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CHAPITRE II

Du monde 9 de la natare et de IVsyrli de la natore.

Qu'est-ce que le monde ? Selon le sens vulgaire du mot, le monde est l'ensemble, la totalité des existences naturelles tant générales que particulières. C'est l'espace qui les contient-, c^est la lumière qui les investit de son éclat et les rend visibles ; ce sont les éléments et tous les résultats de leurs combinaisons, toutes les productions terrestres. C'est l'homme tel qu'il apparaît icibas, avec ses besoins et ses facultés, gouvernant la terre et jouissant de ses produits.

11 y a peu de mots dont la signification soit plus vague et qu'on emploie en des sens plus divers que les mots monde et nature^ et cependant ces expressions reviennent à chaque instant dans le discours et dans les livres. Pour le plus grand nombre, le monde est l'univers tout entier-, conception vague, propre à l'homme des sens qui trouve la mesure de ce qui est et même du possible dans ce qu'il connaît. Le monde, dans ce cas, veut dire noire monde ; et notre monde n'est qu'une partie de l'univers. Il n'y a qu'un univers et il y a plu-

sieurs mondes. Considéré d'une manière générale et abstraite, le mot monde signifie un ensemble, une totalité finie, une capacité déterminée, une spbère où sont renfermées d'autres existences qui en dépendent et dont le développement est soumis à des lois constantes. Un monde implique nécessairement de Tunité et de la variété, de Tordre dans la multiplicité, une fin et des moyens qui y sont proportionnés. Envisagé d'une manière spéciale, le monde peut être pris dans un seiis physique et dans un sens moral. Le monde physique est le système des êtres que nos sens peuvent atteindre, avec tous les phénomènes qui résultent de leurs rapports et les lois qui les régissent. Ce système est l'objet de la science physique, comme les anciens Tentendaient, ou de la Cosmologie, et c'est à l'expliquer soit dans sa formation primitive, soit dans l'ensemble de sa construction, soit dans les faits généraux et particuliers qu'il présente, que cette science s'applique, sous le nom de Géognosie, Géologie, Minéralogie, Physique, Chimie, etc. C'est avec le monde ainsi entendu que l'homme entre en commerce par ses sens-, les objets naturels qui le composent agissent sur l'âme humaine au moyen des organes du corps, et par l'in* termédiaire des agents les plus généraux et les plus subtils de la nature.

Le monde moral est aussi un système, une totalité, mais d'êtres intelligents et libres, soumis à une même loi et vivant en commun dans des rapports d*ordre, de justice, de convenance. C'est ce qu'on appelle la société. Il y a autant de mondes en ce sens qu'il y a de sociétés

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constituées. Dans une même nation, dans une même cité^ il peut y avoir plusieurs mondes; car cliacun par ses liaisons, ses sympathies, ses relations tend à se faire son monde ou sa société. Chaque homme, naissant au sein de la civilisation, à quelque degré qu'elle soit, se trouve, par le fait même de son existence, en contact avec le monde moral et sous l'influence de la société qui le reçoit. Son esprit sera excité, impressionné dès l'origine par l'esprit de cette société, comme il sera di* rigé et protégé dans son développement par les lois qui la gouvernent. H naît spirituellement dans l'atmosphère d'un monde moral dont il subit les influencée, de même qu'il naît physiquement dans telle région, sous tel climat dont il absorbe la lumière, l'air, les fluides. Il n'est donc indifférent ni pour le moral ni pour le physique de naître en tel endroit ou en tel autre. L'homme dera tout autrement disposé dans son existence corporelle et pour sa vie morale, selon le monde qui Taura originairement impressionné. Il reste dans sa com« plexion, dans son tempérament, daAs sa constitution spirituelle des formes primitives qui ne s'effaceront ja* mais, et dans lesquelles toute la vie ultérieure de l'individu sera moulée, façonnée. L'éducation et l'instruc* tion, qui viennent par-dessus, quand elles sont analogues aux impressions premières, et elles le sont toujours si elles résultent spontanément de l'action de la société où l'homme s'accroît et se forme, creusent encore et déterminent ces formes d'une manière plus arrêtée, et chacun est ainsi préparé pendant ses années d'enfance pour la sphère oii il doit agir. Il n'entre, à

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proprement dire, dans le monde qu'à l'âge adulte, quand il est capable de participer activement à la vie sociale, de s'y poser pour lui, d'y fonder une famille, d'y exercer une fonction et de rendre à la société et aux individus ce qu'il en a reçu et en reçoit encore. Quitter le monde, c'est se mettre, autant qu'il est possible, en dehors des relations sociales, pour se dispenser d'en suivre le train et d'en remplir les obligations *, ou plutôt c'est passer d*un monde dans un autre, d'une société plus vaste dans une société plus étroite^ car T homme peut rarement vivre sans une société de famille, de position ou de choix, à moins de se retirer dans le désert, comme les solilaires de la Thébaïde, pour n'avoir plus de rapport qu'avec Dieu.

Le mot monde a encore un sens plus profond, qu*il doit à l'Évangile. Telle est la signification de ces paroles : Si vous étiez du monde, le monde vous aimerait ; mais comme vous n'en êtes pas, il vous hait et vous persécute, etc. Le monde est tout entier dans le mal.... Ayez confiance, j'ai vaincu le monde... Celui qui veut être mon disciple doit renoncer au monde et à luimême... L'esprit du monde est opposé à l'esprit de Dieu, etc. Ces paroles s'appliquent cerlainement au monde où nous vivons, tant physique que moral, et cependant, par le fait même de notre existence, par la nécessité de notre position, il nous faut vivre avec le monde, dans le monde et du monde. Ce que le Christianisme nous recommande, c'est de ne point nous laisser entraîner par Y esprit du monde ; car il enseigne que le monde actuel et l'homme qui l'habite ont été dès

^ Torigine infectés, viciés par un esprit de mal et de \d mensonge, qui en a faussé le développement. Cet esprit 1,^1 mauvais se manifeste par Tégolsme qui domine toutes ^l les créatures du monde^ en sorte qu'elles tendent na- ^ torellement à rapporter tout à elles-mêmes comme à ^ un centre, ce qui établit la guerre entre elles , si une i force supérieure n'intervient. L'attraction moléculaire dans l'ordre physique, Tamour de soi dans Tordre mo- , rai en sont la double expression ; c*est la loi naturelle , des existences terrestres. L'homme la suit instinctivement, quand il obéit à la nature animale. Il ne lui réj, siste que lorsqu'il commence à sentir, à reconnaître sa . nature plus noble, qui Télève au-dessus du monde physique et lui impose une autre loi, la loi de son âme qui, j comme dit saint Paul, combat celle de ses membres, . de son corps. De là le sens de la morale chrétienne, de ses préceptes, de sa discipline qui tendent à relever , l'homme déchu, en rétablissant le vrai rapport qui devait exister entre ses deux natures, en remettant le corps sous la loi de l'âme : ce qui ne peut se faire complètement que par le triomphe de la justice et de l'amour sur l'égoïsme, par le renoncement au monde et à soi-même-, ou, pour parler encore plus chrétiennement, par le dépouillement du vieil homme, de fhomme charnel et extérieur pour revêtir l'homme nouveau, l'homme intérieur et céleste, l'homme régénéré, dont Jésus-Christ est le modèle. Les faits confiraient pleinement xîette admirable doctrine ; car personne ne niera que l'esprit du monde, ou ce qui domine la société, ne soit l'intérêt personnel, Tégoïsme et

toutes les passions qui en dérivent. C'est la source du mal et de tous les maux parmi les hommes, et, par conséquent, le remède est dans Tesprit opposé, l'esprit de justice et de désintéressement. Il n'y a de sûreté, de force et de vraie grandeur pour la société que par le désintéressement de ses membres, et qu'est-ce qui peut produire cette vertu, sinon l'oubli de soi-même d'un côté, et la charité pour ses semblables de l'autre ? Yoilâ justement ce <\\xe l'Évangile enseigne au monde depuis dix-huit cents ans. Sa morale n'est la plus excellente que parce qu'elle est la plus vraie, parce qu'elle sait ce qu'il y a dans. V homme ^ son origine, sa nature, sa dégradation , sa destination et les moyens de l'y ramener. Elle est fondée sur une métaphysique transcendante, la science profonde de Dieu, de l'homme et du monde.

Qu'e8t*ce que la nature ? A cette question la réponse est moins facile. Suivant les uns la nature est le monde même au sein duquel nous vivons. Suivant les autres, la nature n'est pas le monde, mais l'esprit, la vie du monde; c'est une force secrète qui pose les existences, opère leur développement, les enfante et les détruit continuellement. Pour ceux-là la nature est un agent aveugle qui se meut au hasard. A ceux^-ci elle paratt douée d'une certaine intelligence, avoir un but dans son mouvement. D'autres la font dépendre d'une puissance supérieure qui la dirige dans son action. Tout

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cela nous montre la notion géncfale et vague que le grand nombre se fait de la nature, et ce que quelques hommes plus réfléchis en pensent-, mais ne nous apprend nullement ce que la nature est au fond, en elle-même, dans son idée, et c'est justement ce qu'il nous importe de savoir.

Le sens du mot naivre est encore plus incertain que celui du mot monde^ et les fausses explications qu'on en donne ont des conséquences plus funestes. Il y a peu de questions graves où la nature ne trouve sa place, la oh on a besoin d'un grand mot i effet pour trancher la discussion. Que de phrases sentencieuses dans la conversation et dans les livres, où la nature joue le principal rôle, sans qu'on sache vraiment ce qu'elle y vient faire, et ce qu'elle veut dire. Les livres des hommes sont menteurs, s'écrie Rousseau, la nature seule ne ment jamais. Qu'est-ce que cette nature qui ne ment point? La nature nous a faits ainsi , dit Thomme de plaisir, et nous n'avons rien de mieux à faire que de suivre ses penchants. . . De quelle nature veut-il parler ? Il ne faut pas contrarier le vœu de la nature C'est le grand argument

des adversaires du célibat ecclésiastique et de la chasteté. Est-ce le vœii de la nature animale, ou celui do la nature intelligente, qu'ils ont si à cœur de respecter? La nature a tout fait et conserve tout, dît le physicien.

Il faut seconder, aider la nature, répète le médecin

L'artiste veut qu'on imite la nature ; le poète, qu'on

iO DU MOSDE, DE U. NAttlRB.

