CHAPITRE PREMIER
§ I. — La société moderne éloigne l'humanité de la morale.
§ II. — Ceux qui veulent tuer la morale paraissent être les esprits médiocres,
S m. — L'influence des démoralisateurs est cependant considérable sur les masses.
S IV. Premier caractère de la décadence morale : elle se généralise.
9 V. — Deuxième caractère de la décadence morale : elle devient cynique.
S VI. — Troisième caractère de la décadence morale : elle absorbe nos loisirs sans nous permettre de les employer utilement.
S VII. — Quatrième caractère de la décadence morale : elle tue nos facultés vitales.
§ VIIF. Cinquième caractère de la décadence morale : elle flétrit jusqu'à la femme et à l'enfant.
§ I. — La société moderne éloigne Vhnmanité de la morale.
Rêver une société où la morale règne en souveraine incontestée, imposant sa répression salutaire aux débordements publics des scandaleuses intempérances, maintenant la vie privée des familles et des citoyens sous l'heureuse iuûuence d'une atmosphère idéale, « saturée
des parfums aimables et vigoureux qui émanent de la vertu » , comme diraient également Jean-Jacques Rousseau et M. Jaurès, imaginer enfin cette humanité parfaite forgée dans le cerveau des philantropes disparus et des socialistes renaissants, avec la plénitude de la justice, de la charité, de la sagesse et du bonheur, ce sera toujours une utopie irréalisable dans l'avenir comme elle le fut dans l'histoire.
Néanmoins, il y eut des périodes, parmi les siècles passés, où les aspirations générales de la société, bien que démenties souvent par mille faiblesses ou monstruosités dans la pratique de la vie, tendaient avec sincérité, avec ardeur vers la réalisation de ce gouvernement moral auprès duquel les polices et les lois ne sont que des tyrannies impuissantes. Des époques telles que le Moyen-Age ont pu être discutées, critiquées à beaucoup de points de vue : incontestablement elles avaient du moins l'avantage de se trouver entraînées vers une perfection morale supérieure par la pratique assidue du Christianisme. Sans doute, la fougue d'un sang jeune et impétueux brûlait encore les veines de nos aïeux dans cette civilisation primitive. Pour avoir été régénérés par le baptême, les fils des Gotha et des Huns, des Francs et des Burgondes ne se sentaient pas moins portés à se précipiter dans le crime avec une étourderie et une violence plus excusables en de telles natures que la froideur d'un scepticisme blasé ne peuvent l'être en nous-mêmes. Mais la vigilance de l'Eglise et la vigueur de la conscience étaient toujours là, faisant surgir les âmes de leurs décadences passagères, relevant les vain-
eus isolés, préservant la masse d'une abdication générale, pour emporter les individus elles foules, les particuliers et le corps social entier dans une constante et irrésistible envolée vers le Bien, le Beau, le Grand et le Parfait, vers le Ciel que leur montrait le prêtre et vers le Dieu qui les attendait au Ciel.
Aujourd'hui, l'étude de l'état moral où se trouvent les sociétés civilisées et particulièrement la France nous conduit à une constatation diamétralement opposée. Loin d'être retenues, elles se sentent poussées sur cette pente terrible des mauvais instincts. Seul frein capable de diriger l'humanité sans l'asservir, la contrainte intérieure delà conscience disparaît de plus en plus : et c^est en vain qu'une fois la bête déchaînée on pré^ tend la dompter avec le mors et la cravache : ni la Loi, ni la Justice, ni la Science ne pourront l'arrêter jusqu'à ce qu'elle touche aux abîmes.
Heureusement, le principe de régénération fait en même temps son œuvre : et comme toujours ce principe est intime, il réside dans la conscience. C'est de lui seul que nous pouvons attendre la réhabilitation de la morale.
A regarder les choses dans leur ensemble, il est facile de voir que dans une fraction des classes supérieures ce principe exerce son empire bienfaisant, tandis que la décadence se précipite avec une vitesse croissante dans les masses populaires, après avoir déjà perverti jusqu'à l'extrême l'autre fraction des classes dirigeantes devenue inaccessible à toute préoccupation d'ordre moral.
