CHAPITRE III
De 1« «•ii«iUall«B 4e Te^prll hunaalM.
Entre le ciel et la terre nous trouvons comme moyen terme la créature humaine^ Thomme, abrégé de Vunivers, puisqu'il porte dans sa personne les deux natures et qu'il est un composé des deux substances. L'homme, unité synthétique, est une existence universelle, qui . présente en elle la vertu et la valeur de toutes les autros existences.
Nous ne pouvons concevoir un homme sans une âme unie à un corps. Avant leur union Thomme n'existe pas encore, ridée de rhumanité n'est pas réalisée. Âpres leur séparation ettantqu'ilsdemeurent séparés, l'huma^ nité est en privation ^ il lui manque quelque chose, elle n'est point complète. C'est encore une profonde vérité que l'antiquité païenne a ignorée ou méconnue, et qui a cependant une influence immense sur la direction de la vie humaine. Parmi les philosophes anciens, les uns ne voyaient dans l'homme qu'une matière organisée, les autres qu'une intelligence emprisonnée momentanément dans un corps dont elle devait tâcher de secouer le joug, et n'aspirant qu à s'en aflranchir pour retrouver son indépendance et la dignité de sa nature. De nos jours encore ceux qui repoussent la
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lumière de la révélation chrétienne et veulent se faire sans elle une philosophie ou une religion à eux, repro* . duisent à leur manière Tune ou l'autre de ces opinions. La parole divine a pu seule nous apprendre que le corps est partie intégrante de l'homme comme Tâme, et qu'ils doivent subsister ensemble dans une éternelle harmopie, pour constituer l'humanité dans sa perfection. Cette harmonie, conséquence de la création même de l'homme et qui malheureusement a été troublée dès l'origine par sa faute, l'homme doit travailler à la rétablir dès cette vie, afin que l'âme reprenne sur le corps la suprématie qui lui appartient en vertu de sa nature, qu'elle le fasse rentrer dans l'ordre et le remette à sa place, en soumettant ses instincts et ses appétits à la loi morale, à la loi de la justice et de la charité. Il faut que le corps devienne un serviteur docile, un instrument efficace pour' exécuter les volontés de l'âme et en manifester les sentiments et les pensées; car elle a besoin du corps pour cultiver et gouverner la terre, comme sa vocation le demande. Le corps a donc déjà en ce monde une très-grande influence. C'est pourquoi l'homme doit le respecter, ne pas en abuser ni le profaner en l'employant au service de l'iniquité, de l'impureté et des mauvaises passions-, mais au contraire le relever et le consacrer pour ainsi dire, en en faisant l'instrument du bien et le temple de Dieu même. Plus il est discipliné, purifié, plus il obéit à l'âme à laquelle il est uni, plus aussi il entre en rapport avec elle et trouve dans ce rapport sa force et sa vie. Comme la mort ne les sépare que pour un temps et que l'âme
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devra reprendre son corps, afin de reconstituer avec lui rhumanité complète, en ce jour oh le genre humain ressuscité comparaîtra devant le tribunal suprême; pour que l'harmonie parfaite, condition absolue de la félicité éternelle de Thomme, soit rétablie entre les deux termes de sa personne, il faut que l'un et l'autre de ces termes aient été convenablement purifiés dans ce monde ou dans un autre *, purification qui sera d'autant plus douloureuse, que le mal aura été plus abondant, plus profond en eux. Nous sommes donc gravement intéressés à ne pas souiller notre corps, à ne pas le dégrader , à ne pas le laisser en proie aux mauvaises influences*, car tôt ou tard tout ce qui aura été le fruit de notre faiblesse ou de notre mauvaise volonté nous reviendra, et nous devrons en absorber ou en porter les tristes résultats. La résurrection de la chair est une conséquence nécessaire de Fidée même de Thomme, et cet exemple confirme une haute vérité que nous avons si souvent annoncée, savoir : que les dogmes du christianisme contiennent l'énoncé le plus exact, la formule la plus rigoureuse et la plus philosophique des lois de l'univers* L'homme n'étant homme intégralement qu'avec une âme et un oorps, il ressuscitera dans ses deux substances, ou plutôt ce qu'on appelle la m^rrection sera la réunion de ces deux parties de lui-même, comme la mort en a été la séparation. Sans cette réunion des deux termes, le mot de résurrection n'aurait plus de sens. Et ce corps que l'âme doit reprendre sera bien le même corps, la même chair qu'elle porte aujourd'hui; car ce sera la même substance terrestre,
mais épurée , transformée , glorifiée , comme nous voyons du sable, des cendres et du plomb devenir par Faction du feu un brillant cristal. Aussi est-il écrit qu'à la consommation des siècles, un feu purificateur renouvellera tout, que cela seul subsistera qui ne pourra être consumé et qu'il y aura un nouveau cîél et une nouvelle terre.
L'hoinme, portant en lui les deux natures qui constituent Tunivers, est par sa constitution même en rapport avec toutes les parties de l'univers. Par son âme il communique avec Dieu, son principe, dont elle est l'image ou Vidée, et il est encore la ressemblance de Dieu sous un autre point de vue, parce qu'il est une existence universelle, ayant en lui les éléments de toutes les choses créées comme Dieu en a toutes les idées dans sa sagesse. Par son intelligence l'homme est en rapport avec le monde intelligible,^ avec la sphère des esprits purs et des idéaux. Par son corps il est en relation avec la nature physique, avec le monde des corps et tousses^^ règnes *, avec le minéral par ses os et par les sels dissous dans ses humeurs et incorporés dans ses solides *, avec le végétal par sa nourriture la plus habituelle qui transforme les plantes en sa substance; tivec l'animal par la nutrition et par la similitude de son organisation. De là vient que d'un côté il a action sur tout l'univers, ce ^ qui fait de lui un être très-puissant ; tandis que de l'autre il est exposé à toutes les influences, ce qui le rend trèsimpressionnable et excite singulièrement le développement de sa vie. Â le considérer seulement dans son existence extérieure, c'est le seul être vivant sur la
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lerre, qui ait la faculté de se nourrir de toutes les espèces d'aliments propres à chaque genre d'animaux, et il se développe sous tous les climats, partout où le sang n'est pas brûlé par le soleil ou coagulé par le froid . 11 est évident qu'un tel être a une grande mission à remplir dans le monde qu'il habite; et s'il porte en lui les deux substances de l'univers et tous les éléments du monde réunis par les liens de la vie, c'est qu'il est appelé à les réconcilier, à les harmoniser dans sa personne et hors de lui. Voilà pourquoi on trouve dans l'homme la mesure d'appréciation de toutes les exis- * tences du monde.
Si la créature humaine subsiste en deux natures, elle a besoin de deux sortes d'aliments; car la vie de toute créature veut être nourrie, et elle ne peut l'être que de ce qui lui est homogène. Le ciel et la terre doivent donc concourir à l'alimentation et à la conservation de l'homme, qui ne vit pas seulement de pain ou de l'aliment physique, mais à qui il faut aussi la nourriture de l'esprit, la parole de l'intelligence et de l'âme. Mais si les deux natures réunies dans la personnalité humaine vivent chacune de la vie qui lui est propre; si elles reçoivent leur aliment de la source même dont elles sont, la nature terrestre de la terre et de ses productions, la nature céleste du ciel et de ses vertus ; et si en réagissant vers l'action vitale qui la pénètre, chacune pose son propre esprit, il faut admettre qu'il y a un double esprit dans l'homme comme il y a une
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double nature et une double vie constamment alimentées par deux mondes difiPérents.