Stiivo SCS inspirations; le moraliste, qu'on vive conforniémcnt à ses dictées, etc. Demandez à chacun ce qu'il çntead i»ar la nature, et vous n'aurez pas deux réponses qui s'accordent. Cependant au-dessus de cette confusion de plirases sonores el vides surnagent deux notions plus ou moins vagues, auxquelles pourront se rattacher ces interprétations diverses, celles de /orme et de force. Pour les plus superficiels, la nature est la forme du monde et de chaque être -, pour les plus profonds, c'est la force productrice qui les anime. Qu'esl-ce que cette force générale et ces forces individuelles? Dans quel rapport sont-elles entre elles avec ce qui leur est supérieur et inférieur? Sont-elles intelligentes ou aveugles, instinctives ou libres? Comment se combinent-elles pour former Vunitc de la vie du monde? Voilà des questions qui se présentent nécessairement au philosophe et qu'il lui est impossible de résoudre au moyen de l'observation et par l'expérience seule. Aussjla physique moderne n'a point de réponse à y faire. Pour elle, la nature est une abstraction, un être de raison, une cheville qui représente un je ne sais quoi que nous ne pouvais atteindre, s'il existe; car ce n'est peut-être qu'une supposition de notre esprit. Elle ne connaît (|ue des molécules ou des atomes qui s'attirent ou se repoussent en raison de leurs affinités, et de là la formation ou la dissolution de ces agrégats qu'on nomme mrps. Qu'est-ce que ces affinités? Personne ne peut le dire-, ce sont des faits primilifs auxquels la science est obligée de s'urrèter, faits tout aussi mystérieux que les crochets des atomes d'Épicure ou les qualités occultes

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du moyen âge. Mais les molécules elles-mêmes, d'oii viennent-elles? Qui les a faites ce qu'elles sont, dans quel but, et quelle est la raison de leurs combinaisons si diverses? A cela les uns répondent sérieusement avec Épicure, qu'elles sont étemelles, et que l'univers avec son développement n'est que la série successive de leurs agrégations fortuites. D'autres disent que la nature les a ainsi faites et ordonnées, et ils croient aVoir donné une explication en mettant un terme obscur à la place d'un autre. La plupart vous affirment naïvement que cela ne les regarde pas ; que la physique ne s'occupe que des phénomènes, et que pour toutes les questions qui dépassent les sens et leurs instruments, il faut s'adresser aux métaphysiciens, lesquels, quand nous allons à eux , nous disent à leur tour que la science ne pouvant s'appuyer que sur l'observation et l'expérience , si les physiciens n'ont rien saisi en cette matière, il n'y a rien à décider, et qu'ainsi il faut se tenir dans le doute, jusqu'à ce que des faits observés autorisent une légitime conclusion-, ce qui veut dire en définitive que la science moderne, qu'elle s'appelle physique ou métaphysique, décline toutes les questions profondes et s'arrête à la superficie des choses. Il semble que cette impuissance de trouver des solutions aux problèmes qui intéressent le plus vivement les hommes, et qui les ont occupés dans tous les temps, devrait lui faire soupçonner qu'elle est dans une mauvaise voie, qu'elle s'est fourvoyée par sa méthode, et qu'en s'obstinant, comme elle le fait depuis deux siècles, à ne voir les choseis que d'un côté et à ne recevoir la lumière que par les sens et

sa propre raison, elle s'enferme dans un cercle étroit et ol)scur, s'aveugle elle-même pour tout ce qui est en dehors de ce cercle, et se sépare volontairement de la source la plus pure et la plus abondante de connaissance qui ait été ouverte à Thomme. Il est évident qu'il y a une lacune immense dans la science de nos jours. Toute la partie métaphysique du monde et de rhomme est enveloppée de ténèbres ; on dirait qu'un voile épais est tombé entre ces hautes vérités et l'esprit humain. Aussi ne sait-il plus aujourd'hui d'où il vient, ce qu'il est, où il va*, il ne connaît plus ses rapports avec ce qui est au-dessus de lui, avec ce qui est au-dessous*, il ne voit que le présent, ce qui frappe ses sens, ce que ses mains peuvent toucher, ses instruments saisir, et il croit avoir beaucoup fait pour la science et pour la société, quand il a tiré de F exploration de la matière, de la considération de la nature, quelque fait applicable à l'amélioration de la vie terrestre, qui lui procurera à lui et à ses semblables plus d'aisance , ou de jouissance. La science, et par conséquent la raison qui la fait, est devenue la servante du corps et de Tindustrie. A mesure que cette manière d'étudier se répand, que ce genre de connaissances devient plus général, le regard des hommes s'abaisse vers la terre, leur attention s'y attache, leur désir s'y fixe comme leur esprit ; et ne croyant plus qu'à ce qui touche leurs sens et affecte leurs organes, ils deviennent sceptiques ou indifférents sur tout le' reste. Aussi la plupart des savants formés à cette école sont-ils naturalistes, matérialistes, fatalistes^ panthéis^ tes. Les plus éclairés flottent dans un vague déisme,

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qu'ils admettent volontiers en spéculation et qui ne les inquiète guère dans la pratique. Ce qui est déplorable, c'est que toutes ces opinions influent sur la conduite de la vie; car les hommes finissent toujours par vivre comme ils pensent. Combien il y en a, surtout parmi les savants de nos jours, qui vivent comme s'ils étaient fortuitement sur la terre, sans antécédents, sans loi supérieure, sans destination, ne songeant qu'à exploiter le monde en passant, pour l'intérêt ou le plaisir du moment, comme si ce moment devait durer toujours, ou comme s'il devait s'abîmer dans le néant; ils vivent comme s'il n'y avait point de Dieu pour eux, ou comme si eux-mêmes étaient Dieu.

Essayons donc de déterminer exactement le sens du mot nature^ dont l'abus et la fausse interprétation peuvent conduire à de si graves erreurs.

Nous ne connaissons aucun objet en lui-même, mais seulement en nous par l'impression qu'il a faite sur nous, et au moyen de l'image que son action a formée dans notre esprit. Cette image participe comme type à la vérité de son original, et elle renferme en elle des idées en puissance : d'abord l'unité ou l'individualité de l'original, puis l'idée dé sa base subjective, ou de sa substance et de sa forme propre en vertu de laquelle il est ce qu'il est, homme, animal, plante, etc., puis encore l'idée de la vie qui anime l'objet, celle de sa capa-

Âl 0U MOÏfDE, DE LA r*\Tl]RE.

ci lé pour la recevoir, et de son pouvoir de réagir vers elle; ridée de la nutrition, du développement, conditions nécessaires de toute existence individuelle. Toutes ces idées se trouvent à Fétat de rudiment dans chacune de nos conceptionSj et nous n'en acquérons la conscience que par la réflexion.

Vidée de la nature se dégage, comme toutes tes idées, des conceptions ôu images que Fimpression des objets produit en nous et par lesquelles nous pouvons seulement les connaître; car, comme nous le verrons plus tard quand nous expliquerons la perception sensible, nous ne saisissons point l'objet en lui-même, mais la manière dont il nous apparaît en raison de sa constitution et de notre organisation, de sa situation et delà nôtre et des milieux interposés. Ce dégagement de ridée ne se fait point par abstraction. Les notions abstraites ont toujours quelque chose de borné, de contingent, de relatif, elles dépendent des faits observés et n'ont d'application rigoureuse qu'aux choses dont on les a tirées, et par analogie à celles qui leur ressemblent. Les idées, au contraire, ont un caracLèred'absolui té , d'universalité qui les élève de prime abord au-dessus du concret, au-dessus de tout ce qui est contingent. Elles ne se forment point par addition, par agrégation de qualités ou de caractères 5 elles naissent spontanément, quand Texcitalion convenable est donnéc^ elles jaillissent pour ainsi dire du rocher de

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, l'esprit , quand la verge divine Ta frappé. La parole d'intelligence a seule le pouvoir d'ouvrir ainsi l'entendement, et d'en faire sortir son plus noble produit. Jusque-là l'idée y reste latente, à l'état embryonique, ou même y flottant comme les rudiments d'un orga-* nisme dans Vœuf qui les enveloppe , comme un sel dissous dans l'^ati-mèr^ qui le tient en suspension. Elle reste plus ou moins longtemps dans cet état d'élaboration, de préparation, de formation*, l'entendement la couve, pour ainsi dire, ou la porte. L'art de l'enseignement est de l'en tirer, en aidant l'esprit du disciple a la poser dehors, en face de lui, afin qu'il en acquière la conscience, la connaissance. Socrate excellait dans cet art, et c'est pourquoi il disait en plaisantant qu'il continuait le métier de sa mère, qui avait été sagefemme. Il n'y a de véritable enseignement, d'enseignement vivant que celui qui fait naître l'idée, et non pas qui la donne, comme on dit communément ; car un esprit ne peut pas donner une idée à un autre esprit. Il peut Texciter, l'engendrer en lui par la parole, mais il faut que l'autre la conçoive et l'enfante, pour qu'elle devienne sienne. L'instruction vulgaire transmet des mots, des images, des formes, des connaissances acquises. C'est un bagage intellectuel qui passe d'un camp dans un autre, qui peut s'acquérir et se perdre à peu près comme tout objet de commerce. Il n'y a d'action dans ce cas que sur les sens, la mémoire et l'imagination. L'entendement reçoit des signes, des formules ; l^esprit en saisit tant bien que mal la signification convenue, et rintelligence no voit rien : il n'y a pas

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d'idée^ et aînsi point de déYelopperaent vivant, aucune pûssîbilitéde progrès.

Mais si Vidée d'une forme une, sulislantielle et

propre un geure de Vobjel, e&t la base de son image , dausmon esprit, comme le proLoLy[ïe de ccLle idée est la base de l'objet qui existe hors de moi; si jeiie con- ^'ois dans aucune existence rien qui puisse iHre antérieur a cette Lase; si c'est cette plastique de Tobjel qui lait son caractère géuérique, le sujjport do ses propriétés, le subslratuni de aes qualités, il sera vrai aussi de dire que c est elle et nou la matière palpable et visible qui fait la substance sous Taccideut, le Twumène sous le phéimmèiw, La plastique de cbaque 6tre est sou exlrême dedans^ la suhsUuice lixe, stable^ iudestructible; et rexlrê/ne dehors^ c'est le pliénomène qui varie, la forme qui péril. Celte plastique, la même dans tous les individus du m L'Orne genre j et à laquelle le besoin de la vie est inhérent comme à tout germe^ à toute forme créée, cette force centrale qui attire si puissamment VespriL de vie et qui est la racine du développement de rexislence, voilà ce qui constitue la nainre des ùtres, La nature jthvsique, soit générale, soit particulière, est donc en chaque créature la forme pure de la vie physique, ou la capacité de l'attirer et de la recevoir, unie au pouvoir de réagir vers elle.

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Gardons-nous donc de comprendre dans une même notion ou de confondre dans notre pensée Vidée de la nature avec Fimage du monde; ce serait confondre l'apparence avec Vôtre, la substance avec l'accident. Le inonde, tel qu'il nous appandt, est le produit de la na« ture par 1! esprit qui Vanime, par la vie qui la féconde* C'est la nature objective ou passée en manifesta lion. La nature physique fournit les bases des existences physiquesy elle en est la mère; mais ce «n'est pas elle qui les anime, qui les fait ou les défait ; elle est plus passive qu'active ; elle reçoit, conçoit, produit^ mais elle n'engendre pas. Il fout qu'une excitation externe la porte à s'ouvrir pour admettre la vie, puis à sortir d'elle pour se poser au dehors; et par conséquent son premier mouvement n'est jamais qu'une action secondaire, une réaction. Aucune nature créée n'a Tinitiative de son développement.

