et sans laquelle il n'y aurait ni nombre^ ni numération, ni science des nombres? Estce un homme, un arbre, un objet quelconque ? Mais ces objets ne sont des individus que par Tunité à laquelle ils participent malgré leur état complexe^ ils ne sont pas l'unité elle-mCme. Kous n'acrjuérons point ridée de l'unité par les sens; car les sens ne perçoivent rien de un ; tout est composé pour eux, et ils ne peuvent saisir que de l'étendue divisible. L'idée de Tunité n'est pas un produit de Tabstraction , car nous ne pouvons penser sans elle, et abstraire , c'est penser : bien plus, la conception simple d'un objet suppose ridée deTunité déjà présente dans lentendement* C'est donc une idée nécessaire, absolue^ universelle dont nous portons le germe en nous, et qui se développe avec notre entendement, lequel est lui-méma

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la forme une de notre âme, et ne peut rien concevoir qu'en unité, parce que râmc étant une et simple, tout ce qu'elle éprouve, sent et opère, doit prendre en elle la forma de l'unité , et en revêtir le caractère. Voilà pourquoi l'unité est une condition absolue de Fexercice de notre esprit.

La science géométrique repose aussi sur uno idée , simple et universelle, dont elle se déduit analytique*ment. Ayant pour objet l'étendue, ses modes et ses rapports, elle doit expliquer d'abord l'origine de Tétendue; elle va la prendre à sa source, dans son principe, dans le point mathématique. Le point est conçu comme simple, indivisible, sans dimension aucune , et rétendue doit en sortir. Comment ce qui n'a pas d'étendue peut-il produire d'étendue? Comment ce qui est sans dimension peut-il en donner? Comment le simple peut-il enfanter le composé? Même énigme que tout à l'heure, même contradiction apparente, et cependant, si le point n'est admis, il n'y aura ni étendue, ni forme, ni géométrie. D'où vient à l'homme l'idée du point? Certes, il ne l'acquiert pas par les sens; car nulle part ils ne saisissent quelque chose d'indivisible. Ce n'est pas non plus par abstraction*, car nous aurons beau abstraire par la pensée, diviser par l'imagination, nous n'arriverons jamais à un point que nous ne puissions diviser encore, puisque nous concevons la divisibilité indéfinie de la matière. Voilà encore une idée dont l'origine ne peut être rapportée ni à la sensation, ni à l'abstraction ; et c'est pourquoi elle est marquée du caractère d'absoluité, de nécessité, d'univer-

salité, comme tout ce qui vient du monde inlelligible

et se forme en nous sous son influence.

Il en devrait ùlre ainsi pour cliaque science j et ce qui distingue la vraie philosophie et les philosophes dignes de ce nom, c'est de cliercher toujours à s'élever aux idées des choses j pour les voir dans leurs principes comme dans leur perfection, et expliquer la réalité par comparaison avec Tidéal dont elle dérive. Mais ici, sans doute, il y a un éciieil, et trop souvent la spéculation philosophique vient s'y briser, c'est de prendre un produit de la raison ou de Timagination pour une idée^ c'est de mettre une abstratction ou une image à la place de ridéal, et de cette donnée fausse ou incomplète on déduit un système aussi vain que le principe dont il part. Reste donc cette question : Comment r esprit de Thomme peut -il s'élever aux idées vraies des choses? Ce n'est pas le moment de la traiter à fond. Nous allons seulement donner, en passant, une indication.

Toute la philosophie platonicienne se résume dans la doctrine des idées. L'idée pour elle n'est point l'i* mage ou le fantôme d'un objet qui affecte les sens. On ne peut, au contraire, l'acquérir qu'en se dégageant des sens^ de rimfiginalion, de toute la partie inférieure de rhommCj aûn d'entrer on rapport par Tacte le plus sublime de rintelligence^ par la contemplation, avec les idéaux ou les choses qui soni^ dont les objets sensibles ne sont que les ombres. Celui qui a créé le monde a conçu les choses dans sa Sagesse avant de les réaliser par sa parole, et î^insi, au fond de toutes les existences

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il y a une idée divine qui leur donne l'essence et leur forme générique. L'intuition supérieure, par laquelle l'esprit humain saisit Y idée ^ est ce qu'on appelle le coup d'œil ou la vue du ffénie. Une seule vue de ce genre donne de grandes lumières à l'humanité , parce qu'elle lui donne une idée, et qu'il n'y a rien de plus vivant et de plus fécond que l'idée, tant pour la science que pour la pratique.