L'existence des deux esprits dans Vhomme, l'esprit physique et l'esprit intelligent, est un fait constaté par rexpérience et par l'observation physiologique et psychologique. Le premier préside à toutes les fonctions organiques et dirige la vie animale. Il est admis aujourd'hui en médecine sous le nom de principe vital^ et plus anciennement on l'appelait esprit animal. Les esprits animaux jouent un grand rôle dans les ouvrages des • anciens médecins et des philosophes qui se sont occupés de physiologie, comme Descartes, Mallebranche, etc. L'esprit physique agit par le sang et par tous les fluides qui circulent dans le corps humain, principalement par le fluide nerveux qui va stimuler les organes et animer les fonctions. C'est de lui qu'émanent les instincts, les appétits, les désirs dont la satisfaction est nécessaire à la conservation et à la reproduction de l'espèce. L'homme est soumis à son impulsion quand il cède aux nécessités de l'organisme, quand il remplit les fonctions qui s'y rapportent^ et il faut qu'il lui obéisse au moins dans la mesure du besoin et selon le vœu de la nature. Dans l'animal cet esprit inférieur règne sans partage, parce que l'animal n'a qu'une nature. î)ans l'homme il est sans cesse combiné avec l'esprit inteUigent de l'être moral, tantôt réglé, maintenu par cet esprit supérieur, tantôt se révoltant contre lui, lui déclarant la guerre et cherchant à l'entraver, à l'opprimer, à l'étouffer parla
vioIeDce des instincts charnels, par rèntrainement des sens, par le tumulte des passions grossières* Voilà ce que saint Paul appelle la loi qui commande dans les membres, opposée à celle qui régit Tintelligence et Fâme. 11 sentait en lui l'excitation de cet esprit terrestre qu'il nomme dans son style énergique le soufflet de Satan^ et il s'écriait avec douleur et indignation : Qui me délivrera de ce corps de mort ! L'esprit animal s'alimente de tout ce qui lui est analogue dans le monde physique ; il attire à lui tout ce qui lui ressemble. Aussi n'es't-il jamais plus vif, plus impétueux , plus ardent qu'après la nutrition, surtout quand la nourriture a été abondante, succulente et arrosée par les liqueurs fermentées, les plus riches en esprit. Il y a alors prédominance de l'esprit terrestre dans l'homme, et cet esprit en excès, s'agitant avec l'inquiétude qui lui est propre, tend à s'échapper par toutes les voies de l'organisme impuissant à le contenir. De là la pétulance des actions et des paroles. Si l'excès de l'esprit physique va au point d'opprimer l'esprit intelligent, ou de rendre par une excitation trop vive, par l'inflammation , les organes incapables de remplir leurs fonctions et de lui obéir, alors le pouvoir de l'âme sur le corps est momentanément suspendu, l'être raisonnable disparaît, et l'homme , abandonné sans réserve à l'instinct animal, fait des choses indignes de lui et dégrade le caractère humain par les actes de la vie hestiale. Chez l'homme intelligent au contraire, oii l'esprit psychique a hautement la prépondérance, la vie tend toujours à se porter en haut par le désir, par le regard comme par les ac-
tions; non que l'esprit animal disparaisse entièrement, cela n'est pas possible , puisqu'il faut que le corps vive pour que Vintelligence s'exerce, et que le corps ne peut vivre sans accomplir ses fonctions : mais le corps ^st tenu en respect, ses besoins sont satisfaits dans la mesure convenable, plutôt en deçà qu'au delà, et comme le cœur de l'homme est tourné vers un monde supérieur, il s'attache peu au monde terrestre, aux biens et aux jouissances qui en dépendent ; il y vit plus par instinct et par habitude que volontairement et avec désir. Dans ce cas l'esprit psychique domine l'esprit physique, comme l'àme gouverne le corps. Il peut aussi y avoir excès de ce côté par une trop grande exaltation de Fintelligence qui épuise le corps et abat l'esprit physique^ par une excitation immodérée de la pensée absorbant toute la force organique au profit du traviûl et du développement intellectuel, en sorte que l'organisme reste sans nourriture et sans soins. Il faut trouver ici un milieu convenable, si Von ne veut pas que l'homme qui médite ne devienne, comme dit Rousseau, un animal dépravé. Les deux esprits qui sont dans l'homme ne doivent pas plus être ennemis entre eux que les natures dont ils ressortent ; leur destination n'est point de se faire la guerre, de s'entre-détruire , mais au contraire de s'aider mutuellement, de s'accorder pour contribuer ensemble à la manifestation complète et harmonique de l'humanité : accord qui ne peut s'établir entre eux d'une manière durable que par un rapport hiérarchique, nettement déterminé par la dignité respective des substances qui les posent. Là se
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trouvent Tidée, le sens et la mesure de la discipline chrétienne, et d'une ascétique bien entendue.*
Le double esprit qui est dans l'homme correspond au double esprit de l'univers, le céleste et le terrestre, desquels procède un troisième esprit qui s'exerce dans la moyenne région , entre le ciel et la terre , là où les influences des deux premiers se rencontrent et se croisent; c'est le grand esprit du monde. Dans Fhomme, abrégé de l'univers, les deux esprits de ses deux natures produisent aussi par leur union et leur pénétration un troisième esprit, qui se pose entre la nature intelligente et la nature animale comme un moyen terme, les tenant à la fois unies et séparées -, et c'est dans la sphère de cet esprit mixte que les phénomènes du monde extérieur sont perçus dans leurs liaisons et leurs rapports, et que l'homme en acquiert la conscience et la connaissance. Cet esprit intermédiaire, produit moyen de l'esprit intelligent et de l'esprit physique dans l'hopme, constitue ce qu'on appelle la raison humaine.
L'esprit du monde terrestre ou l'esprit général de la nature est nécessairement mixte, puisqu'il est constitué par les influences supérieures et inférieures qui se rencontrent dans larégion moyenne de l'atmosphère. Il est évident que la terre, faisant partie d'un système planétaire compris lui-même dans un système sidéral plus vaste, est sans cesse pénétrée et comme arrosée par le
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rayonnement des astres avec lesquels elle est en rapport plus ou moins prochain. Personne, je pense, ne niera Taction du soleil sur noire planète, qui n'a de vie et de fécondité que par lui; et bien que Faction des autres astres soit moins apparente et ainsi plus difficile à constater par l'expérience , il n'est guère possible de la contester raisonnablement. Il y a donc comme un ver* sèment continuel d'effluves x:élestes sur le globe terrestre ^ l'esprit solaire et l'esprit sidéral y descendent sans cesse pour y exciter la vie. Nous pouvons encore aller plus loin par la pensée en tirant les conséquences que ces faits impliquent. Cette terre, ce soleil, ces astres ne se sont çoint faits eux-mêmes, et s'ils n'ont point en eux le principe de leur existence, il répugne qu'ils existent de toute éternité. Ils ont donc un Créateur que nos sens n'aperçoivent point, mais que notre pensée réclame comme la cause raisonnable des faits qu'elle admire, auquel notre intelligence peut s'élever quand elle est éclairée par une parole supérieure, et qui surtout se fait sentir à notre âme quand nous rentrons en nous-mêmes. Dieu a créé l'univers par amour, pour communiquer sa vie à d'autres êtres, et les faire participer suivant leur capacité à la plénitude de l'existence. Toutes les créatures ont été posées par sa parole, qui a réalisé dans une forme déterminée les idées de sa sagesse. L'acte même de la création a donc établi un rapport vivant entre le Créateur et la créature, et les êtres créés ne peuvent être conservés que par la persistance de ce rapport, en sorte que leur conservation est un renouvellement continuel de leur création. L'amour
