CHAPITRE IV
et de» memm.
Pour expliquer le développement de Tesprit humain, il faut le considérer dans ses rapports multiples avec les mondes correspondant au double élément qui le constitue. C'est ce que nous ferons graduellement, en commençant par où la nature commence, par le développement physique; car la vie physique se manifeste la première, et ce sont les choses sensibles que Thomme connaît d'abord. Ses facultés entrent successivement en exercice, en raison des agents qui excitent son esprit : à savoir le monde terrestre et ses phénomènes, puis la parole et Faction de son sfemblable, et enfin le monde intelligible et Tactioujdivine.
Le développement de Fesprit humain peut être partagé en quatre périodes ou degrés, suivant Tinfluence objective qui le détermine et en fait le caractère doini- . nant. La première période est toute physique ou phy-
134 BU DÉTELOPPEUENT BB l'ESPKIT HCMAtN.
•sioiogique; elle s'étend depuis la naissance de Thomme jusqu'au moment où il acquiert la compréhension la plus simple de la parole. Rousseau place dans cette période ce qu'il appelle pompeusement l'éducation de la nature ; ce qui veut dire tout simplement que l'enfant ne vivant à cette époque que par ses relations avec le monde physique, son esprit réagit d'une manière analogue et ainsi ne se développe que dans sa partie physique par le corps et pour le corps. Aussi cette première époque de F existence humaine est-elle purement animale, et malgré les capacités plus profondes qtf il porte en lui et les nobles facultés dont il est doué, l'esprit de l'homme en resterait là,^6i des influences plus hautes ne lui arrivaient. C'est la parole de son semblable qui le tire de cet état et le fait passer dans la seconde période, au degré rationnel. La parole si faible qu'elle soit renferme toujours du sens et de la pensée. Elle transmet donc une action supérieure à celle du monde physique ; c'est la raison qui s'adresse à la raison, l'intelligence à l'intelligence, Vâme à l'âme. Le développement intellectuel ne commence, à proprement dire, qu'à ce moment; l'être raisonnable n'apparaît qu'avec la capacité de comprendre le langage articulé et la puissance delereproduirCé L'enfant ne penserait point s'il ne parlait d'abord, et il ne parlerait point si on ne lui parlait; fait important, constaté par l'expérience de tous les jours, et qui jette une grande lumière sur la question profonde de l'origine du langage,
La troisième période arrive à la suite du développe*ment régulier de la raison, quand par l'exercice coïi-
stant et sérieux de la pensée dirigée dans ses travaux par un amour sincère de la vérité, Fesprit s'élève peu a peu au*dessus de la région des phénomènes, au*dessus des abstractions rationnelles, cherchant au delà de ce monde et de lui-«>mème quelque chose d'infini, d'unie versel, d'absolu. Ce pressentiment et le besoin non* veau qu'il excite prouvent que l'homme a été touché par une influence plus haute, ou autrement que la lumière d'un autre monde a loi dans son entendement, monde intelligible ou des intelligences qui est aussi supérieur au monde rationnel que celui-ci l'est au monde sensible. Ici commence le développement de Fintelligence, dominée par l'idéal et s'efforçant de le saisir et de le réaliser en toutes choses, dans l'art, dans la science, dans la pi^tique de la vie, dans la religioq. La quatrième période, ou le degré psychique, s'établit par le rapport de l'âme humaine avec Dieu, et ce rapport commence à la première réaction du cœur de l'homme vers la parole divine qui le pénètre*, car ici encore l'intermédiaire de la parole est nécessaire, l'esprit en ce monde ne pouvant communiquer avec l'esprit que par une forme du monde. Alors se dé* veloppe la vie profonde de l'âme, qui est la base ou la racine de toutes les autres formes de l'existence humaine et dont elles tirent leur force, leur lumière et leur sens. C'est la vie. religieuse, ou ce qu'on appelle ordinairement la vie intérieure, la vie spirituelle. Là stfrtcrut règne la foi] la vraie foi, là foi divine, celle qiii «t produite dans l'homme par l'action môme de Dieu, et qui est dans son état présent le principal moyen pour
l'unir à Dieu. Nous avons donc à étudier l'âme humaine dans quatre phases bien distinctes de son développement, la phase sensible, la phase rationnelle, la phase intelligente, la phase surnaturelle ; et dans chacune nous verrons Fâme en rapport avec un monde différent, bien que ces mondes se correspondent et s^embrassent l'ua Tautre comme les diverses parties de l'existence humaine.
Le commerce de l'esprit de l'homme avec le monde extérieur amène dew^ résultats : 1* le développement de ses facultés 5 2* la connaissance^ des objets avec lesquels il est en relation. Plus ce commerce est animé par Faction multipliée des objets sur l'esprit et par la réaction de l'esprit sur les objets, plus les facultés de l'homme prennent d'énergie et d'extension , plus la connaissance s'augmente et s'affermit, plus aussi son activité pratique, ou l'application de ce qu'il sait à ce qu'il fait, sera sûre, éclairée, fructueuse. L'action est en raison de la connaissance, la connaissance en raison de l'expérience, l'expérience en raison de la communication du sujet et de l'objet.
L'expérience est la condition indispensable de la connaissance. L'homme ne sait que ce qu'il éprouve et il n'éprouve que ce qu'il sent, ce qu'il voit, ce avec
quoi il entre en rapport par son corps, par son esprit, par son âme. Fait pour connaître et aimer, dès que la lumière a éveillé son esprit, il s'empresse d'entrer en relation avec les objets qui l'entourent par tous les moyens qui sont en son pouvoir, d'abord par les sens les plus gros^ers, le toucher et le goût, cherchant à saisir tout ce qui lui apparaît, et le portant aussitôt à sa bouche comme pour le dévorer; car c'est la seule ma* nière dont il soit capable de s'assimiler les choses à cet âge. Plus tard sa curiosité s'exerce surtout par les yeux ; et quand il peut comprendre la parole, c'est par l'ouïe, qui, en l'introduisant dans le monde des esprits, ouvre une large carrière à son imagination. A ce degré, l'en* fant aime extrêmement qu'on lui raconte, et il est peut-^tre encore plus désireux d'entendre que de voir. C'est une grande ressource pour l'éducateur, qui peut, au moyen de récits toujours vrais par le fond et vivement intéressants par la forme, implanter en lui le germe des plus profondes vérités, et par les premières impressions d'espérance et de crainte, d'amour et d'aversion, le disposer de bonne heure à fuir le mal et à rechercher le bien. Cependant cette curiosité devra être réglée par la discipline de l'éducation, afin que l'esprit ne s'épuise point par des relations inutiles avec une trop grande multiplicité d'objets, sans profit pour son instruction et pour la connaissance. 11 doit apprendre de bonne heure à choisir les choses et les hommes avec lesquels il peut lui être avantageux d'entrer en rapport. Dans tous les cas et à tout âge, il né saura bien que ce qu'il aura éxpériiçenté, et l'expérience se fera à ses i 8,
138 DU DÉVELOPPEMENT DE l'eSPRIT HUMAIN.
dépens-, car dans Tépreuve qu'il fait des existences par son contact arec elles, s'il en retire du plaisir il en reçoit aussi de la douleur, et c'est justement ce qui rend Texpérience plus utile et ses leçons plus durables. C'est pourquoi rien ne supplée à Tàge, ni pour la science, m pour la conduite de la vie et la gestion des affaires. L'instruction, l'érudition, la conversation, la lecture, le talent, le génie même ne peuvent dispenser de Texpérience ou d'avoir vécu 5 et le commerce habituel avec les hommes, la trituration des choses donnent une maturité d'esprit, une sûreté d'action qui ne s'acquiè^ rent point autrement. On distingue aisément par leurs discours ou par leurs écrits les hommes qui savent par expérience de ceux qui parlent ou écrivent d'imagination et sur la parole d'autrui. Les uns expriment simplement, nettement, vivement ce qu'ils ont senti, vu ou fait; il y a dans leur langage un ton de vérité qui pé-* nètre et convainc^ on croit voir ce qu'ils disent. Les autres se représentent les choses comme ils pensent qu'elles doivent être ou se passer ; ils composent leurs récits avec des matériaux pris de tous côtés, que leur imagination combine de manière à produire le plus d'effet, et ils s'efforcent de suppléer à la vérité qui leur manque par le luxe des couleurs et l'abondance des ornements. La grande facilité qu'on a aujourd'hui de connaître par les écrits les sentiments et les pensées des aûtl^es, fait qu'on sent et pense moins par soi-^ mème^ et qu'avec plus de moyens de nous instruire que les anciens, nous savons peut-être moins et à coup sûr nous savons moins bien. Il y a en général peu d'expé-
DE LA SENSIBILITÉ ET DES SENS. i39
rience propre dans notre connaissance; nous savons plus par oui -dire que par notre propre acquis; nous lisons et nous entendoni? plus que nous ne voyons et ne sentons ; il y a presque toujours un livre entre nous etTobjet, et nous ne nous inquiétons pas assez de vérifier ce que nous avons lu , de contrôler par notre expérience ce que d'autres ont dit. Il en résulte une science factice et de convention qui se transmet pendant un certain temps comme une monnaie courante, et que la plupart emploient sur la foi du signe qui la garantit pour Tusage, sans songer à en apprécier la valeur réelle. C'est ce qui explique le manque d'originalité, le défaut d'individualité dans nos temps , où l'on dit cependant que les individus sont tout. Il y a certaine* ment plus de lumières répandues, plus de connaissances diffuses qu'à aucune autre époque, et pourtant il n'y a peut-être jamais eu une plus grande disette de talents supérieurs et de grands caractères. C'est une médiocrité générale ; on dirait que le rouleau a passé sur le champ de la civilisation. Cela tient beaucoujp à notre éducation qui nous jette tous dans le même moule, nous mettant plus en rapport avec les livres qu'avec les rjéalités, et nous apprenant à parler plus qu'à agir. Aussi voyons-nous que dans la conduite des affaires publiqi^es ou privées, dans l'administration comme dans les assemblées délibérantes, les hommes de nos temps sont plus habiles à dire ce qu'il faut faire qu'à l'exécuter. Presque tout se passe en discours ou en écritures : le parlage et la bureaucratie sont deux grandes plaies de l'époque.
140 DU DÉVELOPPEMENT DE l' ESPRIT HUMAIN,
En réagissant vers l'objet extérieur qui Timpressionne, l'esprit tend à sortir de lui pour se poser dans l'objet , en même temps qu|il reçoit et absorbe ce que l'objet pose en lui. Il y a deux mouvements inverses et simultanés qui constituent le procédé viial de l'esprit, comme celui de toute existence animée. Par sa tendance au debors ou l'activité d'expansion , l'esprit se développe et s'accroît. Par le retour au dedans, effet de la force de concentration^ il est ramené sur lui-même pour assimiler ce qu'il a reçu. C'est l'origine de la réflexion qui pose la conscience et produit \àconnaissance, La connaissance se forme dans le moi; elle se moule, •se formule dans la subjectivité, et ainsi elle dépend à la fois du sujet qui la conçoit et de l'objet qui l'engendre.
De là diverses manières de l'expliquer et de Tapprécier, suivant qu'on accorde plus au sujet ou à l'objet dans la formation du produit. Selon les uns tout vient de Vobjet; l'objet s'imprime tout entier dans le sujet, qui est considéré comme une table rase, comme une cire molle, n'ayant que la capacité de recevoir l'empreinte que l'objet y dépose. C'est la philosophie appelée réaliste. Selon d'autres, tout vient di| svjet^ et
V objet, s'il existe, n'est que la cause inconnue ou même l^CMïcasion du développement du sujet, qui tire de luimême toute là connaissance et la pose au dehors par le besoin inné de se manifester, de s'objectiver, en sorte que l'univers n'est que l'objectivisatiou des idées de Fhomme. Cest la philosophie idéaliste.
Nous appelons réalistes le^ philosophes (|ui ont surtout ou presque exclusivement rapporté à l'objet la connaissance que nous avons du monde extérieur, en sorte que Tàme n'en serait à peu près que le récipient ou le plan. L'école matérialiste, sensuaiiste, naturaliste professe cette opinion plus ou moins explicitement*, car il y a beaucoup de vague dans cette espèce de philosophie. C'est le système de la tabula rasa mis en avant par Aristote, reproduit par Locke dans les temps modernes, développé dans toute sa rigueur par Condillac, et réfuté si spirituellement par un mot de Leibnitz qui, à la maxime fondamentale du système nikil est in inteU lectu quod non prius fuerit in sensu, ajouta cette seule proposition qui le renverse, nisi intellecius. Partout où cette manière de voir a dominé, le matérialisme a paru ; on a été porté à confondre l'homme avec la nature, avec la matière, et à l'expliquer plus par ses dehors et ce qui Venvironne que par ce qii'il est en lui-même. De là cette définition de l'homme qui a prévalu dans la philosophie du dix-hiiitième siècle : l'homme est une masse organisée pour sentir, qui tire sa vie et tout ce qu'il est de ce qui l'entoure.
142 DU DÉYELOPPBMËNT DE L'eSPKIT HUMAIN.
Comme il arrive toujours^ de cette fausse manière d^eDvisager l'homme sont sorties des conséquences analogues qui ont tout yicié, la morale^ l'éducation, la politique, les sciences et les arts. La morale n*a plus été qu'un aveugle fatalisme, et elle ne pouvait être autre chose-, .car si Thomme n'est rien en lui-même, mais tout par ce qui l'environne, comme sa volonté ne peut changer les circonstances ni sa position, il ne lui reste qu'à les subir, qu'à leur obéir; et ses passions, si désordonnées qu'elles soient, seront des dictées de la nature et des résultats de la force des choses. 11 échappe à la responsabilité de ses actions, qui ne sont plus que des faits naturels comme les autres, produits par le concours de son organisation et du monde extérieur. L'éducation a suivi la même voie; elle a sprtout consisté à laisser faire la nature, à omettre et à éviter tout ce qui la gène, la contrarie , afin qu'elle puisse se développer avec pleine liberté. En outre, comme l'objet fait tout dans l'homme et que le sujet n'est qu'une table rase, il sort naturellement de là que tous les hommes sotat égaux en capacité, en facultés, en talents, qu'ils ont tous les mômes dispositions, la inôme aptitude, les mêmes penchants, ou plutôt qu'il ti'y aura dans chacun que ce que l'instruction et l'éducation y mettront. Cette prétendue égalité des esprits entraînait l'uniformité complète de renseignement, qui alors a pu être disposé, monté et mis en œuvre à peu près comme une mécanique. Les derniers résultats de cette déplorable erreur ont été les méthodes exclusives, prônées avec tant d'emphase en ces derniers temps.
hE LA SENSIBILITÉ ET DBS SENS. 143
Les puhlîcistes de leur côté ont cherché à tout expliquer par les circonstances extérieures, par le climat, la chaud et le froid, le sec et Thumide, la nature du sol^ les plaines et les montagnes, la position topographique, etc. C'était faire en grand pour un peuple ou une collection d'hommes ce qu'on avait fait pour l'individu. Montesquieu a été dominé par cette manière de voir de son époque, et sous ce rapport comme en ce qui concerne la religion, il a sacrifié à la philosophie du dix-huitième siècle. Aussi le livre de VE$prii det his^ si remarquable par l'érudition et par le style, manque réellement de profondeur et pèche par l'idée philosophique. Ce n'est au fond qu'une description et une classification de faits dont la plupart ne sont nji appréciés ni jugés. La doctrine qui y règne est une es* pèce de fatalisme poUtique, qui attribue tout ce qu'est un peuple, en bien ou en mal, aux nécessités, de son existence locale, et qui tient à peine compte de la liberté humaine ; doctrine diamétralement opposée à la doctrine chrétienne, qui, en faisant la part de la nature et des circonstances, montre cependant dans tous les événements la prépondérance de la volonté de l'homme et Ja direction admirable de l'action providentielle. Aussi le Christianisme avec sa morale et sa«discipUne est-il partout applicable, sous tous les climats et avec toutes les éventualités, parce que bien loin d'expliquer Thomme par les conditions du monde où il est placé, il V élève au contraire au-dessus des influences de ce monde Çt lui apprend à les surmonter.
L'idéalisme part de Texcès opposé au réalisme. Il tire
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tout du sujet, et l'objet n'est pour lui que le moi s'objeetivaut. La connaissance, la science est tout entière dans ridée, et Tidée est le produit de la réflexion du sujet par lui-môme ; c'est le moi acquérant la coliscience et la connaissance de lui en se contemplant. C'est surtout en Allemagne que s'est développé dans toute sa force l'idéalisme moderne. La philosophie allennande, depuis Leibnitz jusqu'à Hegel, en est l'expression, la manifestation successive, comme la France a été le théàtre du réalisme, et ces deux tendances philosophiques opposées ressortent bien du caractère des deux peuples. L'un est porté au dehors, à l'action, cherchant toujours à se poser dans le non-^moi^ soit dans le monde matériel quand les sens l'emportent, soit dans le monde intelligible quand l'intelligence domine en lui, soit dans l'infini, en Dieu, quand il vit de la vie de l'àme; et à tous les degrés, dans toutes les situations il faut que sa spéculation soit réalisée par le fait; il faut que ce qu'il sent, pense et veut, passe dans la vie extérieure; vie désordonnée, abandonnée aux passions, si le monde sensible Fentraine; vie brillante, généreuse, héroïque, pleine d'un sublime dévouement, si l'esprit supérieur le mène. L'autre, au contraire, se replie volontiers sur lui-môme/ Porté à la réflexion et préférant la spéculation à l'action, il ramène tout au dedans*, il vit plus dans le monde qu'il se forme que dans le monde réel, et il se complaît d'autant plus dans ce monde imagi' naire, que rien ne l'y gène, et qu'il peut y construire à son gré sans se mouvoir. De là le penchant des Allemands pour les utopies et les systèmes, pour les théo-
ries àpHori ou transcendantales par lesquelles ils prétendent donainer la réalité, sinon la créer. Il y a en général dans le mouvement philosophique de FAllemagne plus d'imagination que d'intelligence, et il en sort plutôt des abstractions de la pensée, formulées en images ou représentées en symboles que de véritables idies^ fruits de la contemplation et engendrées par les idéaux du bien, du vrai et du beau. Il y a eu certainement dans r entendement d'un Fichte, d'un Schelling, d*un Hegel Tillumination du génie; mais leur raison s'empare aussitôt du rayon céleste, le décompose dans ! son prisme, et il en résulte un spectre philosophique, ^ ou, comme disent les Allemands, un schéma^ tout à fait I analogue au prisme intellectuel que la lumière a traversé. Aussi ne voit-on pas que ces spéculations transcendantes aient beaucoup de conséquences pratiques. Elles n'ont point donné d'impulsion au monde réel, changé la direction ni les mœurs des peuples, modifié puissamment la civilisation, bien qu'elles aient beaucoup agité les savants et les écoles et fait abondamment I gémir la presse. Tous ces livres, tous ces enseignements, toutes ces dissertations et discussions scientifiques sont comme en dehors de la vie réelle et y pénètrent peu. Leur influence au contraire a été plutôt négative que ! positive; car en dernier résultat, toutes ces grandes théories de l'idéalisme transcendantal, de l'absolu, de Ift science universelle ont produit le scepticisme chez quelques-uns, le découragement et le dégoût delà philosophie dans le plus grand nombre. Cést que* cette science est purement humaine -, l'homme prétend en
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fonder les principes, en fournir la substance, suffire à -l'enfanter tout entière et l'univers avec elle; car ils sont identiques à ses yeux. Son esprit s'exalte, se gonfle dans son travail ; il se regarde de bonne foi eonnme la source de la vérité, et le moi se met naïvement à la place de Dieu, qui existe, dit-on, ou se fait par le développement de la science ou par la conscienee que rhuraanité acquiert d'elle-môrae. L^aboutissant nécessaire de l'idéalisme, c^est le panthéisme spirituel, qui en efibt s'est établi parmi nous à la suite de la philosophie allemande dont nous nous sommes engoués depuis vingt ans) doctrine plus funeste encore au vrai progrès du genre humain que le matérialisme, parce qu'elle est plus spécieuse, plus relevée, plus satisfaisante pour Toi^ueil de Fhomme qu'elle caresse dans ce qu'il a de plus vif, de plus délicat, de plus subtil. C'est pourquoi elle s'use moins vite par ses conséquences qui sont moins* apparentes, et il est bien plus difficile de l'extirper des esprits, quand une fois elle y a implanté ses racines. Aussi malgré tous les excès, auxquels ta France s'est laissé emporter depuis un demi-siècle dans la débauche du matérialisme, malgré le peu de disposition qu'elle semble montrer pour les choses sérieuses et pour les hautes spéculations, elle est au fond moins loin de la vérité que l'Allemagne, si sage en apparence, si réfléchie, ai calme, mais si posée en elle-même, si pleine de sob esprit propre, si embarrassée dans les mille replis du filet de sa pensée. C'est encore par la France que commencera le renouvellement du monde sous le rapport philosophique et religieux.
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S sa.
D'autres ont nié ou infirmé la* valeur de la connaissance que nous avons du monde extérieur à cause de la manière dont elle se forme, disant que le sujet ne perçoit point Pobjet lui-même, mais seulement une image, un phénomène produit par le concours des deux, et qui n'est en effet ni Fun ni Tautre. En outre les sens n'atteignant ni principe ni nature, ni substance ni cause, la connaissance qu'on leur attribue se réduit à une succession de sensations et d'images, à une collection de modifications sans liaison nécessaire entre elles; et si notre raison nous porte ^ supposer une cause externe à ces faits qui se passent eh nous, et un substraium à cette cause comme au sujet impressionné par elle, elle ne peut cependant dire ce que ces substances ou ces êtres sont en eux-mêmes-, ils restent x pour la raison, sinon zéro. De là le Scepticisme efle Criêicisme.
Le sceptique nie hardiment que nous ayons et que nous puissions avoir aucune connaissance du monde extérieur, et il s^appuie, pour établir cette conclusion, sur les arguments mêmes par lesquels le rationalisme ^ prétendu prouver le contraire. Ici comme partout c est le faux dogmatisme de la raison qui a fait naître le doute théorique. La raison qui veut tout prouver met
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tout en question : car, puisqu'il y a des choses qu'il lui ,est impossible de démontrer, à savoir les bases de ses . démonstrations et les matériaux de ses opérations, quand elle s'obstine à le faire, ne pouvant poser que des raisonnements vicieux par le fond et par la forme, elle les voit bientôt renversés par une raison adverse qui en montre Finsuffisance ; et, comme selon la maxime fondamentale du rationalisme, cela seul peut être admis comme vrai qui est prouvé, avec les mauvaises démonstrations qui ne prouvent rien on a rejeté aussi les vérités qu'elles prétendaient fonder. Elles ont paru chimériques, quand on les a convaincues d'être indémontrables. En outre, étant admis que tout ce qui est dans l'entendement y entre nécessairement par les sens, la connaissance du monde extérieur et des êtres qu'il contient doit ou nous être donnée immédiatement par les sensations, ou être déduite des perceptions sensibles. Or le sceptique aflSrme que cela n'est pas, et rie peut pas être. En efiet, dit Hume, que nous prenons ici comme le représentant du Scepticisme poussé à ses plus extrêmes conséquences, les sens ne vous donnent que deux choses, des sensations et des images ; la sensation, c'est vous sentant; l'image, c'est vous imaginant ^ donc c'est toujours vous, une modification de vous-même que vous saisissez, et le penchant qui vous porte à mettre au dehors ce qui est en vous, est une illusion, comme celle qui vous fait rapporter derrière le miroir l'objet qui est en avant. Vous dites que la cause de la sensation, de l'image est .un objet autre que vous et hors de vous? Comment le s^vez- vous? Vous ne pouvez pas le
savoir, puisque de votre aveu il vous est impossible de l'atteindre autrement que par son image. Ensuite qu'estce qu'une cause? Voilà encore un mot vide de sens pour vous ; car aucune percejption sensible n'y correspond. Vous dites qu'un fait est cause d'un autre, quand ils se suivent constamment ou souvent dans le même ordre, et que le premier parait amener le second. Y a-t-il là autre chose qu'une succession de phénomènes? Avez- . vous jamais vu, palpé, senti la force ou l'énergie par laquelle une chose en produit une autre? Percevez-vous la communication du mouvement hors de vous et en vous-même, pouvez-vous constater par le sens interne la liaison entre un acte de votre volonté et un mouvement de votre bras? Vous ne devez donc afiSrmer que ce que l'expérience vous apprend : sinon vous faites des hypothèses, vous philosophez avec l'imagination. Vous admettez en outre dans l'objet que vous supposez hors de vous, des qualités auxquelles vous rapportez les sensations que vous éprouvez! Supposition aussi gratuite que la première ! Vous ne percevez pas plus une qualité objective qu'une cause, et ce qu'il vous plaît d'appeler qualités premières et qualités secondes des corps n'est en réalité que vos propres modifications que vous objectivez. Puis vous achevez votre construction imaginaire en affirmant sur la foi d'une prétendue loi de votre raison, que sous les qualités des choses qui existent hors de vous, il y a. nécessairement des substances, une qualité ne pouvant exister sans un sujet ou un substratum; mais votre loi de la substance n'est 1^8 plus fondée en nature que votre loi de la causalité.
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Cest encore une abstraction de votre raison, et c'est un véritable abus que de la réaliser en lui donnant quelque portée hors de vous* En fait vous n'avez jamais vu une substance ni rien qui lui ressemble ; autrement vous pourriez nous dire quelle en est la couleur, la figure, la forme, etc. Si vous ne le pouvez pas, c'est que la perception sensible ne vous apprend rien à cet égard, et par conséquent il en est du mot de substance comme de celui de cause $ ils ne signifient en effet ri€»i de. ce qu'on y met d'ordinaire. L'un exprime la succès* sion des faits; l'autre leur collection ou le lien qui les unit dans l'espace. Ce qu'on appelle un être, un corps n'est pour nous qu'une collection de sensations unies entre elles par certains rapports, comme les nombres sont des collections d'unités que nous composons et décomposons à notre gré. Notre pensée s'exerce de la môme manière sur nos sensations; car penser, c'est calculer. Il en est de votre moi comme du non-moi. Il n'y a en vous ni substance ni cause-, car vous n'en percevez pas, vous n'en sentez pas, votre conscience ne saisit que vos modifications, et votre raison ne peut rien affirmer au delà. Votre personne est une collection de faits internes, dont vous ne pouvez saisir la liaison in* time, bien que vous perceviez entre eux une certaine unité, à peu près comme des sons divers forment un accord.