La nature est la hase de toute existence, par conséquent ce qu'il y a de plus intime, de plus profond en elle, ce qui soutient tout le reste, comme le centre de la sphère, comme le point focal dans le rayonnement. On peut lui donner différentes dénominations, suivant le ppint de vue d'où on la considère, ou plutôt selon l'état dans lequel on la saisit. Comme base et substance,

elle est rabime ou le fond H'où l'existence doit sortir, et dont elle ne sortira que par la stimulation de l'esprit, qu'après la pénétration de la vie. Jusque-là elle est à rétat latent, comme un foyer non allumé, comme une lumière non rayonnante. Nous la trouvons à cet état dans tous les règnes, dans le minéral comme molécule inerte et attendant la vie ; dans le végétal comme semence où la vie dort sous Técorce -, dansl'animal comme germe non fécondé; dans l'homme spirituel comme âme dormant encore dans les langes du corps, faute d'une parole vivifiante qui l'éveille. Dans cet état la nature est inerte, immobile, fixe-, elle est enchaînée en elle-même et comme engloutie dans son fond ^ c'est un état de mort, c'est l'état qui précède la vie. Mais que l'esprit de vie la pénètre, que le rayon vivificateur vienne la remuer dans sa profondeur, alors tout en absorbant l'influence qui la féconde et en se l'assimilant par la vertu même de l'esprit qu'elle reçoit, elle entre en activité, elle tend à se développer, à s'accroître, à produire. Le dedans fait un mouvement en avant, progrédie, passe au dehors; le subjectif s'objective; la substance se manifeste en qualités, le noumène en phénomène. La nature se montre alors comme une forme qui conçoit, enfante, produit, nourrit ; comme plastique, comme mère, watura naiurans, et elle tend par tous ses efforts, par tous ses mouvements, d'un côté à attirer l'aliment dont elle a besoin pour soutenir ce qu'elle porte ou ce qui tient à elle, ce qui émane d'elle, assimilant sans cesse pour alimenter son fruit; et de l'autre elle pose de plus en

plus au dehors, pousse toujours en avant vers le terme de la niûssance, vers la plénitude du développement, afin que tout ce qui est caché en elle soit manifesté, que sa puissance se révèle tout entière et passe en ac* tualité. Cest Tinstinct et le mouvement de la vie. Chaque existence est ainsi produite dans le monde, et il y a en elle deux parties-, Tune extérieure, phénoménique, qui se fait dans le temps ; c'est la série des faits par lesquels sa nature passe insensiblement au dehors, ou s'objective ; c'est la figure qui passe et le monde est cette figure : l'autre profonde, mystérieuse, toujours la même, bien qu'apparaissant sous des formes toujours diverses, ne pouvant être atteinte par les sens ni par leurs instruments, et n'étant accessible à l'esprit humain que par la vue de l'intelligence et par Vidée qui en résulte. Cest le centre dans la réalité, au fond de toute existence vivante *, c'est le principe subjectif de l'individualité ; c'est le point insaisissable, indéfinissable par lequel chaque être communique d'un côté avec rinfini qui l'a créé, de l'autre avec tous les êtres de son genre; c'est en un mot Tidée divine dans les créatures, ou la raison dernière de leur création et de leur existence. Aussi, comme tout ce qui est divin, la substance dans la créature est impérissable ; elle ne peut ni diminuer, ni défaillir *, c'est ce qui est^ to ov, dans les choses qui passent. Par elle, tous les individus d'un même genre, d'une même génération sont unis, un entre eux selon leur nature, bien que distincts comme individualités, et détachés dans leur forme ^ car c'est une des propriétés immuables de l'essence divine d'être une et

distincte *, et chaque idée de Dieu, reflet de sa nature, porte en elle le type de Tadorabte mystère de la triplicité dans Tunité. Tout individu a donc une double vie, une vie générale par laquelle il communique avec son principe générateur et avec son genre, et c'est surtout par ce rapport qu'il est nourri au fond, sustenté, con* serve; une vie particulière, qui manifeste à sa manière la vie générale dont il est animé^ qui réalise la nature qu'il porteen lui, ou Vidée divine dont il est une exprès* mon plus ou moins éloignée \ car la suite des géné;rations est le développement de Vidée du Créateur dans le monde et par la nature.

Quel est cet Esprit analogue à la nature sensible qu'il anime t^ En général, qu'est-ce que Vesprit? On a cru répondre à cette question par une distinction tranchée entre Vesprit et le corps^ On a dit : les corps ont de l'étendue, des dimensions; ils existent les uns à côté des autres dansVespace; ils ont forme, couleur, figure, pesanteur, et Vesprit n'a aucune de ces propriétés; il ne ressemble nullement à ce qui affecte les sens, à ce que nous percevons par leurs organes ; puis de cette négation ou élimination, appuyée sur des notions purement empiriques, on a conclu que Vesprit est un être simple, c'est-à-dire indécomposable; qu'il est subtil, actif, pénétrant, etc. , ce qui revient à dire que Vesprit n*est pas le corps , parce qu'il ne présente pas les propriétés du

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corps. Cest tout ce que nous pouvons obtenir par Tinduction et en partant des phénomènes. Il nous faut donc prendre une autre voie, si nous voulons comprendre ce qu'est Tesprit en lui-même, quelle est son origine et son caractère.

Les explications données ordinairement pour faire ressortir la différence ou l'opposition de Tesprit et de la matière n'expliquent rien au fond , parce qu'elles tournent dans un cercle vicieux ou supposent connu ee qui ^ en question, la définition de l'esprit en appelant à celle du corps, et la définition du corps invoquant celle de l'esprit. Affirmer que les qualités de l'esprit ne sont pas celles du corps et réciproquement, c'est les distinguer par la sur&ce, c'est dire parce qu'ils ne sont pas*, ce n'est point faire connaître ce qu'ils sont. On retrouve ici la vue étroite, superficidle de Vécolé empirique. Aussi les notions qu'elle donne de l'esprit et de la matière sont-elles vagues, incohérentes, contradictoires, stériles. Elles ne ccmviennent qu'à une certsine classe de faits, et les caractères qu'elle pose pour discerner et séparer les deux termes qu^elle suppose contraires ne s'appliquent point à certains êtres, dont alors la sci^ice ne sait plus que faire, ne pouvant leur assigna ni place ni nom. Tout ce qui est étendu, pesant, figuré, cokNré, ^c, est, dit-on, Toatière; et on déclare esprit ce qui ne présente point ces qualités. Mais d'abord, qu'est-ce que ces qualités ? Ne pourraientelles pas être de purs phénomènes, relatifs à notre or-

ganisation, et produits en nous par des causes inconnues qui ne tombent point sous les sens? Et s'il en était ainsi, ne pourrait-on pas croire que c'est un esprit ou des esprits qui, par leur action sur le mien et au moyen des milieux qui nous séparent, produisent ces représentations dans mon entendement? C'était Topinion des partisans des causes occasionnelles^ de tous ceux qui ne pouvaient admettre l'action de la matière sur l'esprit et de l'esprit sur la matière. Puis, en supposant même que ces qualités soient inhérentes aux corps, pouvons-nous par elles saisir la nature du corps ? Qu'y a-t-il sous l'étendue ? Qu'y a-t-il dans la pesanteur ? et quand ma main presse un solide par tous ses côtés, qu'est-ce qui lui fait résistance? L'impénétrabilité^ dit-on, est un caractère essentiel de la matérialité : tout corps occupe sa place dans l'espace, et tant qu'il la tient, cette place ne peut être remplie par un autre. Nous demanderons alors si la lumière est un corps, la lumière dont tous les rayons se pénètrent, se croisent sans dévier de leur direction ; nous demanderons comment le rayon lumineux traverse instantanément les corps les plus durs, tels que le cristal, le diamant. En outre, la lumière estelle pesante? a-t-elle en elle-même une figure propre? affecte-t-elle une forme déterminée ? Que ferons-nous de tous ces agents que la physique nomme fluides impondérables et dont quelques-uns n'affectent jamais les sens, le fluide magnétique minéral par exemple? Que fera-t-on de ceux que la physiologie appelle fluide nerveux, fluide vital, esprits animaux, que nos sens n'ont jamais saisis, et de celte espèce de fluide ou d'éther,

DE l'esprit de la NATURE. 53

dégagé dans les opérations du magnétisme animal , et qui n'est perceptible qu'au sens j^rticulier de ceux qui sont en crise ? Gomment appeler ces êtres, où les classer? Parmi les corps ? Mais ils ne sont ni étendus, ni pondérables, ni colorés, ni figurés; ils ne présentent aucun caractère de la corporéité, et puisque vous ne reconnaissez les corps que par ces caractères , là où ils manquent, il ne doit plus y avoir de corps pour vous. Parmi les tôprits ? Mais pour vous il n'y a d'esprit que là où vous saisissez de la pensée, de la conscience, et ici vous ne trouvez ni Tune ni Vautre* A votre sens et selon vos définitions, ils ne seront ni corps ni esprits; que sont-ils donc ? Descartes, qui a basé toute sa philosophie sur cette distinction purement empirique, ne regardant comme esprit que ce qui pense, et ne voyant que matière, mouvement physique partout où la pensée ne se trouve pas, a été conduit, pour être conséquent avex^ lui-même , à refuser tout esprit à Fanimal, qui n'a plus été à ses yeux qu'une pure machine mue par des impulsions externes , ou de la matière configurée mise en mouvement par le choc. Il a prétendu expliquer ainsi tous les instincts des bêtes, en dépit de l'expérience et du sens commun qui nous force de reconnaître dans les animaux une vie analogue à celle de l'homme, quoique d'un degré inférieur, et par conséquent un esprit animal qui anime et meut leur organisme, bien que sans conscience ni réflexion. Depuis Descartes, toutes les écoles, sauf l'école allemande, ont répété ces prétendues définitions de l'esprit et du corps, et toutes aussi ont laissé sans solution une multitude

54 DU MONDE, DB LA NâTIHE.

de difficultés) semblables à celles que nous venons de signaler.

Une vérité fondamentale, reconnue danfl tous les temps et chez tous les peuples, et que quelques raisons spéculatives ont pu seules révoquer en doute en face du sens commun du genre humain, c'est que Tunivers, tel que nous le voyons, subsiste en d'eux natures ou en deux substances, et qu*il ne peut y en avoir ni plus ni moins. Ces deux natures ne sont point contraires ou ennemies dans leur essence, en ce sens qu'elles s'excluraient Tune Vautre dans leur fond ou tendraient à se détruire. Elles sont simplement contre* posées l'une à l'égard do l'autre, subordonnées entre elles et à leur principe viviflcateur. Ces deux substances sont ce que la Genèse appelle le ciel et la terre. C'est d'un côté la substance ou la nature céleste, psychique, intelligente et intelligible^ de l'autre la nattu^e ou la substance terrestre, physique, matérielle, sensible.