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qui les a faits les maintient. Dieu est donc sans cesse présent à toutes les créatures par son amour, ou autrement par l'influx de sa vie ou de son esprit, et c'est pourquoi on dit qu'il est partout et que nous vivons tous en lui. Or, chaque créature, par cela seul quelle vit, est en liipport médiat ou immédiat avec le foyer de la vie *, elle est atteinte par son rayon, éclairée par sa lumière, animée par sa chaleur, nourrie par son influence ; et ainsi elle est pénétrée à chaque instant par un esprit divin ou céleste. Quand cet esprit passe par plusieurs degrés intermédiaires pour parvenir jusqu'à elle, il est nécessairement modifié par les milieux qu'il traverse, et il lui arrive ainsi sous une forme analogue à son état et à sa position. Il se verse en elle, il se donne à elle par tous les moyens, s'accommodant toujours à sa capacité et à sa faiblesse. La créature se développe sous cette influence, elle réagit vers l'esprit objectif qui l'excite, et elle pose par sa réaction son propre esprit, l'esprit subjectif, qui par son va et vient entre le foyer de l'existence et le monde où elle est placée, constitue peu à peu la forme dans laquelle il s'organise. Mais cette forme ne peut le contenir. Toujours actif et expansif, il s'échappe par toutes les issues^ il transpire pour ainsi dire à travers tous les points de la circonférence, et par son exhalation continuelle il forme autour de chaque existence une atmosphère que l'esprit supérieur est obligé de traverser pour pénétrer jusqu'au foyer de la créature. Aussi n'y arrive-t-il plus dans son état de pureté, mais toujours plus ou moins mélangé avec l'esprit particulier qu'il rencontre, et de ce mé"
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lange, de cette pénétration de deux esprits, en résulte un troisième, esprit moyen qui tient des deux sans être proprement ni Tun ni Tautre. Ainsi dans Tatmosphère terrestre il se fait une combinaison des influences du ciel et des exhalaisons de la terre, d'esprits célestes et d'esprits terrestres : la proportion du mélange détermine la constitution atmosphérique, et la prépondérance excessive de F un des éléments, ou leur collision, amène [la plupart des mutations atmosphériques, les vicissitudes de l'air, vicissitudes très-fréquentes, parce que rien n'est plus mobile , plus instable que Tesprit, surtout quand il est disséminé dans l'espace, sans être maintenu par la substance ou le fixe dont il émane. L'atmosphère est donc réellement une région intermédiaire, où s'opère le commerce de la terre avec le monde supérieur dont elle reçoit la vie 5 c'est par cette région que les vertus d'en haut arrivent à la terre au moyen du rayon solaire, de la rosée et de la pluie, agents physiques d'une nature analogue à la sienne, et par là très-propres à servir d'organes à l'esprit céleste qui la vivifie , à l'esprit de Dieu qui l'a créée et qui la conserve. C'est pourquoi les peuples tournent instinctivement leur regard en haut pour exprimer leurs besoins, des besoins de leurs champs comme de ceux de leur âme, convaincus qu'il descend du ciel une vertu, une bénédiction de Dieu qui rend la terre féconde et y verse des trésors de vie 5 et comme par la foi ils sentent Dieu dans leur cœur et ont la conscience qu'ils peuvent entrer en rapport plus direct avec Lui par le désir et la prière, en même temps qu'ils disposent lî^ terre à re-
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cevoir l'action du soleil, de la rosée et de la pluie et qu'ils y déposent la semence de laquelle doit sortir une végétation nourricière, ils attirent l'esprit d'en haut par leurs vœux, ils font descendre la vie du ciel dans leurs cœurs et sur leurs sillons par des supplications pleines de foi et d'amour. On a cru dans tous les temps que la piété et la vertu de F homme portent bonheur à sa terre; comme on dit vulgairement-, et cela par une double raison, d'abord parce que son champ est mieux cultivé, plus fécondé par son travail et par ses sueurs -, et ensuite, parce qu*en effet l'esprit de Dieu, qui seul donne la vie et l'accroissement, est plus près de celui qui l'invoque sincèrement et se confie en Lui.
Sans l'âme et Tesprit intelligent qu'elle pose, Thomme serait sans raison comme sans parole \ il ne serait qu'un animal, le caractère humain lui manquerait. D'un autre côté , si la nature psychique de l'homme n'était réunie à la nature terrestre, il ne serait pas un homme, mais un ange. Ce qui le fait être ce qu'il est. dans sa condition présente, tel que nous le connaissons, c'est sa raison, esprit mixte qui suppose l'existence et l'action de l'esprit supérieur et de l'esprit inférieur, et qui procède de Tun et de l'autre en vertu de leur conjonction et de leur pénétration réciproque; car l'esprit créé n'étant point substance, mais propriété essentielle de la substance, deux esprits peuvent se pénétrer, se modifier mutuellement et, en constituer par
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leur union un troisième qui ne sera parfaitement semblable ni à Tun ni à Tautre, mais qui portera les carac^ tères des deux.
Le caractère de la raison et sa manière d'opérer, tels que nous les connaissons par Texpérience , confirment pleinement cette explication de son origine et de sa constitution. La raison humaine , très-jpuissante quand elle est soutenue convenablement, ne peut rien par elle-même ni à elle toute seule, soit comme raison spéculative, soît comme raison morale; car elle ne peut travailler qu'avec des données qu'elle reçoit de plus haut et des matériaux qui lui viennent d'en bas. Otezlui les principes et les axiomes, et elle n'a plus ni fondement ni règle ; et cependant ce n'est point elle qui les établit, elle ne peut pas même les démontrer ni les vérifier. Qu'on conteste à la géométrie les déûnitions premières qui posent les éléments des figures et les figures elles-mêmes , et il lui devient impossible de faire une seule démonstration. Essayez de prouver ces définitions par le raisonnement, celle du point ou de la ligne droite par exemple , et vous ne saurez par où commencer, ou vous tournerez dans un cercle vicieux, expliquant le même par le même. Niez les axiomes , et vous tombez dans l'absurde. Tentez de Içs démontrer et vous y tombez encore. Il en est de même dans toutes les sciences-, il y a en chacune des principes nécessaires, des idées universelles sur lesquelles elle est fqn-
dée , et que la raison est obligée d'admettre comme des postulées incontestables pour établir la doctrine. Ces vérités-principes portent en elles-mêmes leur évidence ; mais elles ne sont évidentes qu'à Tœil capable de les voir et qui est éclairé de la lumière qu'elles reflètent. Elles sont l'objet d'une perception intelligible, de la vue de rintelligence , comme les objets physiques d'une perception sensible , de la vue organique. D'un côté comme de l'autre Ja raison voit, aperçoit, acquiert conviction, certitude en vertu de la vision et de la perception, et nullement par une opération qui lui soit propre ou par un travail de la pensée. C'est donc à l'esprit intelligent, à l'intelligence qu'elle doit les principes, les idées, et les lois supérieures sans lesquelles il lui est impossible de. penser, sans lesquelles sa pensée n'aurait ni point de départ, ni direction, ni but.
D'une autre part la raison spéculative est en relation continuelle avec les sens , la mémoire , l'imagination , par conséquent avec l'esprit physique qui exerce une grande influence sur ces fonctions, à cause de leur dépendance du corps et des organes. C'est de ces facultés qu'elle tire les matériaux de son travail , les phénomènes , les images et les faits dont elle doit considérer les rapports pour les réduire en notions générales, puis pour ramener les notions à l'unité , les systématiser, c'est-à-dire penser j ce qui n'est possible qu'au moyen des principes et des axiomes qu'elle tient de plus haut; en sorte que tout son exercice consiste en deux opérations, l'une qui applique les données supérieures au inonde des faits et des images pour en acquérir la
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science, en suivant dans les faits le développement des principes, ce qui constitue la véritable analyse philosophique -, Vautre qui revient au contraire des faits aux causes qui les produisent, aux lois qui les régissent, pour former dans Tentendement un système de connaissance , une unité quelconque de doctrine , ce qui s'appelle synthèse. Par ces deux opérations de la raison, qui se font presque toujours simultanément mais avec prépondérance de Tune ou deP&utre, le monde intelligible et le monde, sensible se pénètrent-, leurs influences se croisent, leurs esprits se mélangent, et c'est justement dans la sphère moyenne de la raison et par le travail de sa pensée que cette fusion s'opère ^ travail tout à fait analogue, comme on le voit, à celui de l'esprit général du monde dans l'atmosphère, sans cesse occupé à. transmettre à la terre l'Esprit céleste qui la féconde et la développe, et à porter au ciel les émanations terrestres, pour qu'elles soient épurées et absor^ bées par l'esprit supérieur. Tant il est vrai que les mêmes lois gouvernent toutes les parties de l'univers, et qu'il ne se fait rien dans l'homme qui n'ait son type dans la nature extérieure !