Telles sont les conclusions du Scepticisme, erronées en elles-mêmes, parce qu'elles sont contraires au bon liens du genre humain, mais valables en face du Ratio* nalisme qui lui a fourni son point de départ, et dont il
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presse les principes jusque dans leurs dernières consé-^ quences. En vain le Rationalisme réclame contre cette rigoureuse déduction; il faut qu'il renonce à SQS principes ou qu'il. en accepte les suites fatales. Il faut qu'il reconnaisse que dans Tordre de la science la raison ne peut pas tout, ne fait pas tout, et queFliomme est obligé, s'il ne Yôut être précipité dans le doute universel, d'admettre comme données nécessaires certaines vérités, qui servent de bases à toutes les autres, sans pouvoir les juger au point de départ ni les établir par la dénaonstration.
Le Scepticisme a amené le Criiicisme. Kant a entrepris la critique de la raison humaine avec l'intention formelle de combattre la théorie de Hume. Il voulait étudier la raison en elle-même et dans ses rapports, taire pour ainsi dire. un recensement, un inventaire, une appréciation de ses moyens de connaître , pour déterminer sûrement ce qu'elle peut savoir et légitimement affirmer. Kant vit tout d'abord qu'il y a deu}( éléments dans la connaissance ou dans Tespériesice qui la produit, en raison des deux termes, des deux facteurs qui y concourent, le Sujet et l^objet* De l'objet viennent les impressions multiples, les sensations, les intuitions; c'est la partie variable et individuelle de la ^Bnaissance, Y à posteriori. Du sujet vient 1» partie né- ^ssaire, générale, universelle, l'a priori, tout ce qui dans la science ne peut s'expliquer par la sensation, et survit à l'abstraction des phénomènes ^ ainsi l'espace 6t le temps, formes nécessaires de l'intuition sensible; le» catégories, formes essentielle? de l'entendement et
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des conceptions; les idées universelles de la raison, conditions absolues de la pensée. L'homme ne peut rien connaître que par ces formes et sous ces conditions, et toutes les intuitions du monde sensible, toutes les perceptions qu'il en retire,* s'y moulent nécessairement et en reçoivent Tempreinte. D'où il suit que tout ce que nous sentons, concevons et pensons est inévitablement façonné, travaillé, transformé par nos facultés, j^ar nos moyens de connaître, et qu'ainsi l'objet, quel qu'il soit, ne peut jamais être saisi par le sujet, tel qu'il est en soi, maïs toujours avec une forme que le sujet lui impose,* en d'autres termes, notre raison ne perçoit que lephénomène; le phénomène seul a de la réalité, et tout ce que nous y ajoutons par la tendance instinctive de notre esprit est un pur noumène, vo6[jLevov, un être de raison. L'objet en soi ou l'être est donc x pour nous, bien qu'il ne soit pas zéro, puisque notre raison nous pousse invinciblement à le supposer comme la cause du phénomène: La science de l'être ou la métaphysique est donc impossible. Telle est la conclusion du Criticisme, analogue sinon équivalente à celle du Scepticisme; car, et c'est ce qui a été objecté à Kant dès l'origine, si le noumène est purement subjectif, si c'est en vertu d'une catégorie de l'entendement, de la causalité, que j'aflBrme l'existence hors de moi d'un objet qui produit en moi telle sensation, comme cette catégorie est subjective en tant que forme de ma raison, en lui donnant une portée objective je transporte au dehors ce qui est au dedans, je réalise une abstraction, comme disent les sceptiques, et je retombe dans l'illusion qu'ils ont signalée.
Tel est le cercle vicieux où la raison s'enferme fatalement toutes les fois qu'elle sort de sa sphère, et veut établir par ses arguments ce qui lui est indémoAtrable, par cela qu'elle doit y trouver les conditions de teute démonstration. Il n'y a qu'une manière d'échapper au Scepticisme et au Griticisme; c'est de se débarrasser de leurs subtilités et de leurs arguties, d'un côté en rêveoaot au sens commun qui tranche la question de la connaissance sensible sans la résoudre, et de l'autre pour la connaissance supérieure, pour la science de l'objectif intelligible et divin, pour la sphère métaphysique et religieuse, en s'élevant au-dessus de la raison et de ses formes, au-dessus de l'entendement et de ses catégories par la voie transcendante de Tesprit, à savoir par la contemplation de Tintelligence ou par le sentiment profond de l'âme.
En face des systèmes philosophiques se trouve le sens commun qui exprime la manière générale de sentir et devoir de tous les hommes jouissant de l'intégrité de' leurs sens, de leurs organes et des facultés de leur esprit. Le sens, commun, sans s'inquiéter de l'objet ni du sujet, iw de la manière dont ils agissent l'un sur l'autre pour constituer la connaissance, affirme que les objets extérieurs existent réellement, sinon tels qu'ils nous apparaissent, au moins tels qu'ils doivent être pour produire «nnous les impressions qu'ils y font. Il affirme que la
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perception sensible donne à notre esprit une espèce de certitude, que le raisonnement ne peut pas plus ébranler qu'affermir, et que le doute à cet égard ne peiit exister qu'en théorie,
La certitude de la perception externe est le fait primitif de notre existence au milieu du' monde physique, comme la certitude de la perception interne ou du sens intime est le premier fait de notre existence morale. Nous affirmons l'être en nous et hors de nous, dès que nous entrons en rapport avec les existences et en jouis^ sance de la vie, et nous l'affirmons avec les formes sous lesquelles il nous apparaît. Les sens externes ne nous trompent pas plus que le sens interne. Us nous font connaître du monde physique tout ce que nous avons besoin d'en connaître dans notre condition actuelle et en raison de notre organisation. L'erreur, quand il y en a, vient de notre raison, qui tend toujours a conclure de la réalité sensible à la vérité métaphysique, des phénomènes à la nature de^s choses, tandis que la connais* sance que donnent les sens, et la certitude qui raccompagne, ne valent que dans l'ordre phénoménal.
De quelque côté que l'homme se tourne, en lui ou hors de lui, il rencontre toujours quelque chose d'inexplicable et dont il doit partir pour expliquer tout le reste. Il faut partout à sa raison des données^ et justement parce que ces données sont les conditions néces^
saires de sa pensée, il ne peut la leur appliquer sans tourner dans un cercle vicieux-, il ne peut démontrer par sa raison ce sans quoi sa raison ne peut s'exercer. Qu'avez- vous que vous n'ayez reçu, dit saint Paul? Parole qui convient parfaitement à la science humaine : car elle reçoit nécessairement ses principes et dans les principes toutes les conséquences. Il ne peut en être autrement pour la créature intelligente. En tant que créée, elle tient du Créateur Vêtre et la vie ^ c'est Ta priori ou le principe de son existence. En tant qu'intelligente, elle reçoit dès l'origine la lumière intelligible, nourriture de son esprit; la vérité se communique à elle aussitôt qu'elle entre en rapport avec le monde spirituel , et dans cette communication se trouve l'a priori ou les données fondamentales de toute sa connaissance future. Il faut donc distinguer deux parties dans la connsûssance humaine : Tune variable et individueUe, contingente, parce qu'elle est purement phénoménale et ainsi dépendante des sens, de leurs organes et de toutes les conditions physiques-, ce sont les sensations, les perceptions sensibles, les conceptions individuelles ou les images, les pensées relatives ou les notions générales, etc; l'autre nécessaire, absolue, universelle, parce qu'elle ne ressort point du phénomène, mais se développe seulement à son occasion ou par son moyen, vu que dans l'état actuel de l'homme et du monde, ]sl vérité ne peut se manifester qu'à travers la rialiié ou par des formes sensibles. A cette seconde partie appartiennent toutes les idées qui sont contenues dans le fait de la perception des sens et qui peuvent en
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être dégagées par la réflexion -, idées formées dans l'être intelligent par une voie transcendante, par un procédé sur-rationnel ou par une espèce de révélation qui, bien qu'elle se fasse à travers les formes de la sensibilité, de l'individualité, n'en contracte cependant point le caractère contingent. Ainsi, dès que nous percevons des existences hors de nous et que nous nous distinguons des êtres qui nous entourent, il se forme dans notre esprit une croyance invincible que ces êtres existent et que nous existons nous-mêmes, ou, pour parler plus philosophiquement, que VÊtre est sous les phénomènes perçus par les sens, et que non-seulement il est, mais encore qu'il agit, opère, produit, qu'il est la cattse des faits qui paraissent au dehors. Cette croyance commence à notre première perception et ne finit qu'avec la vie. C'est une conviction indestructible, et tout ce qui tend à la combattre nous parait vain et ridicule. C'est le fait fondamental de notre existence au milieu de ce monde, et quelles que soient les vicissitudes du monde et de la science du monde, la certitude de la vérité de l'être reste inébranlable, au^essus de toutes les attaques et de tous les arguments. Cependant l'être n'est saisi par aucun de nos sens -, aucun ne perçoit la substance ni la cause; aucun ne pénètre au fond des existences-, ils n'atteignent tous que la surface, les qualités, ce qui se manifeste. L'idée de l'être, de la substance, de la cause ne nous vient donc point par les sens extérieurs; elle n'est point non plus une conclusion rationnelle, un produit de Tabstraction, une œuvre de raison , puisque les faits sensibles dont part la raison sont
de purs phénomènes. On ne pept extraire du contingent le nécessaire , du particulier, Funiversel. Que conclure de là ? Une conséquence inéyitable,que Texpérience con-^ firme, c'est que même au plus bas degré de la vie de Tètre intelligent, dans l'exercice des sens, au sein de la sensation et de la perception externe, il y a encore travail, développement de Tintelligence; et c'est pourquoi ce qu'il y a d'intelligible hors de lui ou l'idée divine qui est au fond de chaque existence de ce monde, se révèle à l'intuition intellectuelle comme substaqce dé l'existence, comme subsiraium de ses propriétés, comme principe de son énergie et de ses mouvements, c'està-dire comme Yêlre sous les phénomènes, comme la cause sous les faits. Ainsi dans toute perception sensible il y a deux actions bien distinctes opérées sur le sujet, et de là deux espèces de connaissances ou les deux parties de la connaissance humaine, à savoir l'action intelligible de l'idée divine, se^ manifestant à l'intelligence comme substance et cause des phénomènes, comme Y être extérieur, par conséquent comme vérité^ et l'action sensible de la forme, de la figure, des quali- ' tés de l'objet se manifestant aux sens comme phénowiène, comme réalité. Mais tout cela n'existe que pour la créature intelligente, la seule qui soit capable de science, et encore seulement quand son intelligence commence à se développer, ce qui n'arrive pour l'homme que par l'influence de la parole. Par la parole seuleïûent la lumière intelligible peut pénétrer en lui, lui ouvrir le sens de la vérité et le rendre capable d'entrer en rapport avec l'être, qu'il affirme alors avec assurance
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par le Verbe tant en lui que hors de lui, parce qu'il en a l'expérience des deux côtés, et qu'il ne connaît le non^moi ({u'areo le mot et par le moi. Le germe de ridée tinÎTerselIe de Tètre^ inhérent à sa nature psychique qui est elle-même l'image ou l'idée de sop prineipe« vient d'être fécondé, vivifié en lui; il se développera, s'accroîtra par le rapport continuel avec les êtres, à mesure que ce rapport deviendra plus vivant, plus profond, et il n'&tteindra le maximum de son développement que quand l'âme humaine entrera en communication directe avec l'Être des êtres, avec V Objet universel qui peut seul compléter l'idée de l'être dans l'entendement humain < et lui donner toute la science dont il est capable. Ainsi la science de l'homme prend le caractère de l'absolu, de l'universel et échappe aux liens de la subjectivité^ de l'individualité \ ainsi elle peut s'élever jusqu'à XÈtrê^ jusqu'à Celui qui est, ou plutôt l'Être s'abaisse jusqu'à elle, conservant toute sa vérité, toute son universalité au milieu des formes qu'il revêt pour se manifester à l'esprit de l'homme et se mettre à sa portée : symbole frappant, admirable préfiguration Je ce qui a été fait d'une manière plus éclatante et. plus positive encore pour le salut de l'humanité, quand le Verbe éternel a daigné assumer la nature humaine et se soumettre, à toutes ses misères pour la réconcilier avec le ciel, se faisant chair sans rien perdre de sa gloire, sans amoindrir sa puissance, sans altérer l'immutabilité de sa nature divine.
Il y a donc dans le fait de la perception sensible deux esp^es de certitude que le psychologue doit dis*
DE LA SEN81BIUTÉ ET DBS gBN». ltS9
Itinguer soigneusement. La première est la conyiction inébranlable que Vètre existe hors de nous, sous les phénomènes qui frappent nos sens-, c'est une certitude métaphysique, acquise par la voie transcendante quoi* que sous des conditions phénoménales , et voilà pour-» quoi elle est au-dessus des preuves et des attaques du raisonnement. La seconde est la persuasion que les &its que nous percevons existent réellement hors de nous et comme ils nous apparaissent \ c'est la certitude physique qui peut ^tre contestée par la raison spécula* Uvé^ mais qu'elle est forcée d'admettre comme raison pratique et dans la conduite de la vie^ sous peine de perdre le sens commun et de compromettre l'existence de Vhomme. La connaissance du monde sensible est donc aussi solide qu'elle peut l'être, et pour le fond et pour la forme. On alléguerait en vain les illusions des sens, les circonstances où l'on dit qu'ils nous trompent. L'allégation même de quelques cas particuliers, prouve qu'en général ils font ce qu'ils doivent faire et que leur rapport n'est point illusoire. D'ailleurs, si l'illusion était générale, si nous étions tous et toujours déçus par nos sens, si par une espèce de mirage propre à tous les yeux, tous voyaient ou croyaient voir la même chose , que s'ensuivrait-il? Les mêmes relations subsisteraient entre nous et de nous aux objets, et ainsi rien ne serait changé en effet dans la vie réelle que les apparences sensibles. L'ordre du sens commun resterait toujours analogue à celui de la nature extérieure^ et la correspondance de ce qui est hors de Vhomme et de ce qui se ç«8se en lui continuerait. Mais les faits mêmes qi^e l'on
cite n'infirment en rien le témoignage des sens. Dans ces circonstances comme dans toutes les autres, ce témoignage est ce qu'il doit être, en raison de notre organisation et des conditions physiques où le sujet et Tobjet sont placés. D'après les lois de la lumière , la tour carrée doit paraître ronde de loin -, le bâton qu'on plonge obliquement dans Teau doit paraître brisé , et ainsi des autres exemples. L'erreur qui peut vicier nos jugements dans ces cas ne vient pas des sens, mais de la rai^n qui conclut des phénomènes plus ou autre chose que ce qu'ils contiennent , et qui ainsi dépasse' ses prémisses ou ses données. C'est tout simplement un mauvais raisonnement. La plupart des erreurs humaines, et surtout les plus graves, sortent de cette source.
Nier la certitude de la perception des sens, c'est nier un fait évident, c'est une absurdité. Prétendre l'établir par. des preuves rationnelles, c'est une autre absurdité, puisque tout argument de raison repose en définitive sur le témoignage des sens et le suppose valide. La discussion sur ce point est donc tout à fait oiseuse, et ce qui le montre , c'est que le oui ou le non de la conclusion ne change rien à la pratique. La question vraiment intéressante pour le philosophe est celleci : comment se forme en nous la connaissance des objets qui existent hors de nous? Question psycholo^-
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que et physiologique tout ensemble, et qui ainsi, pour être résolue ou du moins éclaircie, réclame le concours de l'observation interne et de Tobservation externe*
A la question de la perception externe se rattachent nécessairement des considérations physiques, physiologiques et psychologiques. C'est Tàme qui perçoit, mais elle ne peut percevoir qu'au moyen du corps, par ses organes et à travers les autres milieux qui la séparent de l'objet et qui concourent pour leur part à la production de la sensation. Il faut donc suivre l'action de l'objet dans tout son trajet, depuis son point de départ qui est dans l'objet même, jusqu'à son arrivée ou sa réception dans le sujet ; il faut tenir compte de toutes les modifications qu'elle subit en passant par des milieux si différents, savoir : de l'influence de l'objet dans l'atmosphère, de celle-ci dans l'organe, et de l'organisme dans le monde intellectuel. Ainsi par exemple, pour expliquer la perception par la vue , on doit considérer le sujet voyant en rapport avec l'objet visible au moyen de la lumière , de l'œil, du nerf optique, du cerveau et du sens visuel. On doit montrer comment l'objet se comporte vis-à-vis de la lumière , soit qu'il la rayonne, soit qu'il la réfléchisse ou la rofrange; puis les changements que les rayons éprouvent dans l'atmosphère en raison des milieux qu'ils traversent *, ceux qu'ils subissent quand ils parviennent au felobede l'œil et à mesure qu'ils y pénètrent, ce qui
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nécessite la description de Tappareil visuel pour appré* eier les modifications que chaque partie de l'œil imprime au faisceau lumineux, et expliquer comment rimage se forme sur la rétine. Enfin, il faut suivre Torganisation de Tœil jusque dans lé cerveau par les nerfs optiques. Là finissent les observations physiologiques et s'ouvre le monde intellectuel , oiïi nous pénétrons par la conscience, par l'observation interne, sans qu'il nous soit possible d'apercevoir ni au dehors ni au dedans le point commun qui unit les deux mondes. Or il en est de même dans l'exercice de chaque sens, et pour expliquer la perception qui lui est propre.
Le psychologue doit donc avoir exploré l'organisme de l'homme, et les lois de la nature physique, s'il veut parler pertinemment de plusieurs fonctions de l'esprit humain où le corps a une grande part ; comme aussi le physiologiste doit être initié à l'observation psychologique, surtout quand il traite des fonctions des^sens , de l'action de l'encéphale, et de l'influence réciproque du moral et du physique. Ici ressort avec évidence la nécessité de l'union des sciences entre elles, comme leurs objets sont unis dans la nature^ car il est impossible que l'explication d'un fait complexe, moitié phy-* sique, moitié intellectuel, tel que la perception des sens , soit complète et satisfaisante, si elle considère chaque partie isolément ^ divise ce qui est un dans la réalité, et décrivant avec détailla portion du fait qu'elle s'adjuge, néglige Tautre sous prétexte qu'elle appar^tientà une autre science. On remarque une lacune sous ce rapport dans nos traités de philosophie, comme dans
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DOS liffes de phyinologiOé Les premiers tiennent fort peu de compte de Torganisme, qui joue cependant un grtnd rôle dans notre eiiistence intellectuelle* Ils se renferment dans Tobservation intérieure, et se privent amsi des luftiières que pourraient leur fournir Tétude d6 Vorgânisatîon et surtout les faits si importants dd la paAologie* C'est qu'en général nos psychologues n'ont étudié ni Fanatomie, pi la physiologie, ni l'histoire na* toreUe^ ni la médecine proprement dite^. et cependant, puisque l'homme est 4me et corps, et que ces deux parties de sa personne , unies par la vie, influent continuellement l'une sur l'autre, il est évident qu'on ne peut expliquer leur rapport qu'en les examinant l'une et l'autre* Quand ces écrivains se hasardent à parler des fonctions organiques, c'est en termes vagues, obscurS) incertmns ] on sent qu'ils n'ont point vu, touché les choses, et ils tachent de suppléer par des images , par des comparaisons, par des analogies a la connaissance positive des faits qui leur manque. D'un autre côté, la plupart des médecins ou physiciens, aussi ignorants de l'homme intérieur que les philosophes de l'homme physique, sont peut-être encore plus tranchants, plus exclusifs dans leurs assertions. Tls croient tenir tout l'homme dans l'organisme, et le bien confire quand ils en ont décrit les fonctions vitales ou ' disséqué le cadavre. Us iront même jusqu'à affirmer ^eusement que par la médecine seule se trouve accomplie la parole de l'oracle de Delphes ^v^^i ciourbv, connais-toi toi*même. Du reste, ils ne s'inquiètent nul« Initient de l'observation psychologique : habitués qu'ils
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sont à tout voir par les yeux du corps, à tout palper, à tout démontrer sensiblement , ils deviennent presque incapables de rentrer en eux-mêmes, pour fixer leur attention sur les choses métaphysiques, et ils finissent par les nier, parce quMls ne les voient pas. Ds essayent alors d'expliquer l'homme par son organisation; ils subordonnent le monde moral au monde physique, ou plutôt ils les identifient, ramenant tout au corps, à ses parties constitutives, à ses fonctions, et ne voyant dans la penséç et dans la volonté que des formes particulières de la vie animale. 11 y a donc des deux côtés connaissance insuffisante de Thomme par défaut d'observation et d'études. D'un côté comme de l'autre, on supplée par l'imagination à ce qu'on n'a point vu en réalité -, on s'efforce de faire rentrer ce qu'on ne sait pas dans ce qu'on sait; on donne une partie de l'homme pour l'homme tout entier, et on crée des 'systèmes d'autant plus exclusifs qu'ils sont moins complets.
Toutes les connaissances que l'homme peut acquérir par lui-môme, toutes celles qui ont été acquises par d'autres et qui lui sont transmises par la parole, partent en principe d'une conception intellectuelle. La conception spirituelle comme la conception physique est le produit de deux termes dont l'un est agent, l'autre patient; Tun donnant, l'autre recevant. Or, l'homme
étant placé en face du monde physique et des créatures de son espèce comme les créatures et le monde sçnt placéiS en face de lui, il est alternativement passif et actif, passif ou mère de toutes les conceptions qui sont formées dans son entendement, actif ou père de celles (fïi\ excite par sa présence ou par sa parole dans son semblable qui le voit ou Técoute.
La connaissance proprement dite ne commence qu'à la conception intellectuelle. Une chose n'est connue , n'est sue que quand elle est conçue. Jusque-là il y a impression, sensation ou sentiment, perception, intuitions multiples, vue plus ou moins confuse 5 maisutoot cela n'est pas réduit en unité, vu en ensemble, et ainsi ûe peut être représenté nettement dans l'entendement ni exposé clairement par le discours. La question de l'origine de la connaissance nous ramène donc à celle de la formation de la conception, et celle-ci à l'étude des facultés par lesquelles elle s'opère ou dont elle implique l'exercice préalable. Nous nous en occuperons dans le chapitre suivant.
La conception, étant le produit de l'action de l'objet sur le sujet, présuppose d'un côté dans l'objet une certaine puissance d'agir, par conséquent quelque chose
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de vivant, un esprii de me de quelque degré que C6 soit^ tx\ communication 'aveo le sujet : de Taulre côté dans le sujet la capacité de recevoir cette action et d'en être modifié, capacité que nous désignons par le terme général de semibiliti : et en outre la capacité de eonec^ voir sous rinfluence de Tobjet Tim^ge ou Tidée qui le représente, ce que nous appelons enienêêmeni. Nous parlerons d'abord de la sensibilité et de ses divers modes, en ce qui concerne l'acquisition de la connaissance..
Quand nous sentons un objet, on dit que l'objet agU sur nous, et la sensation est un produit de cette aetiaik. Or cette expression, employée par le vulgaire comme par les philosophes, n'est ni figurée, qi métaphorique. Elle énonce un fait positif, dont nous avons tous Texpérience. H y a réellement une actiou exercée par lobjet sur le sujet; et la preuve c'est que celui qid swt commence toujours par être passif soos riufluence exr terne vers laquelle il réagit ensuite. Quaqd Tabjet ^ un être vivant et organisé, il n'y a aucune difficulté à concevoir qu'il agisse sur nous à travers nos sens et à distance par le rayonnement de sa vie. Ainsi l'homme agit sur l'homme par sa parole, par son geste, par son regard, par sa physionomie, ses mouvements, ses attitudes, son habitude extérieure, ses actions. Il en est de même de l'animal et aussi du végétal jusqu'à un certain point. La vie qui est dans ces formes perce à travers
Venveloppe et nous impressionne, quand nous entrons en rapport avec elle par nos sens, et de là les sympathies et les antipathies naturelles que nous éprouvons pour les êtres qui nous entourent, et qu'il nous est souvent impossible d'expliquer ou de justifier. II y aurait beaucoup à dire sur Faction plus ou moins profonde, mais toujours mystérieuse que les existences si diverses de la nature exercent sur Tbomme, sur son corps et ses différents organes, sur ses sens, son imagination, ses affections, sa volonté, en raison de l'analogie, de Taffinité qu'elles peuvent avoir avec les éléînents constitulife de sa personne. Les anciens s'occupèrent beaucoup de ces qualités occultes, et dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, comme dans tout le moyen âge, nous retrouvons dans les livres des philosophes et dans les croyances populaires de nombreuses traces de ces doctrines secrètes qui ont de tout teinps donné naissance à la magie, à la théurgie, à l'art des enchantements, de la fascination, des philtres, doctrines exploitées et faussées de mille manières par la superstition et les passions humaines, mais où il y a cependant au fond quelque chose de vrai.
Quant aux êtres inorganiques, leur action sur nos sens, qui paraît au premier abord plus diflBcile à expliquer, n'en est pas moins réelle; car nous ne pouvons les sentir, les concevoir qu'à cette condition. Cette action se distingue dans toutes nos sensations, sauf peut- ^Vre celles du toqcher qui s'applique à la surface des* corps inanimés, aux formes mortes ou à la matière proprement dite. Dans la vision, par exemple, l'objet propre
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et immédiat du sens, ce par quoi nous voyons, c'est la lumière. Or quoi de plus vivant que la lumière, qui donne la vie à tout, le grand agent de la fécondation de la nature, le principal mobile du développement et de Taccroissemeiït? Remarquons en passant que c'est surtout par le sens de la vue que nous concevons les choses physiques, les perceptions des autres sens se rattachant au plan et à l'image de l'objet, formée dans l'entendement au moyen de la vision. La lumière peut donc être regardée comme le générateur de toutes nos conceptions du monde visible-, mais c'est par Vouîe que se forment nos conceptions du monde rationnel, intelligible, métaphysique, tout ce qui ne se représente plus en image et avec des formes colorées. Or le sens de l'ouïe n'est aussi' en rapport qu'avec un seul agent, l'air, et après la lumière quoi de plus actif, de plus pénétrant, de plus vivant que l'air, véhicule de toutes les actions vitales qui remplissent l'espace? Que de vie dans une parole animée par la pensée, par le sentiment, par l'âme, et cependant dans sa forme extérieure une parole n'est que de l'air qui vibre! Que de vie dans la musique et quelle puissance sur le cœur humain pour l'exciter ou le calmer, pour le relever ou l'abattre, et cependant la musique n'est qu'un assemblage et une succession de sons, c'est-à-dire de l'air qui vibre ! Il y a donc dans ces vibrations de l'air un esprit qui vibre aussi à sa manière, et qui ajoute à l'esprit général de * l'air une force, une vitalité particulière par laquelle il agit plus ou moins énergiquement sur nos sens et par nos sens sur notre âme. La même chose a lieu pour
DE LA SENSIB1UTÉ ET Dife SENS. 169
Todorat. Les émanations des corps en sont les parties les plus subtiles, les plus volatiles : c'est Tesprit animal, végétal ou minéral en exhalation, et se répandimt au dehors par la tendance propre à tout esprit. Quant au goût qui saisit les objets au contact, il ne sent rien, tant que la substance reste enfermée dans son enveloppe; il faut qu'elle soit dissoute pour qu'il Texpérimente, pour qu'il en reçoive une impression, et alors' la sensation de la saveur est produite par l'action des sels en solution, dont l'esprit pénétrant, dégagé de sa base, agit plus ou moins vivement sur les nerfs de Torgane. Reste le toucher, que les philosophes matérialistes ont nommé le sens fondamental, parce qu'il est en effet plus en rapport avec la matière que tous les autres. Or ce que le toucher, qui en général ne perçoit que les surfaces et les dimensions, nous fait connaître de plus, profond, cf'est la pesanteur, et dans ce cas il est en relation médiate avec la force mystérieuse dont elle provient, c'est-à-dire avec l'attraction du centre terrestre qui agit sur tous les corps. Le toucher, pesant les corps, ' sent et apprécie cette action. Les faits nous autorisent donc à conclure que la plupart des sensations que nous, recevons des objets et toutes les conceptions que nous en avons, sont produites par quelque chose de vivant, par un esprit de vie, qui part de l'objet senti, et qui le rend capable d'agir sur le sujet sensible.