§ II. — Ceux qui veulent tuer la morale paraissent être les esprits médiocres
Au fait, la portion éminente de la société qui, volontairement, s'entête dans cette course facile de la bête déchaînée mériterait bien d'être confondue sur ce point avec le simple vulgaire. De part et d'autre, même inconscient afïollement dans la satisfaction stupide d'un instinct irréfléchi. Que ce soit le bourgeois dénué de scrupules, jouissant pour le plaisir de jouir sans aucun souci de ses devoirs ni de ses semblables ; que ce soit le lettré ou l'artiste, l'amuseur public s'appliquant à assouvir cette fringale de jouissance en distillant goutte à goutte, ou en déchaînant par irruptions le flot des voluptés cristallines ou fangeuses : tous font preuve d'une médiocrité de caractère, d'une pauvreté de philosophie et de réflexion auxquelles n'a rien à envier la faiblesse naturelle de l'âme populaire.
Il faudrait faire une bonne fois justice de ces pédantesques prétentions à l'émancipation définitive de la raison et du cœur, des sens et de la chair, que proclame sur toutes les modulations du dilettantisme et de l'audace la littérature en vogue dans le beau monde, rayonnant de là sur mille autres manifestations de la vie publique et privée, atteignant ainsi jusqu'à l'âme de la France elle-même.
Ce qui nous porte le plus à sourire en face de cette attitude empruntant tour à tour des allures de Diogène et d'Alexandre, c'est la naïveté de l'outrecuidance, et
c'est ensuite la misère infiniment désolante et méprisable de l'inconséquence et de l'étourderie.
Tous gens de talent sans aucun doute, ils en sont arrivés, faute de réflexion et de caractère, à ce point de vaniteuse illusion, que, pour se pavaner, glorieux et triomphants comme l'oiseau rare dans la charmante volière de leur public élégant et vain, aussi vaporeux que sentimental, dénué de réflexion et de sens malgré tout son esprit, ces malheureux s^imaginent, avec la meilleure fui du monde, avoir conquis du même coup le reste de l'humanité. Chaque jour, sur le ton de l'imperturbable conviction propre au cabotin qui se sent maître de ses efl'els, nous les entendons déclamer, en mille nuances chatoyantes et variations séductrices, leur stupéfiante affirmation, leur audacieux mensonge. A les en croire, le monde moderne aurait enfin relégué la tyrannie de l'antique morale parmi les songes creux des théologies archaïques. Quant à nous, fidèles amis de ce qu'ils dédaignent avec tant de bravoure, ils nous traitent comme un minuscule et négligeable vestige des illusions encombrantes et rétrogrades destinées à disparaître complètement de la planète régénérée. N'avaisje pas raison de voir dans cette superbe attitude la naïveté même de l'outrecuidance la plus rare ? De partipris, ils ferment les yeux sur les dispositions réelles de l'humanité civilisée et de l'humanité encore barbare : la première, fortement imprégnée de christianisme et très éloignée de leur propre avilissement ; la seconde, travaillée par l'action morale et religieuse qu'elle accueille avec une ardeur croissante de jour en jour. Mais
ils espèrent que l'audace même de leur calomnie finira par frapper l'imagination de la foule, par emporter l'adhésion de sa pauvre âme éblouie, de sa maigre intelligence ahurie, de son faible cœur vaincu, et par l'entraîner avec eux sur le chemin toujours glissant où déjà elle s'est laissée choir. Malheureuse humanité, mets-toi en garde contre les faux prophètes et les mauvais pasteurs. Le Christ t'en a prévenue, et lui ne trompe pas.