La dualité de nature ou de substance se retrouve dans les croyances de tous les peuples. On l'appelle ciel et ierre^ quand on la considère dans l'universalité des choses ou dans le monde, âme et corps dans l'homme. Les philosophes ont cherché de tout temps à rendre raison de Torigine de ces deux termes et de leur rapport, et là, comme en presque toutes les questions fondamentales, ils ont expliqué l'obscur par le plus obscur,

DE l'esprit de la natuob. 55

et sont arrivés souvent a des conclusions contraires au bon sens et qui à ce titre paraissent absurdes. Les uns, n'admettant que ce qui tombe sous les sebs, n'ont ro* connu qu'une seule nature, une substance unique, le corps, la matière, et de là le matérialisme. Les autres, voyant que les sens ne saisissent que des phénomènes, et qu en définitive Thomme ne perçoit que ses propres modifications, n'ont plus admis comme réel, comme vrai, que ce qui affecte la conscience, donc encore une seule nature, une substance unique, Tesprit, d'où le spirituali me. D'autres ont admis les deux substances, mais n'ayant aucune donnée sur leur origine, il les ont déclarées coétemeUes. De là l'opinion reçue dans l'antiquité sur l'éternité de la matière, opinion qui s'est résumée et complétée plus tard dans le système des deux principes, le manichéisme. Du reste la philosophie ancienne est extrêmement confuse et incertaine sur ce sujet. Tout en regardant la matière comme éternelle, la plupart, Platon entre autres, la croyaient cependant subordonnée à l'esprit intelligent qui devait la façonner, la mettre en œuvre, et ils trouvaient même dans sa résistance à la main du Créateur la cause première du mal et du désordre qui se monti'e dans le monde. Le rapport des deux natures restait donc aussi obscur que leur distinction; ce qui poussait toujours à les confondre, c'est-à-dire au Panthéisme. Il en a été de même chez les philosophes modernes, qui n'ont point pris pour base de leur doctrine la parole chrétienne. Ils n'ont pu concevoir aucune idée nette des deux natures qui constituent l'homme et l'univers, et de leur

56 DU MOnDE, DE LA NATURE.

rapport, ou bien fls les ont identifiées, ce qui a ressuscité le panthéisme matériel o|i idéel; ou encore prenant leur distinction comme un fait, ils les ont mises sur le pied d* égalité, les balançant Tune par Vautre, et faisant consister la vertu à les accommoder : c'est V homme raisonnable de nos jours. C'est ce qu'on a appelé dans ces derniers temps la réhabilitation de la chair. On voulait émanciper le corps que le Christianisme avait asservi, lui rendre ses droits naturels dont on l'avait dépouillé pour faire régner l'âme: sans partage, et rétablir ainsi les deux natures dans un rapport harmonique qui doit les conduire à leur perfection récipfToque. Le système chrétien tout spiritualiste avait été, disait-on, aussi exclusif, et par conséquent aussi injuste que le matérialisme -, il tendait à détruire le corps, comme l'autre ne tenait aucun compte de Fesprit. Ceux qui ont mis de telles assertions en avant ou qui les ont acceptées, ont montré qu'ils ne connaissaient à fond ni le Christianisme, ni l'homme, et c'est pourquoi ils imputent à l'un ce qui n'est point dans sa doctrine, et veulent imposer à l'autre un état qui ne peut lui convenir en ce monde. L'Évangile n'a jamais dit que les deux natures qui constituent l'homme soient ennemies entre elles, opposées dans leur essence, en sorte qu'elles tendent réciproquement à s'exclure ou à se détruire* Il est écrit, au contraire, que dans le principe Dieu créa le ciel et la terre, et ce n'était certainement pas pour les mettre en lutte, mais pour qu'ils exprimassent par leur harmonie son idée et sa puissance; et plus tard, quand Dieu crée l'homme, il unit une

DE l'esprit de Là NATURE. 57

âme à un corps tiré de la terre , et il répand son esprit sur le composé pour en faire un homme vivant. Or, par Tordre même de la création des deux substances, le rapport hiérarchique et ainsi la dignité de chacune avaient été posés, soit dans Tunivers, soit dans Thomme, Ce rapport devait subsister, et avec lui Tharmonie, la paix, le bonheur : époque primitive où il nW avait ni mal, ni maladie, ni mort, ni combat des hommes avec la nature et entre eux, et que les croyances antiques de tous les peuples rappellent sous le nom d'âge d'or, deparadis, d'Éden, etc. Mais quand par suite de la volonté propre de la créature, l'ordre établi par le Créateur fut renversé, le rapport naturel entre les deux substances étant dérangé, la hiérarchie intervertie, le trouble se mit entre elles-, leurs forces s'opposèrent Tune à l'autre au lieu de s'harmoniser; leurs esprits entrèrent en lutte, et la guerre naquit avec tous les désordres et toutes les calamités qui depuis 'ont boule* versé le monde physique et le monde moral. Si l'on n'admet point le fait fondamental d'un acte pervers de la créature, qui a détruit l'harmonie des deux natures dans l'homme et hors de l'homme en enfreignant la loi divine; si, en un mot, on rejette le péché originel et la chute qui l'a suivi, il est impossible de rien comprendre à l'état actuel de l'homme et du monde. Le Christianisme, dont la mission est de rétablir l'ordre divin sur la terre, en redressant ce qui a été perverti, et en abaissant ce qui s'est exalté, en relevant ce qui ^t tombé, en détruisant les oppositions , en guérissant toutes les douleurs, est appuyé tout entier sur ce

dogme. Il suppose un mal moral primitif comme la médeciiïe suppose la maladie. La doctrine évangélique dit : Les deux natures qui sont en vous, àme et corps, ne sont point ennemies par leur essence, puisque Dieu les a faites Tune et l'autre, et les a unies par le lien sacré de la vie. Mail par Vabus de la liberté de la créature, la chair ou le corps s'est élevé contre rame-, la nature terrestre, usurpant les droits de la na« ture céleste, Fa subjuguée, et Thomme naît depuis lors dans cette malheureuse condition, bouleversé en lui-même, et esclave de ce qu'il devait dominer. Tant que dure ce désordre, l'homme est dégradé, puisqu'il n'est pas dans sa loi véfitable. Il ne peut être reïeré que par le rétablissement de l'ordre divin dans sa personne, et pour cela il faut d'abord que cette existence fausse, où le corps prépondère, soit détruite; il faut que la chair révoltée, ou le corps de mort, comme l'appelle saint Paul, soit remis par la discipline sous le gou' vernement de l'âme, et que l'âme rentre dans son rapport avec Dieu. Refaire l'homme primitif tel que Dieu l'a fait, en rétablissant l'harmonie entre les deux natures qui le constituent, telle est la (in de l'institution admirable du Christianisme, qui a commencé après la chute d'Adam, et qui ne sera terminée que par la réintégration du genre humain. La doctrine chrétienne est si loin d'admettre l'opposition essentielle de la nature céleste et de la nature terrestre, qu'elle pose au contraire en dogme la réhabilitation future de la chair par la résurrection, quand les deux natures, séparées pour un temps par la mort, se rejoindront après leur épura-

DE l'esprit de la NATURE. 59

tion complète pour reconstituer l'homme parfait; et le gage qu'elle donne de la résurrection de la chair pour tous les hommes, c'est celle du Christ, du Dieu-homme, revêtant de nouveau son corps, après être descendu aux lieux inférieurs, remontant au ciel avec sa chair triomphante de la mort et emportant jusque dans le sein de la Divinité l'humanité glorifiée.

Chacune de ces deux natures, quand elle est atteinte et excitée par une action vitale analogue à son degré, réagit vers la vie^ et manifestant sa réaction pat des effets qui lui sont propres, elle montre ce qu'elle est au fond et ce qu'elle peut ; car la loi de la vivification est une et la même à tous les degrés, comme celle de la réaction et du développement, La substance sort d'ellemême sous l'action et la direction du rayon excitateur-, elle pose quelque chose d'elle au dehors, elle évolue, irradie; et l'effet de cette réaction spontanée, toujours mystérieuse dans sa cause, ce quelque chose posé par la nature sous l'action de la vie fait, à proprement dire» Vesprit de la naivre soit psychique, soit physique, l'**' prié des êtres et de chaque être.

Si donc nous considérons ce qu'on appelle Ve$prit dans l'ordre hiérarchique des existences et de leur dé-

veloppement, nous dirons qu'il est le premier produit de la nature, le résultat immédiat de Faction qui la féconde et de sa sortie hors d*elle , de sa position au dehors, de son ex-position. Le produit de la nature céleste, de Tâme, qui reçoit la vie et son aliment im^ médiatement de la Source de toute vie, est un esprit céleste, une intelligence pure qui se connaît elle-même, qui a la conscience de son existence pecsonnelle et de ce qui agit sur elle*, et le produit de la nature terrestre, à laquelle la vie est transmise par un agent terrestre, sous une forme propre à son espèce, est un 'esprit terrestre-, animal, végétal, minéral, un esprit physique tendant à se développer, à se verser au dehors, à se manifester, mais ne pouvant jamais revenir sur luimême, et ainsi n'ayant ni la conscience du moi, ni Tintelligence du non-moi.

Les esprits sont en raison des natures dont ils émanent, et comme il n'y a dans Vunivers que deux espèces de natures ou de substances, il y a aussi deux grandes classes d'esprits, séparées génériquement ou en vertu de leur génération même, bien que chacune admette des degrés et des distinctions quant à la puissance, au développement et à la manière d'être. Les natures étant créées par Dieu, sont impérissables comme tout ce que Dieu fait. La substance céleste et la substance terrestre sont contre-posées l'une à l'autre, en commerce continuel et en union vivante par Tordre même de leur

DB l'esprit de Là NATURE. 61

création, mais toujours distinctes et ne pouvant jamais être réduites à Tunité, identifiées. Nous ne pouvons donner d'autre raison de leur existence, sinon que toutes deux sont nécessaires pour constituer le monde, et qu'il nous est aussi impossible de concevoir Tunivers sains le ciel et la terre, que Thomme sans une âme et un corps. La spéculation philosophique va toujours se heurter contre ces deux colonnes de la création , et elle s'y brise toutes les fois qu'elle n'est pas conduite et éclairée par une parole divine qui peut seule révéler à l'homme le mystère de toutes les origines. Or, cette Parole a posé nettement la dualité des substances dans Tunivers et dans l'homme, leur opposition et leur harmonie : a Dans le principe, Dieu créa le ciel et la terre » (Gen., I, 1). Le ciel comprend toutes les natures psychiques et intelligibles, les âmes et les intelligences; la lerre toutes les natures physiques, corporelles, matérielles. Depuis que la parole de la Genèse a prévalu dans le monde par la promulgation de TÉvangile et l'établissement du Christianisme, cette doctrine sur l'origine des choses a passé dans le sens commun des peuples et les systèmes de panthéisme, de matérialisme, de spiritualisme, de manichéisme , d'idéalisme qui dominaient la civilisation païenne, et la pénétraient de tous côtés par les institutions religieuses, moréTles et sociales, en sorte que les croyances des nations en étaient toutes imprégnées comme leurs mœurs, ces systèmes n'ont pu être reçus généralement parmi les populations chrétiennes, ils sont restés à peu près renfermés dans les livres ou

62 bu BlONftE, t)K LA NATtnÊ.

dans les écoles des philosophes, et on ne les voit dam les temps modernes reprendre quelque crédit, exercer quelque influence que là où la foi chrétienne s'obscurcît et chancelle. A mesure que la lumière du Christianisme s'affaiblit, s'éteint, les hommes retombent dans les ténèbres de leur raison propre, fet aussitôt ces doctrines d'erreur apparaissent dans la lueur douteuse du crépuscule, comme des spectres qui n'ont de puissance que pendant Ja nuit, et s'évanouissent à la première clarté du jour.