Mais il y a pour les hommes un moyen plus facile et plus sûr de communiquer avec les idées éternelles. Dès rorigine et dans la suite des temps. Dieu s'est manifesté aux hommes. Il en a éclairé quelques-uns d'une lumière surnaturelle; il leur a révélé les vérités universelles, sans lesquelles la société, la science et la vie humaine sont impossibles , et ceux-ci ont dû les annoncer à leurs semblables. Ces hommes choisis ont donc été prophètes ou apôtres, et comme les hommes de génie qui ont pu saisir quelques-unes de ces vérités par rintuition intellectuelle, ils ont dit simplement, positivement, dogmatiquement ce qu'ils avaient vu ou entendu. Leur parole s'est répandue sur la terre par la tradition , et de là tout ce que nous trouvons d'idées supérieures et de vérités nécessaires chez les peuples, à tous les degrés de civilisation , avec des formes propres à chacun et plus ou moins altérées et défigurées par les sens, l'imagination, la raison, les passions des hommes et des siècles, comme l'eau d'une môme source prend une couleur et des goûts divers , suivant les terrains Iqu'elle traverse. Voilà les deux principaux moyens par lesquels, en tout temps, les hommes ont

a l'esprit IlllHJlIN ET SES FACULTÉS-

pu arriver à Yidée;ei c'est un grand bien, quand ces deux moyens concourent à 1» "même fin, à la plus grande manîfesLion de la vérité, comme deux miroirs qui augmentent Téclat de la lumière par une réflexion réciproque.

Descartes avait pressenti ee que doit être ridée; nifiis il ne vit pas comment l'esprit peut s'y élever ; et s' efforçant de la saisir par le travail de la pensée, par la spéculation rationnelle, tout en ayant l'intention de remettre Tesprit humain en rapport avec les idées des choses par un procédé psychologique, il dévia au point de départ, et devint, sans le vouloir, le père du rationalisme moderne. Il avait entrevu le principe, et il s'est égaré dans Tapphcation^ par la méthode. Sa tendance philosophique est tout entière dans la maxime générale qui préside au travail de son esprit j et qu il pose comme le critérium de la vérité, savoir : tout ce qui est renfermé clairement dans Tidée d'une chose se doit affirmer de cette chose. Ce qui suppose, quG pour avoir la science d'ime chose, il iaut d'ahord en avoir Vidée ^ de laquelle doivent sortir par l'analyse toutes les vérités qui y sont contenues. C'est en eflet le procédé de la raison, quand elle a une idée pour principe. Descartes entendait si l>ien les idées dans le sens transcendant, qu il les déclare innées quant à leur origine, c' est-a-dire se formant dans rentendement humain par une autre voie que les sens, Timaginatiou et rahslraction j mais il n'a point saisi le procédé psychologique de leur formation. Ce mot à'idées innées a soulevé des montagnes de discussions, et la plupart de

ceui qui ont pris parti pour ou contre , n'ont compris m la question ni Descartes.

Mallebranche^ dont le génie philosophique a été réveillé par celui de Descartes, a poursuivi la trace de Xîdee^ marquée faiblement sur la voie de son prédécesseur. Sa philosophie, comme celle de Platon, peut être ramenée à la doctrine des idées. Voir tout en Bieu signifiait, pour lui, apercevoir la vérité dans les idées divines, principes des existences et de la science, que rintelligence peut contempler au moyen d'une . lumière supérieure. Ceux qui se sont moqués de ce grand homme dans le siècle suivant, n'ont pas môme soupçonné ce qu'il a voulu dire. Ils n'étaient pas capables de comprendre la tendance sublime du philosophe chrétien.

La psychologie transcendante est fondée sur l'irf^^ de l'âme , dont elle doit tirer par l'analyse la science de Vâine et de ses facultés. L'idée de l'âme doit donc lui être donnée comme principe par une science plus haute, la Métaphysique, qui est, â proprement dire, la science des principes, ou la science des sciences ; et la métaphysique reçoit les principes, ou les idées universelles par deux voies, la contemplation du génie et la révélation divine. Tout en profitant des lumières plus ou moins éclatantes que le génie philosophique a répandues sur l'objet de notre science, et sans négliger ce que l'intuition supérieure de l'intelligence peut nous apprendre du principe de la psychologie, nous croyons cependant plus sûr et plus fructueux de nous attacher pardessus tout à la Parole révélée, où le divin domine

l'humain ; tandis que dans les enseignements du génie, si sublimes qu'ils soient^ T humain Tern porte sur le divin,