Au reste, nous trouvons ces glorieux hérauts de la pensée mondaine plus méprisables encore par la faiblesse de leur jugement, par la ténuité de leur capacité de réflexion. C'est en vain que la nature vous a doué d'une certaine subtilité d'analyse sentimentale, d'une âme capable de saisir la délicate poésie des choses et surtout les raffinements inconnus de la volupté : je ne vois en vous que le crime d'employer ces talents au service de la flatterie, de les prostituer aux exigences malsaines d'un public vain et pervers, je n'y découvre aucunement l'affirmation du Moi que doit chercher en lui et dans les choses ce qui convient, du Moi qui sait ce qu'il fait et qui fait ce qu'il veut. Non, ces beaux esprits ne cherchent point ; ils ne savent, ne font et ne veulent que ce que leur milieu factice, stérile et dépravé leur impose. Ne leur demandez pas s'ils ont compris les besoins du monde et s'ils s'évertuent à y remédier : ils croient avoir l'intuition de l'avenir dans la perspective étroite et essentiellement fausse de leur clientèle, qui les enrichit en bonnes pièces d'or de sa pauvreté mentale. Sans vouloir le comprendre, ils su-
bissent une tyrannie, qui les amuse : et ils croient qu'elle les élève 1 Ce sont des passifs, esclaves inconsidérés d'un sentiment vague, sans consistance. Misérables jouets d'une fantaisie contre nature, ils se pavanent, fiers et vainqueurs, à travers les salons des capitales, en se figurant que le reste de l'univers esta leurs pieds ! 11 est difficile de pousser plus loin la folie aveuglante de l'orgueil, de méconnaître avec plus d'effronterie ou d'ignorance la réalité ambiante. Et de la sorte, ils deviennent à nos yeux des végétations humaines inférieures, à la psychologie élémentaire, au développement entravé dans la phase immatérielle ; ce sont des êtres atrophiés, en qui manque le dernier cachet de la nature évoluant vers sa perfection : le cachet de l'intelligence.
Oui, osons le dire, ces « princes de la pensée » — non pas tous, mais ceux dont nous parlons — , ces « directeurs des consciences laïques », ces « analystes » élaborant la psychologie de l'avenir, pour tout dire en un mot ces « intellectuels » ne sont pas des intelligents, car ils n'ont pas l'intelligence de la vie présente et future, ils s'en font une représentation fausse puisée dans leur imagination névrosée, ils n'en connaissent pas la réalité générale, les aspirations et les besoins positifs, le travail latent et fructueux, l'avenir vaste et fécond en régénérations.
Auprès d'eux nous devons élever au pinacle — fussent-ils doués d'un talent formulaire et modal moins sémillant, moins t prenant» — , ces autres esprits dont le eôté sérieux des choses et des idées occupe l'attention
d'une façon prépondérante. Il en existe dans le roman et la poésie comme dans la philosophie et l'histoire, il s'en est trouvé au théâtre comme à la Chambre, dans le journalisme comme à l'Institut ; souvent, ils ont su conquérir, par leur valeur, les faveurs du public aussi bien que leurs concurrents, les délicats ou les cyniques stercoraires : mais au moins, ils savaient réfléchir et comprendre, ils avaient en partage les dons de l'Intelligence et du caractère, ils ne se laissaient point entraîner à l'aventure sous la pression d'une épidémie d'étourderie, ils voyaient et ils regardaient autour d'eux, puis par-delà leur cercle, puis plus loin encore, toujours en avant, en hauteur et en profondeur, à travers les cieux et la terre. Ils trouvaient ainsi l'âme de l'humanité, et souvent ils devinaient Dieu. C'est en efTet parmi eux que se recrutent, de plus en plus nombreux, les « néocatholiques », à qui il manque simplement la foi, ce brin de paille et cette montagne, pour marcher avec nous, la main dans la main, à la conquête des libertés et des félicités dont le monde a réellement besoin : et ce ne sont pas celles que s'imaginent nos paons empanachés à l'étroite cervelle.
Ridicules et vains comme ces derniers se montrent tous les jours, était-ce donc trop leur faire injure que de les ranger, dans notre classification morale, parmi les foules inconscientes qui vont où on les pousse, sans trop savoir ni comment, ni par où, ni par quoi, ni pour quoi ? Elles aussi, elles s'appliquent de tout leur pouvoir, de toutes leurs facultés, à réaliser leur petite besogne et leur petit bonheur le mieux possible, une
fois poussées dans la voie qu'elles ne savent pas. Il y a parité absolue. Ni eux ni elles n'ont su choisir, parce que nul parmi eux, nul parmi elles, n'a su réfléchir, comprendre et vouloir. Des uns et des autres nous devons donc avoir également pitié.