La raison morale n'est pas dans une autre condition que la raison spéculative. Elle doit juger, apprécier les actions humaines sous le rapport de la justice et du bien. Pour apprécier il lui faufune mesure -, pour juger il lui faut une loi. Cette loi, comme toute loi, doit avoir un caractère obhgatoire et une sanction ; et ainsi elle doit dériver d'un terme supérieur qui lui communique son autorité et sa force. Or l'homme ne fait pas plus la
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loi morale que la loi logique ou l'axiome; il n^invente pas plus la distinction du bien et du mal, du juste et de 1 injuste que les définitions mathématiques ou les vérités nécessaires, bases de toute science. L'idée du bien moral et du juste lui vient de plus haut, et il en acquiert la vue et la conviction par une perception de Tintelligence et par un sentiment de Tàme qui sont les deux éléments de sa conscience morale , laquelle commence à se développer, quand une parole d'autorité lui annonce la loi supérieure. Cette loi se pose en lui, s'impose à sa volonté indépendamment du travail de sa raison et souvent malgré elle , et c'est quand elle est établie comme principe de conduite, comme règle des actions, que la raison la reconnaît, l'adopte etl'applique aux déterminations de la volonté et aux circonstances de la vie. Ici encore la raison est quelque chose de mixte et dans une position intermédiaire* EU^ a audessus d'elle les principes de la moralité, la loi morale qu'elle reçoit parla voie transcendante d'une révélation subjective ou objective; elle a au-dessous d'elle les faits de la volonté , les désirs et les passions humaines , les actes et les actions qu'elle doit régler ou évaluer, et sa fonction , comme raison morale , est de faire passer la loi ou la règle dans le fait et de ramener le fait à la loi ; sa perfection est de les accorder, de les harmoniser, et c'est ainsi qu'elle parvient à établir la justice dans le monde par le balancement, par la compensation , par la fusion. Aussi la devise de la raison morale est in medio virtus; elle a horreur de tout ce qui lui parait excès, et la plus grande perfection qu'elle connaisse,
c'est de trouver en toute chose un juste milieu, un poin t d'équilibre entre deux extrêmes : comme aussi, en tant que raison spéculative, sa plus grande force est dans la découverte et Tapplicittion du moyen terme , le grand agent du syllogisme, qui est à son tour le grand instrument delà raison.
L'origine de la raison se trouve donc dans la double nature de l'homme. Il devient raisonnable, non par suite d'un don spécial qui le rendrait accidentellement supérieur à Tanimal, non par la participation spontanée ou réfléchie de son esprit à une raison objective dite universelle , de laquelle il recevrait ses inspirations et la règle de ses jugements 5 mais parce qu'il' est constitué pourTétre, parce qu'il apporte en naissant toutes les conditions subjectives pour le devenir naturellement. Il devient raisonnable en vertu de sa double nature et de son double esprit, par lesquels il est en rapport vivant avec le ciel et la terre qui lui fournissent les éléments de sa pensée , en même temps qu'ils lui montrent l'ordre légitima de son développement logique. U devient parlant, pensant, raisonnant en vertu de la parole qu'il reçoit et par laquelle il émet ce qu'il a admis , exprime ce que le monde et la parole ont imprimé en lui, et expose ce que sa raison afiirme ou nie.
L'homme a en lui , par le fait même de sa constitu-
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tien, toutes les conditions subjectives de la rationalité, qui se développera infailliblement ou passera en acte , quand les conditions objectives seront données , c'està-dire quand la parole viendra stimuler la partie intelligente de la raison , et lui fournir les signes et les insirutnents sans lesquels elle ne peut opérer : car Fhomme ne pense qu'après avoir parlé , et il ne parle que parce qu'on lui a parlé ^ c'est pourquoi les sourds de naissance sont muets. Il parle donc d'abord sans savoir ce qu'il veut dire; il ne le sait pas, parce c[u'il n'est pas capable de lé penser, de le réfléchir; il n'en a pas conscience, mais il le sent et il l'exprime sous l'impulsion du sentiment. Il commence à parler par imitation , disant ce qu'il entend sans y attacher un sens distinct, à peu près comme certains oiseaux répètent les chants qu'on leur apprend. En toutes choses l'homme physique se développe d'abord , et ainsi dans la formation du langage les sens , la mémoire , l'imagination précèdent nécessairement le travail de la raison.
II y a des personnes qui croient exalter la puissance divine en lui attribuant un arbitraire sans limites; en sorte qu'à toute question profonde qui leuf est proposée, elles n'ont qu'une réponse qui leur semble péremptoire : Dieu Fa voulu ainsi. Il est hors de doute que Dieu veut ou permet tout ce qui arrive dans le inonde; mais cette divine volonté, cette permission divine ont leurs motifs , qu'aucune intelligence créée ne peut sonder dans toute leur profondeur, mais qui paraissent cependant assez clairement dans les œuvres du Créateur, pour que nous puissions en recueillir les
110 M LA cawTiTtTHW M t'nruT HinUDI* signes et nous en former l'idée josqu'i on oertain point. Cest ainsi que nous acqu^tms là conriction de h S»* gesse infinie ipii presse eu goorernemeat du inonde , et que nous parvenons à TOir là mtm delà ProYÎdenee dans tons les événements» Cette vue jeat seule nous satisfaire au fond , quand nous étudions rbonune ûu la nature; car tout ce qui nous semble arbitraire nous dioque instinctivement; et par cda que nous sommes des êtres intelligents et libres ^ il faut qu'i toute eboae nous trouvions un fondement de vérité, de justice et de bien. La rationalité de rhômme est une conséquence nécessaire de Tidée même qui a présidé à sa création ^ cette idée est éiemdle comme toutes les idées de la sagesse divine, et rien ne pouvait l'altérer dans son essence ni dus son développement ^ quand Dieu a voulu la réaliser par la formation du genre humain. Dieu. n'a pas fut l'homme eomme un artiste qui se complaît i embellir l'œuvre de son imagination suivant son goût ou son. caprice : il n'y a rien d'accidentel ni de fortuit dans les œuvres de Dieu; elles sont toutes Texpression d'une idée divine, et tout ce qu'elles con^ tiennent a sa raison ou son ardiétype dans l'idée. Dieu a voulu faire l'homme à son imaga et à sa ressemblance ; il a voulu qu'il fût spn représentant ^ son lieutenant dans le monde où il le plaçait ^ afin que œ monde fût cultivé I développé) gouverné. La constitution de rhomme était done donnée nécessairement avec la fin, avec le but même de sa création; car^ d'un«côté il devait porter en lui l'image et la ressemblance de la nature divine , et, c'est ce qui constitue son âme ou sa
M LJL COVftTITUTIOll DC l'kS1»R1T HtJMAIN» 111
pwriie psychique ef iniellîgenie^ et de l'autre devant agir sur la monde terrestre , pour être moyen terme ratre ee monde et JÂwx ^ il fallait qu'il participât à la nature terrestre, ee qui entraînait Tunion de Tàme ayeo le corps. Mais les deux natures étant unies par la Tie et devant se développer ensemble , il fallait que kurs esprits se pénétrassent et par conséquent, de leur ^nnen devait résulter cet esprit mixte, moitié intelli^ geot, mdtié physique, qui est justement la raison humaiiiB. Il est donc impossible de concevoir Thomme sans la raison; il ne pourrait cesser d'être raisonnable sans eesser d'être homme, sans devenir incapable de femplir sa destination. La raison est inhérente â nôtre humanité, elle- est une conséquence des éléments qui la constituent et de la synthèse qui la fonde.