La science fondamentale de l'humanité se forme donc presque à son insu et sans qu'elle y coopère beaucoup; patrimoine vraiment céleste, puisqu^l lui vient de son Père qui est au ciel, et dont elle vit dans son âme et dans son intelligence 5 car toutes les croyances, convictions et certitudes qui soutiennent et animent la civilisation en dérivent, comme nous voyons la pluie et la rosée, qui humectent les cimes des montagnes, s'infiltrer insensiblement dans leurs flancs, d'où elles s'épanchent eh ruisseaux dans les vallées et les plaines, pour y porter la fraîcheur et la vie. Dans l'ordre physique comme dans l'ordre moral, tout ce qui est. excellent vient d'en haut, et il est vrai à la lettre que nous n'avons rien de bon que nous n'ayons reçu.

Les substances étant inaltérables, les esprits qui en émanent subsistent erflre eux, dans la même relation que les natures dont ils portent le caractère. Quel que soit leur développement, ils ne pourront jamais parvenir à l'identité 5 la dualité de l'esprit persistera éternellement comme la dualité de la substance. L'es^mt

DE l'esprit de la NATUItE. 63

intelligent ne peut donc en aucun cas devenir physique, bien que par sa communication habituelle avec la nature physique, par soq commerce presque exclusif avec la matière, il puisse et doive perdre de sa force, de son éclat, de sa pénétration, de son élévation. C'est ce qui se voit tous les jours dans les hommes dominés pur le corps, par les penchants et les influences qui s'y rapportent. L'esprit physique, animal ou végétal, qu'ils absorbent en grande quantité, opprime en eux l'esprit psychique ; ils n'ont plus de sens pour les choses de l'intelligence, et ils deviennent presque incapables de penser et de vouloir dans tout ce qui n'intéresse pas leurs appétits grossiers. CependantJ'intelligence persiste toujours, au moins virtuellement, au milieu de cette dégradation -, et il y a encore une immense distance entre l'homme le plus dépravé, le plus animalisé, mais ayant la faculté de penser et de parler, et l'animal qui en est dépourvu. L'esprit intelligent ne. peut sortir d'une nature physique, si subtile qu'on la suppose ; et la sécrétion de la pensée par le cerveau a été une des plus grandes absurdités du dix-huitième siècle. Le§ partisans de cette hypothèse, car c'est une pure hypothèse, ont confondu la condition de l'exercice de la pensée avec son principe ou sa causer et de ce qu'on •ne peut penser sans le cerveau et sans une disposition convenable de ses parties, ils en ont conclu que c'est le cerveau qui pense; conclusion aussi fondée que celle qui attribuerait à Tinstrument et à sa construction la mélodie que Fartiste sait en tirer.

L'homme reste donc toujours un être moral et intel-

ligent) même au milieu de la plus grande perversion de sa volonté et de l'obscurcissement le plus profond de son esprit. Cette permanence de sa nature, l'impossibilité de la changer ou de la perdre fait Tespérance de son salut pour l'avenir quand il s'égare ou se dégrade, puisque dans cette vie il y a toujours remède à son mal, et possibilité de le redresser ou de le relever. Elle est le gage le plus solide de son bonheur futur, quand il est dans l'ordre, comme aussi de son châtiment et de l'accomplissement de la justice, quand il enfreint la loi ; car il ne peut point échapper aux conséquences de ses œuvres par l'anéantissement ou la transformation de sa nature.

De môme l'esprit physique ne peut s'élever à la puissance de l'esprit iirtelligent, parce que la nature terrestre ne peut devenir nature pyschique ou âme. Il lui a été dit comme aux flots de la mer : Tu n'iras que jusque-là. Il ne peut manifester que ce qui est dans la substance dont il émane. Abandonnée à elle-même, la nature physique tourne toujours dans le même cercle^ comme un serpent elle se roule et se déroule sur ellemême, enfermée dans un enchaînement fatal de causes et d'effets, dans le cycle de la nécessité. Les animaux ne dépassent jamais la portée de leurs instincts v les plus industrieux ne font pas mieux aujourd'hui qu'il y a six mille ans, et les plus stupides en sont encore au même degré. On ne voit là aucun avancement, aucun progrès ni dans le genre, ni dans l'individu. S'il y a dans le monde, considéré d'une manière générale, quelque amélioration, elle est due à la liberté et à Vio«

DE l'esprit de Là NATURE. 6S

telligence de Thomme qui, en s'appliquant à la nature physique, en dirige les forces, en exploite les ressources et les fait entrer comme moyens dans ses yues de perfectionnement et pour un but supérieur. Sans Tagriculture et Tindustrie la nature reste brute, sauvage, elle produit avec luxe, mais en désordre. On sent que rhomme est nécessaire au milieu de cette confusion, et que, comme il a fallu une puissante intelligence dans Torigine pour organiser le monde, il en faut encore une toujours présente pour y maintenir Tordre et en régler le développement. Ce n'est donc ni fortuitement ni arbitrairement que l'homme se trouve placé siir cette terre, et le gouvernement qu'il y exerce n'est ni un effet du hasard ni une conquête de la force, mais une disposition providentielle. Sans l'homme le monde n'aurait pas de sens, car il n'aurait point de but. Que dironsnous après cela de ces prétendus systèmes de la nature, où Ton s'imagine expliquer la création de l'homme par le développement successif ou la transformation gra* duelle de la matière, en sorte que la molécule élémentaire, commençant à s'organiser, constitue d'abord l'être vivant au plus bas degré ; puis elle se complique en se développant à travers les siècles, et de métamorphose en métamorphose elle pose l'un après l'autre tous les règnes de la nature, se faisant végétal, animal et enfin homme, ce qui ne peut manquer d'arriver quand elle est parvenue au plus haut degré de l'organisation animale, au degré le plus proche de la race humaine, qui est vraisemblablement celui de Torang-oulang? Nous dirons que ce sont de vaines hypothèses, aus$i

ridicules que superficielles^ liypothèses, parce que Ti* Xnaginalion en fait tous les frais, ci que Tobservation n'a jamais saisi le passage d'un règne dans un autre, bien qu'elle 'puisse marquer jusqu'à un certain point la limite où les règnes paraissent se confondre ; hypothèses ridicules, parce qu'elles sont en contradiction avec le sens commun du genre humain, qui n'a jamais admis qu'un animal pût devenir un hormme, et qui croit à une différence essentielle et inaltérable dans leur nature; hypotlièsvîs superficielles, car elles voient tout l'homme dans son organisme, dans son existence physique, et laissent de côté tous les grands faits de Tintelligenc^, de la liberlé et de la moralité, C[ui lui assurent à jamais la supériorité sur les êtres qui l'entourent et Terapire du monde qu'il habite.

S is.

Voilà donc deux esprits bien distincts Tun de Tautre, tant par leur principe que par la sphère où ris naissent, vivent et s'exercent. Les conditions de leur existence, les lois de leur développement sont les mêmes : leurs natures ne le sont pas^ il y a une immense distance entre elles. L'esprit physique ne sera jamais un esprit intelligent-, la nature dont il est, s'y oppose. L'esprit intelligent , bien qu'il puisse s'affaiblir en s' exaltant ou se dégrader par une alliance illégitime, ne peut jamais se renier lui-même, renier son origine ni sa nature. Il ne peut jamais perdre entièrement la conscience de sa dignité, de sa supériorité.

DE l'esprit de la NATURE. 67

Si Tcsprit est le produit de la nature fécondée et alimentée par un agent vivant de son degré, on ne peut point dire qu'il soit en lui-même substaniiel^y mais il est essentiel à l'être vivant, comme propriété nécessaire de la substance appelée a la vie. Aussi Tesprit n'a-t«il point de consistance eu lui-même^ il n'est point fixe, stable dans son existence comme les deux natures créées par Dieu. Il faut à tout esprit une base subjective et un terme objectif, un objet déterminé au dehors pour qu'il puisse se développer ; et comme il est léger, actif, et que ce qui Tentoure le sollicite de mille manières, il liasse facilement d'un objet à un autre, et se trouve ainsi diversement modifié.

L'esprit considéré en lui-même est quelque chose de mobile, de vif, de pénétrant, de volatil. Il est sans cesse en mouvement, va et vient perpétuellement, s'agite, vagabonde, et ne peut trouver de repos et de fixité qu'en s'attachantà une base, à une substance où il s'organise et prend forme, ce qui tend à constituer une

^ Il est bien eoleoda que dans toule celle explicalion de Tesprit, il ne s'agii que de resprit créé, et nullement de TEsprit créateur ou de l'Esprit-Dieu. .

68 DU MONDE, DE Lk NATURE.

existence. Il en est de même sous ce rapport de Tesprit physique et de l'esprit intelligent.

L'esprit physique, minéral, végétal ou animal ne peut exister isolément, et quand il se trouve momentanément séparé de la substance à laquelle il appartient, il se répand au dehors, se dissémine, s'évanouit : car il est éminemment expansif ; c'est pourquoi nous avons tant de peine à le contenir dans des vases clos, et encore n'y est-il jamais à l'état pur, mais toujours plus ou moins imprégné d'humidité ou tout à fait enveloppé d'eau. C'est ce que la chimie appelle gaz {Geist)^ et les acides ne sont que de l'esprit dilué et étendu. L'ancienne chimie les appelait aussi esprits^ et cette dénomination est encore en usage dans la pharmacie et dans le commerce. Si l'esprit a besoin de la base et s'agite pour la trouver, s'y fixant partout où il la rencontre, la base n'a pas moins besoin de l'esprit, et elle Tattire d'autant plus puissamment qu'elle est plus vide, plus desséchée, plus ardente. Leur union produit les sels; et tous les phénomènes chimiques proviennent des affinités et;. des répulsions soit des esprits et des bases, soit des bases entre elles ou des esprits entre eux. Plusieurs des grands phénomènes de la nature sont amenés en partie par la même cause, entre autres, la fréquence des orages dans les climats brûlants ou dans la saispn la plus chaude de Tannée. Par l'efTet de la chaleur tous les corps sont dilatés; ils exhalent plus abondamment, leurs esprits se volatilisent et se répandent dans l'atmosphère qui, se chargeant peu à peude ces émanations de tous les règnes de la nature, n'est plus dans le même

DE l'esprit de la NATURE. 69

rapport avec l'économie animale. Alors le temps devient lourd, comme on dit vulgairement, les vapeurs se con* densent en nuages, le milieu où sont plongés les êtres vivants s'épaissit, l'air respirable diminue et la chaleur devient insupportable. C'est un temps de malaise et d'angoisse pour tout ce qui respire. Cependant ces esprits si divers, arrivés à un certain point de concentration et se refoulant les uns les autres parleur expansion réciproque, entrent en lutte; les vapeurs qui les portent se choquent, les nuages se heurtent, et par la puissance de Tétincelle électrique qui en jaillit, une masse de vapeur repasse à l'état fluide, et se précipite, sous la forme de pluie ou de grêle, entraînant avec elle et rendant à la terre la surabondance d'esprits qui rem« plissait l'atmosphère. De là, la fécondité des pluies d'o* rage-, la* terre privée d'esprits, épuisée et desséchée par l'excès de la chaleur, qui Va fait évaporer outre mesure, absorbe avidement l'eau vivifiante, et la végétation prend un élan vigoureux.