Mais la pitié principale que nous éprouvons est assurément en faveur des foules. Quant aux égarés de la haute sphère sociale, le seul traitement qui puisse les atteindre est celui du mépris et de l'oubli : laissons-les pulvériser leurs efforts en jongleries sensuelles et dissolvantes. Ceux qu'ils ont déjà démoralisés ne sont plus dignes d'intérêt ni capables de relèvement. Quand ils se seront complètement épuisés à regarder ces jongleurs, ils disparaîtront, et tout sera dit.
§ m. — L'influence des démoralisateurs est cependant considérable sur les masses.
Cependant, l'influence de leur odieuse campagne de corruption se propage de plus en plus rapidement dans les masses qui nous intéressent : et voilà pourquoi encore nous devons nous occuper d'elles, victimes dépourvues, du moins, des moyens de réfléchir, ce qui est leur excuse. Par les « masses », nous n'entendons pas seulement ici les classes populaires, mais aussi ce nombre considérable de gros ou petits bourgeois absorbés par les préoccupations de la vie pratique, et qui ne se sentent ni le goût ni le temps d'étudier leur devoir,
de chercher leur voie. C'est aux intellectuels à la leur montrer.
Et, comme nous venons de le rappeler, ces derniers, les vrais intellectuels, se rapprochent de plus en plus, grâce à l'impartialité de leur clairvoyance, de la conception que nous nous en étions faite, nous croyants, nous catholiques, nous prêtres. Pourquoi ? Parce qu'ils voient le monde à l'oeuvre, sur la terre vraie, et non dans leur fantaisie dévergondée. Ils constatent que sous l'impulsion de la fraction toujours restée fidèle ou déjà régénérée des classes dirigeantes, les masses elles-mêmes ont tendance à entrer résolument dans la voie de la morale et delà Religion.Aussi est-ce avec satisfaction que nous citons ces paroles non équivoques d'un auteur peu suspect de cléricalisme, M. Paul Bourget : « Oui, mon voyage en Amérique m'intéresse infiniment... J'y aurai gagné aussi de connaître la pensée d'un des hommes les plus grands de notre âge, l'admirable archevêque de Saint Pol. Le christianisme m'apparaît plus que jamais comme conciliable avec tout le monde moderne, puisqu'il l'est ici... cela réconforte et console de bien des découragements, lorsque, pensant à l'avenir de notre chère et vieille Europe, nous la voyons si voisine d'un monstrueux cataclysme... Il faut croire, et l'on peut croire ici que tout ne sombrera pas dans ce dernier et épouvantable orage *. »
Seulement, toutes les sociétés ne sont pas orientées
' Lettre du 13 nov. 1893, (L'archevêque de S.-Pol est Mgr. Irelaud.)
exactement comme le peuple américain, jeune, avide d'avenir, et n'ayant pas sur les épaules tout le poida d'un passé où le mal a fini par l'emporter peut-être sur le bien. En Europe, les masses sont hésitantes, portées dans quelques-unes de leurs aspirations à des extrémités sans mesure, mais pour les plus fondamentales dépourvues d'équilibre et de décision : prêtes, en somme, à céder en aveugles à la pression la plus forte.
Or, il arrive qu'en France, malgré leurs besoins réels et même de belles aspirations latentes dont elles ne se rendent pas compte, elles sont plus disposées à céder à la pression funeste des soi-disant m intellectuels », dont nous venons de démasquer la tactique en montrant qu'ils affirment effrontément le mensonge de leur victoire pour la mieux préparer à l'avance.
Comment se fait-il que ce soit là effectivement la tendance générale des masses, s'il est vrai, comme noua le prétendons, que leurs besoins réels y sont opposés et même que leurs aspirations intimes se dirigent plutôt de notre côté ? Cette antithèse étrange peut être rattachée, si l'on veut, à la faiblesse et à l'inconséquence de notre nature misérable, si prompte à se laisser entraîner dans les plaisirs faciles que réprouvent, au for de la conscience et au fond de l'instinct, le sentiment commun de nos devoirs et de nos véritables intérêts. Resterait à savoir pourquoi encore une pareille perversion est actuellement le lot spécial de la race française ? Nous en trouverions la raison dans la mauvaise organisation sociale dont nous souffrons, et qui rejaillit funestement sur toutes les manifestations de notre vie
nationale, publique ou privée. Mais ces considérations trouveront leur place au cours de notre élude, et ne doivent pas nous retarder plus longtemps, dans la recherche que nous avons entreprise du véritable état moral de la France.