La seconde manière d'étudier Vame humaine est moins profonde et plus facile- Son point de départ est opposé à celui de la première- Au lieu de considérer Thomme d'abord dans la racine de son existence, dans le fond de son âme, dans l'idée de sa nature, elle T examine dans sa vie la plus extérieure, dans son existence sensible, dans les premiers développements de son intelligence à travers les organes du corps* Celte méthode, qui ne procède qu'à laide de T expérience, est moins rigoureuse que Taulre. Cependant elle est aussi fondée en nature : car elle suit, sinon Tordre hiérarchique, au moins Tordre du développement temporaire des facultés. On Tap pelle psychologie expérimentale.

C*est depuis Descartes que la psychologie expérimentale a pris rang parmi les connaissances humaines et est devenue Tobjet d'une étude spéciale. Bacon en avait décrit la méthode ; mais on ne Teniploya d'abord que dans la science de la nature, à laquelle elle donna une direction nouvelle, Applîquéeà Tétude de riiomme

intellectuel et moral , cette méthode, tout en produisant d^excellents résultats sous plusieurs rapports, s'est montrée insuffisante sous d'autres, et tout à fait impuissante quand on a voulu la rendre exclusive et faire la science par elle seule. Alors est arrivé ce qu'on voit presque toujours chez les hommes : d'un excès on est tombé dans un autre. Tandis qu'auparavant on prétendait tout connaître a priori^ s' élevant d'abord à Xidée ou à ce qu'on prenait pour elle, puis en déduisant la science par le raisonnement et au moyen du syllogisme *, depuis Bacon, ou au moins depuis que la méthode inductive a été accréditée , on n'a plus eu de confiance que dans \a posteriori. L'observation des faits, la comparaison de leurs caractères et l'induction ont été déclarées les moyens infaillibles, l'unique voie pour découvrir la vérité , et tout ce qui n'a pu être constaté ou justifié de cette manière a été réputé chimérique, imaginaife, et repoussé avec dédain sous le nom d'hypothèse. De là la tendance et l'esprit des sciences modernes qui, à mesure qu'elles ont fait plus de progrès dans le champ de l'expérience, à mesure surtout qu'elles ont donné plus de résultats avanta- . geux dans l'ordre naturel et pour le bien-être ou l'agrément de la vie physique, ont pris davantage la spéculation en mépris, et s' éloignant de plus en plus des idées supérieures et de la science métaphysique, ont fini par n'être plus que des doctrines empiriques, plus ou moins arbitrairement systématisées , et toujours relatives à des faits et à des circonstances données. Aussi n'y a-t-il plus d'unité entre elles, parce qu'elles man-

qiient de principes communs, parce que les diverses branches du savoir humain ne se rattachant plus à un même tronc, ne tenant plus à une môme racine, ne sont plus animées d'une môme vie. L'unité et Tuniversahté de la science n'existent plus^que de nom, plutôt comme un souvenir que comme yne réahté, dans la forme extérieure de l'institution scientifique qui a conserve la dénomination i]\i7mersiié. Il est arrive alors dans la sphère de la science ce que nous voyons dans la société, où il n'y a plus que des individus. Chaque science particulière n'a pu môme se constituer en unité. Les différents objets dont elle traite sont passés successivement en revue, sans qu'il y ait entre eux un hen vivant, une connexion nécessaire. L'ordre que suit renseignement (car encore faut-il un ordre quelconque) dépend du bon plaisir de celui qui enseigne. La physique, par exemple, expose tout ce que TobservaLion a pu constater sur les agents généraux de la nature, le calorique, la lumière, le magnétisme, Télectricité, le galvanisme^ elc, ] et elle s'inquiète peu de ce que sont ces fluides les uns par rapport aux autres, et si dans la nature ils ne sont point subordonnés entre eux, comme les diverses propriétés d'un seul agent, La chimie n'a aucune vue d'ensemble, et ne consulte guère l'ordre de la production naturelle dans les combinaisons artificielles qu'elle fait avec les molécules des corps. Tout système lui est bon, pourvu que les applications soient fructueuses. L'histoire naturelle groupe les animaux, les végétaux, les minéraux d'après tel ou tel caractère plus ou moins général, plus ou moins

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extérieur^ La médecine comprend dans 8a sphère plusieurs enseignements qui sont rarement en harmonie. La physiologie , la pathologie et la thérapeutique, qui devraient s'appuyer sur les mêmes principes et conspirer au même but, se combattent presque toujours, ou tout au moins ne s'accordent pas.