Dans le règne végétal et dans le règne animal, la reproduction ne s'opère s\\xq par. l'union d'un esprit et d'une base, par la fécondation d'un germe au moyen d'un influx vivificateur. C'est le mâle qui transmet l'esprit; aussi est-il l'actif dans l'acte commun; il communique l'excès de vie dont il est surchargé, et il est dans le malaise, dans l'agitation, dans Tinquiétude jusqu'à ce qu'il ait trouvé une forme où il puisse la déposer, une substance à laquelle l'esprit puisse s'atta* cher. L'instinct sexuel est, avec le besoin de la nourriture, le plus fort mobile des êtres animés, parce qu'il

assure la propagation de la race et que la nature veut la conservation du genre comme celle des individus. Ces considérations s'appliquent à Tesprit intelligent, en tenant compte de la diOérence de la nature. 11 n'est point rame ou la substance psychique; il en est rémanalion, le rayonnement, la manifestation, et quand il n'est point soutenu par elle, quand la base lui manque, il n'a point de consistance, il est privé de nourriture et s'épuise par sa propre activité, par son expansion. 11 y a des hommes qui ont beaucoup d'es-* prit et peu d'âme-, leur intelligence est vive, leur raison subtile, mais ils sentent peu profondément, et leur volonté, qui agit surtout par la tête et la réflexion, n'a point de racines dans le fond de leur être. La vie en eux est brillante, mais superficielle. Ils savent mieux décrire la vérité* que l'aimer, parler du bien que le pratiquer. Cette disposition de l'homme vient en grande partie de l'éducation qu'il a reçue. Le développement de l'enfant est en raison de l'influence dominante qui l'excite el le pénètre. Si ceux qui l'instruisent ou le dirigent sont des hommes d'esprit, de raison, d'imagination, de sens, son âme réagira et se formera d'une manière analogue, et il deviendra apte à saisir toutes les choses qui se rapportent à son degré. Si aucune influence religieuse ne l'atteint, si la vertu de la parole divine n'entre point dans son cœur et n'en remue pas le fond, il ne réagira point non plus par le fond de son être, son développement ne sera pas foncier, et le feu divin qu'il porte en lui, le feu de l'amour et de la charité ne se dégagera pas. La substance psychique

reste alors inerte dans son essence la plus inlime; elle fleurit pour ainsi dire dans les opérations de 1 intelligence, de la raison, de Fimagination et dans les afiections et les passions qui s'y rapportent; elle vit d'une vie secondaire dans ses puissances, dans ses facultés, dans son corps; elle voit, imagine, pense, parle, mais elle sent peu au fond *, la vie substantielle ne lui est pas donnée. Il en résulte que Vesprit de ces hommes n'a point de base, que leur développement intellectuel, quelque brillant qu'il puisse être, n'est pas solide, et que, dans la pratique, leur raison spéculative comme leur raison morale manque de principes. Dans ce cas, l'esprit devient un instrument d'autant plus dangereux qu'il est plus actif, plus éclairé, plus puissant ; et comme il n'a point de direction supérieure, parce qu'il n'a pas de principes, n'étant point réglé, maîtrisé par une volonté dévouée au bien et soumise elle-fnème à une loi plus haute, il se fait lui-même sa voie et sa loi; il se pose des buts purement humains, toujours analogues à son orgueil, à son intérêt ou à sa concupiscence; et il s'agite à travers le monde, cherchant partout la base dont il a besoin, et ne la trouvant nulle part, demandant à toutes les choses du dehors une nourriture et un repos qu'elles ne peuvent lui donner. Il est son propre tourment et il bouleverse tout ce qui l'entoure. Son désir, toujours inutilement satisfait et jamais rassasié, renaît sans cesse; sa vie est celle d'un esprit toujours en mouvement, toujours inquiet, sans fixité. Voilà ce qui rend si tristes, si malheureux beaucoup de jeunes hommes de nos jours, qui prennent la

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vie à dégoût et finissent par se Tôter, parce qu'ils n'en savent que faire, dévorés qu'ils sont par une activité sans objet et sans règle. Leur développement moral n'a point été en harmonie avec leur développement intellectuel', on leur a donné beaucoup d*instruction, peu ou point d'éducation-, et leur esprit excité de toutes manières, sans être discipliné par la parole divine, s'est exalté et a débordé pour ainsi dire sur le monde, croyant le dominer et le renouveler. Il est bientôt retombé sur lui-même, désenchanté de tous ses rêves de perfection et de gloire, refoulé violemment par les oppositions insurmontables de la réalité, et en même temps épuisé par l'emportement de son expansion et comme évanoui dans la vanité de ses pensées. Les esprits de ce genre n'ont de puissance que pour allaquer, bouleverser, détruire*, il leur est impossible de rien édifier, car ils n'ont point de base, et on ne construit point sans fondement. Qu'on juge ce que doit devenir une société, quand la plupart des hommes qui la composent sont élevés de cette manière; quand elle porte dans son sein une multitude d'esprits ardents, d'autant plus irritables que l'instruction les a rendus plus subtils, pleins de vanité, toujours excités par l'ambition, et ne connaissant d'autre mobile que la passion du moment. Un tel peuple entrera nécessairement en révolution, le jour où la majorité des esprits sera arrivée à ce point, que la base à laquelle la société avait tenu jusqu'alors ne leur suffira plus. Or, la base d'une société est toujours dans ses institutions religieuses et morales et dans les croyances qui s'y

DE l'esprit de la NATURE. 73

rapportent : là seulement est Tâme de la société. Les nations, ainsi que les individus, n'ont de conscience et de vertu qu'autant qu'elles reconnaissent une loi supérieure comme source de l'autorité, comme principe de l'ordre, comme règle de leurs actions; loi suprême que les hommes ne font pas et que Dieu seul peut imposer. Hors de ce fondement il n'y a pour elles ni fixité ni repos, et tous leurs efforts pour se constituer n'aboutiront qu'à entasser des ruines.

Ainsi les orages politiques ont les mêmes causes que les orages physiques, et ils se terminent ordinairement de la même manière, par des secousses et des bouleversements dont la vie va sortir plus énergique, si le peuple n'est point arrivé à son dernier jour ou n'approche point de sa fin, car les nations périssent comme les hommes. Il y a alors dans l'atmosphère sociale une multitude d'esprits sans base, par conséquent toujours' remuants, qui y tourbillonnent avec impétuosité, et il est impossible que de leur choc il ne naisse des éclairs, des tonnerres, de la foudre» Les tempêtes politiques se résolvent ordinairement par une pluie de sang, et c'est presque toujours le sang de ceux qui les ont soulevées 5 comme si le calme ne pouvait renaître dans la société, que par la disparition de ces esprits d'agitation et de désordre.

L'esprit est tellement mobile, actif, expansif, qu'il a beaucoup de peine à se fixer quelque temps, d'autant plus qu'il est excité de mille manières par tout ce qui l'entoure. Il est toujours prêt à passer d'un objet à un autre, voltigeant pour ainsi dire sur la sommité des

choses, et butinant en passant. De là, la curiosité, ou Vamour de la nouveauté si vif chez les enfants, presque toujours entraînés par le mouvement de leur esprit qu'ils n'ont point encore la force de gouverner. Aussi combien il est difficile d'arrêter pendant quelques moments leur attention sur un même objet, surtout s'il s'y trouve quelque chose de métaphysique ou d'abstrait! Il faut le leur présenter sous des formes sensibles, en images, pour y fixer leur regard qu'un rien distrait. Cependant, si on ne parvient à empêcher cette dissipation de l'esprit, à contenir cette agitation, il est impossible de le développer*, car l'action du maître devient inutile, quand la réaction du disciple manque, et on ne peut rien apprendre à fond, si Ton ne reçoit la parole d'enseignement, ou si l'on n'entre en rapport direct avec les objets par le rayon dç rintelligence. Les adultes eux-mêmes, les hommes accoutumés à observfer et à penser, sont obligés de faire des efforts pour concentrer leur attention plus ou moins longtemps sur un seul point; c'est à grande peine, surtout au commencement du travail, qu'ils maintiennent le regard de leur esprit toujours prêt à s'échapper par les portes des sens ou à errer dans le champ de l'imagination. Il faut, pour devenir profondément attentif, un intérêt puissant ou une volonté ferme, et c'est suptout le besoin, la nécessité qui excite l'énergie de la volonté. La force de l'esprit dépend en grande partie de la force du caractère; elle distingue les hommes posés, réfléchis, sérieux, des hommes légers, inconsidérés, sans consistance.

DE L*ESPRtT DE LÀ NATURE. 75

Dans le genre humain, c'est surtout Thomme qui est le représentant de l'esprit, et toute son existence, toute sa manière d'être s'en ressent. L'homme, en opposition avec la femme, est éminemment actif; actif par le corps et dans les fonctions qui caractérisent le éexe, actif par son intelligence et par sa volonté : c'est par la prépondérance de l'esprit et par les avantages qui en résultent, qu'il domine la femme au dehofs, et est le chef de la communauté. Aussi toute sa vie se porte à l'extérieur, soit qu'il ait à pourvoir aux besoins de la famille, soit qu'il prenne part aux fonctions publiques, soit que l'amour de la science ou de l'art l'entraîne. Son mouvement naturel est de sortir du moi et de se répandre ou de rayonner autour de lui. C'est pourquoi il a besoin de la femme dans l'ordre naturel, pour avoir un intérieur, un lieu de repos, quelque èhose de fixe, un centre autour duquel il gravite et où il est sans cesse ramené. Il la cherche instinctivement dès qu'il commence à sentir en lui la surabondance de l'esprit. Elle l'attire puissamment, et quand une fois il s'est attaché à elle, elle l'absorbe, le maîtrise, maintient son expansion, règle son mouvement et le force à l'exercer d'une manière régulière et vers un but marqué, savoir la fondation et la conservation de la famille. Là est la vraie destination de la femme comme épouse et comme mère; toute sa force est dans Y attrait ou Vattract, parce qu'elle est centre; l'amour et la patience sont ses vertus. Le mariage est donc nécessaire dans l'ordre naturel, comme dans l'ordre politique, pour donner une base, de la fixité à la famille et à la

société^ il est utile à Thomme dont l'esprit et la vie se dissiperaient, s'épuiseraient vainement sans la femme; il est utile à la femme dont la plastique ardente se dévorerait en elle-même, si elle ne possédait Thomme. La pureté, l'intégrité, la permanence de leur unioa sont des conséquences nécessaires de la nature même du mariage; car si un esprit nouveau vient s'attacher à une base qui a déjà le sien, il y aura lutte et désordre; ou si l'esprit qui appartient à une base s'en détache pour en chercher une autre, il reprend sa vie inquiète, agitée et laisse sa base vide et en souffrance; ce qui des deux côtés va contre la fin du mariage qui est, outre la propagation de l'espèce, de neutraliser les deux sexes en les complétant l'un par l'autre. Qu'on remarque toutefois que nous n'affirmons l'utilité du mariage que dans l'ordre naturel et pour la stabilité de la société, la plupart des hommes étant dominés par la nature inférieure et y cherchant la satisfaction de leur besoin foncier. Quant à ceux qu'un esprit supérieur anime, ou qu'un amour plus pur entraîne, ce n'est ni dans les choses du monde, ni dans leur semblable, qu ils doivent se poser pour trouver ce qui répond à leur désir; c'est à la Beauté immuable, à réternelle Vérité, au Bien suprême qu'ils tendent à s'unir; c'est à Dieu seul qu'ils peuvent s'attacher, parce que son amour peut seul remplir leur âme, et son esprit fixer leur intelligence. Ceux-là sont comme les anges du ciel, qui ne se marient point (S. Matth., 22, 30); et comme les anges aussi, ils sont chargés de porter aux hommes la lumière divine et la parole de