Avec les bons esprits dont nous avons cité plus haut l'un des plus remarquables, avec tous les honnêtes gens qui, bien que loin de l'Eglise, et très loin, reconnaissent comme nous la nécessité de régénérer la France, nous croyons qu'un des moyens les plus puissants pour promouvoir cette régénération est de travailler au développement de l'action morale et religieuse, sans préjudice toutefois de l'action sociale, ce qui est le danger.
Par conséquent nous déplorons amèrement la démoralisation qui s'accentue de jour en jour dans notre malheureux pays ; et, pour bien faire sentir la nécessité d'en arrêter l'inquiétant développement, nous croyons devoir spécifier les cinq caractères saillants que revêt aujourd'hui la décadence morale. Elle se généralise, elle s'affiche cyniquement, elle absorbe nos loisirs, elle diminue nos facultés vitales, elle atteint même ce que jusqu'à présent la pudeur la plus élémentaire nous avait contraint de respecter, la femme et l'enfant.
§ IV. — Premier caractère de la décadence n:orale : elle se généralise.
La moralité d'un individu comprend deux questions bien différentes : la probité dans les relations sociales,
puis l'inlégrilé des mœurs proprement dites. Sous ce double point de vue, nous constatons que la décadence morale se généralise en France, en pénétrant de plus en plus profondément les masses qui jusqu'alors en avaient été préservées.
Ce fait ne paraît pas nécessaire à démontrer, tant son observation est facile et universelle. Mercure a toujours été le dieu des marchands aussi bien que des voleurs. Cependant, notre civilisation dix fois séculaire avait fini par imposer à l'ensemble du mouvement économique un caractère d'honorabilité qui inspirait la confiance. A présent, nous entendons les honnêtes gens se plaindre chaque jour que les affaires dépravent la conscience, excitent à l'injustice et à la fraude, entraînent l'oppression de l'employé par le capitaliste, la ruine du petit rentier par le gros agioteur. Du haut en bas de la hiérarchie industrielle, commerciale et financière, c'est une progression incessante d'indélicatesses, d'attentats, de monstrueuses exactions, dont la trame s'étend, englobant de plus en plus de viclimes et ourdie par des mains de plus en plus nombreuses. On peut le dire, la probité disparaît. Un très grand nombre de ceux qui en observent les lois ne le font que par nécessité et intérêt : leur désir et leur espoir est de trouver le plus tôt possible l'occasion de s'enrichir rapidement par quelque moyen frauduleux. Les rares honnêtes gens qui conservent l'estime de la probité et la résolution d'y rester fidèles malgré tout, quoi qu'il en coûte, ne se rencontrent plus guère que parmi le groupe assez restreint des catholiques égarés
dans les affaires. C'est un grand avantage des professions libérales, et, à l'opposé, des professions ouvrières de pre'senter moins fréquemment de ces tentations où l'appât de l'intérêt fait si facilement chavirer la conscience moderne. Et voilà pourquoi, sans doute, les catholiques sont plus nombreux dans ces deux classes. Mais il n'est pas jusqu'aux masses populaires, où le sens moral ne commence à s'oblitérer étrangement sur ce point. Lors des récents événements du Panama, bien des observateurs ont constaté, soit dans les centres urbains, soit même au fond des campagnes, que le pauvre peuple, bien que berné et meurtri par les malversations désastreuses qui ont rempli celte déplorable affaire, trouvait encore le courage d'approuver les chéquards de la Chambre comme les financiers véreux de l'entreprise, en répondant tout bas aux justes mais vaines indignations de la presse indépendante : ~ Bah 1 ils ont bien fait, pendant qu'ils étaient au pouvoir ; je voudrais bien être à leur place, pour m'enrichir aisément à mon tour !