Les personnes que nousvenons de signaler font de Dieu un homme, elles Tanthropomorphisent; d'autres font de l'homme un Dieu; elles l'apothéosent en exaltant sa raison outre mesure, jusqu'à l'identifier avec ce qu'eUos s^ppellent la raison universelle ou l'absolu. La raison, disent^ils, est impersonnelle; elle n'appartient ^ ai à un homme ni à quelques hommes, ni à tous; elle «st imiverselie comme la vérité, ou plutôt elle est la vé^ rite même qui se découvre par Intervalles à l'esprit humain, et c'est alors qu'il a la raison pour lui, quand ^ moyen de la lumière dont elle l'éclairé, il devient capable de la voir, de la penser, de ki parler. Dans ce cas il devient organe de la raison universelle; il a la Bûssion de l'annoncer à ses semblables; il est par le bit apétre de la vérité, prophète ; car ce n'est point
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lui qui parle, mais la raison absolue, rétemelle vérité. Dieu même. L'homme n'est donc raisonnable que par sa participation à la raison universelle; il Test plus ou moins en proportion de cette communication, et sa perfection est de se confondre avec elle, d'être absorbé en elle. Telle sera la consommation et le souverain bonheur de Thumanité. C'est le côté intelligent du panthéisnle de nos jours, qui voit dans le monde physique et dans le monde moral deux formes diverses de la manifestation du un, constituant le grand tout par leur union. Le monde pbysique en est le corps ou la forme la plus extérieure-, le monde moral en est l'esprit ou rame *, et le mouvement des volontés particu* lières, des esprits individuels, n'est que le développement du grand esprit, de l'âme unique, du moi un qui se contemple lui-même, se réfléchit en se contemplant, et acquiert successivement par ses réflexions, ou en s' opposant à lui-même, la conscience de son existence. C'est le moi absolu en face de tous les non-mot qu'il pose devant lui par sa propre réflexion \ c'est Vidée de Hegel s'objectivant dans la matière et dans l'esprit.
Ce n'est point le moment de réfuter cette doctrine. Nous ferons seulement remarquer en passant qu'elle n'explique rien, toute brillante, toute savante qu'elle paraisse ; car la question du commencement et de la fin lui reste impénétrable comme à tout autre système. Elle ne peut nous dire pourquoi ce qui est un devient deux et multiple; pourquoi le moi absolu se brise par la réflexion -, dans quel rapport sont avec lui les rton^moi qu'il pose, si ce sont des substances ou de
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simples modes de l'absolu et ce qu'ils deviendront par rapport à lui, et ce qu'il deviendra lui-même, quand il les aura réabsorbés dans l'identité universelle. L'homme qui s'élance dans un td labyrinthe sans le fil conducteur d'une parole supérieure, sans autre flambeau que sa raison, sans autre guide que son imagination, s'y perdra infailliblement et n'en pourra plus sortir. 11 est aussi fort difficile de concevoir ce que c'est que la raison impersonnelle, qui est dans tous les hommes et qui n'est à aucun, qui est la raison de tout le monde et de personne, comme aussi il n'est pas plus aisé de s'expliquer ce que devient la raison individuelle, la raison de chacun dans un tel système; car encore ne peut-on nier que chaque homme n'ait sa raison et ne raisonne avec elle et par elle. Ne semble-t-elle pas s'évanouir dans le vide à force de s'exalter? Comme la grenouille de la fable, elle éclate dans son fol orgueil -, elle se détruit elle-même en voulant se faire ce qu'elle ne peut et ne doit jamais être.
Le rang de la raison ou son degré dans la hiérarchie des facultés de l'homme est donc entre la nature et l'esprit physiques d'un côté, et la nature et l'esprit psychiques de l'autre; entre l'homme animal et l'homme intelligent, entre le monde terrestre et le monde céleste. Posée ainsi par ses- antécédents naturels comme aux confins des deux mondes, portant dans les élé-
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mentB constitutifs de son existence le caractère de touS] deux, elle est touchée, stimulée par Yun et rautre^^ bien que rhomme ne se doute point le plus souvent da cette double action et qu'il en. ait rarement la con« science.
La raison a été presque toujours confondue avec ce qui est aU'-dessuB d'elle ou areo oe qui est au-dessous. L'une et l'autre erreur a de graves conséquences. La plupart des psychologues, et surtout en Allemagne, ont identifié la raison et l'intelligence, et ils ont vu en elle la plus haute faculté de l'homme, celle par laquelle il entre en rapport avec Tabsolu et s^élève à l'intuition des idées et des vérités nécessaires. Kant a beaucoup contribué à cette confusion par sa critique de la raison pure, où distinguant le Ventand de la Vernunfi^ il attribue à la Vemunft ou raison supérieure la puissance de concevoir les idées universelles, ce qui est le propre de l'intelligence. Il est hors de doute que la raison communique par son élément intelligent avec le monde intelligible 5 c'est par ce côté qu'elle reçoit ses principes et ses lois. Mais ce qui a été dit précédemment montre qu'il y a une grande différence entre la raison, si pure qu'on la suppose, et la pure intelligence. Dans la raison il y a toujours un élément terrestre, et par conséquent elle ne peut se passer de sensations, d'images , de phénomènes, ce qui donne à ses opérations et à ses produits quelque chose de relatif et de partieu-*
DE LA COflSTlTUnON DE L^ESPRIT HUMAIN. 145
yer. Il ii!en est point ainsi de Vlntelligence, que nous potivoDS trè»*bien concevoir séparée de la partie terrestre, isolée de toute substance physique ou sans corp» matériel, et s^eiterçant par son regard et sa lumière au milieu de la forme intellectuelle qu'elle pose autour d'elle ou dans l'entendement pur. C'est l'état de ces êtres supérieurs qu'on appelle les iniêUigênce$ y état auquel l'homme peut s'élêver instantanément en ce monde par rélan du génie, par l'illumination supérieure, par l'inspiration.
La raison est encore prise pour Tesprit, pour Ten* tendement, et même pour l'àme. Elle est certainement un mode de l'esprit, ou un esprit d'un certain genre ; mais elle n'est pas identique à l'esprit proprement dit; car il peut y avoir de l'esprit sans raison, témoins les esprits purs d'un côté, les esprits animaux de l'autre. Nous montrerons plus tard ce qui la distingue de l'entoiKlement. Quant à l'Ame, elle n'est ni une faculté ni une autre, mais le foyer ou le substratum de toutes les facultés, la nature dont elles émanent. C'est surtout aux rationalistes qu'est due cette dernière méprise. Quand on veut tout soumettre à la Juridiction de sa rai* son, tout juger et tout régler par elle, on s'imagine facilement qu'elle est ce qu'il y a de plus haut dans l'homme, qu'elle est l'homme même. De là la définition de Yanimûl raiaonnnbh et celle de la êubaianeê pensante, qui ont toujours été reçues, comme l'expression du ca- . faetère le plus parfait de l'humanité, dans les écoles où on a prétendu fonder toule la science sur le raisonnement. D'où est sortie cette autre erreur, très^rave par
ses conséquences pratiques, savoir que Tàme étant une substance pensante, la pensée étant essentiellement inhérente à la nature psychique, il faut que l'âme pense pour exister; elle n'existe qu'en pensant, et sa plus grande perfection est dans l'exercice le plus intense de la raison : ce qui entraine la nécessité de raisonner sur tout, c'est-à-dire l'exaltation de la raison en ellemême, la confiance en sa raison propre et la persuasion que dans la recherche de la vérité, comme dans la conduite de la vie, et même pour les choses de foi, il n'y a de conviction solide et de science inébranlable que celle qui est fondée sur des raisonnements et démontrée par de® arguments. '
D'un autre côté, la raison a été confondue quelquefois avec l'esprit physique et les facultés inférieures qui en dépendent. Ainsi Condillac s'efforce de la faire rentrer dans la sensibilité, qui suivant sa manière de voir est toute physique, ne s'exerce que par le corps et ses organes. D'après lui, la raison est une transformation de la sensation qui devient successivement attention, comparaison, jugement, raisonnement. Or la sensation se fait sous l'influence du monde physique, et par le contact de ce monde avec l'esprit physique qui est en nous, lequel dans cette merveilleuse métamorphose de la sensation devrait se changer en esprit rationnel, et par conséquent en esprit intelligent, puisqu'il n'y a point de raison' sans une partie intelligente: ce qui est absurde, l'esprit physique et l'esprit psychique ne pouvant pas plus s'identifier, s'absorber ou se produire l'un l'autre que les deux natures dont ils dérivent. Il
en est de même de la fameuse assertion de Cabanis^ que la pensée est une sécrétion du cerveau, comme le suc gastrique de Testomac, la bile du foie, Turine des reins, etc. Il est incontestable que le cerveau contribue pour sa part et comme organe à Texercice de la pensée; c'est surtout en lui que s'élabore l'esprit physique et le fluide nerveux qui est dans le rapport le plus prochain avec l'esprit rationnel. Mais l'instrument, si utile, si indispensable qu'il soit, n est pas l'artiste, et il y a absence complète de logique à les confondre, en attribuant au premier le travail du second. D'ailleurs ces assertions sont de pures hypothèses. Une .seule chose est prouvée par les faits, c'est qu'il y a un travail encéphalique correspondant au travail de la raison, comme il y a mouvement des muscles , quand nous voulons saisir un objet; s'ensuit- il que ce soient les muscles qui veulent? Pas plus que dans le premier cas ce n'est le cerveau qui pense. Personne, que je sache, ne Ta jamais observé en travail de sécrétion rationnelle dans l'être vivant, et l'autopsie cadavérique n'a jamais rencontré dans la substance, dans les ventricules ou dans aucune des parties de l'encéphale des résidus de pensée, des coagulations d'idée, comme on trouve dans tout autre organe les vestiges de ce qu'il sécrète.