L'homme est devenu à son tour l'objet d'une science tout expérimentale, et on a prétendu le connaître uniquement par l'observation et l'induction. Il est certain que l'existence humaine est un fait très-complexe qui tombe à la fois sous une double observation , sous Vobservation externe par sa forme organique, par la partie physique de sa personne -, sous celle de la conscience et de la réflexion par sa vie intérieure, par les modifications et les actes de son esprit, de sa volonté, de son âme. Il est donc très-utile de l'observer, de l'explorer dans toutes ses parties et de faire de chacune de ses facultés l'objet d'une considération spéciale et détaillée. Aussi cette manière d'étudier rhomme, fort en faveur dans ces derniers temps, a-t-elle changé la face de la science au point que la psychologie, à peine connue des anciens, est devenue une des branches les plus importantes de la philosophie. Après les écarts du moyei^âge, après les vaines imaginations qui avaient été presque partout substituées aux principes des sciences, et surtout dans la science de l'homme, c'était beaucoup que d'être ramené à l'examen des faits, à l'observation de la nature. On est parvenu en effet par ce moyen à une connaissance plus étendue et plus variée du développement de l'esprit humain et de

ses facultés. L'école Écossoise s'est surtout distinguée dans cette voie par sa {latience, par son bon sens, par sa bonne foi. Elle a fait à peu près tout ce qu'on peut faire avec cette mélbotle ^ tuais bien qu'elle ait ajouté au domaine de la science une multitude de faits bien constatés, d'aperçus ingénieux et d'inductions exactes, elle n'a cependant donne aucune Vue d'ensemble sur rhomme; elle a laissé indécises, sans réponse^ toutes les questions d'origine, de nature et de lin, et par conséquent on ne peut pas même dire qu'elle ait fondé une école philosophique, puisqu'il n'y a en elle ni système ni direction. Elle a fuit tout simplement l'histoire naturelle de Ffispiit humain^ comme on fait de nos jours celle des animaux et des plantes, et dans le point de vue où ella s'est placée 5 elle ne pouvait faire autre chose, Nous profilerons de ses travaux^ car les faits bien constatés et bien décrits sont toujours utiles a la science* Mais guidé par une psychologie transcendante, qui nous a tracé d'une manière exacte l'ordre généalogique des facultés de Tame, nous sur* vrons un ordre plus rigoureux dans rexposilion de notre psychologie expérimentale. Un lien d'unité pourra s'établir entre les diverses parties de la doctrine, et tous les faits se rattacheront à un ensefhble de science, dominé par Vidée pure de la nature de l'homme et par la vue nette de son développement.

Prenant donc l'être humain tel qu'il se présente à

notre observation , en nous et hors de nous, dans son existence complexe, nous le considérerons d'abord par ses dehors, dans ses relations avec le monde sensible au milieu duquel il se développe par son corps. Nous étudierons ce développement, produit du commerce continuel de son âme, de son principe subjectif avec la nature extérieure. Nous verrons son esprit entrer en exercice par l'excitation des objets sensibles et ne pouvant fonctionner dans la sphère de Tespace et du temps sans en subir les conditions et les lois : — Psychologie intellectuelle. Nous considérerons ensuite sa volonté en rapport avec les agents physiques et moraux, et manifestant sous leur influence les*puissances et les facultés dont elle est douée : — Psychologie morale. Nous ne nous élèverons a la. Psychologie pure, qu'après avoir constaté tout ce que l'expérience des sens et le témoignage de la conscience peuvent nous faire connaître de nous-mêmes, qu'après avoir épuisé tout ce que la réflexion et Tinduction rationnelle peuvent tirer de ces données.