DE l'esprit de la NATURE. 77

vérité. Il y en a, dit Jésus-Christ, qui se font eunuques pour le royaume du ciel (S. Matth., 19, 12),

Produit de la nature par la vertu de la vie, Tesprit de chaque créature est toujours une existence complexe, subsistant en deux éléments distincts. Propriété essentielle de la nature qui Ta posé, il lui reste attaché tant que celle-ci vit actuellement, et elle vit ainsi, tant qu'elle est en rapport actuel avec sa source et qu'elle en reçoit son aliment. L-esprit de chaque créature est moyen terme entre son fond ou sa nature, et le monde où elle vit; et dans les créatures les plus nobles, dans les êtres intelligents, il est le miroir où tout ce qui est hors d'elles et qui leur est analogue se représente et ge réfléchit.

Qu'on fasse bien attention qu'il est ici question de \ esprit et non de \âme. L'âme est une substance simple, une pure monade, et toutes les preuves qu'on donne ordinairement pour démontrer, comme on dit, la simplicité, l'unité de l'esprit, s'appliquent à la nature psychique, à l'âme. Malheureusement âme et esprit sont presque toujours pris l'un pour l'autre, et cette confusion qui fausse la doctrine psychologique à son point de départ, rend impossible une bonne explication dés

facultés de rhomme. Dans toutes les sphères, dans tous les règnes de la création, Tesprit est le rayon ou la manifestation de la substance. Or, la substance ou la nature d'un être se manifestant par la vie, et la vie lui étant communiquée par l'influence d'un agent extérieur qui lui est analogue, il suit que l'esprit, produit de deux facteurs, en porte toujours en lui les éléments et doit les représenter dans leur union. De là l'immense diversité de» esprits, chacun étant en raison de la base ou de la substance dont il sort, de l'agent fécondateur qui le développe et enfin de toutes les circonstances, et elles sont innombrables, qui peuvent influer sur le dé-? veloppement et le modifier. L'esprit est donc toujours complexe, et il ne peut pas ne pas l'être, puisqu'il est le résultat d'un rapport et procède de deux, termes qui le constituent en se mêlant, en se pénétrant. Voyez l'esprit végétal, celui de la vigne par exemple, l'espritde-vin. La qualité du vin dépend de la nature du plant ou de la base, de la constitution du terrain où le plant puise sa nourriture, et de tout ce qui s'y rapporte, puis de l'action du soleil qui développe le cep et mûrit le raisin. L'exposition de la vigne ou la manière dont elle reçoit les rayons solaires, fait une immense difierence pour la quantité et la qualité de l'esprit contenu dans le vin. Dans le règne animal, le produit de la génération est toujours en raison du père et de la mère, et du rapport qui s'établit entre eux. Chacun des parepts concourt à ce rapport avec tous les caractères de son espèce et de son individualité, et tous ces caractères qui se fondent et se mélangent dans l'unité du nouvel oi^nisme,

DE l'esprit de la NATURE. 79

s'y impriment et le déterminent. C'est surtout le père gui donne ce qu'on appelle la race, le pur sang, c'est-àdire la vie ou l'esprit de l'animal; mais la mère y est certainement pour sa part, puisqu'elle fournit avec le germe la base et la forme, et que l'esprit ne peut se développer régulièrement que sous ces deux conditions. Il en est de même dans le règne intellectuel. L'esprit bumain proprement dit, non l'esprit animal qui ressort de l'organisme, commence seulement à se développer après que la parole humaine a pénétré l'âme de l'enfant ; car dans cette parole il y a un esprit intelligent qui peut ^ seul exciter le rayonnement primitif de l'âme en intelligence, suivant la loi générale que la réaction est toujours en raison de Faction qui la détermine. La parole fécondatrice pose nécessairement son esprit dans la base psychique qui la reçoit, et ainsi le nouvel esprit qui s'élève, l'esprit de l'enfant, dépend à la fois de sa nature psychique, de son âme, base de son développement intellectuel, et de l'influence qui la fait sortir d'elle-même, pour manifester ses puissances. L'esprit de chaque homme est donc en raison composée de sa nature ou du fonds qu'il apporte en naissant, et de l'éducation qui lui a été donnée , de la parole qui l'a fécondé, développé, nourri. Si cette parole vivifiante manque, il n'y aura point d'intelligence, point d'esprit intelligent, ou au moins il sera faible, incertain, obscur, dominé par l'esprit aninial ; car il n'est pas possiblequ'un homme vivant au milieu de la société, ne reçoive par le langage une stimulation spirituelle quelconque, et ne se développe intellectuellement de quelque manière.

80 DU MONDE, DE LJl ÏÏATtIRE*

Mais le développement ne sera pas franc, parce que plusieurs influences héiérogènes y auront concouru j eonime il arrive dans Tordre physique, quand la génération a été viciée à sa source, ou adultérinée. |0n voit par là combien il est important de hien entourer les enfants dès le berceau, et pendant toute k durée de leur éducation. Ils deviennent en grande partie ce que sont ceux avec lesquels ils vivent habituellement; ils sont pénétrés, modiQés constamment par leur action^ et ils reproduiront en quelque manière leurs qualités et leurs vices-

Partout oi!i il y a de la vie, il y a de Tesprii; et ta vie ne se conçoit point sans un esprit générateur qui la communique et sans un esprit nature ou sortant du sein de la nature fécondée qui le développe- Chaque base ou substance, une fois en jouissance de la vie, rentretient en elle par la nourriture, et la nourriture lui est fournie par le principe ou la source dont elle estj et par le monde où elle est placée- Tant qu'elle est en rapport avec son principe, elle est sustentée par Tassimilation de Taliment qu'il lui transmet, et elle sustente son esprit qui travaille au développement ou a la conservation de la forme ou de son organisme. Mais si ce rapport est interrompu, la nourriture n'étant plus donnée^ la réparation ne se fait point, Vesprit n'est plus alimenté, la forme défaille, se décompose, se dissout y et alors la nature cessant de rayonner ou de sa manifester faute d'excitation convenable j le développement spirituel s' arrête en même temps; Tesprit s'échappe d'une forme qui ne peut plus le contenir ni le servir, sa force expansive^savolalilité

DE l'esprit de la NÀTUIIE. 81

le pousse au dehors, la substance rentre en elle-même, l'existence se replie dans sa racine, dans sa base, et de cette séparation de Tesprit et de la base, qui entraine nécessairement la dissolution de la forme produite par leur union, résulte ce qu'on appelle la mort. La mort n'est point l'anéantissement-, car rien ne périt que la forme ou l'arrangement des parties. L'esprit persiste et va cherchant une nouvelle base et une nouvelle forme. La substance est indestructible, et elle attend une autre fécondation, d'où sortira un esprit nouveau. Les molécules organiques ont changé de relation par la dissolution 5 mais elles subsistent, prêtes à être employées par le travail de l'assimilation à produire une autre organisation. Il en est de même dans Tordre moral. Tant que l'âme est en rapport avec sa source, avec Dieu son principe, elle reçoit la nourriture substantielle qui lui est analogue, et l'esprit intelligent, alimenté et fortifié, s'accroît et se développe suivant sa nature; c'est une âme vivante et capable de communiquer la vie, parce qu'elle a la vie en elle. Mais quand ce rapport fondamental est brisé ou affaibli, alors ne recevant plus de nourriture, ou en recevant une qui ne lui convient pas, son intelligence s'affaiblit, s'obscurcit, et sa forme spirituelle ou son entendement se désharmonise. L'esprit se sépare pour ainsi dire de l'âme qui ne peut plus le régler, et entraîné par son instinct expansif , il erre sans direction, sans loi, sans but, et c'est alors que paraissent toutes les folies, toutes les vanités des pensées humaines, tout ce que peut produire un esprit mobile, abandonné à lui-même et à l'erreur. C'est un véritable

82 DU MOUDE, BE LA. Ï^ÀTURE.

état de mort pour Têlre psychique^ pour rame, elle rentre en elle-même; elle devient latente, engourdie, inerte, faute d'excitation convenable et d'une nourriture qui la répare. Elle passe donc aussi par la mort, tout immortelle qu'elle est, et, comme la doctrine chrélienne nous Tapprend, elle y est amenée par le péché qui la détourne de son principe, ou la sépare de Dieu; car, encore une fols, la mort qui no fait jamais que briser un rapport, ne détruit point les deux termes qu'elle désunit.

L'esprit propre à cbaque être est rintermédiaire nécessaire par lequel il communique avec le monde oii il vit, et c'est pourquoi dans toutes les sphères et dans toutes les existences, Tesprit qui procèJe de deux termes, remplit toujours les fonctions de terme moyen. Ainsi, c'est par Fesprit que les excitations externes sont transmises au foyer, à travers les seus, leurs organes et les puissances întellecluelies; c'est par Tesprit que le foyer réagit à son tour vers ce qui TimpressioMne, isB verse au dehors; c'est par Tesprit que s'opère le mouvement de va et vieni^ d*action et de réaction qui constitue partout le procédé vitalj dont Tharmonie fait la santé, et la disproportion la maladie. C'est par Tesprit que s'établit le commerce des substances entre elles, soit de la substance psychique et de la substance physique qui ne peuvent jamais entrer en contact immédiat, mais qui sont unies par la vie ; soit des substances psychiques ou des âmes entre elles, qui dans leur état présent, ne se pénètrent qu a travers leurs puissances et leurs formes, La parole est T instrument principal de

PB l'esprit de la nature. 83

cette communication, et la parole n*est que de Tesprit enveloppé d'air et de son. L'esprit de celui qui parle agit sur l'esprit de celui qui écoute, et leurs âmes se sentent par la pénétration de leurs esprits. Ce va et vient intellectuel, cet acte et réacte des esprits fait le procédé vital des intelligences, par lequel la nature psychique se manifeste, en sorte que plus ce rapport est vivant, plus les intelligences s'excitent et s'éclairent réciproquement, plus aussi les âmes en se développant peuvent se sentir, se comprendre, s'aimer, s'embrasser, pour ainsi dire, et s'unir^ ce qui concourt à amener la fin dernière de l'humanité sur la terre, annoncée par le Christianisme, et qu'il prépare depuis le commencement du monde, à savoir la réintégration du genre humain dans son unité par l'esprit de Dieu et par Tamour : sini unum! C'est pourquoi la parole évangélique, instrument de la réconciliation universelle, parce qu'elle est la pure expression de la lumière et de l'amour du ciel, a dû être préchée à toutes les nations, portée jusqu'aux extrémités de la terre; et tous, est-il dit, seront jugés par cette. parole qui leur aura montré leur vraie destination en donnant aux hommes de bonne volonté la force et les moyens de l'atteindre. Aussi depuis la promulgation de la nouvelle loi, depuis l'établissement du Christianisme, la face de la terre a été renouvelée ; la civilisation a pris une autre direction, où la conduite providentielle s'est montrée d'une manière plus éclatante. De siècle en siècle, par l'action incessante de l'esprit chrétien, sont tombées l'une après l'autre les barrières qui divisaient les peuples *, et dans les temps

modernes, depuis que rimprimerie a multiplié la vertu de la parole si prodigieusement, qu'elle agit aujourd'hui, comme il est dit de la Sagesse divine, d'une extrémité à Vautre, on voit un même esprit se répandre parmi les nations^ elles se rapprochent constamment par les croyances, par les mœuçs, par la science, par les arts, par toute leur vie, et elles tendent, sans en avoir la conscience, à se fondre dans Tunité chrétienne, pour reconstituer la grande famille du genre humain.