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La sensibilité, considérée de la manière la plusgéné^ raie, est la vie elle-^mème en exercice, la manifestation la plus simple ou Veflet pur de la vie; vivre et sentir sont absolument identiques au fond. L'être bumain, dormant dans son germe, est réveillé par Tacte fécondateur, oomjne un feu latent ou en puissance est allumé par un feu rayonnant ou en acte. Le germe fécondé reçoit la sensibilité avec la vie par Faction objective qui Texcite -, il rayonne à son tour, se développe, se polarise. Le va et vient s'établit, Texistence se pose, Toi^nisme se forme, et l'homme-fœtus qui ne sentait que sa mère dans sa mère et tout par elle, s'en détache, sort de sa prison obscure, et natt à un monde nouveau, où continuant à se développer, il rencontre d'autres existences qui vivent et se développent comme lui.
Sentir est le fait primitif de toute créature vivante; car la créature n*ayant point la vie d'elle-même, et la recevant par la communication d'une influence supérieure qui la pénètre, il est évident qu'en commençant à vivre elle commence -à sentir, puisqu'elle ne vit que par l'impulsion qua l'esprit vivificateur lui imprime. Elle est donc passive avant tout, et elle ne peut point ne pas l'être, puisqu'elle reçoit d'abord, et que saréac-
lioD, toujours consécutive, serait impossible sans Taction préalable qui Fexcite.
La sensibilité entre donc en exercice avec la vie, au moment même de la fécondation. Aussi iVy a toujours un fait de sensibilité, sensation ou sentiment, au fond de tout ce que nous sommes, de tout ce que nous fai* sons. Notre activité physique, intellectuelle, morale a sa racine dans ce que nous sentons, et c'est ce qui lui donne du fond, de la nourriture, comme la plante puise dans la profondeur de la terre de quoi fournir à son développement. Les fonctions et les mouvements du corps se font bien quand, par des relations conve^ nables avec les objets qui l'entourent et dont il tire sa nourriture, les impressions et les sensations qu'il reçoit sont analogues à son organisme et tourneàt facilement à l'assimilation, à la réparation. La sensation fournit à la pensée tous ses matériaux; car on ne pense et on ne parle bien que ce qui a été bien conçu, et on ne conçoit bien que ce qu'on a bien senti* C'est dans la manière de sentir que se trouve en germe la substance de la pensée, si je puis m'exprimer ainsi, et même en partie sa force subjective, son ^ergie interne, puisque la réaction de l'esprit est toujours excitée, dirigée par oe qui dgit sur lui. La première condition du talent, du génie, de la force du caractère, c'est de bien sentir, de sentir vivement et juste, de sentir profondément. Notre volonté ne se décidant que d'après des motifs, et ces motifs partant de certains mobiles pu moteurs qui sont hors de nous, distincts de nous, il suit que notre activité morale dépend, au moins pour la moitié, de la
manière dont ces mobiles noas impressionnent, par conséquent des sensations ou des sentiments qu'ils produisent en nous. Le désir ou la tendance du moi vers un objet qui lui parait bon est toujours en raison de l'impression faite par l'objet, et tous les degrés du désir, depuis la velléité du caprice jusqu'à l'emportement de la passion, résultent de l'influence plus ou moins vive, plus ou moins dominante, exercée sur notre âme par l'objet. Nos actions dépendent de nos sentiments, qui en sont à la fois le principe, la mesure et le soutien. C'est ce qui fait la principale force de l'éloquence ; elle frappe sur la sensibilité pour ébranler, entraîner ou fortifier la volonté. La science, l'art, la religion, la société, la vie tout entière ont leurs fondements dans des^ sentiments plus ou moins profonds de l'âme humaine, analogues à l'objet qui leur correspond ; et c'est pourquoi les questions les plus graves qu'elles soulèvent et qui résistent le plus souvent à tous les efforts de l'intelligence et de la raison, se résolvent dans le sanctuaire de l'âme par le sentiment , ou par le goût d'une expérience intime, qui exclut la possibilité du doute.
De ce point de vue, on peut affirmer hardiment qu'il n'y a rien dans l'entendement humain qui n'ait d'abord été dans la sensibilité, in sensu; mais alors il faut donner au mot sensus toute son extension , depuis la sensation de la peau jusqu'au sentiment le plus intérieur de l'âme, et ne pas le restreindre, comme l'école sensualiste, aux impressions des sens externes. Ici encore on pourrait dire avec Condillac, non que toutes les facultés intellectuelles et morales <le l'homme ne sont que des trans-
formations de la sensation, ce qui est absurde, mais que toutes nos facultés ont leurs racines dans la sensibilité, et qu'elles y puisent toutes avec leur nourriture le mouvement et la vie. Voilà comme dans les systèmes les plus faux il y a encore un fond de vérité, qui les rend spécieux et leur gagne des partisans; car Thomme n'est jamais séduit que par Fapparence du vrai. Il y a du vrai dans toutes les erreurs^ parce que toute négation ren^ ferme une affirmation.
La vie de l'individu ou son rayonnement vital, rencontrant d'autres formes vivantes, d'autres rayons vitaux les croise, les pénètre, et en est pénétrée, croisée. Cette action extérieure que chaque individualité subit, l'atteint et l'émeut jusque dans son foyer, et cette motion, cette émotion ou ce mouvement qui a lieu dans son moi lui donne à la fois Texpérience de sa vie propre et de l'existence du non-moi. Ces existences et leur influence lui sont analogues ou contraires, agréables ou désagréables, et ainsi elle les admet ou les repousse^ elle en jouit ou elle en souffre.
Le moi ne se connaît que par opposition au non-moi ^ parce qu'en effet il n'existe comme moi, ou ne se pose comme tel, que dans cette opposition. Chaque centre.
une fois qu*il est animé par la vie, rayonne dans T^pace ; il tend à se développer, à s'organiser, il se pose au dehors le plus qu'il peut, et il se trouve nécessairement arrêté, croisé dans ses tendances par d'autres centres qui rayonnent comme lui. Or toute action extérieure, qu'il subit et repousse à la fois, le r^oule au dedans, le ramène sur lui-m6me, à peu près comme un ressort comprimé réagit constamment sur la force qui le presse. C'est dans cet antagonisme des individus que le moi se distingue du non-moi j là où il y a une nature intelligente, et par conséquent capacité de la réflexion active sur soi-même. Par sa réaction connue et voulue sur ce qui n'est pas lui, il se met nettement en opposition avec le non^nôii s'en sépare en lui résistant, et s'en discerne encore par la réflexion, 'même quand il cherche à s'unir à lui^ à se fondre en lui. Ainsi se constitue la conscience du moi ou de la personnalité dans les êtres intelligents et libres, conscience essentielle à leur nature et qui est aussi indestructible en eux que leur intelligence et leur liberté \ car Dieu^ dit la parole du sage, a créé l'âme inexterminabhy et elle ne peut subsister comme individualité, comme personne morale, que par la conscience. Alors aussi se fait dans chaque moi le discernement dés influences extérieures et des objets dont elles partent, suivant l'analogie qu'elles ont avec sa nature, avec ses facultés, avec sa forme ou son organisme, suivant qu'elles lui causent du plaisir ou de la douleur. Là commencent ses alliances, ses affections, ses sympathies, ses penchants qui deviennent les mobiles secrets de son activité, et dont il
ms LA SEMSIBIUTÉ KT DBS ftBMS. 17S
suit souvent rentralnement sans en avoir conscience, et aussi ses répugnances, ses aversions, qui prennent quelquefois leur source dans une première impression pénible, et qu'il a plus tard tant de peine i surmonter.
L'homme est sensible de trois manières, c'est-à-dire que sa vie une en elle-même est susceptible d'être actionnée par des existences de trois ordres différents. Comme être physique et organique , comme animal , il éprouve des sensations sous l'impression des objets physiques, et cette impression reçue , conçue et réfléchie en lui et par lui , produit les images et la connaissance des objets. Comme être raisonnable , comme créature intelligente et morale , il sent par leur manifestation les êtres qui lui ressemblent, et cette manifestation par l'action et par la parole reçue , conçue et réfléchie en lui , lui donne la conscience et la connaissance de leur existence. Comme être psychique, comme àme, il est capable d'un sentiment plus profond encore^ il peut recevoir dans son âme l'influence de ce qui est supérieur à son corps et à son esprit, et cette influencé reçue, conçue et réfléchie en lui, y produit Vidée et la connaissance de Vidéal.
La sensibilité est une dans l'homme, comme la vie dont elle est le fait primitif^ mais, comme la vie aussi.
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elle se distingue par les formes qu'elle revêt , et ces formes dépendent à la fois des objets avec lesquels elle est en rapport et des moyens par lesquels elle s'exerce. Ainsi Tâme sent par le corps et à travers ses organes ; elle sent par Tesprit et au moyen de ses puissances, et enfin elle sent dans son fond ou d'une manière plus pure et plus intime. Par le corps et l'organisme, elle est en communication continue avec le monde, ses phénomènes, ses agents, avec l'esprit général du monde et tous les esprits particuliers qui en ressortent , animaux , végétaux , minéraux. Les impressions qu'elle éprouve dans ce cas s'appellent sensations. Le mot*^sation est employé le plus ordinairement et le plus exactement pour désigner l'exercice de la sensibilité dans la sphère physique , et toutes les modifications produites en nous paf Vaction des objets extérieurs, ou par les faits divers de l'organisme et de ses fonctions. La sensation a une partie physiologique et une partie psychologique. Le corps y est pour beaucoup, puisqu'il reçoit tout d'abord l'action de l'objet , et que l'impression qui en résulte est en raison composée de l'état organique d'un côté, et de l'autre de la constitution de l'objet et des agents physiques qu'il emploie pour opérer sur nos organes. Tout animal éprouve des sensations , parce qu'il vit, parce qu'il est organisé , et que par son organisation il est en relation avec ce qui l'entoure. Dans l'homme il y a plus : à l'action de l'organisme se joint la réaction d'un esprit intelligent, rapportant la sensation à un objet extérieur qu'il perçoit, et trouvant en cet objet la cause de ce qu'il sent.
L'animal réagit aussi inslinctivement vers Tobjet présent qui le fait jouir ou souffrir, mais il n'y a aucune direction intelligente dans sa réaction , et elle ne devient point pour lui source de connaissance; elle est toute dans Tintérèt de sa conservation. La partie psychologique de la sensation est donc la perception de Fobjet^ laquelle est toujours accompagnée de la croyance irrésistible que l'objet existe réellement hors de nous, qu'il est la cause des impressions senties en face de lui, et le subsiratum des qualités et des proprié* tés qui affectent nos sens.
La sensibilité s'exerce par l'esprit, toutes les fois que nous entrons en communication avec des êtres raisonnables, avec des esprits intelligents. C'est une manière de sentir plus subtile, plus pure que la première, mais qui la suppose; car l'homme n'étant point un esprit pur , mais une âme unie à un corps et servie par des organes , le commerce des âmes et des esprits n'est point immédiat, direct; ils ne s'atteignent et ne se sentent qu'à travers les formes du corps , par tous les moyens d'expression dont se servent la pensée, le.sentiment , la volonté. Dans ce cas , la sensation ou l'impression produite sur l'organisme est peu de chose , tandis que l'impression faite sur l'esprit ou le cœur peut être très-vive. Une parole qui affecte légèrement l'oreille peut bouleverser l'âme. Le mot de sensation ne convient plus à ce mode de sensibilité ; on l'appelle sentiment. De nos rapports multiples avec nos semblables par le commerce de la parole, de la pensée, des affections, par tout ce que la société met entre les
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hoinmes, provient une foule de sentiments, distincts jMir leur cause , par leur objet, comme par leur degré de plaisir ou de douleur, mais qui ont cela de commun qu'ils intéressent Tesprit et le cœur plus que le corps et qu'ils diffèrent essentiellement des modifications purement physiques. Ces sentiments sont accompagnés de la perception des objets qui les excitent, et des rapl>orts de ces objets entre eux et avec nous. C'est par Jà que nous acquérons la connaissance des hommes et du monde dans l'expérience journalièi'e. D oil résulte pour l'homme qui vit en société et qui est doué de quelque réflexion, un certain tact des personnes et des choses, par lequel il discerne rapidement, et sent plus encore qu'il ne juge ce qui se passe dans les autres, et ce qu'il faut faire ou ne pas faire, dire ou taire dans les diverses circonstances où il se trouve. Cette sensibilité de l'esprit est aussi la racine du goût dans la littérature et dans les arts.
L'âme sent dans son fond, dans le foyer de son être, quand elle sent en rapport avec ce qui est supérieur au monde physique et au monde intelligible, quand elle est pénétrée par l'action vivifiante de Celui dont elle est, et avec lequel seul, lorsqu'elle est assez pure, elle peut s'unir sans interstice, parce qu'il est son principe. Les impressions qu'elle reçoit alors, sont tout à fait différentes de celles du corps, bien qu'en vertu*de l'union des deux natures, elles retentissent jusqu'à un certain point dans l'organisme ] et même quand elles sont directes et très-pures, elles ne passent point par les puissances de l'esprit ou au moins les traversent
DE LA â£]HStËtLlTÉ ET DES SBNS. 479
sans les aflTecter. On leè reconnaît à ce caractère, qu'il y a toujours en eHes , dans les affections qui en résultent et dans les perceptions on plutôt les vues supérieures qui peuvent les accompagner, quelque chose d'infini, d'universel , d'absolu qui annonce l'influence du monde divin. De cette manière de sentir ressortent les sentiments les plus profonds, les plus élevés , les plus vifs de l'àme humaine , qui la font vivre comme âme de la vie de Tâme, de cette vie divine pour laquelle iMHis avofns été faits, et dont nous ne pouvons jouir que par notre rapport avec l'infini, avec Dieu dont nous somtnes Fimage. Quand ces sentiments, produits en iM)us par Faction divine,* se réfléchissent dans notre intelligence, ils se formulent dans ces conceptions universelles , principes de toutes les sciences, que Platon a appelées idées. Lorsque nous agissons par l'impubion de ces sentiments et avec le secours de la force qu'ils nous transmettent, il y a dans notre conduite je ne sais quoi de majestueux, de grand, de généreux^ qui, nous %vant au-dessus des motifs vulgaires» se manifeste par le dévouement, et produit Vbérolsnie , Théroisme qui ^ dans Tordre moral ce que l'idée est dans Tordre de la science , à savoir le triomphe de Tuniversel sur le particulier, de Tétemel sur le temporaire, de Tabsolu sur le contingent, du divin sur Thumain. C'est la partie transcendante de la vie humaine» La sraisibilité psydiique ou de l'âme s'exerce et se développe surtout dans la fte religieuse. La sensibilité spirituelle se manifeste principalement dans la vie sociale, et la sensibilité physique ou du corps dans la vie animale ou (organique*
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Toute sensation suppose dans le sujet sentant le foyer, le sens et Torgane. Le foyer est la capacité dans laquelle les impressions viennent se réunir , le point central où les vibrations de la vie retentissent et viennent aboutir; c'est ce qu'on appelle sensorium corn-' mune. Les sens sont les rayons du foyer, les conducteurs de l'acte vital ^ et les organes de la perception externe, tous placés à la surface du corps, sont les pôles du foyer, les points extrêmes des rayons, les intermédiaires entre le monde spirituel subjectif et le monde matériel objectif, les portes de communication entre le moi et le monde physique.
Gomme nous avons distingué la sensibilité générale en trois formes principales, ainsi la sensibilité physique se distingue à son tour en plusieurs formes, suivant les organes* par lesquels elle s'exerce et les objets qui Téxcitent. Ces formes particulières constituent ce qu'on appelle les sens. Or, bien que le sens soit dans son exercice normal en liaison injtime avec l'organe , ils ne doivent cependant pas être confondus ; car le sens en lui-même est tout spirituel, c'est un rayon et comme une prolation de l'esprit; l'oi^ane est matériel, c'est une partie du corps arrangée et façonnée de manière à recevoir, d'un côté l'action des objets extérieurs, de
l'autre la réaction de l'esprit vers ce qui 1 affecte. Il doit y avoir un point mitoyen, où la vie organique et lesprit se rencontrent et se pénètrent-, mais il nous est impossible de le saisir par l'observation. Nous pouvons considérer les organes des sens par le dehors, disséquer leurs tissus, consid^^rer les rapports de leurs par* I ties, et les décrire avec exactitude. Mais d^ibord If^s I organes que nous sounictLons à cet examen, ne sont \ plus vivants ; puis nous sommes forcés de nous arrêter à ta dernière particule de matière perceptible, et là nous restons au bord d'un abîme. Que nous suivions par exemple le nerf optiquejusque dans la substance blanche des couches optiques, nous le voyons se per-
Idre dans la masse de la pulpe cérébrale où nous ne distinguons plus rien : l'observation exlerue est a bout. Si alors nous voulons constater les faits de la sensibilité
fen acte, ou les fonctions et les modîiications des sens excités par les objets, il faut rentrer en nous-mêmes et nens appliquer à robservation interne par le sens intime, la conscience et la réflexion. Dans ce cas, nous saisissons ce qui se passe dans le for intérieur , mais «ous ne percevons point la part que l'organisme prend à ces faits ^ nous ne sentons point raction du cerveau ïii des nerfs, s'ils sont dans Tétat sain : et c'est pourquoi , quand nous essayons d'accorder ensemble les ^suUats des deux manières d'observer, nous ne pou- V0Dsétal)Ur que des coïncidences, des correspondant ces, des analogies. Ainsi , quoique nous fassions, et en supposant môme que la psychologie et la physiologie tien dirigées unissent leurs elTorts et leurs travaux ,
i8â DU DÉYELOPPEMBNT DE l' ESPRIT HUMAm.
nous ne verrons encore les choses que partiellement, comme dil saint Paul , et notre science en ce monde sera toujours incomplète.
Nous avons dit qu'il ne faut pas confondre le sens et l'organe. En effet , quoique le sens ne puisse s'exercer que par un organe, cependant il n'est pas attaché exclusivement à tel organe ni surtout à la forme organi* que, telle qu'elle est dans l'état présent. Ainsi la vue qui fonctionne ordinairement par le nerf optique et le globe de l'œil , peut néanmoins agir et être impressionnée par une autre voie. Les somnambules voient, lisent, écrivent et marchent dans l'obscurité , les yeux fennés ^ ils évitent avec une grande adresse les obstacles et les dangers, mieux même que pendant la veille, puisqu'ils grimpent et courent sur des toits qu'ils n'oseraient point aborder éveillés. Ainsi encore ceux qui arrivent à la clairvoyance magnétique, soit naturellement par telle maladie nerveuse, soit artificidlement à la suite de certaines manipulations y voient , les yeux fermés, ce que nous n'apercevons pas avec nos yeux ouverts. Ils distinguent les choses à de grandes distances ou à travers des milieux opaques, ils perçoivent ce qui se passe dans un corps malade, le siège de la maladie, les causes qui l'ont amenée, les remèdes qui peuvent la guérir ; ils lisent une lettre cachetée et placée sur Tépigastre, et autres choses de ce genre qu'il n'est plus permis de nier aujourd'hui , tant elles se répètent fréquemment. 11 est évident que dans ce cas la sensibilité visuelle ne s'exerce point par son organe ordinaire; elle est comme transportée a d'autres nerfs qui en de*
hR LA 8ENSIB1UTÉ ET DBS SENS. 183
viennent les conducteurs et les moyens. Donc le sens, ou la faculté de sentir de telle manière , n'est point identique a Torgane*, en d'autres termes, ce n'est point Forgaue qui sent, mais Tesprit par Torgane, et encore celte fonction n'est-elle pas exclusivement attachée à tel appareil de l'organisme.
Le êensorium commune est 4 la fois le point de départ du rayonnement des sens et l'aboutissant de toutes les impressions. C'est en lui que siège, à proprement dire, l'esprit humain ou la raison avec sa faculté de penser. C'est dans Tentendement qu'elle s'exerce, et Tentendement n'étant, comme nous le verrons ci-après, que la capacité de l'âme déployée, et pouvant être représenté comme une sphère vivante dont l'âme est le centre, le sensorium commune est une des propriétés fondamentales de ce centre, qui sent par tous les rayons de sa wianifestation, par tous les points, de sa circonférence. Or, l'entendement ayant son siège dans le cerveau, la sensibilité fonctionne par le ceryeau et par tous les organes qui en sont des prolongements, des dérivations ou des annexes. Le sensorium commune y foyer des sensations, des perceptions, de l'entendement et de ta pensée, et dont la tête est évidemment le siège orga- ^ue, ne doit pas être confondu avec l'âme elle-même, centre de la vie psychique. Toutes les perceptions reçues par les sens passent par le cerveau et par l'entendement', mais nous sentons beaucoup de choses, et ce sont nos sentiments les plus profonds, qui y retentissait secondairement. Le siège des affections les plus Vives, des sentiments des plus intimes, n'est point dans
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le cerveau, mais dans la région du cœur, dans la cavité pectorale; c'est là que naissent les désirs et que les passions s'agitent. On aime par le cœur et non par la lé te, et comme la tête est devenue le représentant de la pensée, le cœur est devenu celui de l'amour, propriété essentielle de l'âme. Ceux qui ont pris la raison pour l'âme et qui ont fait de la pensée l'essence de l'âme, ont toujours cherché le' siège de l'âme dans le cerveau, parce qu'il est évidemment l'organe des opérations rationnelles. Ainsi Descartes, qui ne concevait pas plus une âme sans la pensée qu'un corps sans étendue, plaçait l'âme dans la glande pinéale, entre les tubercules quadrijumeaux, à la partie centrale de l'encéphale : et voilà comme une erreur en psychologie va retentir dans la physiologie!
Les fonctions de l'esprit humain s'exercent au moyen d'organes ou d'instruments corporels. L'organisme présente dans son unité trois régions distinctes, le chef ou la tête, le tronc et les mepbres. Dans chacune de ces régions se trouvent des organes sensitifs qui correspondent entre eux, et qui sont en rapport plus ou moins prochain avec le foyer de l'organisme et de la personnalité humaine* Les transmissions faites à l'esprit par ces organes sont donc distinctes aussi, et elles ont une valeur différente dans l'ordre de la formation de la connaissance. Il y a des organes de perception plus nobles que d'autres, en raison des objets avec lesquels
ils communiquent au dehors, en raison de leur af&uilé plus grande avec T esprit au dedans, et ainsi il y a des conceptions plus ou moins élevées, plus ou moins gé-
aérales, plus ou moins spintuclles. Ccst ici que se trouve le fondement des vraies catégories, dans lesquelles doivent rentrer toutes ies conceptions de T entendement humain.
L'âme et le corps étant unis parla vie et devant vivre en harmonie, se pénètrent sans cesse par leurs esprits- 11 y a entre eux une corresjiondance continue qui suppose une grande analogie dans leurs fonctions et doit établir une sorte de parallélisme dans leur développemenL C est de ce point de vue que nous voudrions qu'on fit la physiologie. Elle aurait alors un principe, une luniîère supérieure et une mesure; il y aurait de l'idée en elle, et elle pourrait aspirer à devenir une science. Elle saurait d'où vient la vie de Torganisme et elle n'en serait plus réduite à Textraire de la matièrCj à V abstraire des phénomènes ou à Texpliquer par les propriétés vitales qui en sont les conséquences. Alors aussi le corps et ses parties ne nous apparaîtraient plus seulement comme des faits dont nous ne voyons ni le pourquoi ni le comment, et que nous pouvons considérer indifféremment par un bout ou par un autre, parce que nous n'en connaissons ni le principe ni le but. L'organisation se dévoilerait aiJmirablement à nos yeux, quand i^ne fois l'idée qui a présidé a sa formation les éclaire-
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rait', elle prendrait du sens et de la signification par l'esprit intelligent qu'elle doit manifester et servir; car là comme ailleurs, comme partout, la forme toute seule, la chair ne sert de rien, et Tesprit seul vivifie. Nous ne prétendons pas remplir en ce moment cette immense lacune dans la science de F homme. Nous voulons seule^ ment jeter en passant quelques aperçus amenés naturellement par le sujet que nous traitons, et qui nous semblent nécessaires pour l'expliquer convenablement.
Il y. a dans le corps humain trois cavités principales, qui correspondent par leur position et par les fonctions qui s'y accomplissent, aux trois mondes avec lesquels l'homme est en rapport, et qu'il représente lui-même dans sa personne, puisqu'il est l'abrégé de l'univers. Ces trois cavités sont : la poitrine où est placé le cœur, siège de la vie psychique, la tète où est renfermé le cer* veau, siège de la vie intellectuelle, et l'abdomen ou le ventre, région principale de la vie physique ou animale. La poitrine est la région centrale, et les deux autres, qui en sont comme les pôles, sont dans une sympathie continue avec la poitrine et entre elles. C'est pourquoi le célèbre Bordeu disait que la vie repose sur le trépied du cœur, du cerveau et de l'estomac.