La psychologie expérimentale est la connaissance de Tâme humaine, en tant que cette connaissance peut être obtenue par Texpérience et constatée par nos moyens naturels de connaître. Ces moyens sont les sens extérieurs par lesquels nous percevons ce qui se passe dans le monde des corps, et le sens intérieur, la conscience et la réflexion qui saisissent ce qui se passe

02 L*ESPR1T HLMAIW ET SES T'ACL'LTÉS,

tïï noua. Toute la pïirlie de la vie intellectuelle et morale de rhomme, qui est perceptible aux sens et à la conscience, est donc tla domaine de la psychologie expérimentale. Elle étudie Tâme dans son commerce avec le monde extérieur et dans rexercice des tacultés qui en ressortent, exercice qui est caractérisé par ce qu'on appelle le »êns commun^ le bon sens, quand il est régulier ou conforme à Tordre habituel. Mais tous les états et actes de Tâme, qui échappent aux sens et à la conscience et n'offrent plus de prise à la réflexion, sont du ressort de la psychologie transcendante. Le propre de ces états est justement que l'homme y soit enlevé à la connaissanre de lui-même , qu'il perde momentanément ce qu'on appelle la présence iVesprii ou la conscience du moi ^ et ainsi tout moyen d'observation interne est ôté par le fait. 11 y a deux phases dans la vie de rame suivant les mondes avec lesquels elle communique. Dans rétatque nous appelons nalurel^ parce que c'est celui où nous nous trouvons le plus souvent (et c'est pourquoi il paraît au sens commun Vétat normal), Tâme est en relation avec le monde physique par ses sens, par la lumière et tous les agents physiques; avec ses semblables et la société par le langage et par sa raison. Ici elle a pleine conscience d'elle-même et elle peut se rendre compte par la réflexion de ce qu'elle éprouve, de ce qu'elle fait, Cest le côté clair de la vie actuelle. Mais il y a une partie obscure, qui n'est plus éclairée par la lumière des sens ni par celte de la conscience, et cependant rame n*y est pas moins vivante. Elle Vît pcul-ôtrc alors avec plus dlntensité que dans

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rélat réputé normal, bien que le monde et les êtres avec lesquels elle est en relation ne soient point per^ ceplibles à ses sens extérieurs, et qu'elle ne puisse plus se réfléchir. Ainsi dans le sommeil profond la conscience disparaît et nous vivons sans connaître ce qui se passe en nous, ou n'en ayant qu'une connaissance vague et confuse , comme de quelque chose qui nous serait étranger, comme d*un non-^moi. Dans la plupart de nos rêves, nous nous voyons en objectivité, et nous avons si peu la conscience du moi ou du moins elle est si faible, qu'au réveil nous doutons si c'est bien nous, et il nous faut toujours un certain effort de réflexion pour rentrer dans la conscience de nous-mêmes. Que devient l'âme dans cet état mystérieux? Avec quel monde, avec quels êtres est-elle en communication? Elle est évidemment soumise à des influences extérieures, puisqu'elle sent, conçoit, imagine, pense, parle, désire et veut, comme les rêves le prouvent. D'où viennent les songes, qu'il ne faut pas confondre avec les rêves *, et dans les songes les bonnes ou mauvaises inspirations, les viaons, les avertissements, les lumières qui sont quel* quefois transmises a Tâme et qui se rapportent à sa position dans l'état de veille? Ces faits, qui ne peuvent être lûés comme faits, quelle que soit TexpUcation qu'on en donne, montrent que notre âme peut entrer en commerce avec un autre monde que celui des sens, monde sur-naturel, extra-naturel, ou sous-naturel, comme on voudra l'appeler, qui par son action produit en elle des états et excite des actes dont la conscience lui échappe et qu'ainsi elle ne peut saisir et analyser par la réflexion.

I l'esprit Ht^MAlN ET SES PACCLTÊS-

Il en est de même de ces états sublimes de rinlelUgence oi Tbomme, éclairé par une lumière supérieure, i aperçoit des vérités et conçoit des idées qui surpassent j sa raison comme ses sens. Le génie scientifique qui] contemple la vérité, le génie de Tartiste transporté par j la vue de Vidéal, sortent de Tétat permanent naturel oui ordinaire de Vhumanité; ils sont emportés au delà de la sphère du sens commun. C'est pourquoi ils passent souvent pour n'avoir pas le bon sens, et quelquefois le vulgaire les accuse de folie.