L'esprit d'un être n'est donc ni sa nature, ni sa substance, coranje le rayon n'est pas le foyer, comme l'intelligence n'est pas l'âme, bien qu'elle soit posée par l'àme. C'est en confondant des mots dont la signification est très-différente, qu'on est arrivé à ne plus s'entendre sur les questions les plus importantes. On a pris le monde pour la nature et la nature pour le monde, le mode pour la substance et la substance pour le mode, rame ou la plastique humaine pour l'esprit, et l'esprit pour la base -, et par cette confusion, on a été amené à soulever une foule de questions embarrassantes, qui ont provoqué les plus étranges opinions pour expliquer l'union de Tâme avec le corps.

Le comment de l'union de l'âme et du corps et de leur commerce réciproque a de tout temps -exercé la sagacité des philosophes , et comme la question était

DE l'esprit de la natuhe. 88

mal posée, à cause de cette confusion que nous venons de signaler, il n'a pas été possible d'arriver à une solution satisfaisante , et l'on a eu recours aux hypothèses. Prenant Tesprit pour l'âme ou le mode pour la substance, on demandah comment la substance spirituelle peut agir sur la substance physique, et vice versa. La «plupart ont admis la pénétration mutuelle des deux substances comme un fait qu'ils ont renoncé à expliquer. Les plus forts ont très-bien vu que deux substances aussi différentes que l'âme et le corps ne peuvent se pénétrer, et de là plusieurs théories pour expliquer leur correspondance, théories qui ont eu quelque cours dans les écoles, sans avoir jamais reçu la sanction du consentement commun. La plus répandue a été celle des causes occasionnelles. Elle est cartésienne quant au fond 5 mais elle a surtout été développée par Mallebranche et les disciples de Descartes. Parlant de la définition cartésienne des deux substances, elle affirme la contradiction de leur nature, par conséquent l'impossibilité d'action réciproque entre elles : donc elles n'ont rien de commun qu'une certaine correspondance de leurs mouvements et de leurs modifications, produites dans chacune à V occasion de ce qui se passe dans l'autre, mais sans qu'il y ait action directe de causalité de l'une sur l'autre. Mais alors qui produit cette corrélation entre l'âme et le corps ? C'est Dieu lui-même, dit-on, qui en vertu des lois générales par lesquelles il gouverne l'univers, excite soit des mouvements dans le corps à l'occasion des voU lions de l'âme, soit des impressions et des sentiments dans

rame à Toccasion de la présence des corps. Dieu seul est la cause véritable et immédiate de ces effets -, les âmes et les corps n'en sont que les causes occasionnelles. Cette opinion, tout à fait abandonnée aujourd'hui, môme par la philosophie scolastique, est une pure hypothèse, à laquelle on a été amené par une mauvaise définition des deux substances. Comment prouver que Dieu soit constamment occupé à entretenir ainsi dans chaque homme ce parallélisme, ce baT lancement exact des modifications de Tâme et du corps? N'y a-t-il pas dans cette manière si compliquée de rendre raison d'un fait, si simple en apparence, quelque chose d'indigne de la majesté de Dieu? Puis la supposition de l'intervention divine ne fait que reculer la difficulté^ car Dieu est esprit, et il n'est pas facile de concevoir, d'après les définitions posées, comment la substance spirituelle, qu'on appelle Dieu, agira sur les corps, plutôt que la substance spirituelle qui coustitue rame humaine. Invoquer ici la toute -puissance de Dieu, ce n'est pas dénouer le nœud de la difficulté, c'est le trancher.

Une autre explication est celle qui a été proposée par Leibnitz sous le nom de Y Harmonie préétablie. Elle suppose qu'à la création de Thomme, les deux natures qui le composent par leur union, ont été tellement organisées et coordonnées entre elles, que dans leur manifestation produite par l'évolution de leur force interne, elles doivent toujours se correspondre , comme deux horloges, montées au même instant, réglées de la même manière, marqueraient exactement la même

heure sans cependant agir Tune sur Tautre, et sans que Touvrier ait besoin d'y mettre la main* C'est encore une hypothèse inventée en désespoir de cause. Gomme système, elle est cependant plus rigoureuse que la premiëre, en ce qu'elle n'admet qu'une seule fois l'action de Dieu sur les corps, savoir, au moment de la création et de leur union à lame. Plus forte par les considérations métaphysiques, dont la philosophie leibnitzienne l'a étayée, elle est tout aussi peu fondée sur l'expérience, et elle a, relativement à la liberté, de graves conséquences dont ses partisans ont eu bien de la peine à la défendre.

Une troisième opinion est celle qu'on a appelée système du médiateur plastique. Elle admet entre Tâme et le corps quelque chose d'intermédiaire qui ne serait ni âme ni corps, mais de la nature des deux et qui servirait de moyen terme pour les unir, et rendre possible leur action réciproque» Malheureusement on a négligé d'expliquer l'origine de ce terme moyen, et en le plaçant au milieu des deux substances, on a eu l'air de recourir à une nouvelle machinerie pour amener le dénoûment de la difficulté. C'est cependant cette dernière opinion qui a le plus approché de la vérité, quoiquelle n'ait point été soutenue par des observations bien constatées et par une analyse psychologique bien faite. L'àme mortelle de Platon, Tàme sensitive d'Aristote, le feu spirituel des Stoïciens , la flamme vitale de Willis, l'archée de Vanhelmont, le principe vital des modernes ont de Tanalogie avec cette opinion. Oui, il y a quelque chose entre les deux substances, par quoi elles peuvent s'unir

et communiquer; ce qu'il ne leur est pas possible de faire immédiatement, par cela même qu'elles sont substances. Ce quelque cbose n'est point une troisième substance ; car alors ce serait une âme ou un corps, et la difficulté resterait tout entière-, ce n'est point non plus un objet du dehors qui serait posé arbitrairement entre rame et le corps, sans qu'on en trouvât la raison nécessaire dans la nature des deux-, mais c'est Y esprit de l'une et de l'autre, qui n'est ni la substance psychique ni la substance ph^^sique , comme nous l'avons montré précédemment 5 mais la propriété essentielle des deux natures, leur produit immédiat, aussitôt qu'elles entrent en développement. Cest par leur esprit que ces deux termes entrent en rapport et agissent l'un sur l'autre. Une vérité profonde, sans laquelle il est impossible de rien concevoir à la création des êtres et à leur conservation, c'est que les substances ne peuvent pas plus se pénétrer que les centres; elles ne se touchent que par leur esprit , par leur forme comme les centres par leurs rayons, par leur circonférence. A l'état latent', avant toute manifestation, elles sont enfermées en elles-mêmes , elles sont dans la mort et par conséquent elles n'ont point d'action. Dès qu'elles sont vivifiées, elles se développent, elles posent devant elles leur esprit, et ainsi elles ne peuvent plus être impressionnées et réagir que par son intermédiaire. Si deux substances pouvaient se pénétrer, l'une absorberait nécessairement l'autre ; bientôt le monde matériel ne serait plus qu'une masse compacte autour d'une molécule dominante, et dans le monde moral tous les moi indi-

DE l'esprit de hk NATURE. 89

viduels seraient engloutis par Tattraction du moi le plus puissant, lequel absorbant le corps unique, transformerait l'univers en sa substance. La création serait ramenée au cbaos, à pire que le chaos, puisqu'elle formerait une masse compacte et concentrée qui n'aurait plus de fluide pour la dissoudre ni d'esprit pour la pénétrer. C'est parce que les substances sont impénétra* blés, qu'elles sont fixes, permanentes, indestructibles. Jamais une molécule de matière, si caustique, si dévorante qu'elle soit, ne peut en engloutir une autre. Jamais une substance psychique, une âme, si aimante, si ardente que vous la supposiez, ne peut absorber une autre âme, et tous les efforts de la passion la plus exaltée se brisent contre l'impossibilité de l'identification. Les individualités persistent même au milieu des sympathies les plus vives et dans l'union la plus intime de la charité divine. Le moi et la monade intelligente ne peut s'évanouir dans un autre moi. C'est par leurs puissances, par leurs facultés, par leur rayonnement ou par leur esprit que les âmes communiquent entre elles et avec les corps. Les esprits, par cela qu'ils sont volatils, expansifs, et non substances, se pénètrent les uns les autres et comme les rayons de lumière ils se croisent, se traversent sans s'altérer. Ils ne se repoussent que quand ils sont de degrés trop éloignés. L'esprit physique qui émane des corps, entre en relation avec l'esprit psychique qui ressort de l'âme, et par leur combinaison ils forment une région moyenne qui tient des deux natures et où elles peuvent influer l'une sur Vautre à distance et médiatement. Il n'est donc besoin

ni d'harmonie préétablie, ni de causes occasionnelles, ni de toute autre hypothèse pour expliquer l'union de Tâme et du corps. Il n'y a pas non plus une troisième substance, médiatrice entre les deux; il y a tout simplement contact et pénétration des esprits, et par eux union et communication de Tâme et du corps. Ainsi se comble Tabime entre les deux substances ; ainsi s'établit la chaîne entre les diverses parties de l'univers. Les mondes s'attachent l'un à l'autre par la transmission de l'esprit, le monde divin au monde des intelligences par l'esprit divin, le monde intelligible au monde terrestre par l'esprit psychique, par l'esprit humain agissant sur l'esprit physique et par lui sur la matière, quels que soient la forme et le degré de son organisation. Or l'esprit partout c'est la vie, c'est le va et vient par lequel elle s'exerce; c'est donc par la vie et par elle seule que les substances peuvent être pénétrées ; c'est la vie qui les ouvre, les féconde, les développe, et , c'est encore par la vie qu'elles communiquent entre elles, pour concourir par l'harmonie de l'univers et l'ensemble admirable de la création à l'expression complète de l'idée du Créateur.

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