C'est principalement sur la question de l'intégrité des mœurs, que la valeur morale de la France décroît généralement. Des hautes sphères sociales où elle régnait déjà en souveraine au siècle dernier, il était impossible que la corruption ne rejaillît pas enfin sur les classes inférieures. Comme en tous les mouvements vitaux, c'est d'en haut que part le principe, et c'est en bas qu'il vient aboutir. Longtemps les foules, imprégnées du christianisme vivifiant leurs volontés et redressant leurs instinctif, ont résisté à cette puissante
vibration de volupté ; mais elle devait se propager infailliblement à travers l'inerte masse, comme l'onde calorique partie d'un astre incandescent finit par émouvoir un astre dense après avoir plus facilement révolutionné une simple nébuleuse. Nous en sommes à cette période. La dissociation vibratoire des sens sous la poussée de l'instinct animal pénètre successivement les couches humaines. Inutile de rappeler ici les diverses manifestations de cette décadence. On sait quelle lâcheté préside généralement à l'observation des plus importants devoirs. La chair veut jouir tout en évitant les conséquences onéreuses, elle s'ingénie à rester stérile. Mais elle recherche d'autant plus avidement le plaisir pur et simple, la jouissance brute, toujours dégradante et funeste, que par miséricorde le Créateur avait attachée à sa fonction légitime pour la rendre à la fois plus aimable et plus féconde. Voilà ce qui est déplorable et très inquiétant. Cette aberration se propage, elle devient la plaie de provinces entières après avoir dévoré les grandes cités. D'infâmes calculs règleut aujourd'hui les lois jde la génératiou d'après les conseils d'une prudence mesquine, lâche et énervante. Des machinations plus odieuses encore préviennent les inconvénients du vice hors de la famille. Mais on ne peut les empêcher qu'à demi, malgré tout l'art et toute la science : aussi la santé publique se déprime, en même temps que le caractère s'abat. C'est une contagion. Jusque dans le secret des campagnes la vigueur de la jeunesse s'énerve, tandis que le nombre des naissances décroît et ne compense plus celui des décès. La plume
hésite à rappeler ces déplorables vérités. Mais nous sommes obligés de nous mettre en face de la réalité de plus en plus menaçante, sous peine de ne rien comprendre aux nécessités du temps présent et de ne pouvoir trouver les remèdes qu'il y faut apporter.
§ V. — Deuxième caractère de la décadence morale: elle devient cynique.
Ce qui nous semble aggraver de façon à la rendre terrible cette lamentable situation, c'est que, tout en se généralisant, l'immoralité devient aussi plus effrontée. Toute espèce de pudeur disparaît. Cette dernière sauvegarde de la faiblesse inhérente à tout homme, cette honte et ce remords qui, dans la société chrétienne d'autrefois, relevaient journellement l'individu de ses défaillances, et de plus imprimaient à l'ensemble de la société un cachet de dignité imposant le respect et favorisant Ja fidélité, tout cela s'est évanoui. Ni dans les affaires ni dans les mœurs ce fadeur d'ordre et de noblesse ne se retrouve.
Dans la vie privée, les gens n'ont plus le courage ou l'amour-propre de mettre au pilori, de stigmatiser et de fuir celui qui s'est rendu coupable de faux, qui s'est acquis une fortune malhonnête, qui a souillé son honneur d'une façon quelconque. On accepte le fait accompli du succès, quels qu'en aient été les moyens. Tout parvenu s'impose, eiH-il été voleur de mouchoirs pour commencer. Dans l'esprit public, le machiavé-
lisme n'a gardé aucun caractère odieux, pourvu qu'il ait su réussir. A force de s'aifirmer sans vergogne, les moyens louches; l'escroquerie, le mensonge, la déloyauté sous toutes ses formes sont parvenus à se faire accepter sans que l'on pense à établir une enquête, ou sans que l'on ose se souvenir. Puisque le public, bien que victime, se fait complice par son silence, à quoi bon se gêner ? Inutile même de se cacher, l'hypocrisie est devenue superflue autant que la droiture. Souvent on aura avantage, qui plus est, à se vanter de son cynisme : la force commande le respect, l'audace emporte les montagnes, et il n'y a plus à emporter qu'un fétu, ce petit effarouchement superficiel des braves gens, qui bientôt hocheront de la tête et fermeront les yeux. Aussi, les petites villes paisibles du fond de la province regorgent-elles de faillis frauduleux, autrefois à la tête de grosses affaires dans les centres, puis échoués savamment en ruinant leur clientèle, et venus ici terminer doucement leurs jours en jouissant de leurs revenus mis à l'écart en temps opportun. Vous croyez que les citoyens de la petite ville traitent ces rentiers en brebis galleuses, en parias indignes de frayer avec la société qu'ils ont trompée ? Au contraire : ces messieurs paraissent cossus et bien posés, d'ailleurs sages et rangés, affables et bons vivants, c'en est assez, ils deviennent du premier coup et pour le reste de leur vie les premiers bourgeois de l'endroit, recherchés, choyés, vantés comme jamais un maire ou un curé de la localité n'ont pu l'être, après avoir dépensé toute leur exis lence pour le bien de leurs semblables.