Le caractère de cet état est aussi la suspension plus ou moins complète de la conscience, et rimpuissance de la réflexion^ au moins pendant le temps de la contemplation ou de rinspiration. Il y a une espèce de transport, de ravissement qui enlève Thomme à luimême pour l'unir momentanément à quelque chose de supérieur, et Videntifier pour ainsi dire avec ce qui le domine. Aussi dans ces moments ne sait-il jamais bien ce qu'il veut faire ni ce qu'il fait. Tout plein de l'intlucnce qui le pénètre, il n'est point maître de lui 5 sa vie est toute absorbée par ce qu'il sent, par ce qu'il voit; et quand il parvient à en exprimer quelque chose, c'est comme une force, plus forte que lui, qui se fait jour à travers ses organes et qui les meut souvent presque sans sa volonté-, tel un instrument qui se prête à la main qui le touche et ne rend des sons que par son impulsion. De là, ce qui nous paraît fortuit, capricieux, bizarre, dans l'inspiration du génie; c'est un vent qui souille sans qu'on sache d'où il vient ni où il va. Il faut le suivre avec foi, s'abandonner à son

entraînement; il s échappe, quand on veut le saisir, et rien ne lui est [Jus contraire que la réflexion. Oii est rame dans ces instants? Avec quel monde, avec quels êtres est-elle en rapport ? Questions qui ne sont pas de la compétence de la psychologie expérimentale, puisqu'elles se rapportent à des états où l'observation de soi-même devient impossible ou au moins trèsdifficile.

11 en est de même de Tétat où Tàme peut entrer par la prière, c'est-à-dire par l'élévation de son désir, de sa volonté, de son amour vers Dieu. La religion est ce qui nous lie ou nous relie à Dieu , notre principe et notre fin ; tout en elle doit tendre à ce but, et ainsi il n'y a jie vie vraiment religieuse dans une âme, qu'autant qu'elle entre en rapport avec Dieu. Or, ce rapport, bien que les sens et la raison y contribuent pour leur part, ne s'établit cependant foncièrement que par l'acte le plus pur de Fintelligence, comme dans la contemplation, et plus souvent encore par le cœur, par l'àme même, comme dans l'amour divin. Que la prière soit contemplative ou affective, quand elle est vive, profonde, elle présente toujours ce caraclère qu'elle enlève Fhomme à lui-môme, le transporte, suspend la réflexion et même la conscience -, et plus Tesprit propre se perd, plus l'homme s'oublie et Cesse de se voir, plus aussi il se rapproche de Dieu, plus son rapport avec Dieu devient simple et profond, plus la vie de 1 ame est intense. Dans cette manière d'être de l'âme, il se passe des choses qui sont plus du ciel que de la terre, comme le prouve la vie des Saints. C'est à la

psychologie transcendante qu'il appartient de considérer ce côté surnaturel Je l'existence Itumaine.

Enfin il y a des états singuliers où ïes phénomènes psychologiques les plus extraordinaires se produisent, ùi qui ainsi méritent TattenUon du philosophe autant que celle du médecin. On les a appelés du nom général de somnambulisme^ expression inexacte ou au moins superficielle^ puisqu'elle ne désigne qu'un caractère extérieur de la situation. Dans cette manière d*étre, la partie spirituelle de l'homme semhle plus dégagée du corps j exaltée au-dessus des organes dont elle dépend moins ^ elle exerce ses facultés, accomplit ses fonctions sans leur secours, et parait plus indépendante des conditions de l'espace et du temps. Ainsi de^ somnambules voient à de grandes distances et à travers des milieux opaques 5 ils aperçoivent dans Tintérieur du corps les causes des maladies, indiquent les remèdes convenables et la place oi!i ils se trouvent; ils pénètrent les pensées les plus secrètes de leurs semblables; ils semblent quelquefois converser avec des êtres d*un autre monde, etc. Ici plus encore que dans les états précédents, la conscience est suspendue, et il n'y a aucun souvenir au réveil, ou quand l'esprit revient à lui-même. Comme dans le sommeil, ces personnes se voient objectivement, et de même que les enfants qui n'ont point encore la conscience du moi, elles parlent d'elles à la troisième personne 5 quelquefois môme elles se partagent en deux, et aucune des deux n'est appelée je ou moi; mais c'est Vvne qui voit Vautre et qui en parle* Voila encore une face de la vie transcendante ou extra-

naturelle de rhumanité. Dans tous les temps, chez tous les peuples on rencontre des faits de ce genre. Les maladies où ils se produisent le plus fréquemment; car c'est toujours un état maladif, causé par la rupture de l'équilibre entre Tâme et le corps-, ces maladies étaient regardées par les anciens comme ayant quelque chose de sacré, de surnaturel, morbus sacer^ et de nos jours encore chez certains peuples, ceux qui en sont affectés passent dans les familles pour des êtres privilégiés, portant bonheur à tout ce qui les entoure, comme si par eux il y avait une communication plus particulière avec un monde supérieur.