Enfin il y a des philosophes, ou soi-disant tels, qui n'ont vu dans l'acte de la raison qu'un mouvement physique. L'homme, selon eux, n'est comme tous les autres êtres que de la matière configurée et mise en mouvement; c'est une masse organisée pour senlir et j ^ 7.
il8 DB LÀ CONSTITUTION DE L* ESPRIT HUMAIN.
qui tire la vie de tout ce qui l'entoure. Gè qu'on appelle la pensée est une certaine réaction instinctive de la matière sur la matière^ toujours déterminée par Tac* tion reçue-) en sorte que les actes et les actions de rhomme, comme les mouvements de son corps, comme les fonctions de son organisme, sont les produits variés du jeu des molécules , de leurs affinités et de leur ré^ pulsion*, c'est de la chimie vivante. Ici l'homme est ra« valé au niveau de la matière brute; car on ne tient pas même compte des instincts caractéristir(uos du règne animal, qui le distinguent si nettement des autres rë^ gnes.X'homme n'est plus considéré qiie dans la partie la plus inférieure de son existence, comme un agrégat de molécules qui fermentent *, sa vie religieuse, morale, intellectuelle, ou ce qu'on appelle ainsi dans le langage vulgaire , expression des préjugés et de l'ignorance du peuple, est une série de phénomènes produits par cette fermentation ; son âme, son intelligence n'est que la manifestation de l'esprit physique ou des gaz qui s'y développent avec plus ou moins de chaleur et de lumière et en raison de son organisation. Malheureusement, ou plutôt heureusement, ces systèmes matérialistes sont purement hypothétiques; ils partent tous d'une première assertion démentie par la simple observation des faits , c'est qu'il n'y a qu'une seule substance , la ma^ itère. De là leurs efforts pour expliquer par les mouvements de la matière tous les faits de l'intelligence et de l'âme, afin d'arriver à cette conclusion fameuse, que la moral n'est qu'une modification du physique^ Ainsi, que la raison s'exalte en usurpant le rang des
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facultés qui la surpassent et en déclinant toute supériorité ^ ou qu'elle se dégrade en se. confondant avec ce qui est au-dessous d'elle, des deux côtés elle se perd, elle s'annule pour le bien, parce qu'elle n'est plus à sa place : et une fois sortie de ses rapports véritables, son activité, qui porte à faux, ne peut plus tourner qu'à la ruine de rbomme.
Si la raison est le produit des deux esprits qui sont dans rhomme, comme ceux*ôi sont l'expression de sa double nature, il sera vrai de dire que la raison, développée comme elle doit Tôtre, est le sommaire de rbomme , Tabrégé de toute sa personne, comme il est lui-même Tabrégé de Tunivers» C'est l'élément physique qui fait, à proprement parler, la base subjective et objective du sens commun ou de la raison dite naiu-' relie y laquelle devient, par l'exercice de la réflexion, ce qu'on appelle raison spéculative. L'élément céleste, ou rintelUgence, devient dans son développement légitime raison morale^ et c'est de l'harmonie de ces deux éléments, et pour ainsi dire du parallélisme de leur développement, que résulte la perfection de l'homme. Car l'homme est fait pour aimer, pour admirer et pour agir; sa destination ne peut s'accomplir par la spéculation seule, mais par l'action légitime, conforme à la loi de l'ordre et de la justice.
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11 n'est pas aisé de déterminer, exactement ce qu'on appelle le bon sens ou le sens commun. 11 se forme dans chacun spontanément et presque sans conscience; il est le résultat de nos* relations habituelles avec le monde où nous sommes placés. Les phénom^es de la nature se reproduisant constamment d'une manière semblable, et affectant à peu près de même tous les hommes à cause de la similitude de leur organisation, il y a nécessairement une grande ressemblance dans leur manière de les senlir, de les voir et de les juger. n en est de même des faits du monde social , qui ne peut subsister que par des lois constantes , des usages fixes, des traditions et des habitudes. Chacun est moulé sans s'en apercevoir par la société où il vit, et il se modèle instinctivement et par une imitation toute naturelle sur ceux avec lesquels il est le plus en rapport, ou qui ont le plus d'influence sur lui. De là une certaine manière de sentir, de voir et de penser, commune à la plupart des hommes qui paraissent sains d'esprit et de corps et qu'on nomme le bon sens^ parce que c'est le sens de la majorité : bon sens du reste qui n'est commun à tous les hommes qu'en certains points h'ès-généraux, et qui se restreint et se modifie singulièrement suivant les pays, les nations et les sociétés. Quoi qu'il en soit, tous ceux qui dans leurs pensées, leurs paroles et leurs actions, s'écartenl de la manière habituelle au plus grand nombre, sont regardés comme n'ayant plus 1^ sens commun, et alors ils passent pour être absurdes, ridicules ou fous, ce qui fait trois nuances du non-sens , ou trois manières de perdre le bon sens.
Aussi, toutes les fois qu^une âme élevée ou une intelligence supérieure sent au delà du sens ordinaire de la foule , conçoit des idées qui surpassent la raison commune, ou agit en dehors des règles de la prudence et des convenances reçues, elle est sujette à Tune de ces trois qualifications, d*absurdité, de ridicule ou de démence. L'homme de la caverne de Platon qui ose dire à ses semblables qu'ils voient habituellement des fantômes, et qu'au-dessus de la région des ombres il y a un monde de vérités, est poursuivi par eux comme un insensé et mis à mort comme un criminel. Il est écrit dans rÉvangile que la sagesse de Dieu et sa parole sont une folie aux gentils, au monde, au siècle, à tous ceux qui ne la comprennent point.
Le sens commun est la base ou le fond de la raison naturelle, de Tesprit naturel. L'intelligence de l'homme se développe au sein de la société, comme son corps au milieu de l'atmosphère. La stimulation continuelle du langage excite et fortifie sa raison*, il apprend instinctivement à l'exercer, et il pense d'abord sans étude et sans art, uniquement parce qu'il entend parler et comprend la parole et la pensée. L'esprit naturel dépend de conditions subjectives et objectives. Il ne s'ac* quiert point à volonté, et il peut être formé mais non donné par l'instruction ^ c'est la nature qui le produit en raison du fond qu'elle porte en elle, et de la manière dont elle est fécondée , développée. L'organisation, le tempérament, la proportion des solides et des humeurs du corps, combinés avec les influences extérieures du monde que nous habitons, avec toutes les
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circomtanoe^ du temps, du lieu, y ont une grande part, li y a une différence marquée bous ce rapport entre les hommes des divers pays, entre ceux du Nord et ceux du Midi, de TOrient et de TOocident, et dans chaque zone en raison de la longitude et de la latitude, de rëlévation ou de rabaissement du terrain, de la sécheresse ou de Thumidité de l'atmosphère, de la qua« lité du sol, du genre de culture, de la nourriture ordi« naire des hommes, de leurs occupations les plus habituelles ^ etc. L'esprit naturel est, comme tout esprit, vif, actif, expansif *, il aime a se manifester, à se répan* dre au dehors , et c'est pourquoi il a horreur de la réflexion. Les hommes qui ont le plus d'esprit naturel sont en général ceux qui réfléchissent le moins , et qui ont aussi le moins de fermeté dans le caractère» le moins de constance dans leurs entreprises.