C'est dans la sphère de la poitrine et par les organes qui y sont contenus, que la vie organique s'exerce de la manière la plus générale et la plus simple. Elle y est employée à l'hématose, c'est-à-dire à la confection et à la réparation du sang, fluide général de l'organisation. A cette fin, la poitrine ne communique au dehors qu'avec l'air dans lequel elle puise le feu nécessaire pour entre*
DE LA SENSIBILITÉ ET DfiS SENS. 187
tenir la chaleur de la vie animale : d'où résulte ce qu'on appelle, dans le langage chimique de nos jours, Toxygénation du sang. Le but de la respiration est donc surtout de refaire le sang épuisé par sa circulation à travers les organes, où il est dépouillé de ses parties nourricières, de lui redonner de la vitalité, de Tardeur, du stimulant, et c'est au cœur qu'il appartient d'achever la sanguification commencée dans les poumons, pour envoyer ensuite avec le sang rajeuni la vie et la nourriture à toutes les parties du corps. Analogie frappante avec l'âme, qui ne vit aussi, comme il lui convient, que par un seul rapport, le plus général et le plus simple de tous, le rapport avec Dieu. Communiquant avec Tesprit de Dieu par la prière qui est vraiment la respiration de rame, elle aspire l'air du ciel et puise dans cet aliment incorruptible le feu sacré qui fait sa vie, et qu'elle distribue par son irradiation à toutes ses puissances, à toutes ses facultés et jusqu'à la forme organique. Dans la région précordiale ont lieu les impressions morales, les sentiments du cœur et de l'âme, qui ne sont tous, en dernière analyse, que des modes plus ou moins purs de l'amour. Nous aimons par le cœur, et c'est par un cœur pur ou par le pur amour, que nous pouvons communiquer avec Dieu et le monde divin. Dans les attachements inférieurs, l'affection commence par la tête au moyen de la réflexion, ou par la concupiscence au moyen des sens. Le cœur est affecté secondairement*, il sent et désire en vertu de la sympathie qui l'unit à d'autres organes, et parce qu'ils sont avec lui dans une synergie continuelle. Mais dans ce cas,
188 DU DÉVELOPPEMENT DE l'eSPRIT HUMAIN.
Tàme est esclave, dominée par rimagination ou par la chair, et raffection qu'elle ressent la dégrade, parce qu'elle aime ce qui est au-dessous d'elle.
La tète comprend le cerveau et les principaux organes des sens. Par ces organes elle est en relation avec l'immense variété des choses matérielles, mais elle n'en reçoit que ce qui peut contribuer à l'entretien de la vie intellectuelle et à la formation de la connaissance. Elle n'entre en commerce avec le monde terrestre, qu'autant qu'il le faut pour en extraire les matériaux de la pensée, nécessaires à la construction de la science. C'est donc avec les esprits des substances, avec toute la partie spirituelle du monde qu'elle est surtout en communication, et ainsi la région encéphalique est en correspondance, en analogie avec le monde des esprits, avec le monde intelligible 5 elle est la sphère des idées, des pensées, des images. C'est pourquoi la fonction principale, essentielle de tous les organes internes et externes du cerveau humain est de servir au développement de la vie de l'esprit, à l'exercice des facultés intellectuelles.
Le ventre ou l'abdomen comprend les organes qui sont employés à la nutrition la plus grossière de la vie animale et à sa reproduction. Là se trouve l'affinité la plus intime avec le monde physique ; le rapport qui unit ces deux mondes est tout à fait matériel, et il s'effectue par le contact, parle mélange, par l'assimilation. C'est le siège de l'existence animale qui s'attache a la terre comme à son lieu natal, lui demandant sa nourriture, sa force, ses joies, et toujours subordonnée dans son
exercice aux lois et aux inflfkences du monde physique. L'homme qui vit surtout par le ventre, s'abaisse au niveau de la béte ; il fixe sa vie dans la terre ; il y pose son désir, son espoir, sou àme; il se fait, comme dit Énergiquement TÉcriture, un Dieu de son ventre. La yie de l'ame et de riritelligence est étouffée en lui par celle de la chair et du sang. Son être se développe par le corpSj et son cœur s'appesantit ou se ruatériali&e.
Ainsi, la vie de Thomme et sa manière de vivre dépendent du monde avec lequel il est le plus en rapport : il devient en lui-mt^me ce qu'est riufluence vivante qu'il recherche de préférence, qu'il s'assimile le plus habituellement, homme d'âme^ homme (T esprit^ homme de îamatiere^ suivant qu'il a plus de goût pour les choses du ciel, pour les choses de rîntcUigcnce ou pour celles de la terre.
L'organe générni de Tesprit et pour ainsi dire son représentant dans Torganisme, c'est le cerveau, et du cerveau partent les nerfs les plus scnsitifs, comme les Sens partent de Tesprit, Aussi presque tous les organes île perception sont placés dans la tête, chef de l'orgaîiisme, et ces organes peuvent, par V ordre successif de *^t^r apparition dans le fœtus, nous indiquer leur voleur subjective, leur importance, et par une analogie naturelle, la valeur relative des conceptions qu'ils servent à 'former dans Tesprit, Car il n'y a rien de fortuit dans le
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travail de la nature; tout S'y développe sous la dûreotion de lois invariables, suivant un ordre nécesswre, pour un but déterminé ; et dans la succession des divers termes posés par elle, l'antécédent est toujours la condition du conséquent.
L'expérience et le sens commun prouvent que le cerveau est Torgane dé Tesprit, le siège de la pensée. Quand nous réfléchissons avec suite et quelque intensité, nous sentons très-bien que la fonction intellectuelle s'exerce dans la tête, et si le travail de la pensée se prolonge, devient opiniâtre, le sang se porte en haut avec abondance, colore la face et peut déterminer une con<^ gestion au cerveau ou v une apoplexie. Cependant une méditation calme, quelque longue qu'elle soit, produit moins ces accidents qu'une pensée agitée par les passions, par les aflections du cœur, surtout quand eUe est obligée d'entrer brusquement en exercice, sans préparation et avec une violence qui épuise à la fois l'esprit et son organe. Dans le langage populaire, un homme qui pense beaucoup et bien s'appelle une tète forte^ une bonne téte^ c'est un homme qui a de la cervelle. Celui qui pense faiblement ou peu est une pauvre téte^ un cerveau étroit^ un écervelé. Dans toutes les langues, les mots qui désignent la tète et le cerveau sont employés aussi pour signifier la pensée, l'esprit, la raison, l'intelligence, comme le cœur et la poitrine pour exprimer le courage, Vamour, la bienveillance, la noblesse des
sentimentSy tout ce qui tient a la vie affective. C'est rapplication de cette figure de rhétorique qui prend la forme pour ce qu'elle représente, le contenant pour le contenu.
Si le cerveau est Torgane spécial de l'espril , il doit exister une grande analogie entre la structure , les parties et les fonctions de Tencéphale d'un côté, et les facultés et les opérations de Tesprit de l'autre. Cette analogie peut être afiîrmée à priori , mais il est trèsdiflîcile de rétablir par Texpénenec ou au moins de la justifier en détail par un parallélisme exact entre les faits des deux ordres. Kous connaissons assez bien les deux termes pris séparément, l'un par robservaLîon anatomique, l'autre par robsftrvation psycbologique ^ mais leur liaison nous échappe, parce qu'elle ne tombe ni sous le scalpel ni sous l'œil de la conscience. Quand nous disséquons le cerveau, la vie n'y est plus et il n*y a plus trace de fonction intellectuelle; quand nous nous examinons pendant l'exercice de la pensée, le cerveau qui y concourt est vivant, mais il est enfermé dans le crâne où Fœil ne peut pas plus pénétrer que le sens intime* Cependant il y a certains faits généraux que le psychologue ne doit point ignorer, parce qu'ils entrent nécessairement dans l'explication des fonctions intellectuelles, et qu*il est impossible de parler pertinemment des opérations de Tesprit, surtout de celtes des sens et des facultés inférieures, sans connaître les organes par k'sciuels elles s'accomplissent.
Nous renvoyons aux livres d'anatouiie et notamment à ceux de Boyer et aux travaux de Gall et Spurzheim ,
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ceux qui voudraient avoir une description détaillée de Tencéphale. Nous ne donnerons qu'un aperçu général du cerveau considéré du point de vue psychologique, ne voulant dire que ce qui peut servir à mieux comprendre le rapport de l'esprit et de l'encéphale, ou au moins ce qui peut jeter quelque lumière sur leur liaison.
Le cerveau de l'homme , contenu dans la cavité du crâne, occupe la région supérieure de la tète et en fait la plus grande partie. Il est proportionnellement plus volumineux et plus arrondi que celui d'aucun autre animal, ce qui montre sa plus grande importance, et qu'à sa fonction physique, comme partie de Torçanisme, s'en ajoute une autre , celle d'organe de la vie intellectuelle. Il doit fournir à une double consommation, puisqu'il y a en lui un double travail. L'encéphale est protégé par plusieurs enveloppes , les cheveux , le cuir chevelu, les muscles épicrâniens, le péricrâne , la boite osseuse du crâne, et au dedans trois membranes dont Tune l'embrasse et le soutient dans ses parties principales, et les deux autres le suivent dans toutes ses circonvolutions. Il se divise en trois parties : le cerveau proprement dit, le cervelet et la moelle allongée dont la moelle épinière est une suite.
Le cerveau se partage en deux hémisphères , séparés par un sillon très-profond à la face supérieure. Chaque hémisphère se distingue en trois lobes, non entièrement détachés les uns des autres. Le cervelet est uni au cerveau par de forts pédoncules , et bien qu'il ait une autre structure, leur solidarité est cependant évidente, et ils doivent par leur action concourir à la
même fin. La moelle allongée parait sortir de Tun et de Tautre et tenir de la nature des deux. L'encéphale* présente deux espèces de substances, Tune de couleur* grise ou cendrée , Tautre blanche comme le lait. La première est extérieure et profonde à peu près d'une ligne et demie. Elle enveloppe la seconde qui constitue la masse intérieure et qui parait douée d'une plus grande sensibilité. La surface du cerveau est pleine de circonvolutions, semblables jusqu'à un certain point à celles des intestins roulés autour du mésentère. C'est une succession d'éminences et d'anfractuosités, dont on n'a pu encore constater la régularité. Il y a dans l'intérieur du cerveau un grand nombre de parties remarquables, qu'on découvre successivement en le disséquant par tranches de haut en bas, ou mieux encore en le déroulant et le déployant à la manière de Gall. Nous ne les décrirons pas, parce que leur usage n'est pas connu, même sous le rapport physiologique. Nous parlerons surtout de celles dont la destination est évidente et qui concourent si efficacement à la vie intellectuelle, ïes nerfs.
Les nerfs qui servent aux fonctions des sens ont tous leur origine dans le cerveau dont ils sont des prolongements et des irradiations. Quelques anatomistes ont prétendu qu'ils partaient au contraire des extrémités du corps ou des organes pour aboutir au cerveau, formé par leur épanouissement ou leur renflement comme un ganglion. C'est prendre la nature à rebours et c'est à quoi Ton s'expose, quand on considère l'organisme, abstraction faite de la vie qui l'anime et sans égard aux
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fonctions qu'il remplit. On n'y voit plus alors qu'une masse de matière configurée, qu'on peut prendre indifféremment par tous les côtés. Néanmoins l'opinion la plus générale ai&rme que le cerveau est le point de départ des nerfs, par lesquels il agit, soit pour stimuler les autres organes en leur communiquant la sensibilité et le mouvement, soit pour fournir à la pensée et à la volonté les moyens physiques d'expression et de réali-* sation qui leur sont nécessaires.
Dans le point de vue psychologique , nous divisons les nerfs qui émanent de l'encéphale en trois claiises y ceux qui partent de la partie antérieure, ceux qui sortent de la région moyenne et se dirigent latéralement, et ceux qui naissent de la moelle épiniëre et de ses dépendances. Tous les nerfs marchent par paires, sont disposés symétriquement, et se correspondent. Nous dis- - tinguons leur position diverse à leur origine à cause de la diversité de leurs fonctions. Les nerfs antérieurs sont les olfactifs, les optiques et les quatre paires qui servent à la motion des yeux. Les moyens, comme les trijumeaux, les auditifs,. les vagues, les nerfs gustatifs ou linguaux, se ramifient d'abord sur les côtés et fournissent principalement au sens de l'ouïe et aux organes de la parole qui lui correspondent. Les postérieurs partent de la moelle de Tépine, et s'échappant à travers les vertèbres cervicales, dorsales et lombaires, vont surtout alimenter les muscles qui meuvent les membres. Les antérieurs et les moyens sont les plus nobles, parce qu'ils servent aux fonctions des sens et par suite aux opérations de la pensée. Les postérieurs sont sur-
DE LA SENSIBILITÉ BT DIS 8BNS. lOtf
tout en relation avec la force musculaire , et parmi ceux-là se trouvent les nerfs du toucher , qui est en effet le sens le plus grossier^ celui qui est le plus en rapport avec la matière.
I^s nerfs sont des espèces de cordons blanchâtres, de forme un peu arrondie ou plutôt ovale, à cause de la pression des parties environnantes. On peut les séparer en plusieurs fibres unies entre elles par du tissu cellulaire, et quand on les comprime, il en sort un liquide blanc, une espèce de pulpe. Us paraissent être tubuléa, puisqu'ils contiennent un fluide. Leur usage est de communiquer aux parties oii ils se rendent la sensibilité et le mouvement^ ce qui est démontré par l'expérience : car si un nerf est comprimé, lié ou coupé» toutes les parties subjacentes perdent à l'instant la faculté de sentir et de se mouvoir. C'est ce qui cause Ift paralysie dans les apoplexies ou le cerveau est comprimé par un épanchement de sang ou de sérosité. Quand une douleur violente est fixée dans une partie, on peut quelquefois l'enlever par la section d'un ou plusieurs filets nerveux, comme par exemple dans le tic douloureux des muscles de la face.
Ck)mment les nerfs remplissent-ils leurs fonctions? C'est ce qui est moins facile à démontrer. L'opinion la plus ancienne et la moins soutenable les comparait à des cordes tendues et vibrant lorsqu'elles sont ébranlées, soit dans l'intérieur du cerveau par l'esprit, soit au dehors à la surface des organes par les objets. Ia connaissance exacte de la structure et de la disposilion des filaments nerveux a démenti cette hypothèse. D'à-
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bord ils ne sont point tendus, comme ils devraient Fétre pour vibrer; ils sont au contraire relâchés et tellement mous, que, quand on les coupe, loin de se retirer avec contraction comme les artères, ils s'allongent au contraire par les deux bouts qui viennent se croiser. Ensuite leurs points d'attache ne sont point solides*, c'est d'un côté la substance pulpeuse de l'encéphale, de l'autre le parenchyme des organes ou le tissu cellulaire qui enveloppe les fibres musculaires et qui est toujours très-lâche. L'opinion la plus vraisemblable est celle qui regarde chaque nerf comme un tube, un conduit, un canal par où le fluide nerveux, sécrété par le cerveau qui est à ce fluide ce que le cœur est au sang, ce que le système digestif est au chyle, c'est-à-dire un appareil de digestion, d'assimilation et d'émission, est envoyé dans toutes les parties du corps pour y exciter la sensibilité, le mouvement et la vie. Cette explication nous semble justifiée parla structure des nerfs, par leur disposition, par leurs fonctions physiologiques, par la part qu'ils prennent aux opérations intellectuelles comme organes. Elle est en outre en harmonie avec la doctrine exposée précédemment sur l'esprit vital qui émane de tout corps organisé, et qui chez l'animal nous paraît surtout élaboré dans le cerveau, pôle principal du foyer organique.
Gomment l'encéphale coopère aux fonctions de l'inr telligence et de la pensée, soit par l'ensemble de sa masse, soit par ses diverses parties, c'est ce qu'il est impossible de dire d'une manière certaine, exacte. Sur ce sujet nous en sommes encore réduits aux conjec-s
lures et aux inductions plus ou moins hasardées. Quelquesphilosophesont voulu localiser Tâme dans telle partie du cerveau, voire même de la moelle épinière. Descartes, comme nous l'avons dit, la plaçait dans la glande pinéale qui est à peu près au centre du cerveau et dans , un endroit où la plupart des nerfs cérébraux paraissent prendre leur origine. Mais il n'y a aucun fait qui prouve l'importance attribuée à cette petite glande, dont on ne connaît pas même l'usage dans Tordre physiologique. En général les raisons fortes, les intelligences puissantes ont un cerveau très-ample, surtout dans les lobes antérieurs, ce qui rend le front élevé et droit, marque ordinaire de la supériorité intellectuelle. Au contraire quand les lobes postérieurs sont très-développés, quand le sinciput est aplati, la tête écrasée, et que la partie . du devant est basse et étroite, les facultés intellectuel It s sont en moins, et ce sont le plus souvent les instincts, les penchants et les fonctions de la vie animale qui remportent. Quelques-uns ont cru que la pensée a son siège dans les ventricules du cerveau, parce qu'elle se montre très-précoce dans les enfants malades d'un hydrocéphale, où ces cavités sont plus développées que dans l'état normal. A quoi on a répondu que l'inflammation lente mais continue du cerveau dans cette maladie le fait croître avant le temps, et le rend ainsi plus apte à servir les facultés de l'esprit dans son ensemble et par toutes ses parties, par celles-là ►surtout que le mal excite le plus, comme les vjentricules où se rassemble le liquide épanché. D'autres, comme Gall et ceux qui s'appellent phrénologistes, ont prétendu fixer les
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facultés de ràmé et de Tesprit à certaines portions du cerveau, dont la conformation apparaît jusqu'à un certain point sur le crâne par des élévations ou des dépressions correspondantes aux proéminences ou aux anfractuosités des circonvolutions cérébrales. Ils ont prétendu reconnaître à ces signes extérieurs la mesure des facultés et des penchants de chacun. Qu'on puisse de cette manière saisir une certaine relation générale, une vague correspondance entre le physique et le moral, comme la conformation et les mouvements du visage ou la physionomie aident à connaître le caractère et les dispositions des individus , nous ne le contestons pas ; mais on nous accordera aussi que les considérations de ce genre sont extrêmement vagues, fugitives, changeantes , et que les inductions qu'on en tire sont le plus souvent très-précaires et se complètent en grande partie par Fhypothèse. Puis ce qui porte malheur à cette espèce de théorie , c'est qu'en général la partie psychologique en est singulièrement faible. Au lieu de commencer par une analyse et une description exacte des principales facultés et des penchants les plus remarquables de l'homme, on admet gratuitement toutes sortes de capacités , de puissances , de prédispositions et dUnstincts , auxquels on assigne ensuite hardiment sur la surface du crâne une place précise et un département bien limité. Nous ne croyons pas que les tentatives systématiques faites jusqu'à présent dans cette voie soient suffisamment justifiées par l'observation des faits et par l'expérience ; nous croyons encore moins qu'on puisse faire sortir de là une science de
rhomme , et que la phrénologie, comme on le prétend , remplace jamais la psychologie.
L'œil est le premier organe des sens qui apparaisse dans la tête du fœtus et Tœil est le pôle principal du cerveau , comme le cerveau est lui-même le pôle supérieur du foyer de l'organisme. L'œil est en rapport direct avec la lumière, l'objet le plus général du monde physique-, c'est par lui qu'elle est reçue, perçue et transmise au cerveau. Or, si l'organe de la lumière est formé dans l'homme par la nature avant tout autre organe de perception externe , c'est que le besoin de la lumière est le premier besoin de l'homme; c'est que la lumière est son premier objet , son élément primitif. L'organe qui la perçoit est donc aussi le plus noble des organes, et la condition première pour subjectiver l'objectif, particulariser le général.
Plusieurs choses sont à considérer pour expliquer le fait si remarquable de la vision \ d'abord la lumière , puis l'objet qui l'envoie, l'organe qui la reçoit et le sens qui la perçoit.
Il n'y a point de vision sans lumière , et à proprement dire la lumière seule'est l'objet direct de la vue. Ce n'est point le moment d'exposer de hautes considérations sur sa nature -, nous la prenons ici comme un
fait , et nous constatons les lois qu'elle suit dans ses rapports avec les corps -, car nous ne pouvons comprendre Tappareil et la fonction de la vision que par la connaissance préalable de ces lois. C'est un fait constant que noire atmosphère est remplie de lumière comme d'air. Même pendant la nuit la plus obscure , il y a encore dès rayons diffus , puisque certains animaux y voient. Ce qui est encore évident, c'est qu'il y a des corps, comme le soleil et les corps en ignition qui rayonnent une lumière propre, tandis que les autres ne font que répercuter celle qui tombe sur leur surface. Quant à la manière dont se produit la lumière , les deux opinions qui partagent les savants , celle de Descartes et celle de Newton, nous paraissent trèsconciliables. Il y a une lumière générale répandue dans notre monde, dont le soleil est la source, et qui par ses mouvements, ses vibrations et les modifications qu'elle subit, produit les phénomènes visibles^ mais il y a aussi des lumières particulières, rayonnées par différents corps et qui se mêlent au fluide général, se combinant avec lui et lui imprimant des modifications, comme nous voyons chaque corps se faire par ses émanations sa propre atmosphère dans l'atmosphère commune, ou encore chaque être vivant avoir sa vie privée au milieu de la vie générale du monde où il est placé.
Quoi qu'il en soit , dans l'un et l'autre système les lois générales de la lumière sont les mêmes , et ainsi nous- remarquons :
1^ Que la lumière marche toujours en ligne droite, ce qui fait le rayon lumineux \ que cette ligne se forme
des particules lancées par un corps rayonnant, ou seulement dès molécules du fluide général mis en ébranlement par les vibrations des corps éclairés, comme l'air par les corps'sonores.
2° Tout rayon de lumière forme par son développement un cône lumineux dont le sommet est le point d'où part la lumière et dont les côtés se prolongent en divergeant dans l'espace. C'est une conséquence de la propriété du rayonnement, qui tend toujours à former une sphère, s'il ne rencontre point d'obstacles. Or une sphère se décompose en une multitude de cônes , dont tous les sommets sont au centre et toutes les hases à la circonférence.
3° Le rayon qui tombe perpendiculairement sur un plan, le traverse directement sans subir aucune modification,
4° S'il tombe obliquement , il est diversement modifié, suivant la nature du corps. Si le corps est opaque, le rayon est réfléchi ou répercuté par la surface du corps sous un angle égal et opposé à celui d'incidence. Si le corps est transparent , le rayon y pénétre , et si la densité du milieu où il entre est différente de celle du milieu qu'il quitte, il est réfracté, s'écartant de la perpendiculaire au plan , quand le nouveau milieu est moins dense, s'en rapprochant quand il l'est davantage.
8** Le résultat de la réfraction du rayon est la division de la lumière en sept rayons colorés, dont chacun a un différent degré de réfrangibilité , ce qui donne le spectre solaire. C'est par le prisme que cette décomposition de la lumière s'opère le mieux.
202 BU DÉVELOPPEMENT DE l'eSPRIT HUMÂm.
Ceci posé, voyons comment les corps deviennent visibles.
Les corps qui n*émettént point de lumière, ne sont vus que par celle qu'ils réfléchissent; mais ils la réfléchissent diversement en raison de leur constitution , laquelle a plus d'analogie avec certains éléments de la lumière qu'ils absorbent, qu'avec les autres qu'ils renvoient , en sorte qu'ils nous apparaissent sous la couleur des rayons répercutés. Si tous les rayons sont réfléchis , le corps parait blanc \ car le blanc est la ' réunion de toutes les couleurs *, si tous ou presque tous sont absorbés , il parait noir, le noir étant l'absence des couleurs. II se fait donc a la surface du corps, en raison de leur nature, ie leurs propriétés, de leur position vis-à-vis de la lumière et de leur aiBnité avec ses éléments, une espèce d'action et de réaction moléculaire, qui produit les apparences si variées et si changeantes sous lesquelles les corps se montrent à nos yeux. Les couleurs que nous voyons ne sont donc point dans les objets ; toute couleur est dans la lumière, intermédiaire nécessaire entre l'objet et l'œil ; mais il y a dans l'objet une certaine qualité qui le rend apte à absorber ou à répercuter telle partie de la lumière. Ce qui implique que par la réflexion la lumière est décomposée jusqu'à un certain point comme dans la réfraction.
Cette lumière réfléchie, partant de tous les points de la surface de l'objet en forme de cônes, vient tomber . sur la partie antérieure de l'œil , y pénètre et nous fait voir Tobjet. Suivons-la dans l'intérieur de l'organe, et
0E LA SENSIBILITÉ Et DES SENS. 303
pour apprécier la manière dont elle s'y comporte, examinons d'abord Tappareil oculaire.
L'œil vu à nu hors de son orbite a une forme à peu près spbérique. A sa partie postérieure on aperçoit le nerf optique dont le globe de l'œil parait être Tépa* nouissement.- Les deux nerfs optiques sortent de la base du cerveau devant le pont de Varolle , et s'entrecroisent en se rendant à chaque orbite. A la partie antérieure est une membrane transparente qui représente à peu près un segment de sphère d'un diamètre plus petil que la partie enfoncée dans l'orbite, ce qui la rend plus saillante , et par là plus propre à recevoir les rayons qui arrivent de côté : on l'appelle la cùmie transparente. L'autre membrane qui enveloppe le r«ste de Uœil , opaque et fortement consistante , se nomme la sclérotique ou cornée opaque. .L'une et Tautre sont des prolongements de la dure-mère^ l'enveloppe la plus extérieure du cerveau et du nerf optique.
La seconde tunique du nerf optique qu'on appelle la pie-mère^ donne naissance à la choroïde. Celle-ci s'applique immédiatement sur la sclérotique dans Tintérieur et au fond de l'œil ^ elle est remplie de vaisseaux et de filets nerveux , et toute imprégnée d'un enduit noirâtre qui ne s'enlève point par le lavage. Vers l'endroit où la cornée transparente- s'unit à la sclérotique, la choroïde se détache en avant et forme cette membrane coloriée qu'on appelle Tim.
Liris, percée dans son milieu par une ouverture ronde qui est la prunelle , est composée de fibres circulaires et de fibres rayonnées qui servent à rétrécir ou à
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dilater Vouverture de la prunelle ou la pupille , pour admettre plus ou moins de rayons lumineux. Les rayons qui ne passent point par la prunelle sont réfléchis par l'iris, et c'est ce qui fait la couleur des yeux.
L'iris sépare presque verticalement l'espace compris entre la cornée transparente et le fond de l'œil. Derrière sa partie postérieure se trouve le cristallin qui est comme chatonné dans la couronne ciliaire , et qui est cependant séparé de l'iris par Y humeur aqueuse , laquelle remplit tout l'espace entre la cornée et le cristallin.
Le cristallin est un corps transparent, solide, lenticulaire et plus convexe vers le fond de l'œil que par devant.
Derrière le cristallin jusqu'au fond de Toéil se trouve Y humeur vitrée , qui embrasse de tous côtés le cristallin. Cette humeur qui a la consistance et la transparence d'une gelée blanche et limpide est enyeloppée dans les replis d'une membrane très-fine. Elle s'applique immédiatement sur la 7'éline , qui est Tépanouissement de la substance médullaire du nerf optique , et la rétine , membrane blanchâtre et très-mince , s'étend sur la choroïde dont l'enduit noirâtre fait à son égard la fonction de la feuille d'étain derrière le miroir.
Suivons maintenant la marche d'un rayon de lumière, réfléchi par un objet à travers les parties que nous venons de décrire. Nous ne considérons qu'un rayon pour plus de simpUcité.