Qu'on rapproche de ces /considérations ce que l'histoire nous rapporte des religions de l'antiquité, des superstitions païennes, de leurs mystères, de leurs initiations, des oracles, des augures, de la divination, des sybilles, de la fureur religieuse, de l'enthousiasme qui saisissait les prêtres et les prêtresses et les poussait à se déchirer, à s'entre-tuer, à verser le sang, etc., et on verra dans ces faits autant de preuves de cet état dont nous parlons, qui s'est manifesté de diverses manières dans tous les temps, et que la psychologie doit chercher à expliquer par la méthode transcendante, puisqu'il échappe à la conscience et à la réflexion de ceux qui l'éprouvent.

Le psychologue étudie l'homme en lui et hors de lui, dans son semblable. Son observation est double , interne et externe. Il observe ses semblables au moyen des sens et dans les formes et les faits par lesquels ils manifestent ce qui est en eux, à savoir les actions, les

^8 l'esprit hum\i:h et ses facultés.

paroles, la physionomie, le geste et toute l'habitude du corps en mouvement ou en repos ; car resprit de l'homme ne peut pus pénétrer directement l'esprit de rhomme; il ne le saisit que médiatement dans son expression et il pressent ou juge analogiquement ce que son semblable sent, pense et veut par ce qu*il éprouverait ou ferait lui-môme en pareilles eirconstnnces- La eoimîiissonee que nous pouvons acquérir des autres par ce moyen est donc toujours relative à celle que nous avons de nous-mêmes, et par conséquent elle est singulièrement influencée par notre manière d'être, de sentir, de voir, par notre caractère et nos habitudes. Les actions sont en général les signes qui déclarent le plus sûrement Tin teneur des hommes; les paroles sont plus facilement trompeuses, à cause de leur obscurité ou de la dissimulation* La physionomie et surtout les yeux fou mission t de bons rensei céments à Foliservateur^ ils Irahissent aisément ce qui est au dedans^ et il faut beaucoup de sang-froid et un grand cITort de volonté pour les en empêcher. Le psychologue peut ^core s'aider elïlcacement de Vhistoire ou du récit de la vie des peuples, de la description des actions et des mœurs des hommes dans tous les temps, dans tous les lieux, à tous les degrés de civilisation. Son expérience propre se fortifie alors de celle des siècles, et il ne risque plus de voir rhumanité dans un homme, dans quelques hommes; il peut la considérer dans ses caractères les plus généraux et dans l'ensemble de son développement. C'est ce qui a donné lieu à la philosophie de rhhioire^ science aussi moderne que la psychologie, et

qui devait naître avec elle. Mais tous ces moyens extérieurs n'ont point d'efiGcacité ou produisent peu de résultats sans le moyen principal, l'observation intime, laquelle opère par le sens intime, 'par la conscience, par la réflexion. C'est une chose extrêmement difficile que de s'étudier soi-même pour saisir dans un fait psychologique dont on est le sujet, tous les éléments qui le composent, toutes les nuances qui s'y trouvent, et déterminer exactement la part du subjectif et de l'objectif; car nos états comme nos actes résultent de l'un et de l'autre-, c'est toujours notre âme, notre volonté, notre esprit, nos facultés combinés avec des influences et des circonstances externes. Par le sens intime nous avons la perception confuse du résultat, et tant que nous sommes occupés à sentir le fait, nous ne son* geons point à l'observer. L'observation est même impossible au moment même du sentiment , parce que l'âme étant une, ne peut donner son attention à deux objets à la fois , et l'effort qu'elle ferait p*our considérer ce qu'elle sent, l'empêcherait de sentir, ou au moins affaiblirait l'impression. Quand nous nous regardons nous-mêmes au dedans, nous nous séparons en deux, nous nous faisons sujet-objet, et par conséquent la vie de l'âme n'est plus simple*, elle se divise en se regliant sûr elle-même pour se connaître, et par suite de la situation où elle se met, elle ne peut plus se voir telle qu'elle a été au moment de l'impression , et dans le premier temps de sa réaction. La conscience implique un retour du moi sur lui-même, un commencement de réflexion qui ne vient jamais qu'après coup,

et ainsi Tobservation, pour être plus sûre, doit arriver immédiatement après le fait senti, au premier acte de conscience, afin de saisir le sujet encore sous l'impression de l'objet, et avant que la disposition où il Fa mis ait disparu.