Quand la raison naturelle, disciplinée par la volonté et dressée à la réflexion, est devenue capable de s'exercer avec suite et persistance sur un point déterminé; quand elle peut construire un enchaînement de pensées régulières et bien ordonnées, conformément aux principes et aux lois logiques qui lui sont données de plus haut, puis s'élever à la compréhension systématique de l'unité et du développement d'un objet pour se l'expliquer et en acquérir la connaissance, alors elle prend le nom de raiëon spéculative.
La raison spéculative et la raison morale ne sont pas
DE LÀ CONSTITUTION DE l'eSPRIT HUMAIN. 1S3
deux faisons différentes, deux esprits séparés Tun de l'autre; c*est le môme esprit vu en deux rapports .divers. La raison , considérée dans son élément infé» rieur, n'est susceptible que de l'action de Tesprit terrestre, de celle des phénomènes et des images; et c'est pourquoi', quel que soit Feffort de la spéculation , elle ne peut comprendre que ce qui tombe sous les sens et ce qui est déduit ou induit logiquement des perceptions ou des conceptions empiriques. Par sa partie supé<* rieure ou comme raison morale, elle reçoit l'impression des objets moraux et des vérités intelligibles; elle goûte la parole religieuse, qui lui révèle l'existence du monde divin et lui annonce les vérités éternelles ; elle la trouve belle, en harmonie avec sa nature et son besoin ; elle. y adhère, Tembrasse avec ardeur et la défend contre lés sophismes )de la raison terrestre, qui n'y voit que des inventions humaines ou des rêveries.
La raison, par sa nature mixte, sa position intermédiaire et sa double correspondance, ressemble au Janus dé la fable avec son double visage et regardant de deux côtés opposés. Elle peut encore être comparée au fléau de la balance, dont le point d'équilibre est dans le plus juste milieu, et qui penche d'un côté ou de l'autre sui* vaut la prépondérance de l'un des bassins. Ainsi la raison de l'homme tend vers Je monde intelligible ou vers le monde sensible , suivant que Tinfluence d'en haut ou d'en bas la domine. Il y a donc réellement en ^elle deux caractères généraux et bien tranchés, deux
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grandes modifications bien distinctes, dont la première est appelée raison supérieure ou morale, la secondé raison inférieure ou terrestre, raison naturelle. Puis, selon la proportion des deux éléments, ou pour suivre l'image indiquée tout à Theure, selon que l'un ou Fautre l'emporte dans leur balancement, on peut dis-" tinguer plusieurs degrés ou nuances de la raison supé-^ rieure et de la raison inférieure, dans lesquels néanmoins il y a toujours un certain mélange des deux ; car la raison humaine, si dégradée qu'elle soit^ n'est jamais entièrement dépourvue de l'esprit intelligent, comme aussi, si exaltée qu'elle paraisse dans sa tendance morale, il y a toujours en elle une partie physique et organique par laquelle elle tient à la terre.
Quand l'esprit terrestre ou naturel a décidément le dessus dans la raison, l'esprit céleste ou l'élément psychique devient comme latent, et bien qu'il agisse encore au fond et d'une manière sourde, l'homme n'en a plus conscience et en perd même le sentiment. Son regard se tourne vers les choses de la terre, son attention s'y fixe, toute son affection s'y concentre. Il n'est plus guère susceptible que des influences d'en bas*, il ne connaît plus que ce qui affecte les sens, n'admet comme vérité que ce qu'ils perçoivent , et sa raison spéculative n'est plus occupée qu'à observer, comf^arer, abstraire, classer, généraliser des phénomènes, pour les réduire en des systèmes de connaissance qu'elle appelle sciences. Pour la pratique de la vie, la raison inférieure s'en tient aux maximes du sens commun; elle ne peut reconnaître aux actions humaines d'autres
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motifs que ceux dont elle a Texpérience, c'est-à-dire le plaisir ou la douleur qu'elles produisent et les désirs et les passions qui s'y rapportent, le moi, en un mot, ayec ses jouissances de Mensualité, d'intérêt ou de vanité. L'intérêt bien entendu ou Fégolsme réfléchi devient alors le principe de la morale , et il agit dans les individus et che; les peuples, en raison de leur caractère \ système utilitaire ou de profit pour les hommes dominés par l'intérêt matériel, système honorifique ou de distinction pour ceux que la vanité conduit. La justice, l'équité n'est aux yeux de la raison terrestre qu'une balance d'intérêts; c'est donner pour recevoir, c'est vendre pour acheter, c'est le rapport d'un doit à un avoir ^ et l'estimation de la vertu ou du vice se réduit à un calcul. Il en va de même dans la politique. Ce qu^n appelle grandeur, dignité nationale doit, en définitive, pour n'être pas duperie, se ramener à un gain quelconque, et le peuple qui fait le mieux ses afiaires, qui devient le plus riche, le plus puissant, le plus fort, est toujours le meilleur. De là ces maximes machiavéliques qui rendent certaines nations odieuses et suspectes aux autres, comme on se défie dans la vie privée d'un homme dont l'intérêt personnel est la seule règle et qui le cherche par tous les moyens.
Les hommes qui sont exclusivement dirigés par la raison inférieure, ne comprennent point ceux en qui prévaut la raison morale, l'esprit intelligent; et en effet ces deux sortes d'hommes ne peuvent s'accorder en rien ; car ils sont dans un point de vue opposé. Les uns regardent en haut, les autres en bas^ ceux-ci vers la
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terre, sos biens et ses intérêts*, ceux4à vers un monde plus pur, d'où leur viennent d'autres influences et d'autres inspirations. A la lettre ils se tournent le dos et marchent en sens contraire*, il n'est donc point surpre* nant qu'ils ne se rencontrent jamais. L'homme d'intelligence conçoit en toute chose un idéal de bien, de yérité, de beauté qui attire puissamment son esprit et son coeur, en sorte qu'il tend de toutes ses forces et par tous ses actes à le saisir et à le réaliser. C'est dans cet idéal qu'il puise presque tous les motifs de ses déter* minations^ c'est là qu'il trouve son avantage le plus précieux, sa gloire, son bonheur, et il est ainsi enlevé aux calcub de l'intérêt matériel, aux plaisirs des sens, aux jouissances de la vanité. Tout ce que les hommes positifs appellent les choses réelles, paroe qu'elles servent aux besoins ou à l'agrément de la vie terrestre, lui semble illusoire et faux^ comme tout ce qui lui parait vrai, solide et conséquemment digne de l'amour et de la recherche des hommes sensés, semble aux autres chimérique et vftin. Aussi passe-t*il auprès d'eux pour n'avoir pas le sens commun ; c'est, dit*on, une personne exaltée, un mystique qui vit dans l'imagination et se itepalt d'illusions : car l'homme ne pouvant connaître que ce qui est perçu par les sens, il est déraisonnable d4 s'occuper d'objets qu'ils ne saisissent point. Qu'est^îe que les vérités religieuses et morales, les choses intelligibles, surnaturelles, dont ces hommes sont si épris, sinon des abstractions ou des productions de leur cerveau en délire ou excité par la fièvre? Qui a jamais YU Dieu, un être qui serait partout et nulle part, infini
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dans tous les sens, invisible, impalpable, que Ton ne peut atteindre par aucun côté? Ils parlent d'un autre monde, où la justice opprimée danst^elui^d reprendra ses droits, où chacun sera récompensé suivant ses œu-» vresl Mais nous n'avons jaman vu personne qui en soit revenu pour nous affirmer qu'il eidste et ce qu'il est. Qoant i l'âme qu'on dit être dans le èorps humain, nous déelarpnf qu'aprèa la dissection la plus subtile nous ne l'avons paa trouvée ; donc elle n'existe pas.