Le rayon A, parti de la pointe de la flèche AB, arrive sous forme de cône et obliquement sur la cornée transparente. Il la traverse, el, comme elle est plus dense
DE LA SENSIBILITÉ ET DES SENS. 20o
que l'air ambiant, il subit une première réfraction qui le rapproche de la perpendiculaire a son point d'imnoergence, ce qui brise sa direction. De là il passe dans Thumeur aqueuse , moins dense que la cornée et ainsi moins réfringente , et alors il s'éloigne quelque peu de la perpendiculaire en marchant vers le cristallin. Il arrive à la surface du cristallin après avoir passé par le trou de la pupille. Là il rencontçp un milieu toujours plus dense, à mesure qu'il avance vers la partie centrale , et par conséquent il se rapproche de la perpendiculaire à la surface antérieure du cristallin qui est convexe, laquelle perpendiculaire est le rayon de la sphère dont la convexité du cristallin est le segment. Passant ensuite dans Vhumeur vitrée, moins dense que le cristallin, il s'éloigne de la perpendiculaire, laquelle dans ce cas est le rayon même de la sphère dont la surface concave de cette humeur est le segment. S'écarlant de la perpendiculaire , les deux côtés du cône convergent dç plus en plus dans leur trajet à travers Thumeur vitrée, et se rencontrant enfin sur un point de la rétine , ils y déposent un point lumineux , correspondant au point de l'objet éclairé dont ils sont partis. Or tous les points de la surface de l'objet envoyant à la rétine, par un rayonnement semblable , leur représentant sur un point de ce miroir, il s'y forme une image de l'objet, et cette image est renversée à cause de l'entrecroisement des rayons à travers la pupille et le cristallin.
Pour que l'image se forme nette et distincte sur la ï'étine, il doit exister une certaine proportion entre les
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rayons de lainière qui arrivent i Yœ\l , b manière dont il les reçoit et les différentes parties que les rayons traversent et où ils sont réfractés. Ainsi , par exemple :
1* Si Fobjet est trop près , les rayons lumineux qui partent des points extrêmes de la surface, arrivant sous un angle trop grand, n'entreront pas par la pupille , et rimage sera confuse. Ou encore si la cornée est trop convexe ou Je cristallin trop dense , les rayons trop fortement réfractés s'approcheront plus tôt de la perpendiculaire , et ainsi se réuniront en avant de la rétine, dans Thumeur vitrée, et l'image ne se formera pas. Cest le cas des myopes. On peut y obvier en plaçant devant Tœil un verre légèrement concave, qui corrige Fexcès de réfringence et pousse les rayons jusqu'à la rétine.
2^ Si Tobjet est trop éloigné, les rayons du cône deviennent presque parallèles, et alors étant très-faiblement réfractés, ils vont converger au delà de la rétine; ce qui arrive aussi, quand par l'aplatissement de la cornée transparente , par le dessèchement des humeurs, par la diminution de la densité du cristallin, le pouvoir réfringent s'affaiblit. C'est .le cas de la prèsbytiey infirmité commune chez les vieillards et à laquelle on remédie par un verre légèrement convexe, placé devant l'œil, et qui en augmentant la réfraction des rayons lumineux, les ramène sur la rétine.
3** Le cristallin , avons-nous dit , a la forme lenticulaire. Or, quand des rayons lumineux traversent une lentille artificielle par tous les points de la surface, comme ils arrivent sous des angles différents, la ligne
courbe de ]a surface convexe se décomposant en une multitude de petites droites, toutes en position diverse, il en résulte que la perpendiculaire est diverse pour chacune, d'où provient une grande diversité de réfraction pour chaque rayon , et par conséquent des apparences confuses au lieu d'une image distincte. C'est ce qu'on appelle Vaberration de sphéricité. Mais dans notre œil il n'y a rien de pareil *, les images au contraire s'y peignent très-nettement, et nous distinguons clairement les objets. Cet avantage est dû à la pupille, qui ne laisse arriver au cristallin qu'une somme de rayons égale au diamètre de son ouverture^ ce qui diminue de beaucoup l'eflFet de la courbure du cristallin , en sorte que la diversité de réfraction devient presque nulle ou au moins insensible. Ce procédé de la nature, pour détruire l'aberration de sphéricité, a été imité avec succès dans la fabrication des lunettes, qui ont été munies d'une pupille artificielle.
Les différents milieux réfringents, qui sont dans lœil , sont admirablement combinés pour la fin de cet organe , la vision nette et distincte. Au premier abord l'appareil parait très-compliqué *, il semble qu'on aurait pu obtenir le même résultat plus simplement » avec le seul cristallin , par exemple. Oh peut s'étonner aussi que la cornée , l'humeur aqueuse , les diverses parties du cristallin et le corps vitré aient une densité diverse et une autre puissance de réfringence. Eh bien I c'est justenient cet arrangement de parties diflFérentes, se compensant Tune l'autre , qui donne à l'image sa pureté, sa netteté, et il a fallu à l'art bien des efforts et
beaucoup de temps pour obtenir Icvinême résultat en reconnaissant et en suivant les indications de la nature. S'il n'y avait dans Tœil qu'un seul milieu réfringent , le cristallin, et s'il était homogène dans toute son épaisseur, comme nos plus pures lentilles, il y remplirait la fonction d'un prisme , par conséquent il en produirait l'effet, c'est-à-dire qu'il décomposerait la lumière, et alors nous verrions tous les objets avec les couleurs de l'arc-en-ciel. C'est ce qui arrivait autrefois avec toutes les lunettes et les loupes; elles iridaient les corps , ce qui gênait singulièrement l'observation. Euler eut l'heureuse pensée , si simple en apparence, de les construire sur le modèle de l'œil , en y faisant entrer plusieurs corps transparents de densité inégale et de capacité réfringente diverse. Il appliqua l'un sur l'autre du^rn^ glass , ou du verre dans lequel il entre de l'oxyde de plomb, du cristal , et du crown glass ^ ou du verre à vitre bien pur, et par la compensation de leur densité et de leur réfringence, la lumière ne fut plus décomposée et la coloration iridée disparut. De là les lunettes dites acromatiques ou sans couleurs. De tels faits étudiés en détail et dans leurs applications augmentent encore l'admiration qu'excite la création dans son ensemble. Quelle sagesse, quelle science a présidé à cette organisation , où tout est calculé, combiné pour produire l'effet voulu , tantôt par les moyens les plus simples , tantôt par ceux qui nous paraissent les plus compliqués et dont la nécessité se démontre tôt ou tard !
Jusqu'ici nous n'avons examiné que la partie pure-
ment physique de la vision , c'est-à-dire là formation d'une image dans le fond d'un appareil optique, au moyen de la lumière modifiée par les diverses parties de cet appareil. Cette image se peint dans une chambre obscure , sur un œil mort ou artificiel , comme dans un œil vivant. Il nous reste à considérer ce qu'il y a de plus important dans la vision, savoir : la fonction du sens de la vue ou l'action de l'esprit voyant à travers l'organe et par son moyen. Ici la physique et la physiologie nous abandonnent , et nous trouvons même peu de secours dans les psychologues qui, s'en rapportant trop aux explications des physiciens, ont négligé sur ce sujet l'observation interne. Reid est de tous les philosophes que nous connaissons, celui qui a fait le plus d'efforts pour expliquer la perception sensible dans son livre intitulé : Recherches sur V entendement humain. On y trouve d'excellentes observations, mais qui portent plutôt sur les résultats de la perception et sur ses caractères que sur la fonction elle-même et sur l'acte vital de l'esprit par lequel elle s'accomplit. Nous allons lâcher de remplir cette lacune.
Dans le fait psychologique de la vision , telle qu'elle s'exerce chez un homme adulte , la réflexion peut distinguer trois faits qui se révèlent à la conscience : l"* La sensation produite dans le sujet par l'objet; â"" la perception que le sujet acquiert de l'objet-, 3** la croyance invincible que l'objet vu existe au dehors. Dans la sensation le sujet est plus passif qu'actif, bien qu'il y ait toujours quelque réaction de l'organisme et mémo de Tesprit , ce qui produit un commencement
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de perception, une perception vague et plus ou moins confuse. Dans ce cas^ nous voyons sans regarder^ ce qui nous arrive toutes les fois que l'attention n'est pas fixée sur l'objet. Dans la perception au contraire l'esprit est plus actif que passif, et il réagit vers l'objet non-seulement par Fentrainement de Finstinct organique , mais encore avec volonté et intention. Or cette réaction qui part du dedans s^exprime dans la fonction de la vue, non plus seulement par le mouvement imprimé aux muscles des yeux pour les mettre en position de recevoir mieux la lumière, mais aussi par l'émission d'un rayon propre à l'esprit , qui passant à travers le cerveau, les nerfs optiques et tout l'appareil de l'œil , se dirige en droite ligne vers l'objet. Ce rayon est ce qu'on appelle le regard. A son origine et dans l'esprit, il est lumière pure de l'intelligence , comme quand nous fixons l'attention de l'esprit sur un objet intellectuel, sur une pensée ou une idée. Mais lorsqu'il doit se produire au dehors, il tombe, comme l'esprit luimême, sous les conditions de la matière, et il contracte nécessairement quelque chose d'organique en traversant les organes. Il se sensualise ou revêt une enveloppe physique en descendant dans la région physique, comme la pensée , le sentiment ou la volonté humaine, quand ils se posent au dehors par la parole ; comme , dans un autre ordre de choses, la lumière solaire s'enveloppe dans la couche atmosphérique où elle pé* nètre.
Le regard ou le rayon de l'intelligence a des propriétés analogues à celles de la lumière physique \ car
les lois de la nature sont universelles. Il marche toujours en ligne droite. Il peut être réfléchi et refrangé , ainsi que nous le verrons quand nous traiterons de l'imagination ; et comme le rayon solaire, il reste simple, ne souffre aucune déviation , aucune décomposition, et conserve toute l'intensité de sa pénétration , quand il tombe directement, perpendiculairement sur Tobjet , et le perce jusqu'à son centre. Alors seulement il porte sa lumière et sa chaleur au fond même de la chose.
Un dans l'esprit, le regard se partage en deux rayons qui agissant sympathiquement et uniformément par chaque œil, vont se réunir dans le dernier point perceptible de l'obje' ^'ils saisissent , comme les deux branches d'une pifoe; en sorte qu'il y a toujours perception de l'uiKlé de l'objet , malgré la dualité de l'organe, et ici^iOmme partout se retrouve le mystère du passage ^at^nité à la dualité ^ et du retour de la duahté à ''unité. Ces deux rayons nommés par les physici^iis oAes optiques^ et que nous appelons <ixe9 visuels^ qu'ils disent imaginaires et que nous regardons comme kès-réels , sont les instruments de l'attention , en tant qu'elle s'exerce au dehors par les yeux du corps , et c'est par leur moyen que se produit la perception nette et distincte de l'objet visible. Que chacun s^observe, quand il est attentif par la vue , quand il cherche à bien regarder un objet » il sentira qu'il fait un effort particulier pour se mettre en face de l'objet^ s'exposer uniquement à soa action*, puis, quand il a placé son organe daijs la position convenable , il darde son regard vers
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l'objet, le perce pour ainsi dire de son rayon, et chaque émission du regard , chaque projection de Taxe visuel lui coûte un nouvel effort , demande un redoublement d'énergie, ce qui le fatigue , l'épuisé , quand l'attention est longtemps soutenue. Or c'est en regardant fixement les choses qu'on peut mieux les concevoir et ainsi les connaître, comme nous le verrons à l'article de la conception intellectuelle.
C'est donc une explication incomplète et fausse de la vision, que celle qui ne tient compte que de la lumière solaire et de son action sur l'organe. Décrire la formation de l'image sur la rétine, ce n'est pas expliquer la vue; un œil mort ou artificiel , une chambre obscure reproduisent aussi une image , et ils ne voient pas. A la partie physique et physiologique de la fonction , il faut ajouter la partie psychologique -, car derrière Fœil , le nerf optique et le cerveau , il y a un principe vivant et actif qui a la faculté de voir, comme il a celle de vouloir et de sentir, et son existence et son action se constatent par le sens intime et par la conscience , comme l'existence et l'action du corps se constatent par la perception des sens. La nature intelligente et Ubre a sa part d'action dans la fonction de la vue, comme la nature physique , comme les organes-, et par conséquent la lumière de l'esprit ou le rayonnement de l'âme, qui est un œil psychique, y exerce une grande influence, l'influence la plus énergique, la plus vivante , sans laquelle il n'y aurait point de perception nette, point de conception légitime et pantant point de connais^nce.
Il se fait donc dans rœil un mélange de deux sortes de lumières , Tune qui vient du dehors et l'autre qui vient du dedans , un croisement de deux rayons , celui de l'objet et celui du sujet ; et ici s'applique ce que nous avons dit précédemment de l'union des deux natures qui constituent l'homme, se pénétrant sans cesse par leur rayonnement , par leur esprit et jamais par leur fond. C'est ce qui donne à l'œil et au regard humain la puissance d'exprimer toutes les choses du ciel et de la terre, qui se rencontrent en lui par leur lumière. L'œil est pur ou impur, selon le feu qui l'anime , et comme il est la lumière ou le flambeau du corps, puisque l'éclat de la vie et de l'àme brille surtout par lui , ce qu'est l'œil, tout le corps le sera, dit la parole .évangélique (S. Matth., VI, 22). Aussi l'œil est-il le miroir du corps comme celui de l'âme-, le médecin doit le consulter aussi soigneusement que le psychologue 5 car toutes les affections oi^niques viennent s'y refléter, aussi bien que les sentiments, les désirs et les volontés. Par l'œil l'homme exprime le plus énergiquement, le plus spontanément ce qu'il sent , ce qu'il pense , ce qu'il veut , ce qu'il aime, ce qu'il est. Qui ne connaît l'ascendant puissant ou le charme magique d'un regard ! C'est un pouvoir presque surnaturel , par lequel Thomme domine son semblable , les animaux, toute la nature.
L'image qui se peint sur la rétine concourt-elle à la perception visuelle? On n'en peut douter, puisque tout l'appareil de l'œil est destiné à la former. Des moyens aussi admirablement combinés ne peuvent produire un
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résultat inutile. Puis, quand par une conformation vicieuse ou par un état maladif de Torgane l'image manque ou est défectueuse , nous ne voyons pas Vobjet ou nous le voyons mal , comme dans la myopie et la presbytie. Enfin quand Tœil regarde à travers une lunette, il voit certainement une image produite par les rayons lumineux doublement modifiés par les verres de Finstrument et par l'œil. Nais il est difiicile de déterminer comment cette image contribue à la vision ; car nous n'avons point la conscience de son existence sur la rétine, et ainsi r observation interne ne nous apprend rien sur la part qu'elle prend à la fonction. Il est vraisemblable que l'esprit , rayonnant par le sens de la vue à travers les nerfs optiques et le globe de l'œil , voit l'image dessinée sur la rétine, ou plutôt sent au moyen de la pulpe nerveuse dont la rétine est formée , toutes les extrémités des rayons lumineux qui composent l'image par un arrangement correspondant à la surface de l'objet qui les envoie -, et c'est pourquoi il la rapporte au dehors selon le prolongement et dans la direction des rayons, à peu près comme nous rapportons derrière le miroir l'objet qui s'y réfléchit. L'esprit extériore donc l'image, qui se confond alors pour lui avec l'objet extérieur. Le fait de la vision droite malgré le renversement de Timage , et que nous expliquerons tout à l'heure, confirme cette opinion.
Mais pour que l'esprit rapporte l'image au dehors, il faut qu'il ait déjà la certitude qu'il y a quelque chose hors de lui , ou que le monde extérieur existe. Est-ce par la vue que s'acquiert primitivement cette certi-
tude ? Nous ne le pensons pas. Nous sommes au contraire persuadé, (|u un homme placé au milieu du monde des corps avec le seul sens de la vue, ne verrait que des images, des représentations, dont il ne pourrait distinguer ni Texistence des objets, ni la sienne propre. La notion de V extériorité matérielle ou du non-moi sensible se forme par le toucher, qui est, à proprement dire, le sens de la matière. C'est pourquoi dans les choses physiques , il faut toucher , palper pour connaître ; Fenfant porte instinctivement la main vers tout ce qui Tentoure. L'homme des sens n'a la pleine assurance qu'une chose existe qu'après l'avoir touchée. Palpate et videie^ touchez et voyez, dit le Christ ressuscité à ses disciples.
Outre la perception de X extériorité , qui exige dès l'origine l'association de la vue et du toucher, l'œil doit encore à l'enseignement du sens du tact le pouvoir d'apprécier la grandeur des corps , leur forme solide ou leur relief, et leur distance.
Par lui-même l'œil ne perçoit que la lumière simple ou décomposée , par conséquent les couleurs, et les ligures qu'elles forment par leur limitation réciproque. Or rien n'est plus vague que la détermination d'une surface par la couleur toute seule , puisque le phénomène coloré varie avec la distance et tous les accidents de la lumière et de l'œil. Pour avoir une notion exacte de la grandeur d'un corps et de ses dimensions , il faut superposer à la surface une unité de mesure , et cela ne peut se faire que par le contact. Le toucher seul apprécie donc la grandeur d'une manière rigoureuse. Mais
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comme dans la vie de tous les jours les porceptions visuelles s'associent aux perceptions tactiles, elles deviennent signes Tune de l'autre , en sorte que Tapparence visible des corps suggère aussitôt la notion de leur grandeur tangible , et réciproquement. Les jugements qui proviennent de cette combinaison des rapports des sens , sont d'autant plus sûrs que l'association est plus ancienne , et que les expériences ont été plus souvent répétées.
Quant à la distance, les faits prouvent que la vue privée du secours du toucher ne la perçoit pas. L'aveuglené de Cheselden, après l'extraction de la cataracte , voyait le monde autour de lui comme un plan appuyé sur son œil ; les couleurs seules y mettaient quelque différence. 11 étendait la main pour saisir les choses les plus éloignées qu'il croyait à la portée de son bras , et plus tard , quand le toucher eut instruit la vue, la première fois qu'on lui présenta un tableau, il voulut en saisir les objets , et tout étonné de ne le pouvoir, il demandait avec inquiétude quel sens le trompoit, l'œil ou la main. Nous avons renouvelé ces expériences à F hôpital civil de Strasbourg sur un jeune homme opéréde la cataracte, et nous avons constaté à peu près les nïémes résultats (voyez le rapport fait à la faculté de médecine (le Strasbourg en 1817). L'éloignement ou le rapprochement ne sont pour la vue seule qu'une coloration plus vive ou plus pâle. La distance s'estime à l'œil au moye|i du triangle formé par les deux axes visuels se rencontrant en un même point de l'objet, La grandeur ap]jjirente de l'objet, mesurée par le cône lumineux
dont la base est sur sa surface , tellement qu'un petit corps rapproché peut paraître grand et éloigné et réciproquement, y entre aussi comme élément. Mais le toucher seul peut donner une détermination exacte de ces phénomènes. C'^t ce qu'il fait au moyen du mouyement , en se transportant lui et sa mesure dans Tespace , et il prend sa mesure primitive soit dans Técartement naturel des pieds quand on marche , ce qui fait le pas d'un homme, soit dans l'étendue de la main ou de Tavant-bras, ce qui donne la palme et la coudée. Les perceptions de la distance sont donc pour la vue des perceptions acquises. L'esprit ne peut les estimer par les apparences visibles qu'à cause de leur association aux perceptions tactiles. Il en'est de même des formes solides et en relief. Pour la vue seule, c'est un plan diversement coloré, avec des teintes variées, des. lumières et des ombres, et c'est parle toucher qu'elle apprend à détacher les objets , à les poser à distance dans l'espace , et à saisir la dégradation de leurs formes en perspective. Les illusions que la peinture et surtout les fresques peuvent produire , en sont la preuve. On croit pouvoir toucher avec la main ce qui n'est saisissable qu'à l'œil, comme , au contraire , dans son exercice solitaire et avant tout enseignement des autres sens , la vue rapporte sur le même plan ce qui 4pns la réalité est détaché et plus ou moins distant.
Restent encore deux questions principales parmi un grand nombre d'autres , qui pourraient être faites sur le comment de la vision. La première est celle-ci : Timage peinte sur la rétine étant renversée , comment
voyons-nous les objets droits? Trois opinions ont été émises à ce sujet.
Quelques-uns ont pensé que nous commençons en effet par voir les objets renversés, comme le sont leurs images, et que le toucher exerce peu à peu Tœil à les redresser, en faisant coïncider les représentations de la vue avec les perceptions de la main. Cette opinion nous parait une pure hypothèse, ^expérience ne prouve pas que les enfants voient les objets à Tenvers dans l'origine, et personne n*a jamais pu constater l'opération de ce redressement de l'image par le toucher. Il s'est présenté quelques cas où dos personnes ont semblé voir les objets renversés. On cite entre autres un enfant qui, apprenant à dessiner, plaçait à rebours ou sens dessus^essous tous les objets qu'il devait imiter. Il est très-probable que ces cas exceptionnels dépendaient de quelque maladie de Torgane ou du défaut des milieux réfringents, qui ne produisaient pas le croise** ' ment des rayons. On ne peut pas en bonne logique juger de l'état général de la vision par ces accidents.
D'autres ont prétendu que par le croisement des deux nerfs optiques au delà de chaque rétine et dans la cavité cérébrale, l'effet du premier entre-croisement des rayons lumineux à travers le globe de Tœil se trouve détruit, et par conséquent l'image renversée sur la rétine doit apparaître droite à l'osil de l'esprit. Cette opinion a quelque chose de spécieux. Les nerfs optiques semblent en effet s'entre-croiser , bien que quelques anatomistes le nient. Mais il est difficile de constater par l'expérience ce qui résulte de cette cir-.
constance, qui cependant ne peut être inutile et sans valeur pour l'acte de la vision.
La troisième opinion nous parait la plus vraisemblable, parce qu'elle se justifie le lAieux par l'observation. Ce n'est point la rétine qui voit, dit-on, c'est l'esprit par le sens et par son organe. Or la rétine étant répanouissement de la substance pulpeuse du nerf, chaque point en est sensible; en d'autres termes, l'esprit sent par chacun des points de la rétine où vient aboutir un rayon de lumière, en sorte que tous les points de la surface de l'objet sont en contact médiat avec des points correspondants de la membrane , par les rayons lumineux qu'ils y envoient. On peut donc se représenter chaque rayon pomme im bâton dont une extrémité touche un point de Tobjet, et l'autre un point de la rétine ; et comme les rayons s'entre-croisent, il se trouve que les rayogs qui viennent de la partie supérieure du corps aboutissent à la partie inférieure de la rétine , ceux qui viennent de la droite vont tomber sur la gauche, et vice versa. Mais comme l'esprit ne sent l'action d'un point de l'objet que par le rayon, ou si Ton veut par le bâton qui en est le conducteur, il rapporte la cause de l'action à l'extrémité du rayon dont «elle part et dans la direction du rayon , et par conséquent il sent et voit l'objet, tel qu'il est réellement en agissant sur lui. En preuve de cette explication , &ites l'expérience suivante. Prenez un bâton dans chaque main, et après les avoir croisés, touchez par leurs extrémités les objets qui vous entourent. Ceux que vous attei^éz avec le b&ton de la main
droite vous paraîtront a droite, bien qu*ils soient efiectivement à votre gauche, et ceux touchés avec le bâton de la main gauche, vous paraîtront à gauche, quoiqu'ils soient à droite. Vous obtenez le même effet en palpant les choses avec vos mains entre-croisées. Cette explication nous parait plus psychologique que les autres, et nous Tadoptons , sans exclure pour cela l'effet possible de Fentre-croisement des nerfs optiques. Du reste, on ne peut établir jusqu'à présent en cette matière que des inductions plus ou moins probables.
'Il y a deux images formées par le même objet, puisque nous avons deux yeux. Comment se fait-il qu'avec cette double image on ne voie qu'un seul objet?
C'est un fait que nous n'en voyons qu'un, excepté dans le cas où le mouvement parallèle des deux yeux se trouve dérangé , soit par cette habitude vicieuse de voir qu'on appelle loueur ^ soit par une position forcée de l'un des deux yeux, soit enfin par une indisposition quelconque de l'organe. Or ce qui arrive dans ces cas accidentels nous explique pourquoi il en est autrement dans l'état normaU Le strabisme ou l'acte de loucher provient de ce que l'axe visuel de chaque œil n'est pas dirigé vers le même point de l'objet, en sorte que ces axes ne se rencontrent jamais en un point commun. Il en résulte que ceux qui louchent voient les objets doubles, s'ils les regardent avec les deux yeux , les images qui se forment sur chaque rétine ne se correspondant point; ou, ce qui est le plus ordinaire, ils ne voient l'objet que d'un seul œil , l'autre étant le plus souvent vicieux et ne donnant qu'une perception confuse. 1'^
prennent donc Thabitude de ne regarder que d'un œil, et pendant ce- temps Taxe visuel de Fautre s'écarte de la direction du premier , ce qui donne à leur vue cette apparence désagréable» qu'on appelle regard de travers. Dans Fétat normal où les deux yeux fonctionnent sympathiquement et avec une parfaite correspondance de leurs mouvements et dans la direction de leur axe visuel, les rayons lumineux envoyés par Vobjet tombent exactement sur les ppints correspondants de chaque rétine. Les deux images doivent donc être tout à fait semblables, et comme il n'y a qu'un seul sens de la vue, quoiqu'il y ait deux yeux, et qu'en définitive les deux nerfs optiques vont se réunir dans la substance du cerveau au point de jonction; les deux images ou les deux produits de l'organe visuel, quels qu'ils soient, coïncident et s'identifient pour effectuer une perception unique. Du reste il en va de même avec les fonctions des autres sens. Nous n'entendons qu'une seule parole , un seul bruit avec nos deux oreilles. Nous ne' sentons qu'une odeur en l'aspirant par les deux narines; l'objet que touchent nos deux mains, ne nous parait pas double. Cet antagonisme de l'unité et de la dualité se montre partout dans la vie humaine. Chose remarquable! Tout est un dans l'homme psychique et intelligent, quand au contraire tout est double dans l'homme physique, dans le genre comme dans l'individu, dans son corps considéré d'une manière générale , comme dans chacun de ses organes et de ses membres.
Après celte explication générale de la vision orga-
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nique et de la perception visuelle, nous revenons aux considérations du § i^.
Nous avons indiqué sur quelle base naturelle on peut établir la classification de nos conceptions ou des catégories fondées en nature. Nous trouvons cette base dans la dignité hiérarchique des sens, laquelle est déterminée par Tordre de la formation de leurs organes. Il faut donc constater avant tout les faits de Torganogénésie.