L'observation psychologique porte donc plus sur le souvenir que sur le fait éprouvé au moment même. Les conditions subjectives, pour qu'elle soit eflScace, sont d'abord la délicatesse du sens intime et la vivacité de la perception qui l'accompagne , perception bien plus subtile que celle des sens externes, à cause de la fugacité de son objet que nous ne pouvons fixer comme la chose matérielle soumise à nos organes. Le phé^ nomëne intérieur est presque toujours instantané et souvent indépendant de la volonté. Puis il faut que la mémoire conserve fidèlement et vivement l'empreinte du fait -, c'est ce qui s'opère par la conscience que nous en prenons, en ramenant le regard de l'esprit sur l'impression pour la considérer. En troisième lieu vient la réflexion , c'est-à-dire le regard de l'esprit arrêté volontairement et plus ou moins longtemps sur le fait pour l'analyser dans ses éléments, en constater les circonstances et les conditions, en discerner tous les caractères afin de le comparer avec des faits semblables ou analogues et d'en tirer une induction. Tout ce travail s'applique à un souvenir, lequel est plus ou moins vivace, plus ou moins exact -, c^r ce n'est qu'une image et comme une ombre du passé , et notez encore que l'attention dans ce cas est toute ramenée au dedans, qu'elle doit être fixée sur un objet spirituel , qui la

plupart du temps ne peut être représenté en image, qui souvent est à peine exprimable par un signe, savoir un sentiment, un désir, le mouvement d'une passion, le jeu d'une Habitude, Tentralnement d'un penchant, un acte de la volonté, ou une pensée, une opération de Vesprit, l'acte d'une faculté intellectuelle. Ce travail doit se faire au milieu des influences multiples du inonde qui sollicite sans cesse l'esprit par les sens et par mille distractions ; il doit se faire dans le mouvement perpétuel de l'imagination, plus active encore que la nature extérieure pour nous distraire, et qui amène devant l'œil intérieur une succession continuelle de fantômes, dont chacun cherche à attirer le regard ; il doit se faire enfln au milieu de toutes les modifications de notre âme, toujours agitée par quelque désir, par quelque passion ou intérêt, préoccupée par des systèmes, des préventions, des préjugés, voyant, jugeant, pensant sous toutes ces influences. C'est dans ce tourbillon du dehors et du dedans que nous devons faire nos observations psychologiques et appliquer la plus subtile analyse. En vérité, quand on y réfléchit, on est effrayé, presque découragé de tant d'obstacles, et on est tenté de croire à l'impossibilité de la psychologie expérimentale. Elle est cependant possible, comme l'expérience le prouve ; mais la vue de toutes ces difficultés doit nous empêcher d'accorder à ses résultats une confiance sans limites, et nous sommes obligés de reconnaître et d'avouer ici comme ailleurs l'insuffisance de la science purement humaine.

Du reste, dans la pratique de la vie, par l'habitude

du monde et le commerce tle la société, les gens d'esprit acquièrent souvent, et comme à leur insu, une connaissance très-subtile des hommes, cjui leur donne ce qu'on appelle Tesprit de conduite, ou !a prudence da monde, le tact, le savoîr-faire. Tous ceux qui, par leur position, ont intérêt à bien connaître leurs semblables, y réussissent ordinairement, les courtisans, les diplomates, les gens d'affaires, et surtout les femmes^ qui sont presque toujours obligées de suppléer par l'adresse, par la (inesse, à la force et au pouvoir qui leur manquent. Il en résulte une certaine connaissance pratique de Tâme humaine très-utile dans les diverses situations de la vie, bien qu'elle ne s'élève jamais au point de vue scientifique. On pourrait appeler cette connaissance josjcAo%ïÊ des gens du monde.

Avant de considérer Tliomme en face de la nature extérieure et dans ses rapports multiples avec le niontle et les existences qu'il contient, il convient, pour bien expliquer le rapport qui unit les deux termes, de commencer parles envisager cbacun séparément. Nous dirons d^abonl ce que nous entendons par le monde et par la nature ; corn ment, nous concevons leur action sur Fhomme ou ce que c'est que Veirprii de la nature par lequel elle le stimule et le pénètre ; puis nous montrerons comment de la réaction de Tbomme vers la nature et son esprit, résulte le développement de 1'^*prit humain.

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