Même dissentiment, même opposition dans la ma« nière d'envisager la morale, la politique, la science, l'art, toute la yie humaine. La raison supérieure place le juste au*dessus de Futile, le droit autdessus de ht force et du fait; elle a une tendance généreuse qui la porte au sacrifice, au dévouement ; elle est capable de se renoncer elle-même pour suivre les nobles inspira* tions qu'elle reçmt d'en haut ; ce qui pour la raisoit terrestre est contraire au bon sens, par conséquent absurde, ou tout au moins une espèce de luxe en morale* Dans les affaires politiques la raison morale distingue Féquité de l'intérêt ; elle n'admet pas que la puissance soit la mesure du droit; elle croit à une morale internationale, 0i place la'grandeur d'un peuple dans sa justice et dans sa générosité plus que dans sa force et dans sa ri« chesse. Tout cela est pour l'autre niaiserie sentimentale, utopie, duperie. La raison intelligente a le pressentiment ou l'idée delà science. Elle conçoit la science comme une unité vivante, dont toutes les parties intimement liées entre elles correspondent aux différentes parties de l'univers^ elle cherche la réalisation de cet idéal dans
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toutes branches du savoir humain, fouillant au fond des choses pour y trouver des principes universels, des rapports larges et profonds et un vaste ensemble. La raison naturelle regarde en pitié ces tentatives d'une spé-> culation transcendante; nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu, voilà sa devise. On ne peut donc savoir que ce qui se montre dans l'expérience des sens. Tout le reste est une spéculation vaine, qui consume inutilement les forces de l'esprit humain en soulevant des questions insolubles, et en le détournant de la considération des choses vraiment utiles ou qui tournent au profit de la vie réelle. La science n'a de prix que par ce côté, et la vérité ne nous importe qu'en raison de l'avantage qu'elle procure. L'utilité en toutes choses, voilà la mesure du bien, du vrai et du beau. Rien n'est bei|u que l'ulile; l'utile seul estaimable. C'est un contre-sens que d'appeler arts libéraux ceux qui ne s'attachent qu'à la forme et ne causent qu'un vain plaisir d'admiration. L'art par excellence c'est l'industrie qui accommode la nature aux besoins de l'homme, et qui joint au spectacle admirable de ses transformations la vue non moins réjouissante et plus fructueuse de son produit. Assertions tout à fait antipathiques à la raison intelligente qui voit surtout dans l'art la tendance à l'idéal, et qui en estime les productions par la manière plus ou moins parfaite dont elles le représentent, lui donnant par là une jouissance d'admiration, des délices de contemplation mille fois préférables, selon elle, aux plaisirs grossiers des sens et aux satisfactions d'un sordide intérêt. On le voit, ces deux espèces de raison sont en contra-
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diction sur tous les points. Elles considèrent les mêmes choses sous un autre jour, dans des rapports très-diflérentS; et voilà pourquoi elles en jugent si diversement. Partout et dans tous les temps la raison terrestre, que rÉvangile appelle la prudence ou la sagesse du siècle, a déclaré absurde et a poursuivi de ses outrages et de ses violences la raison supérieure ou la sagesse des enfants de Dieu, qu'elle n'a jamais comprise ; car Thomme animal, dit saint Paul, nç perçoit point les choses qui sont de l'Esprit de Dieu.
La raison est donc souvent divisée en elle-même, et tirée en deux sens par des objets d'ordre difiérent. Les images du monde, l'esprit du monde sollicitent son ac* tivité et l'attirent vers la terre. La conscience morale, le pressentiment de l'idéal et la parole religieuse la retiennent et la tournent vers une autre sphère. La lutte entre les éléments constitutifs de la raison commence, et ce n'est pas elle qui peut en décider l'issue, puisqu'elle se trouve des deux côtés. Elle n'est point compétente pour juger entre les deux mondes au milieu desquels l'homme est placé. C'est de la volonté, qui a son siège dans l'âme et non dans l'esprit, que part toujours la décision, proclamée ensuite et motivée par la raison, ministre de la volonté. La volonté seule choisit en vertu de sa liberté, soit qu'elle se détermine elle-
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môme d'après M8 penchanls ou par des motifis que lui fournit la raison spéculative ; soit qu'elle s'appuie sur pne autorité supérieure, qui lui montre oii se trouyent pour elle le bien et le mal, la Tenté et Tillusion*
Cette scission de la raison avec elle-même, qpi la jeUê souvent dans le trouble^ dans Tangoisse de l'incertî* tude, s'explique par ce que nous venons de dire sur la constitution de la raison. C'est la partie supérieure de rhomrae qui entre en collision avec la partie inférieure, r homme animal avec l'homme intelligent, en d'autres termes l'appétit, le désir, la passion luttent avec la conscience et le devoir, avec le sentiment de la digt^ité bumaine et de la vertu* Il n'y a personne qui n'ait à soutenir en soi de tels combats, et l'on peut même dîrs que notre vie de tous les jours, de tous les instants, n'est qu'un combat de ce genre* A chaque moment la lutte recommence; nous n'avimçonsdans le bien que par des victoires successives, et c'est ainsi que la vertu ou la véritable force se perfectionne dans la faiblaise, virim in infirmitoie perfidtur (S* Paul, 11 ; Cor., IS, 0); car si nous n'étions pas si faibles, si susceptibles da la teo^ tation, si enclins à y céder, il n'y aurait pas lieu de tant combattre. Qui doit décider dans cette collision deadeut parties de nous-mêmes? Nous sommes dans les deux camps; nous voulons des deux côtés, nous jouissons et nous souffrons de part et d'autre» Nous avons des intel* ligences chez les deux adversaires, et nous les favorisons
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tour à tour» nous portant tantôt d'un cdté^ tantôt de Tautre^ et prolongeant ainsi l'incertitude et la lutte par notre inconstance* et noa tergiversationl. Il faut une demioa franche, péreœptoire pour y mettre un terme» Qui la donnera? Notre raison, dit-on ; il est d'un homme raisonnable de discerner ce qui est le plus conforme i la raison , de le vouloir et de Texéculer. Phrases banales et insignifiantes, qui supposent justement ce jjui est en question, et nous jettent dans un cercle vicieux. De quelle raison veut-on parler? Est-ce de la raison de rhomme de la terre, ou de celle de l'homme du ciel? Car chacun des deux est raisonnable à sa manière, ou raisonne selon sa nature et d'après son point de vue, La raison plaide pour le mal comme pour le bien, et souvent mieux pour le mal, qui la séduit et l'entraîne plus facilement. Elle n'est jamais plus vive, plus subtile, plus insinuante, plus pressante, plus éloquente que quand le désir l'excite, quand la passion l'emporte. Elle ne peut donc être juge, puisqu'elle est en cause des deux côtés. Dans le fait ce n'est jamais elle qui décide, bien qu'elle soit employée le plus souvent à proclamer et à motiver le jugement, comme un greflSer qui rédige l'arrêt après la sentence du juge. Le juge en dernier ressort dans l'homme, c'est la volonté placée entre deux mondes opposés, et devant se donner à l'un ou à l'autre, choisir entre.les deux, ou faire acte de liberté. Toute décision est un acte de liberté. Reste une grave question que nous indiquons ici, et que nous agiterons ailleurs : Comment en définitive se détermine la liberté au milieu des influences diverses qui l'assaillent? Quelle
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part ont ces influences dans ce qu'on appelle les moiift ou les mobiles de la volonté? Quelle part y a la force propre de la volonté? C'est demander comment le bien et le mal agissent sur Tàme humaine, et comment elle réagit vers eux*, c'est poser le problème de la tentation et celui de la grâce.
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