Voici, en résumé, ce que Tobservation a appris aux physiologistes sur ce sujet. L'œuf humain , c'est-à-dire la vésicule remplie du liquide albumine-gélatineux qui contient les rudiments de Thomme futur, et qui est at* tachée parles racines du placenta à Tune des parois de la matrice, ne donne signe d'organisation que quinze jours à peu près après la fécondation. C'est d'abord un point rougeàtre qui apparaît au centre de l'embryon, et de ce point émanent dans tous les sens des fayons rougeâtres aussi ^ les battements et les pulsations qu'on peut déjà saisir rie laissent aucun doute que ce point central ne soit le cœur, et ses rayons les vaisseaux. A un mois à peu près, la tête se dessine , très^rosse d'abord relativement au reste du corps, et dans là tète pa« laissent deux points noirs qui sont les yeux. L'œil est donc le premier organe de perception qui soit formé) et de là nous tirons plusieurs conséquences.
La première, c'est que l'œil est le pôle principal du cerveau, comme le cerveau est le pôle principal dd cœur. La vie dans tous les règnes s'organise par la loi universelle de la polarisation. Une ,eiùsienee^ quelle
DE LA SENSIBIUTÉ^ BT DBS SElSfS. 223
qu'elle soity part toujours primitivement d*un centre ou foyer, qui porte en soi la puissance de son développement. Quand ce centre est fécondé ou excité à sortir de lui, il rayonne et tend à poser au dehors la sphère de sa vitalité ou sa forme vivante. Or dans tout cercle ou sphère naturelle, il y a un plan radical qui est le subsircUum de la forme ^ qui soutient et détermine tout le développement» Ce plan est constitué par deux rayons principaux, dont l'un, le rayon primordial ou Taxe, porte toute la sphère et -devient le rayon recteur du développement vital; dont Tautre, le diamètre, plus passif qu'actif, est subordonné au premier dont il est comme le reflet, et tend à stabiliser , à formaliser ce quele premier produit. Parleur rapportées deux lignes constituent la forme primitive, et en* se coupant au centre, elles donnent les quatre angles droits ou la croix, fondement nécessaire de toute existence. La se trouve la raison de toutes les figures géométriques et de leur génération , par conséquent de toutes les définitions fondamentales et de tous les axiomes de la géo- ' métrie, comme nous essayerons de Texpliquer dans la métaphysique.
Ces deux lignes, la verticale ou Taxe , l'horizontale ou le diamètre, déterminent le haut et le bas, la droite et la gauche, c'est-à-dire les quatre parties principales ou les quatre points cardinaux de l'existence. Elles supportent tout le rayonnement du centre, et quoique l'extrémité de chaque rayon soit un pôle par où le centre s'objective,. cependant les extrémités des rayons fondamentaux sont des pôles dominants, et principale-
ment ceux de Taxe , dont l'un , le pôle supérieur ou nord, est primitif, et en cette qualité chef de toute la polarisation de l'organisme. Le pôle inférieur de Taxe, ou le pôle 9ud^ est subordonné au pôle nord comme secondaire dans la formation, ainsi que les pôles diamétraux de la droite et de la 'gauche qui ne viennent qu'après. Or le cœur étant le centre de l'oi^nisme, il est évident que la tète ou le cerveau qu'^elle renferme est le pôle supérieur de Taxe vital, dont le pôle inférieur se trouve dans la cavité* abdominale , dans le système de l'estomac qui en est l'organe central. De là la première de toutes les sympathies organiques, la sympathie fondamentale, celle qui unit le cœur, le cerveau et l'estomac.
Cependant Ta loi, qui préside à la formation de l'ensemble, régit aussi celle de chaque partie. Chaque organe se forme par polarisation ,^comme le corps auquel il appartient; lise constitue de la même manière, mais en raison de sa position et de ses rapports, par un centre qui rayonne et tend à se poser en sphère , ayant son axe, son diamètre, ses pôles principaux et ses pôles secondaires. Ainsi le cerveau, envisagé de ce point de vue, peut être divisé en quatre régions ; la région antérieure où domine le pôle principal, Tœil par lequel il se pose dans le monde de la lumière*, la région postérieure où se trouve le pôle inférieur représenté par la moelle épinière , prolongement de la moelle allongée, laquelle avec le pont de Varollé forme la partie moyenne du cerveau, et parait en désigner le centre. La moelle épinière s'étend dans le canal osseux des vertèbres, et
a Topposite du pôle supérieur qui cherche toujours la lumière) elle s'enfonce dans les profondeurs de Torganisme, et va distribuer des nerfe à tous les muscles et à tous les tissus de la vie animale. Ici encore il y a activité vitale, non plus lumineuse et intelligente comme àla partie antérieure, mais purement organique, s'exer« çant dans la chair, agissant sur les parties les plus grossières du corps. C'est un monde inférieur, subordonné au premier , comme le montre l'empire de l'esprit intelligent et de la volonté raisonnable sur les membres et les organes» Les deux régions diamétrales du cerveau ont pour pôles principaux les organes de l'ouïe , et en effet les nerfs auditifs sortent de la partie moyenne de la moelle allongée et vont se rendre aux oreilles, des deux côtés de la tête; et comme il y a une correspondance intime entre la fonction d'entendre et celle de parler, les organes de ces facultés sont en liaison étroite : les nerfs qui les servent sont voisins de leur origine et marchent de concert dans les parties latérales de la tète. Le sens de l'ouïe est plus passif qu'actif , tandis que celui de la vue est plus actif que passif; il y a le même rapport entre eux qu'entre l'axe et le diamètre. La vue est donc le sens principal , le sens recteur des autres sens, si Ton peut s'exprimer ainsi, et Tœil, son organe, pôle primitif du cerveau, est, en vertu de son origine et de sa nature lumineuse, le chef de tous les organes de perception. Nous verrons en effet tout à l'heure, que la vue a hautement la prédominance sur les autres sens dans la formation de la connaissance.
2S6 DU DÉVBLOPPEMBMT Dfi L'eSPRIT HUMÀm.
Une autre conséquence du fait qui vient d*ètre constaté, c'est que, si Tœil est le premier oi^ne de per* ception formé par la nature; l'objet propre de cet organe, la lumière, est le plus important pour Thomme, et ainsi le besoin de la lumière est son premier besoin. L'homme en efifet, dès qu'il entre en ce monde, recherche la lumière tout autant que l'air et la nourriture matérielle. Quand il sort du sein maternel, son ^ œil s ouvre , boit le rayon lumineux , et jusqu'à la fin de sa vie il ne cessera plus de se tourner instinctivement vers la lumière. La bouche ne s'ouvre qu'après l'ceil; l'enfant ne respire, ne gémit qu'après avoir vu, et ce n'est qu'en troisième lieu que s'accomplit pour la première fois lafonctionla plusgrossièredel'organisme^
Ainsi, dès le commencement de sa vie, l'homme ^e met en relation par toutes les parties de son existence aypc celles du monde qui leur correspondent. L'enfant a naturellement horreur des ténèbres; il pleure, il crie quand on l'y laisse , il se réjouit , s'épanouit quand la lumière lui est rendue, et à mesure qu'il grandit il veut plus de lumière; il aime de préférence les objets qui lui en donnent, le soleil , le feu, les flambeaux, tous les corps brillants ou revêtus de couleurs éclatantes. Plus tard, quand il commence à comprendre le langage et que son espjrit se développe , il demande une autre lu* mière que celle du soleil , la lumière de Tintelligence jqui ne luit plus devant les yeux du corps, et que la parole de l'instruction lui transmettra. Son esprit vit de cette lumière, comme son corpis vit de la substance terrestre, et quand cette faim de la lumière intelligible
est éveillée en lui , il en devient insatiable , et c'est ce qui excite et entretient Tamour de la vérité et de la science. Tous les hommes aiment naturellement à connaître et à s'instruire , comme ils aiment à boire et à manger^ ils cherchent volontiers l'aliment de leur esprit, quand il ne leur en coûte pas trop d'efforts et de travail ; et toutes les méthodes d'enseignement, tous les procédés de l'instruction, tous les degrés-de la doctrine, ne sont en définitive que des formes diverses pour communiquer la lumière de la vérité, plus ou moins pure, plus ou moins réfrangée , selon l'intelligence de chacun, l'état de son œil intérieur et le besoin qu'il en ressent. Aussi la vision de la lumière céleste ou la con^ templation de l'éternelle Vérité est-elle promise par l'Évangile aux hommes de bonne volonté et d'un cœur pur, qui se développant convenablement sous l'influence de la parole divine, agissent comme ils doivent agir, et deviennent ce qu'ils doivent être en raison de leur nature et de leur destination. C'est à cette fin sublime et à l'ineffable jouissance qu'elle procure, que le Christianisme nous appelle et nous conduit par une voie d'épuration, de perfectionnement et de progrès, où il nous fait marcher de clartés en clartés, comme dit saint Paul. La lumière, c'est toute la vie humaine. Naître, c'est voir le jour^ vivre, c'est absorber la lumière -, mourir, c'est y fermer les yeux; savoir, c'est voir par l'esprit; aimer, c'est voir par le cœur, par Tàme; car notre âme faite à l'image de Dieu est aussi lumière, et c'est pourquoi la parole de Vérité appelle les hommes régénérés des enfants de lumière*
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Si la vue et Tœil tiennent le premier rang dans la formation et la hiérarchie naturelle des sens et de leurs organes, les perceptions et les conceptions qui proviennent de la vision, soit organique, soit intellectuelle, sont aussi les premières en force et en dignité. De là ces affirmations populaires pour les faits physiques : je Tai vu de mes yeux; cela saute aux yeux. De là l'avantage des démonstrations géométriques et algébriques pour les choses rationnelles-^ de là la nécessité et le prix, de l'évidence intuitive pour les choses intelligibles, et de là enfin l'autorité du prophète ou du voyant. Ce que Thomme perçoit par la vue est évident pour lui, parce que, en même temps que la lumière rayonnée ou réfléchie par l'objet arrive à l'œil, au cerveau et au sens, Tesprit réagissant par son rayon visuel, fixe et pénètre l'objet de son regard.
L'évidence est^le dernier terme de la connaissance et de la science ; elle s'acquiert par la vision ; elle est le résultat de la faculté de voir dans son plein exercice. La vue seule conduit donc à l'apogée de la science ; car il n'y a rien au delà de l'évidence 5 elle est la dernière raison des choses datis l'ordre du savoir -, tout le reste est moyen , préparation ou degré
pour y arriver. Les perceptions et les conceptions dues à la vue sont donc les premières en force et en dignité, puisqu'elles consomment la connaissance. Cela seul est ^ qui a été ou qui est vu , et ici se trouve la distinction fondamentale entre la croyance et la science, entre la foi et l'évidence. La croyance est l'adhésion plus ou moins ferme de la raison à une parole humaine qui lui inspire de la confiance par tels ou tels motifs; la foi est l'adhésion de la volonté à la parole divine, laquelle indépendamment des motifs de crédibilité dont elle peut s'appuyer pour se faire accepter par la raison , a encore en elle une vertu propre qui agit directement sur l'âme et y produit la persuasion. Aussi la foi donne-t-elle une toute autre assurance que la croyance, parce qu'elle est sur-rationnelle; elle peut même avoir plus de force que la science; car le plus souvent elle entraîne la volonté, quand l'esprit ne voit pas nettement les motifs, tandis que la vue claire de Tesprit, la conviction de la raison ne portent pas totH jours à agir. Quoi qu'il en soit , la croyance et la foi , moitié obscures, moitié lumineuses, comme la colonne qui conduisait Israël dans le désert , ne sont aussi comme elle qu'un moyen transitoire, qui doit mener l'homme à l'objet des promesses divines, à la vue ou à l'évidence de la vérité, à la vision béatifiqu^, source du véritable bonheur. C'est pourquoi nous tendons à l'évidence par toutes les voies de la connaissance, dans Tordre physique, dans l'ordre rationnel, comme dans l'ordre intelligible ; et le but de tout enseignement qui '6e donne par la parole, et qui par conséquent suppose
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au point de départ la croyance ou Ija foi , c'est-àrdire Facceptation d'une parole humaine ou divine suivant son objet, est de nous mener graduellement à Tévidence de cet objet, en nous rendant capables de le voir par nous-mêmes, et de percevoir tout ce qui nous en a été annoncé. Celui qui ne parvient pas à cette vue de Tobjet n a pas compris toute la doctrine : il ne sait pas. Pour la connaissance de la nature, la meilleure démoastration, c'est rexposition même des choses; c'est de les faire voir et toucher ; voir, pour en embrasser Tenseur ble \ toucher, pour en saisir les détails ; et c'est pourr quoi nous rassemblons à grands frais des échantillons de tous les genres et de toutes les espèces dans nos car binets et nos musées*
Il en est de même pour les choses de la raison ; cela seul est su qui est démontré ; le but de la démonstration est de faire voir les rapports ou de les mettre 69 évidence. Puis il est encore à remarquer que toute démonstration rationnelle part nécessairement de T évidence; c'est seulement à cette condition qu'elle Tobtient dans la conclusion. Ainsi un raispnnement n'est qu'un passage de Févidence à l'évidence; la déduction ^st le transport ou la coqfimunication de la lumière .d'une proposition claire à une autre qui ne l'était pas» Si la démonstration mathématique a tant de force, ^ç'est que, portant uniquement sur la forme des choses^ abstraction faite de la substance et de la vie, elle peut toujours réduire les rapports en signes formels, et ainsi les énoncer exactement , en même temps qu'elle Jes représente jusqu'à un certain point devant Tpeil du
Dft I«A SBlfSlBlUTÉ ET DES SENS.' 231
corps ; ce qui fortifie révidence rationnelle par Tévi' dence des sens.
Enfin dans Tordre intelligible et divin, plus encore que dans les degrés inférieurs, il n'y a de science que par la vision. L'idée, principe de la science comme de l'art , est le produit de la contemplation de l'idéal , et celui qui n'est pas capable de cette vue supérieure, ne la comprendra jamais. Le génie qui voit, a la certitude inébranlable de ce qu'il voit-, il l'annonce, il dit aux hommes : voilà la vérité-, et quand il la démontre, c'est par la science qu'il tire de l'idée, ou paV le chef-d'œu^ vre qui met l'idée en forme. Mais avant cette démonstration il ne peut que l'annoncer par la parole , et sa parole porte en elle sa lumière et sa vertu. Les uns la reçoivent et voient par elle, parce qu'ils croient au génie; d'autres ne comprennent qu'après la preuve par les œuvres; d'autres enfin ne comprennent jamais. Les premiers sont ceux que le Christ a déclarés heureux, parce qu'ils ont cru sans avoir vu ; les seconds sont ceux dont il a dit : si vous ne croyez point à ce que je dis, croyez au moins par ce que je fais ; les derniers sont ceux qui ont des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre. Les envoyés de Dieu dans tops les temps, sous quelque forme qu'ils aient paru , comme hommes de génie pour instruire et civiliser leurs semblables, comme prophètes ou apôtres avec la mission plus sublime de leur communiquer la parole du ciel, n'ont jamais pu faire autre chose qu'annoncer, proclamer, prêcher ce qu'ils avaient vu dans une lumière supérieure, ou ce dont l'esprit divin leur
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avait donné l'évidence. <k Nous tous annonçons^ dit saint Jean dans sa première épltre, la parole de vie, qui était au commencement , que nous avons en^ tendue, que nous avons vue de nos yeux , que nous avons regardée avec attention , et que nous avons touchée de nos mains ; car la vie s'est rendue visible \ nous Tavons vue, nous en rendons témoignage et nous vous Tannonçons, cette vie éternelle qui était dans le Père et qui est venue se montrer à nous. »
A tous les degrés la science vient donc de l'évidence, et c'est la vue de la vérité qui donne, en définitive, de Tautorité à la parole d'instruction.
La première catégorie comprendrait donc toutes les conceptions qui se rapportent à la lumière et qui dépendent de la vision. Or la lumière qui est dans toute sphère et pour chaque créature la condition , le véhicule et l'aliment de la vie, est aussi la substance première, la base générale de tout ce qui existe. Cette catégorie peut donc être nommée catégorie de la suIh stance. Toute conception lumineuse et par cela même substantielle, tout ce qui a forme, étendue, couleur, éclat, tout ce qui se développe dans l'espace, et l'espace lui-même lui appartiennent. C'est la catégorie d6 Vuniiéy de V universalité ^ de la généralité.
Si nous essayons de ramener toutes les conceptions humaines à certaines catégories, ce n'est pas que nous trouvions une grande utilité pratique à ces sortes de classifications, qu'elles soient de pures abstractions comme les dix catégories d'Âristote^ ou les formes pures de l'entendement humain, comme celles de Kant. A notre sens, ni les unes ni les autres n'ont beaucoup servi à la science , ni à l'art de la pensée. Notre but dans ce travail est de bien déterminer l'origine de nos diverses conceptions, en constatant par quels sens elles sont primitivement formées. Voilà, selon nous,, la question vraiment intéressante et utile.
Sous ce rapport la critique de Kant nous parait inexacte et insuffisante. Elle fait une part trop large au subjectif, en lui attribuant exclusivement la forme de la conception et de toutes les lois régulatrices de lu pensée ] et de cet excès est né l'idéalisme que Kant ne voulait pas, mais qui sort nécessairement de son subjectivisme. Il n'en est point ainsi dans la réalité. L'objet , c'est-à-dire le monde , le non-moi en face du moi , contribue pour sa part à qualifier, à formuler la conception; car les impressions qu'il fait sur le sujet dépendent de certaines conditions ou qualités objectives qui correspondent aux sensations que nous en recevons; sinon tous les objets devraient nous apparaître de la même manière, puisque la même matière serait reçue dans le même moule. Ainsi par exemple, il nous semble inexact de ^ire avec Kant , que la substance est une pure forme de l'entendement, et surtout
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de la comprendre dans la catégorie de la relation, qu'il présente comme plus générale. Mais il faut dire que si toutes nos perceptions et conceptions supposent une substance, si le sujet ne petit rien concevoir ni penser sans que Fidée de la substance ne soit au fond, c'est qu'en effet dans Tobjet la substance est la base nécessaire de toutes les propriétés, le substratum de toutes les qualités, le fondement de toutes les manifestations. D'où il suit que la substance n'est pas 'seulement une forme de notre esprit , mais une condition nécessaire de l'existence, et par conséquent une loi de la nature ou de l'objet, tout autant quedel'entendement humain ou du sujet.
Nous en dirons autant de la causalité comprise aussi par Kant dans la catégorie de la relation , tandis que c'est elle au contraire qui établit toute relation. Nous sommes portés irrésistiblement à affirmer une cause partout où nous voyons un fait , parce que dans la réalité il n'y a pas d'effet sans cause, et dans ce cas c'est .l'objet qui impose sa loi au sujet, lequel ne peut penser les choses autrement qu'elles ne sont. Ainsi, ni la loi de la substance, ni celle de la causalité ne sont purement subjectives; elles régissent au contraire l'objet comme le sujet, et c'est pourquoi nous leur donnons indistinctement) naturellement, une portée et une force objectives. La même observation s'applique à toutes les catégories kantiennes. En cette matière l'école écossaise, toute superficielle qu'elle est, approche plus du vrai, parce qu'elle s'en tient au sens commun. Elle reconnaît dans ce qu'elle appelle les
première principes de rentendement des lois générales, qui régnent dans la nature comme dans Tesprit humain, et elle les pose comme des faits primitifs au-dessus de toute explication. N'admettant que des données empiriques, il lui était impossible de s'élever à la vue de Tidentité de ces lois dans le monde et dans l'homme, et de comprendre que la logique n'est au fond que la physique sous une autre forme, parce que les lois de la pensée sont le reflet dans Tesprit humain ^es lois de la nature. L'idée chrétienne et transcendante de la chute primitive de Thumanité peut seule expliquer ce fait, l'homme s'étant laissé dominer par le monde terrestre qu'il devait régir, et dans cet état . de choses, ne pouvant agir ni moralement comme volonté libre, ni spéculaUvement comme être raisonnable, sans subir les lois, les conditions et les influences de la nature inférieure.
Nous plaçons au premier rang ou dans la première catégorie toutes les conceptions qui proviennent du rapport de la lumière et de l'âme par le sens de la vue. Ces conceptions participent de la nature de leur objet, et c'est pourquoi elles sont les plus vastes, les plus générales, celles qui présentent le plus d'unité, le plus d'universalité -, et qui ont par conséquent le plus d'importance dans la formation de la connaissance, à laquelle elles fournissent le pian radical et l'ensemble de la forme. Le plan de tout ce qui existe, c'est l'espace . où tout est posé, vit et se développe, et c'est par la vue que la conception de l'espace et de l'étendue est donnée primitivement* Or l'espace est la lumière ma-
nifesiée ou en rayonnement, et c'est en ce sens que Newton a pu dire que Fimmensité de l'espace est Timniensité divine; car tout a été fait par la lumière éternelle, tout est vivifié, conservé par elle, tout vit en elle. La lumière est le ccmtenant général de toutes choses ^ c'est pourquoi la conception qu'elle forme dans notre entendement , aussitôt que le sens de la vue entre en exercice, est le fondement et comme la capacité de toutes les autres. L'idée de la substance et celle de l'espace sont au fond identiques *, elles sont engendrées en nous par la lumière. Il en est de même de l'idée de l'unité et de l'universalité. L'unité existe hors de nous, soit dans le monde vu dans son ensemble, soit dans chaque individu du monde. Or la vue est le seul de nos sens qui puisse embrasser les choses dans leur totalité, d'un seul coup, et elle commence toujours par saisir l'ensemble de son objet. L'idée de l'universalité est contenue dans celle de l'unité, et bien que l'œil organique ne perçoive à proprement dire, rien d'universel, puisque tout est fini ici bas; cependant il en perçoit le reflet et comme Fombre dans l'immensité de l'horizon qui se déploie autour de lui , dont l'imagination peut toujours reculer les bornes, et qui éveille en nous l'idée de l'infini par la vue de l'indéfini. Plus tard , quand le sens intérieur sera ouvert , quand le regard de l'intelligence s'éteàdra dans le monde spirituel , ces idées dont le sens de la vue ne donne que Vembryon, se développeront comme il convient à leur haute nature ; et l'esprit passera de la préfiguration ou du signe de ce <][ui est w et
tmiverseî^ fourni primordialement par la vue physique, à l'unité elle-même, à l'universalité, à l'infini, tel qu'il se révèle par sa lumière ineffable aux intelligences élevées et surtout aux cœurs purs.
La région opposée à la tète est l'abdomen ou le ventre avec ses organes de nutrition .et de reproduction^ et de même qua le cerveau dans la tête se pola* rise dans l'œil et se fait son organe de perception pour la lumière, nourriture principale du cerveau et de l'esprit^ ainsi l'estomac, organe central du ventre, se polarise en haut dans la bouche et se forme son organe pour recevoir, éprouver et discerner les substances particulières, aliments du foyer organique et de tout le corps. La bouche apparaît après l'œil dans la tête du fœtus.
De ce fait que l'observation constate, nous tirons quelques inductions physiologiques et psychologiques. La bouche est l'organe du sens du goût. Gomme tel , elle est évidemment le prolongement supérieur de Testomac par Tœsophage , et sa fonction principale est d'éprouver les substances qu'elle doit lui envoyer, en les dissolvant d'abord pour discerner leurs qualités, et les préparer à la digestion. L'organe du goût est
donc le pôle supérieur ou le représentant de Testomac, comme les organes excréteurs , qui ont Une fonction toute opposée, en sont le pôle inférieur. L'estomac, pôle inférieur du cpeur, en correspondance a?ec le cerveau qui en est le pôle supérieur, se polarisé donc à son tour en haut et en bas, à droite et à gauche, ce qui est bien marqué par le foie d'un côté et la rate de Tautre, dont Tinfluence sur la digestion est incontestable. Par la bouche le monde intérieur du ventre communique avec l'extérieur, comme le cerveau par Tœil, et chacun y va puiser ce qui lui est analogue, le cerveau la lumière dont il se nourrit principalement en tant qu'organe de l'esprit, le ventre les choses matérielles dont le corps a besoin et que l'estomac avec son système digestif est chargé d'élaborer. Or l'homme étant composé de deux natures, l'une psychique et l'autre physique, son existence ne subsistant que par l'union des deux , il faut pour vivre qu'il entre dès le commencement en rapport avec les deux mondes qui leur correspondent , et que par conséquent il se fasse des organes pour étabUr cette communication. Par l'œil il entre en commerce avec la lumière, qui doit exciter, nourrir et développer son esprit; par la bouche il entre en relation avec la substance terrestre qui doit réparer et accroître son corps. Ces d^ux orgimes paraissent avant les autres et entrent les premiers en exercice, parce qu'ils sont les plus nécessaires au développement de la double vie de l'homme.
Nous ne pouvons nous empêcher de faire remarquer en passant , et comme preuve de la loi de la polarisa-
tion et des nqpports qu'elle établit, Tanalogie naturelle entre les fonctions de [l'encéphale et celles de l'abdomen qui sont les mêmes sous des formes très-différentes et avec des résultats tout autres. L'abdomen , considéré d'une manière générale, a deux fonctions principales à remplir, la nutrition et la reproduction , et il est muni d'organes propres à cette double fin. L'encéphale, en tant qu'organe de la pensée, a aussi une double fonction ; d'abord la nutrition de l'esprit, ce qui se fait par l'absorption de la nourriture fournie par l'enseignement , par la lecture, par l'observation , puis par la digestion de ces aliments spirituels au moyen de la réflexion , et enfin par l'assimilation des connaissances ou la transformation des choses apprises en sa propre pensée, leur appropriation à sa vie pro^ pre. Quand l'esprit est nourri , fortifié, plein de vie, il éprouve le besoin de se poser au dehors, de reproduire hors de lui ce qui est en lui , afin d'engendrer dans les autres les pensées et les sentiments qu'il a conçus luimême. C'est ce qui s'opère par la parole, douée en effet d'une vertu génératrice. De là la puissance vivifiante de l'enseignement , la génération spirituelle de l'humanité , la paternité et la filiation selon l'esprit , et, chose remarquable, ces deux manières d'engendrer ^ eUe concevoir, ou de reproduire la vie en des mondes si divers, se correspondent tellement , que les organes inémesqui y concourent sont dans une étroite sympathie à l'état de santé comme à l'état morbide. Les organes de la voix se développent et changent avec ^ux du sexe, et les tristes maladies qui affligent ces
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derniers, retentissent tout aussitôt dans les premiers, les altèrent et tendent à les détruire.
L'œil n'est qu'en rapport médiat avec les objets matériels^ car la lumière seule peut le toucher. Il n'en est pas de même de Torgane du goût, qui a besoin d'entrer en contact avec les substances particulières pour les éprouver , pour discerner leur action et leur convenance avec Vorganisme. L'œil voit Yextréme dehors des objets, n commence toujours par embrasser l'unité, l'ensemble, et par son regard il abstrait successivement le particulier du général. Le goût saisit oequi est au dedans* pi est d'abord en rapport avec le parti-culier, et il en extrait le général, discernant dans les substances les saveurs, ce qui est bon ou mauvais; et les saveurs sont produites par l'action des sels, Lases ou plastiques des corps. L'homme est donc par ses deux premiers organes de perception, en rapport avec les deux extrêmes des choses, le dehors et le dedans.
Le sens du goût a surtout son siège dans la cavité buccale et dans certaines parties de cette cavité, la lan* gue et le palais, ou plutôt il réside dans la membrane muqueuse qui revêt la bouche dans tous ses enfonce-
ments depuis l'extrémité des lèvres jusqu'au pharynx , et qui se prolonge par l'œsophage jusque dans Testomac. Cette membrane jouit d'une vive sensibilité à cause du grand nombre de filets nerveux qui en tapissent le tissu, et du mucus abondant qu'elle secrète et qui la lubréfie sans cesse. La langue qui est la partie la plus active de l'oi^ane du goût, est fournie de plusieurs nerfs qui lui donnent la faculté de sentir la présence des corps qui la touchent, et en outre il y en a un, le nerf gustatif , destiné spécialement à recevoir la sensation de la saveur et à la transmettre au sensorium corn" mune. Ce nerf est au goût ce que le nerf optique est à la vue. On peut distinguer plusieurs degrés dans la dégustation, selon les parties de l'organe qui sont en exercice pour éprouver l'objet. Ainsi quand on veut prendre un avant-goût , sans risquer les conséquences de l'ingestion], on touche légèrement l'objet du bout des lèvres, on reffleure pour ainsi dire, mais assez pour en recevoir l'impression. Si l'on veut jouir de la saveur de la chose, on l'introduit dans la bouche , et si elle est solide, à l'aide des dents, de la langue, du palais et des parois internes des joues et de la salive, on la tri* ture, on la divise, on la presse pour en exprimer le suc ou en dissoudre le sel. Quand on veut goûter plus profondément encore, c'est par Tarrière-bouche' qu'on éprouve, c'est au passer, après la déglutition , et par rimpression faite sur le pharynx et l'oBsophage qu'on on juge. Enfin il y a encore une épreuve plus intime, et aussi plus significative en ce qui concerne la salubrité et la convenance des substances nourricières :
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c'est ce qui est senti pendant la digestion et après que le travail de la chimification a commencé. Dans tous ces cas la sensation est différente, en raison de la partie organique affectée et de l'état où elle se trouve. Quand Festomac est dérangé ou malade, tout Torgane du goût, pôle supérieur de l'estomac, s'en ressent aussitôt-, la langue surtout qui en est l'instrument principal , et les altérations qu'elle présente, indiquent au médecin ce qui se passe dans Forgane central du monde inférieur. Mais par cela même te sens du goût est troublé dans son exercice ; les sensations ne sont plus les mêmes que dans l'état sain; et par conséquent les perceptions différent ainsi que les jugements dont elles sont la base. En général il n'y a rien de plus changeant, déplus capricieux, de plus individuel que le goût et les goûts, et c'est pourquoi il n'en faut pas disputer.
Il y a une certaine opposition entre le sens de la vue et celui du goût dans leur rapport avec le monde physique. L'œil s'en tient toujours éloigné , et il ne communique avec les corps que par l'intermédiaire de la lumière, le seul objet qui puisse le toucher. Il ne peut même voir qu'a une certaine distance; il n'a de commerce qu'avec ce qu'il y a de plus spirituel dans le monde terrestre ; c'est le plus noble, le plus délicat, le plus pudibond*des sens. Le goût au contraire, sent les objets au contact immédiat et même au contact moléculaire, afin que l'action chimique des sels dissous par la sahve, puisse opérer sur les points irritables du tissu nerveux* C'est celui de tous nos sens qui se mêle le plus profondément avec la substance terrestre ; car le toucher en
palpe la surface, Fodorat en perçoit les émanations les plus subtiles , Foule les vibrations sonores, et la vue la figure. La vue connaît les choses spéculativement ou sous le rapport de la science; le goût les fait connaître sous le rapport pratique , c'est-à-dire comme utiles ou nuisibles à Texistence et à Torganisation. Par le goût l'esprit entre donc plus avant dans Tinlérieur des corps. La saveur qu'il perçoit, résulte de l'action de leurs qualités intimes sur les nerfs; ces qualités sont inhérentes aux sels qui constituent la nature de chaque corps , et les sels, dissous pour pouvoir s'assimiler à l'organisme, font la partie nourricière et réparatrice des aliments, La saveur est quelque chose de mixte entre la propriété essentielle du corps sapide et l'organisation de celui qui l'éprouve. Elle provient du contact et de la pénétration de ces deux termes. Il y a certainement dans la substance physique quelque chose qui correspond à ce que nous éprouvons*,, mais ce quelque chose en soi^ cette qualité objective ne se révèle à nous que par l'impression faite sur nos organes. C'est donc vraiment une qualité occulte; et peu nou3 importe, puisque nous n'avons besoin de connaître le monde matériel que dans ses rapports avec notre organisation et pour la conservation de notre existence.
La vue est le sens de la manifestation , le goût celui du mystère; or mystère et manifestation sont l'être et
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Texistence, le subjectif et Tobjectif dans chaque chose. Le mystère se perçoit par le goût et non par la vue ; autrement il ne serait point mystère. La manifestation se perçoit par la vue et non par le goût; autrement elle ne serait pas lumière. L*homme actuel ne peut donc connaître Tétre, qu'autant qu'il a le goût de l'être, et ce goût , nourri et cultivé en lui , fait sa sagesse. Il ne peut connaître l'existence , qu'autant qu'il en a l'évidence par la lumière, et cette évidence fait la science. Or la science et la sagesse, qui proviennent de l'évidence et du goût , sont au-dessus de tout argument *, car on ne dispute point des goûts ; et l'évidence de la lumière en est la meilleure démonstration.
Le philosophe ne peut pas, comme le physicien ou le physiologiste , ne voir dans les sens de l'homme qu'un mécanisme ou un organe. Il doit envisager coastamment la faculté de sentir dont les divers sens sont les rayons , dont les organes du corps sont les instruments; et dans la sensibilité il doit toujours voir l'âme sentant, ou le centre de l'existence humaine affecté plus ou moins profondément, plus ou moins vivement par un objet physique, intellectuel ou psychique. C'est pourquoi chacun de nos sens extérieurs s'étend, se prolonge pour ainsi dire au dedans , et reparaît sous une autre forme dans l'ordre spirituel et moral ; ou autrement, il y a une vue de l'âme et de l'intelligence, ^omme il y a une vue du corps ; il y a un goût de l'âme
et de Tesprit , comme il y a un goût du palais et de la bouche» Or ici encore le goût se présente avec les mêmes caractères , ne {)ouvant fonctionner que par le contact avec les qualités intimes des choses, sentant d'une manière obscure mais très-vive, et ayant beaucoup de difficulté à rendre raison de ce qu'il sent. Le goût reste toujours plus ou moins dans le mystère , et bien qu'il ait beaucoup d'influence sur la volonté et qu'il la fasse agir avec une grande assurance , il donne très-peu de satisfaction à la raison. Il se justifie plus par le fait que par la démonstration. C'est le contraire de la vue, qui perçoit les choses dans la lumière, et qui tend toujours à les mettre en évidence, à les feire passer en manifestation. Le résultat de l'exercice du goût est une saveur^ d'où provient unejouissance, quand l'objet agrée, et en outre la réparation de la vie, quand il nourrit : ce qui se fait le plus souvent sans la coopération directe de notre volonté, et presque sans conscience. Ainsi le corps savoure et s'assimile les aliments, sans que l'esprit s'en mêle; et dans l'ordre intellectuel, l'esprit peut goûter la vérité et s'en repaître sans en avoir la science , c'est-à-dire sans la réfléchir en idée, en pensée, en système. C'est ce qui arrive surtout aux âmes simples et droites qui reçoivent la parole avec confiance. Elles discernent spontanément et comme par instinct le vrai qui est dans la parole; elles en retirent une certaine saveur qui les récrée et les fortifie 5 c'est la saveur de la vérité , produite par le sel impérissable que contient la parole -, c'est le goût du vrai sans en être la science, c'est de la sac/esse [sapientia, mpor^ saperé),
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Il en va de même dans l'ordre moral, pour le discernement du juste et de Tinjuste, du bien et du mal. Il y a dans la conscience morale, non faussée, non altérée, un certain goùf du bien qui, mis en rapportavec quelque chose de bon moralement, lui donne une émotion agréable, une saveur de justice ou de vertu, et en même temps un sentiment de force, et une certaine excitation qui porte la volonté à bien faire. Ce goût de Tâme ou ce sens moral, toujours plus ou moins mystérieux, fait surtout l'homme de bien -, beaucoup plus que la science, qui percevant par l'intelligence l'idée de la justice, l'applique spéculativement aux actions humaines pour les juger , mais le plus souvent n'a point d'effet sur la volonté et reste stérile dans l'entendement.
Nous retrouvons la même chose dans l'art, pour le discernement et la réproduction du beau. Le beau se goûte par un sentiment particulier, plus qu'il ne se pense par la réflexion ; celui qui le sent vivement peut rarement expliquer tout ce qu'il éprouve et rendre raison du jugement qu'il porte. La littérature et les arts sont des objets de goût plus que de science, et la critique littéraire ou artistique, qui peut affiner l'esprit pour le mettre en état de juger et d'expliquer les chefe* d'œuvre , le rend rarement capable d'en produire* Les siècles de , critique sont ordinairement stériles en belles productions, et il semble qu'on ne sache plus faire , quand on est si habile à dire comment on doit faire. Les siècles du génie dans les arts sont les époques du goût spontané, n'ayant point conscience de lui-même, et agissant merveilleusement sous l'influence
mystérieuse de Finspiration. A mesure que la science entre dans Tart, c'est-à-dire à mesure que la réflexion domine l'inspiration, le goût n'obéissant plus seulement à son instinct naturel qui le mène obscurément mais sûrement, s'affaiblit, s'émousse, perd confiance en lui-même et commence à hésiter, à douter au milieu des règles de la didactique et des discussions de la critique. L'origiiialité disparait avec la spontanéité; Tesprit est opprimé par la forme, la vie défaille sous le joug senti de la règle; et il n'y aura plus qu'une beauté d'emprunt, une composition plus ou moins habile, comme la réflexion en sait faire, où il entre beaucoup de science et point de génie.
Chose remarquable! ici-bas il n'y arien de vivant, de fort, de grandiose, de divin pour Thomme, que dans robcurité et par le mystère. Tout ce qui apparaît dans le plein jour du monde actuel est petit, mesquin, comme avorte :.et cependant l'homme est fait pour la lumière, il n'aspire qu'à la contempler, et cette contemplation lui est annoncée , promise comme le dernier terme de la perfection, comme la félicité suprême. Oui sans doute, l'identification de la science et de la sagesse est la véritable perfection de l'humanité ; elles doivent un jour se consommer l'une par l'autre. Mais en ce jour-là, qui sera le dernier jour des siècles , la ruine du temp^ et le triomphe de l'éternité , tout ce qui était caché sera manifesté; le mystère passera en évidence, la bonté se révélera dans la gloire, et les âmes pures, pénétrées jusqu'au fond par la lumière divine qui ne trouvera plus d'obstacle en elles, la goûteront et la verront^ tout
ensemble. Voir et goûter ne seront plus alors pour rhomme qu'un seul acte, une seule joie, parce qu'il ne sera plus en rapport qu'avec une seule chose, la seule nécessaire et qui ne lui sera point ôtée, à savoir Dieu ou le Bien infini , manifesté par la lumière de Téternellc vérité, et s'exprimant par la Beauté universelle qui en est la splendeur. Cette connaissance de Dieu, de Celui qui est^ fait la vie éternelle , suivant la parole de Jésus- Christ (S. Jean, XVII, 3). A cette hauteur, science, sagesse et vie , contemplation , goût et jouissance sont identiques : c'est l'amour.
Si donc l'organe du goût tient le second r^ng dans le développement naturel des organes des sens, les objets du goût, les saveurs, les qualités intimes et essentielles des substances doivent répondre au second besoin de l'homme actuel. En effet ce qui importe le plus à sa vie, après qu'elle a été excitée par la lumière, ce qui contribue le plus au bien-être physique, intellectuel et moral de cette vie, ce qui fonde et maintient ce bi^n-ëtre, c'est le discernement par le goût de ce qui est bon ou mauvais, bien ou mal pour l'homme. Nous dirons donc que les perceptions du goût, tant physique qu'intellectuel et moral, sont les secondes en rang et en dignité; que les jugements qu'elles motivent ont le plus de valeur subjective, comme ceux qui sont
fondés sur Févidence ont le plus de valeur objective ; et ainsi les conceptions qui en dépendent, et qui ont pour objet les qualités intimes des existences, constituent la seconde catégorie, qu'on peut appeler catégorie de la qualité.
Legoût est le sens de la qualité. La qualité n*est point la substance, mais elle lui est inhérente, et on iie peut la concevoir séparément de la substance. La substance est ce qu'il y a de plus général , de générique dans les existences ; c'est ce par quoi elles sont et subsistent. La qualité est ce qui caractérise Tespèce et Tindividu , ce par quoi elles sont telles quelles sont, de telle manière \ ce qui les distingue et les différencie. De la qualité ou des propriétés essentielles des êtres proviennent leurs affinités et leurs répulsions, leurs sympathies et leurs antipathies. Aussi les perceptions du goût, qui portent sur les qualités intimes des choses, ont-elles toujours quelque chose d'obscur, comme les jugements auxquels elles donnent lieu. Ces jugements ont plus de force subjective que de force objective; ils valent surtout pour le sujet qui sent. Les décisions du goût sont toutes personnelles •, elles ne sont point susceptibles de preuves rationnelles. C'est pourquoi nous les mettons au second rang dans Tordre de la science, qui veut avant tout l'évidence, et qui se développe par la démonstration. Mais dans la pratique ou pour la conduite de la vie , elles ont souvent plus d'importance que la
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vue de Tesprit , qui ne saisit les choses que dans leur forme générale, dans leur ensemble, dans leur unité, sans qu'il y ait mélange du sujet avec Tobjet , pénétration de Tun par Tautre, comme cela arrive par le goût. En outre, comme c'est par le sens de la vue quç nous acquérons l'idée de la substance ou du substratum étendu de toutes les qualités, et que nous ne pouvons concevoir une qualité sans une substance, la conception de la qualité aurait manqué de base sans la conception préalable de la substance*, et ainsi dans l'ordre de la formation de la connaissance , Vidée de la substance, tout obscure qu'elle est à son origine, devait précéder la perception de la qualité, comme dans la réalité l'être est avant la manière d'être. La catégorie de la qualité est donc au second rang selon l'ordre même de la nature, et notre classification n'a rien d'arbitraire. •
Du reste quand nous disons que le goût est le sens de la qualité^ ou perçoit primitivement la qualité, nous n'entendons point parler de la figure, de la couleur ou des autres phénomènes de l'existence, désignés ordinairement par CQ mot d'une manière abusive selon nous, ou au moins par une extension d'expression , que la rigueur du langage philosophique tolère sans l'approuver. Il y a dans chaque chose une qualité fondamentale, une propriété générale de laquelle ressortent toutes les autres, et qui en détermine le caractère-, c'est ce qui la rend bonne ou mauvaise. A, proprement dire, il n'y a que deux qualités des existences, le bien et le mal^ et encore le mal^ comme toute négation,
n'est-il qu'une restriction , une limitation , un obscurcissement du bien qui est la qualité unique ou la vraie manifestation de Tétre. Ainsi dans les existences du monde, dans les corps, il y a un caractère physique, plus ou* moins en analogie avec notre constitution physique, et ce rapport discerné par le goût physique, fait que nous trouvons bon Tobjet qui nous convient. Dans les choses morales, dans les actions humaines, il y a un caractère moral, une qualité morale ^ par quoi Faction nous agrée ou nous répugne et ainsi nous pa« rait juste ou injuste, bonne ou mauvaise, avant toute réflexion, avant tout raisonnement, par la simple épreuve du sens intérieur, par le discernement du goût moral. Dans les choses métaphysiques ou intelligibles, comme dans les choses rationnelles ou logiques, dans les idées, les pensées et les conceptions de Tesprit , il y a une qualité fondamentale qui les distingue et les qualifie, savoir la vérité ou la fausseté, et c'est par là qu'elles agréent ou répugnent tout d'abord au sens de la vérité, au goût du vrai, inné à toute intelligence suffisamment développée et non encore faussée. Enfin dans les chosçs littéraires ou d'art, dans les œuvres de la nature et de l'homme, envisagées sous fe point de vue du beau, il y a quelque chose d'essentiel qui leur imprime le caractère de beauté ou de laideur, et que nous discernons tout d'abord par un sens intérieur, qui est un véritable goût , aussi inexplicable que les autres.
Une autre différence entre le goût et la vue , c'est T*'ei3i toutes choses le goût est d'autant plus sûr qu'il
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est plus spontané, plus rapide, moins réfléchi. Presque toujours la première impression est la meilleure, et on la gâte en y revenant; tandis que dans les perceptions de la vue, la répétition du regard , l'observation fréquente et prolongée et enfin la démonstration augmentent et fortifient l'évidence. Les hommes qui voient , sentent toujours plus ou moins le besoin de démontrer, d'expliquer, de mettre au jour. Ceux qui goûtent énoncent simplement ce qu'ils ont éprouvé , senti, discerné, sans se mettre en peine de le justifier et souvrat sans le pouvoir.' ,
L'objet du premier besoin de l'homme , c'est la lumière. Outre la lumière pliysique qu'il boit par son regard et qu'il aspire à tout instant avec l'air, véhicule de la vie, il lui faut encore une nourriture matérielle, corporelle, plus spécifiée, appropriée à son organisa^ tion, qu'il extrait des substances alimentaires au moyen du goût. Mais Thomme n'est pas seulement un corps organisé, un animal. Ilest aussi un être intelligent et moral ^ il a un esprit et une âme, et ahisi il lui faut , pour vivre de toute la plénitude de la vie humaine, une autre nourriture, une nourriture qui soit à la fois spirituelle et matérielle , lumineuse et mystérieuse, une nourriture uniquement propre à rhomme, lequel ne vit pas seulement de lumière phy-
I D£ L4 SENSIBIUTÉ £T DES SENS. 253
Pf^ sique et d'air, de substance élémentaire ou de pain, i. mais de toute parole de vérité.
Si le développement des facultés les plus précieuses 01 de rhomme dépend de la parole, si la compréhension f et ta puissance de la parole sont essentielles à sa nature, i en font le complément et la dignité, si Thomme n'est homme que par la parole, il faut que dans les premiers degrés de son développement se forment aussi Forgane pour recevoir la parole, le sens pour la saisir et la percevoir. Ce sens c'est Touïe , l'organe c'est l'oreille -, et Toreille apparaît après la bouche et l'œil comme une cavité mystérieuse dans la tète du fœtus.
 la naissance de l'enfant l'oreille ne remplit encore . aucune fonction. Elle en est incapable, parce que son organisation n'est pas achevée. Le pavillon, ou la conf que, est à peine formé, et son tissu n'a point la dureté nécessaire pour répercuter les sons et les ^envoyer dans le conduit auditif. La membrane du tympan n'est pas encore placée verticalement , et la cavité du même nom ou la caisse est toute remplie de mucosités. Aussi le nouveau-né paralt-il ne rien entendre, et c'est seulement après quelques mois que l'audition entre en exercice. En général le sens de l'ouïe ne se développe
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convenablement chez Thomme qu'avec les organes de la parole. L'enfant apprend i entendre et à parler tout ensemble, et cela doit être, puisque la parole est Tobjet principal de Touîe, et que Thomme ne parle qu'autant qu'il entend parler.
On ne peut assez admirer la sagesse du Créateur dans la disposition des organes du corps humain , et leur correspondance parfaite avec le développement de l'esprit et ses besoins. Le premier besoin de l'homme est la lumière, parce que la lumière est le grand excitateur de la vie, et c'est le sens de la lumière qui reçoit d'abord son organe. Le second besoin est celui de ralimentation corporelle, pour entretenir la vie allumée et Conserver l'organisme, et voilà l'organe du goût qui parait. Quand l'homme animal est organisé et que sa subsistance paraît assurée, l'homme spirituel commence à poindre, et pour cela il faut que la vie spirituelle lui soit communiquée par une influence analogue à sa nature, et soit nourrie par un aliment qui lui convienne. C'est par la parole que lui arrivent cette excitation et cette nourriture , et alors la sens qui répond à la parole achève de s'organiser. L'enfant de* vient capable d'entendre, d'écouter, et par conséquent de parler. A^ce moment il se passe dans l'homme quelque chose de très-remarquable, savoir, la transition du inonde physique au monde moral ou métaphysique au moyen du sens de l'ouïe et par le ministère de la pa* rôle. Jusque-là, par la vue organique et par le goût physique, Tenfant n'était en relation qu'avec le monde matériel , avec la nature sensible, et il n'y avait la au*
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cune influence qui pût féconder et développer son intelligence et son àme. S'il eût grandi , muni seulement de ces deux sens, il serait resté animal, bien qu*ii eftt * la capacité ou la virtualité de Thomme spirituel. Mais la puissance n'aurait point passé en acte, faute d'une excitation convenable. Pour faire un homme intelligent, il faut donc une fécondation intelligible, et elle ne peut venir que du monde intellectuel, par l'action d'une intelligence, obligée pour parvenir jusqu'à Tes» prit et à l'àmo de l'homme de revêtir une forme ac« commodée à son organisation, et ainsi de se faire souffle, son et parole pour s'introduire par Toreille et par Touïe. Par la parole, et par elle seulement, l'homme esprit est mis en commerce avec le monde des esprits. C'est une nouvelle sphère qui lui est ouverte, et dès ce moment sa vie, en rapport avec tous les mondes, çxcitée à la fois par toutes les espèces d'influences, dans le corps , dans l'esprit et dans l'âme , pourra se développer avec toute la plénitude et dans toute la ma* gqificenca de la nature humaine.
L'oeil est le pôle principal du cerveau et le cerveau est Torgane spécial de Thomme-esprit. La bouche, en tant qu'organe du goût est le pôle supérieur de l'esto-^ mac , et Testomac est Torgane principal de l'homme animal. L'oreille est le pôle diamétral du cerveau , qui est lui'-mémo le pôle supérieur du cœur, et le cœur
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placé dans la poitrine est Torgane principal de Tétre psychique, le représentant organique de Tâme. Or roreille en rapport avec le cerveau, le cervelet et tous les organes de la tète d'un côté, communique de l'autre avec la cavité gutturale et par elle avec la poitrine. C'est de la poitrine, animée par le cœur, que partent la voix , le ton , la parole. La bouche parle de Tabondance du cœur, et la parole qu'elle émet , admise par Toreilie , pénètre en vibrant dans la poitrine et jusqu'au cœur. Les sons résonnent dans la cavité pectorale-, la yoix s'y répète en écho ou s'y réfléchit.
Nous avons déjà indiqué la position et le degré hié-' rarchique de l'oreille dans l'organisation de la tète. Comme pôle diamétral du cerveau, elle est plutôt un organe de passivité que d'activité ; elle reçoit et ne transmet, rien , même dans l'acte d'écouter où l'esprit réagit vers le son pour mieux entendre ^ mais sa réaction, qui ne sort point de l'organe, se borne à. le mettre dans les conditions les plus favorables à l'audition. C'est le contraire de l'œil qui , comme pôle supérieur de l'axe de l'encéphale, est éminemment actif, donne autant qu'il reçoit, et sert avec la parole à la génération spirituelle , comme l'ouïe est employée à la conception. Le regard en efl*et a une vertu pénétrante, une puissance génératrice ^ il lance du feu et de la lumière -, il éclaire , embrase , vivifie. Il est surtout
l'expression de la force expansive de Tàme. L'ouïe est plus en rapport avec la force attractive, et c'est pourquoi elle attire, absorbe, rassemble, et par la parole qu'elle est chargée de recueillir et de transmettre à l'esprit , elle l'aide surtout à concevoir spirituellement les choses. C'est pourquoi le nom de la fonction de ce sens est devenu celui de la faculté de la conception , l'entendement.
Le sens de l'ouïe, cofrime les deux sens que nous avons examinés précédemment, a un objet spécial qu'il peut seul saisir et percevoir, le son. Le son est quelque chose de mixte qu'on ne peut comprendre sans l'explication de tout ce qui concourt à le former, savoir l'objet dont il émaner, le moyen par lequel il se forme et se propage, l'organe qui le reçoit et enfin le sens qui le perçoit.
Tout objet peut rendre un son ou produire un bruit, quand il est frappé, ébranlé. Ses molécules entrent alors en vibration , et ces vibrations sont plus ou moins rapides, en raison de la percussion et*de la constitution du corps , de sa forme, de sa position et de plusieurs autres circonstances. Chaque corps rend un son analoge à ce qu'il est constitutionnellement et accidentellement. Il a une certaine propriété sonore, manifestée par l'ébranlement, et qui dépend de sa nature et de sa composition. Ainsi il y a des corps plus sonores que d'autres, comme les métaux, le bois set, les tissus animaux desséchés, dont on fait les instruments de musique. Tout le monde sait que le son d'une cloche dépend du mélange et de la proportion des ma-
Sâ8 DU DÉVELOFPEMBNT DE l'kSPRIT HtlUm.
tières qui la eotnposent. Cependant le corps ne produit point de son à lui tout seul , quoiqu'il le détermine et lui imprime le ton par sa manière de vibrer ; il faut encore qu'il vibre dans Tair, et que Tair mis en mou^ vement par les mouvemenls du corps vienne affecter Toreille. L*air est lé principal conducteur du son, quoiqu'il n'en soit pas le meilleur ; il est indispen-^ sable pour que le son soit formé, ou au moins pour que nous Tentendions. Qu'on place un corps sonore dans le vide, une montre à sonnerie sous la cloche de la machine pneumatique, et le son n'est plus perçu. Qu'on fasse tomber une balle de plomb dans le tube deTorricelli, et elle ne fait pas plus de bruit dans sa chute que la plume qui se précipite avec elle.. Les molécules de l'air, ébranlées par celles du corps, vibrent comme elles; elles sont successivement comprimées et détendues en vertu de leur élasticité, et agissant ainsi les unes sur les autres à la file, depuis l'objet jusqu'à l'oreille, elles forment autant de lignes droites ou de rayons sonores, qui ébranlent à leur tour la membrane du tympan et toutes les parties contiguês. Nous laissons aux physiciens à expliquer plus en détail l'irradiation sonore , et les conditions qui la rendent plus ou moins active.
L'oreille reçoit les rayons sonores à peu près comme l'œil reçoit les rayons lumineux. On peut la partager efa trois parties distinctes, l'oreille externe, Toreille moyenne et l'oreille interne. L'externe se compose du pavillon\ espèce de conque propre par sa forme et par sa substance fibro-cartilagineuse a rassembler les
DE LA SENSIBILITÉ ET DBS SBMS* 2S9
rayons, à les réfléchir et à les diriger par le conduit auditif vers la membrane du tympan* Le conduit auditif a environ six lignes de longueur ^ il est revêtu d'une membrane très-sensible qui sécrète le cérumen, humeur jaune et visqueuse^ qui empêche la poussière, les insectes ou autres corps étrangers de s'appliquer sur le tympan, lequel doit être uniquement touché par Tair, comme la cornée transparente par la lumière. Le tympan est une membrane de forme circulaire, placée verticalement, qui sépare le conduit auditif de Foreillê moyenne, appelée aussi caisse du tympan. A cette membrane, qui ferme exactement la caisse, s'attachent la chaîne des osselets, le marteau, Tenclume, Tos lenticulaire et rétrier ', ce dernier s'applique immédiate* ment sur un trou qu'on appelle fenêtre ovale^ et qui sépare l'oreille moyenne de l'oreille interne. La caisse du tympan est remplie d'air, et cet air se renouvelle continuellement par un canal ouvert dans Tarrièrebouche, et qu'on a nommé la trompe â^Eustache. Nous attachons une grande importance a constater cette communication de l'oreille avec la gorge, et par la gorge avec la poitrine. Par ce passage on peut injecter un liquide dans l'oreille moyenne en cas d'inflammation. Voilà aussi pourquoi on ouvre instinctivement la bouche pour mieux entendre, ce qui donne un nouvel accès aux rayons sonores. On remarque encore dans la caisse du tympan le trou rond^ fermé comme la fenêtre ovale par une membrane, qui empêche la communication de l'air de la caisse avec le liquide renfermé dans l'oreille interne. Cette dernière
260 DU DÉVELOPPEMENT DE l'eSPRIT SUMâIN.
se divise en trois parties principales^ savoir : le vesii^ bule qui est au milieu, le limaçon et les canaux semi^ circulaires qui communiquent avec lui de chaque côté : dans ces trois cavités le nerf acoustique se répand en plusieurs branches et comme une pulpe qui s^épanouit. Ainsi que tous les nerfs très-sensitifs, il est continuellement lubrifié par une humeur qui remplit Toreille interne, et qu'on appelle la lymphe de Cotuni. Ce liquide est indispensable à l'audition ; elle se fait moins bien quand il diminue, parce que le nerf auditif n'est plus suffisamment humecté *, c'est une des causes de surdité dans la vieillesse. La membrane du tympan, qui parait un des organes principaux de Touïe, n'est cependant point absolument nécessaire-, comme le cristallin, qui joue un rôle si important dans la vision, peut être suppléé jusqu'à un certain point, quand il a été extrait pour cause de cataracte.
Comment so produit la sensation de l'audition au moyen de ces parties, c'est ce qu'on ne peut dire exactement. Nous savons seulement en général qu'elles y contribuent toutes, mais il est difficile de déterminer la part qu'y prend chacune. Le corps ébranlé vibre et fait vibrer l'air-, l'air ébranle la membrane du tympan, celle-ci l'air de la caisse et surtout la chaîne osseuse qui unit le tympan à la membrane de la fenêtre ovale. De là l'ébranlement se communique au liquide de l'oreille interne, et c'est dans ce liquide et par ce liquide que le nerf acoustique est affecté. Nous sommes portés à croire que l'air de la caisse du tympan est pour peu de chose dans l'audition , et que les vibrations se
propagent surtout par les osselets; car Texpérience prouve que les corps solides et l'eau conduisent mieux le son que Tair. Ainsi s'expliquerait Tarrangement des osselets dans l'oreille moyenne, le son se renforçant à mesure qu'il avance, conduit d'abord par l'air, puis par les osselets, puis par l'eau de l'oreille interne, où il rencontre le nerf qui en est le conducteur par excellence, et qui le transmet au sensorium commune^ au sens proprement dit.
Le sens de l'ouïe ne doit pas être confondu avec l'organe de l'oule. Le sens est une irradiation de l'esprit , un mode du sensorium commune^ de la faculté de sentir, et bien qu'il s'exerce habituellement par l'oreille, cependant il n'y réside point , pas plus que l'esprit n'est attaché exclusivement au cerveau. Ils fonctionnent l'un et l'autre, dans l'état normal, par la partie de l'organisme qui leur correspond , mais la coopération de tel organe n'est pas une condition absolue de leur exercice. Plus haut nous avons cité des cas où certaines personnes ont pu voir des choses physiques sans le secours des yeux, et ainsi sans la lumière du jour. Il y a aussi des circonstances plus ou moins extraordinaires, mais constatées par l'observation , où d'autres ont entendu des paroles, qui ne leur arrivaient point par l'oreille externe, et dont elles saisissaient parfaitement le sens, tandis que ceux qui les entouraient n'entendaient rien. Un autre fait qui distingue le sens de l'organe, c'est que dans l'audition comme dans la vision la perception est simple, quoique l'organe soit double et qu'il doive y avoir un double
S02 DU DÉYELOPPEMENt DB L'ESPRIT HUMAIN.
ébranlement. La parole qui résonne aux deul oreilles , est perçue comme une seule parole malgré la double impression.
Une chose qui surpasse toute compréhension , c'est la manière prompte et nette dont l'oreille saisit les sons divers qui vibrent en même temps sans .se confondre, en sorte qu'elle discerne à la fois leur variété et leur unité , comme il arrive à un chef d'orchestre, dirigeant un grand nombre d'exécutants et de chanteurs* Ici Fart d'écouter parait poussé au plus haut degré* Qu'on se figure, si l'on peut , des milliers de rayons sonores arrivant à la fois à la membrane du tympan, inondée pour ainsi dire par des torrents de mélodie et d'harmonie , et qu'on explique comment tous ces rayons s'unissant sans se confondre, se croisant sans se gêner, parviennent à déposer dans Foreille une impression d'ensemble qui leur correspond , et à exciter dans l'esprit par le sens une perception analogue à cette impression. Quelle immense multiplicité, et en. même temps quelle belle unité ! Que doit-ce être que l'âme humaine avec son esprit et sa sensibilité, pour suffire à tout cela , pour recevoir à la fois tant d'excitations et y réagir ? Nous voyons tous les jours ces merveilles, nous en sommes les témoins et les acteurs, et il faut toute la puissance de l'habitude pour ne pas être à chaque instant stupéfait d'admiration.
Les physiciens ont observé plusieurs analogies entre les rayons sonores et les rayons lumineux. Ainsi les uns comme les autres marchent en ligne droite avee une
vitesse uniforme, et quand ils rencontrent un obstacle, ils sont répercutés suivant la même loi, en faisant un angle de réflexion égal à Fangle d'incidence. Les pbé* noménes de Técho se produisent à peu près comme cmx du miroir, sous une forme bien différente. Une autre analogie remarquable, c'est que le rayon sonore éprouve une espèce de décomposition comme le rayon de lumière; il trouve aussi dans Toreille une sorte de prisme qui le brise et Tanalyse. Ainsi il n'y a pas de son qui ne produise ses harmoniques \ c'est-à-dire que dans tout [son^ une oreille exercée peut en discerner au moins deux autres concomitants et qui dépendent du son générateur. Il n'y a donc rien de vraiment simple dans le monde physique, pas même un rayon de lumière, pas même un son, pas même la sensation qu'ils excitent. La simplicité, l'unité n'appartient qu'au monde intelligible, au monde divin. Pour nos sens tout est complexe, multiple, composé, et il leur est impossible d'atteindre jamais le principe des existences, Té^ lément qui les produit ni le terme final où elles vont se résoudre. C'est que le monde sensible n'est rien par lui-même ni de lui-même ; il n'a en lui ni la raison ni la fin de son existence, et on ne peut l'expliquer qu'en s'élevant au-dessus de lui. Ici-bas nous sommes sans cesse pressés, comme dit Pascal, entre deux infinis que nous ne saisissons jamais, et que le monde, dans son ensemble comme dans ses parties les plus minimes, nous représente toujours symboliquement : l'infini en " grandeur, l'infini en petitesse. Notre imagination s'évertue à se figurer l'un et l'autre , et elle se perd dans
V indéfini y augmentant sans cesse une quantité qu'elle peut toujours accroître, divisant sans relâche une particule de rétendue, dont les parties se présentent encore à la division : tant il ressort de tous côtés que ce monde est une figure passagère, ombre d'un monde supérieur où sont les principes et les raisons dernières de toutes choses, et sans lequel la scène, qui frappe nos sens et les enchante trop souvent, n'a ni beauté, ni vérite, ni bonté !
L'objet principal de l'ouïe dans l'homme, c'est la parole ; car c'est par la parole que ce sens acquiert toute sa perfection , et remplit sa fonction principale, qui est de servir d'instrument à la fécondation intellectuelle et morale, afin que Thomme-esprit naisse à la lumière de la vérité. La parole est Tidée, la pensée revêtues d'un souffle , enveloppées d'air et vibrant à travers Tespace dans les vibrations de l'air qu'elle a mis en mouvement. Au fond de toute idée, de toute pensée, il y a un sentiment, une volonté qui partent de l'âme, qui sont l'âme elle-même subissant une action et réagissant. Plus l'âme sent vivement , profondément, plus sa réaction sera intense, plus son désir sera fort , plus aussi ce qu'elle éprouve et ce qu'elle veut retentini dans le corps, affectera les fonctions de l'organisme, celles du cœur surtout, parce qu'il est L'oi^ane central et le représentant spécial de l'être psychique. Aussi, dans ce cas, l'action du cœur est no^ tablement modifiée. Il bat plus rapidement, il palpite, il se dilate et se contracte avec énergie \ le sang s'en échappe avec impétuosité et circule avec ardeur. Le
contraire arrive, quand Taffection éprouvée est triste, douloureuse. Le cœur se concentre; les battements sont gênés, serrés et pour ainsi dire ramassés, le sang se retire au centre ou s'en échappe avec peine, la circulation se ralentit, la chaleur diminue, le pouls baisse, est opprimé, roide, intermittent. Toutes nq^ affections morales, quelle que soit leur nature, se font sentir à la région précordiale, et y produisent des sensations analogues. Que nous jouissions ou que nous souffrions, nous avons besoin de le manifester pour trouver de la sympathie ou du secours, et c'est par la parole surtout que se fait cette manifestation. Or la parole dans ce qu'elle a de physique se compose de , souffle et d'air. Le souffle vient des poumons qui le produisent continuellement par la fonction de la respiration. Ils attirent l'air extérieur, nécessaire à l'oxygénation du sang qui circule dans leur réseau cellulaire pour y être refait , et tout en chassant au dehors, en expirant, la partie non respirable de cet air et le résidu de l'hématose, ils exhalent aussi un esprit particulier, tout imprégné de la substance de l'homme, et qui constitue son haleine, son souffle. C'est ce souffle qui est le véhicule de la parole, la matière première de la voix, modifiée ensuite par le larynx et tous les organes vocaux. Or le cœur a une action immédiate sur les poumons, et par eux sur les organes de la voix, en sorte que la passioH ou le sentiment qui affecte le cœur affecte aussi ces organes et par suite les résultats de leur fonction, la voix, la parole, le langage. De là Texpression, l'accent, le ton delà parole. En effet la
266 DU DÉYELOPPEMËAT DE L'eSPAIT HUMAIN.
respiration et la voix changent avec les afifections du cœur. Il y a un rapport admirable entre leurs organes, et ce rapport n'est point seulement une sympathie ; l'œil le saisit , le doigt le touche, puisqu'il y a continuité d'organisation. Quand nous disons que la bouche parle de l'abondance du cœur, nous exprimons à la fois un fait physiologique et un fait psychologique, et celte parole de T Évangile est vraie moralement et anatomiquement tout ensemble. Ce n'est point une métaphore, une figure ; c'est l'expression simple et précise d'une profonde vérité , qui , bien comprise, jette du jour sur la physiologie , en lui aidant à expliquer les fonctions de la respiration et de la phonation ; sur la pathologie, en lui découvrant la cause de plusieurs altérations graves du cœur et de la poitrine ; sur la thérapeutique, en indiquant les meilleurs moyens de les traiter ; et enfin sur la psychologie, en lui révélant la cause profonde de l'énergie et de l'efficacité de la pa^ rolc. Ainsi quand nous proclamons que la parole divine, principe de tout bien et de toute justice sur lar terre, est encore pour l'homme la source principale de la vérité et de la science 5 et que s'il s'appliquait de toutes ses forces à la recevoir, à la goûter, à la comprendre et à la pratiquer, il y trouverait avec la règle de sa volonté , avec la nourriture de son âme , la lumière de son intelligence , et les principes de toutes ses connaissances pour l'explic&tion foncière de la nature, de l'univers et de lui-même; nous n'en* tendons pas, qu'on le sache bien , émettre une assertion pieuse, avancer une proposition dévote^ nous
entendons énoncer un fait, dontrexpérience mille fols répétée nous a donné une conviction profonde, et que nous tâcherons par tous nos moyens et de toutes ma* nières de rendre évident, palpable à ceux qui aiment sincèrement la vérité, qui la cherchent sérieusement , de bonne foi , et qui n'étant point satisfaits par des mots, des images et des abstractions, veulent une science substantielle et vivante.
L'homme physique voit avant qu'il ne boive ou ne mange, et il goûte avant d entendre où d'écouter. L'homme psychique au contraire entend avant de pouvoir goûter, puisque la vie et la nourriture lui viennent par Foule et par la parole. L'homme psychique est en germe dans Thomme physique, comme celui-ci, avant la génération, était en germe dans le sein maternel. La parole fécondante arrive par l'ouïe ; l'esprit la reçoit, y adhère, la goûte, la discerne, l'élabore, en extrait la saveur, en perçoit la lumière et arrive ainsi à la vue intuitive, puis à l'évidence objective de ce que la parole lui ^vait annoncé.
Le premier acte de l'homme né à la lumière physique est donc le toit simple^ k vision. Le second
268 DU DÉVELOPPEMENT DE l' ESPRIT HUMAIN.
est goûter^ la manducation. Le troisième entendre, écouter, l'audition. L'objet de la vision est la lumière générale et une, ou Vùnité. L'objet de la manducation, ce sont les saveurs, les qualités diverses, la diversiié. L'objet de l'audition, ce sont les sons successifs, les mots, les langues, la multiplicité. Le premier acte de l'homme psychique, né par la parole, est entendre, le second yow/^', le troisième voir ou contempler. Le développement de l'homme physique se fait donc en descendance^ puisqu'il va de l'unité à la multiplicité ; celui de l'homme psychique se fait en ascendance, puisqu'il revient de la multiplicité a l'unité.
L'ouïe est un sens intermédiaire entre le monde physique et le monde intellectuel. C'est par l'ouïe que l'action de l'esprit intelligent pénètre pour la première fois dans Thomme au moyen de la parole, laquelle, comme tout moyen terme, participe à la nature des deux extrêmes, qu'elle doit mettre en rapport : physique par sa forme, psychique par son esprit, en tout point semblable à l'homme dont elle est l'expression par son double caractère. Chaque genre d'existence ne peut être développé que par un esprit de son degré ; c'est pourquoi la raison ne parait dans l'enfant qu'après qu'il a été actionné, pénétré, vivifié par la parole, et alors seulement iLcommence à parler. C'est le point de départ du développement de l'homme psychique, qui se fait dans un ordre inverse a celui de l'homme
physique. Ce qui l'excite dans celui-ci, c'est la lumière; par conséquent son premier acte est de voir : ce qui porte la vie dans celui-là, c'est la parole-, par conséquent son premier acte est d'entendre. Or la vue saisit d'abord la totalité, la généralité, l'unité. Elle s'occupe ensuite à distinguer, diviser, abstraire; et le maximum de la connaissance physique acquise par ce sens, c'est de saisir tous les détails dans l'ensemble, la variété et la multiplicité dans l'unité.
Il en va tout autrement de la connaissance intellectuelle. Partant de l'audition et de la parole, elle débute par la multiplicité , par les sons détachés et successifs du langage ; et il faut qu'elle apprenne à les combiner pour en saisir l'unité et la reconstituer. Ainsi l'enfant qui apprend à parler, prononce d'abord les sons les 'plus élémentaires. Quand il apprend à lire, il commence par considérer les lettres séparétnent pour les bien distinguer, puis il les assemble en syllabes, avec les syllabes il compose les mots, il enchaîne les mots pour faire des phrases et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il s'élève à l'unité d'une pensée exprimée complètement par le discours. Mais quelle distance immense entre ses premiers efforts pour discerner les sons primitifs du langage et les reproduire, et le temps où la parole devient lumineuse pour lui, où il voit clairement et objectivement ce qu'elle énonce ! Entre ces deux points extrêmes se trouve l'exercice du goût de Tesprit , qui lui fait savourer le sens, la saveur ou le sel de la parole, longtemps avant qu'il puisse en voir la lumière. L'enfant sent la parole avant de la comprendre.
270 DU DÉYELOPPEMBIfT DE l'eSPRIT HUMAIN.
avant d'en avoir Févidence ; ou plutôt il la comprend par le sentiment; car sentir, c'est recevoir en soi une influence qui modifie.
Ce temps intermédiaire est Tépoque dominante de la croyance et de la foi, époque extrêmement importante dans le développement de Thomme, et où doivent être posées les bases de la science et de la moralité humaine. C'est un grand bonheur pour Tenfant d'être placé alors sous l'action d'une parole de bien et de vérité. Il en est pénétré à son insu ; il la goûte obscurément , en exprime le suc , se l'assimile, sans pouvoir s'en rendre compte et souvent sans qu'il en paraisse rien au dehors; comme la plante qui ^erme, pompe les humeurs de la terre et s'en nourrit longtemps avant que sa tige ne surgisse. L'esprit parait sommeiller, parce que le mouvement se fait lentement et dans la profondeur. C'est un sommeil réparateur pendant lequel la nutrition s'opère au dedans, et il en sortira plus tard un élan vigoureux. Aussi, a cet âge, il ne faut pas trop exciter l'enfant à exprimer ce qui est en lui. Comment voulez*vous qu'il vous dise nettement ce qu'il éprouve, quand il ne le sait pas lui-même, incapable qu'il est encore d'en acquérir la conscience par la réflexion ? On doit lui laisser absorber et digérer tranquillement l'instruction reçue et ne pas le forcer à produire prématurément *, car il n'est pas encore nubile dans Tordre intellectuel , on ne ferait que le fatiguer en pure perte, ou l'épuiser à produire d)es avortons. Il ne faut donc point lui imposer un travail d'esprit qui exige de l'invention, des vues d'ensemble,
DE LA SIMSIBILITÉ BT DBS SBHS. 271
la distinction des parties dans le tout , d'une idée dans ses développements, d'un principe dans ses conséquences. Pour^cela il faut être capable de la vue de rinlelligence et de la compréhension qu*elle donne. Cest bien plus à goûter les choses qu'a en rendre raison, qu'on doit l'exercer; et les explications, qu'on peut lui demander, doivent porter sur la forme plus que sur le fond. Voila pourquoi les sciences de raisonnement pur et de déduction rigoureuse, les sciences dites exactes, comme les mathématiques, ne conviennent pas à Tenfance, et en général ne peuvent être étudiées avec fruit que si l'intelligence a déjà quelque vigueur; car, dans ces sortes de sciences, il faut tout voir par l'esprit : tout devient évident à l'œil de la raison par la démonstration. ,
Ainsi dans les choses morales et métaphysiques, pour tout ce qui se rapporte à l'ordre spirituel , re* ligieux et divin, le goût, qui est le sens de la croyance et de la foi , doit préparer l'esprit humain à l'évidence et l'y conduire. Goûtez et voyez , telle est la marche de rhomme psychique ; voyez et goûtez , touchez et croyez, telle est celle de l'homme physique. Le pre- Dïier va toujours de bas en haut ; il s'élève en tendant vers l'unité. Le second va de haut en bas ; il descend en allant du genre à l'espèce et à l'individu , de l'unité à la multiplicité.
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Toutes nos conceptions intellecluelles se ramènent donc à trois catégories principales ou se distinguent en trois classes. La première est celle de la substance^ qui comprend les idées de l'unité, de l'universalité, de la généralité, de la simultanéité, de Fespace, de Tensemble, de la totalité, etc., idées qui s'acquièrent primitivement par la vue. La seconde, celle de la ywaliié^ renferme les perceptions des qualités intimes de la substance diversifiée, ou des substances particulières, celles des rapports de convenance ou de disconvenance entre le moi et le non-moi , la perception des espèces dans le genre, lesquelles se forment primitivement par le goût. La troisième, qu'on peut appeler catégorie de la quantité^ contient toutes les notions multiples de quantité et de' nombre , de mouvement et de progression, de temps et de succession, de personnalité, d'individualité et de relation , enfin tout ce qui ne peut être exprimé distinctement que par un langage successif, par le langage articulé, objet du sens de l'ouïe. Toutes nos conceptions intellectuelles sont donc universelles, générales ou individuelles. Nous concevons toutes choses sous les formes de l'universalité, de la généralité, de l'individualité.
Les trois catégories fondamentales se rapportent aux trois sens que nous venons d'examiner, ou plutôt elles dérivent nécessairement de leur exercice et de leur rapport avec l'objectif qui leur correspond. Substance, qualité, quantité *, en d'autres termes, unité, diversité ou dualité, multiplicité *, ou encore, genre, espèce, individu , telles sont les trois formes les plus générales de la connaissance humaine. Tout le travail de la pensée consiste à faire passer une chose d'une catégorie dans l'autre , ou à se la représenter successivement sous la forme propre à chacune ; soit en faisant sortir ce qui est enveloppé dans l'unité du genre, pour l'appliquer à la diversité des espèf^es et le voir réalisé dans la multiplicité des individus ; ce qui s'appelle déduire; soit en observant les individus, en examinant leurs caractères multiples pour les ramener par l'abstraction au caractère commun des espèces, aux qualités essentielles, et remonter jusqu'à l'unité du genre, principe substantiel des espèces et des individus ; ce qui s'appelle induire. Or, déduire et induire, avec toutes les opérations que ces deux fonctions de la raison impliquent, voilà tout le travail de la pensée 5 c'est le raisonnement tout entier.
Nous avons besoin de faire observer, avant de quitter ce sujet, que les dénominations que nous avons données aux catégories doivent être prises dans toute la rigueur du langage philosophique. Ainsi , par ^^ itioi substance y nous entendons ce qui sert de «w6- ^tr^ium^ de soutien, de base, à toutes les existences
274 DU DÉVELOPPEMENT DE l'eSPRIT HUMAIN.
créées; par conséquent, Tespace général oii elles sont contenues, Fespace particulier qu'elles remplissent ou leur étendue, ce qui fait nécessairenient le plan radical sur lequel est assis et s'opère leur développement. Or c'est par la vue que nous percevons l'espace général et l'espace particulier ou l'étendue propre de chaque être, l'ensemble de sa forme, l'unité de son existence. C'est donc i la vue qu'il faut rapporter Forigine des idées de l'espace, de l'unité, de la simultanéité, de la totalité, qui ne sont toutes que diverses expressions d'une même idée, celle de la substance. Nous ne prétendons pas, qu'on veuille bien le remarquer, que la vue perçoive la nature de la substance ^ nous savons très-bien que la nature de Fespace universel , comme ce qui fait le fond de l'étendue en chaque corps, est impénétrable au regard du sens et de l'esprit ; nous disons seulement que Vidée de la substance nous arrive originairement par la vue, ou plutôt se forme dans l'exercice primitif de ce sens. De même, par le terme qualité^ appliqué à la seconde catégorie, nous n'entendons pas les phénomènes superficiels par lesquels les existences affectent nos divers sens; mais nous voulons désigner ce quelque chose d'intérieur, d'essentiel, qui caractérise chaque être et fait qu'il est tel ou de telle espèce, et cela par rapport à l'existence de l'homme qui est prise pour mesure d'appréciation. D'où suit que l'unité de la substance se brise alors en une dualité, ou nous apparaît avec une double qualité, comme bonne ou comme mautmiee^ suivant FeOet qu'elle produit en nous-, qualités fondamentales
DE LA SENSIBIUTÉ BT DES SIHS. 275
des choses, propriétés essentielles d'où dérivent toutes les autres, et qui sont discernées originairement par le goût physique, moral, intellectuel, esthétique, psychique, comme on voudra l'appeler suivant ses degrés, mais toujours le goût , juge primitif et juge en dernier ressort de ce qui est bien ou mal^ ou de la qualité foncière des existences, La quantité^ c'est la dualité élevée à ses puissances ou multipliée par elle-même \ d'où sort la multiplicité des individus, produits de la pénétration d'une espèce par l'autre, et se détachant de l'espèce et du genre en tant qu'individus, bien qu'ils y tiennent par leur vie et par leur fond. Le grand facteur de la quantité, c'est le temps, qui par le développement successif de la génération , pose au dehors et en acte dans les individualités ce qui était contenu en puissance dans l'unité générique, dans la dualité spécifique. Or le temps tombe sous le sens de l'ouïe , comme l'espace sous le sens de la vue. Les propriétés de l'espace et celles du temps sont contraires. Si dans l'espace tout est simultané, dans le temps tout est successif. C'est une série de parties, qui pas^ sent l une après l'autre sans jamais coïncider, sans pouvoir s'arrêter, distinctes l'une de l'autre et sa tenant cependant comme les anneaux d'une chaîne, pour former un tout qui n'est saisissable qu'à la mémoire. Ainsi se forme en nous la notion du nombre^ au moyen de l'ouïe et de la parole -, car, pour apprendre à compter, il faut savoir parler, et le discours lui-même, avec toutes ses combinaisons, n'est qu'un calcul, La notion du nombre, formée d'abord p^r Tadditiont puis comm«
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idée scientifique par la multiplication des individus , renferme celles de Tindividualité, de la personnalité, de la distinction, de la relation , conséquences nécessaires de la notion de la succession ; elle contient aussi les notions de progression, de mouvement, qui sont les formes mêmes du temps. L'oule est si bien le sens de la quantité, que les sons eux-mêmes sont des quantités, et peuvent tous être représentés par des nombres *, en sorte que la musique n'est en toute vérité, comme mélodie et comme harmonie, qu'une succession et une combinaison de nombres. Du reste nous n'entendons parler ici que de Tôrigine de la notion de quantité. Il va de soi-même que plus tard , quand les sens ont associé leurs fonctions et se sont instruits Tun Fautre , la vue et le toucher nous font reconnaître les nombres, comme l'oreille peut nous indiquer jusqu'à un certain point, par le son que rend un objet, sa grandeur, sa figure, sa qualité ou sa composition intimé. Dans ce cas il se fait un mélange de perceptions originaires et de. perceptions acquises, qui deviennent signes les unes des autres, et il se joint à cette association une certaine opération de la pensée, une sorte de raisonnement, que l'habitude rend très-rapide et plus ou moins sûr.