Du moins la machine gouvernementale, dans celte France où l'on attend tout du gouvernement, devraitelle donner l'exemple de la décence et]]de la justice, en protégeant les moutons du troupeau contre les loups de la montagne et le cheval qui donne laborieusement sa course contre les tigres et les panthères. Nullement: panthères, tigres, loups et autres fauves ont pour eux la force, et nous assistons à une réédition palpitante des « Animaux malades de la peste ». Inutile de rappeler ici les faits de tout genre dont les dernières années ont été les témoins scandalisés. Juifs ou chrétiens, tous les exploiteurs sont démasqués, traqués avec perspicacité et courage par la presse indépendante, à laquelle nous nous empressons de faire honneur. Mais le Gouvernement reste réfractaire, protège secrètement ces mêmes exploiteurs, et tout en paraissant procéder en justice contre leurs manœuvres criminelles, s'arrange de manière à récompenser par l'impunité, par la liberté ou même les glorifications officielles, les libéralités que ces bandits du grand monde ont su témoigner à propos à leurs juges. De la sorte, tout sentiment d'honneur disparaît peu à peu de la conscience publique, en même temps que le renom de probité et d'esprit chevaleresque attaché au simple mot de « France > s'efface au yeux de l'univers. Nos petits neveux, en étudiant l'histoire, ne pourront s'empêcher de rougir de honte, si n'étant pas encore tombés plus bas que nous dans la décadence, ils comparent l'antique horreur de nos fiers aïeux pour la moindre indélicatesse avec notre grossière et mortelle insouciance en face de l'in-
famie brutale ou tortueuse, toujours pardonnée, toujours re'habililée pourvu qu'elle ait fini par triompher. Môme spectacle de cynisme révoltant dans la question des mœurs proprement dites. Grâce à la complaisance du public de plus en plus facile et de plus en plus exigeant, la littérature en vogue affiche avec un sansgêne toujours croissant, sur un ton égrillard qui finit par vous secouer et vous étourdir comme une musique trop e'perdument enivrante, des tendances à l'impudeur avouée et fiévreusement grivoise, des complaisances toutes spéciales pour la pornographie crue ou la spirituelle gaudriole ; elle s'ingénie, dans le roman, à maquiller en courtisane cette pauvre humanité qu'elle prétend observer en artiste impartial. Le théâtre, avec la complicité extrême de la police, invente à chaque instant les représentations les plus excitantes pour les sens blasés de leurs habitués de premier ou de troisième ordre : mais loin de prendre l'initiative de la répression, les honnêtes gens, les catholiques en particulier se contentent de lever langoureusement les yeux au ciel, et s'en remettent pour la vigilance publique à quelques législateurs de hasard et de réputation douteuse : ce qui achève de rendre la vertu ridicule. Au reste il y a longtemps que, jusque dans les milieux es plus simples et les plus modestes, elle n'est plus respectée, cette pauvre vertu. Le courage du vice effronté et le mépris de l'honneur extérieur ont envahi la France entière. Il n'est pas de trou de province où l'on ne croit s'inspirer des besoins de la civilisation et répondre au progrès moderne en imitant de
près ou de loin les mœura du Quartier Lalin. Encore ne s'aperçoit-on pas qu'à celle imitation manque au moins le cachet intellectuel, il suffit d'en avoir adopté le débraillé et l'impudence. On se fait gloire d'être un homme à « bonnes fortunes », ou, femme, d'être courtisée par les gredins.
§ VI. — Troisième caimctère de la décadence morale: elle absorbe nos loisirs sans nous permettre de les employer utilement.
Il arrive forcément que le plaisir — plaisir de faire fortune aux dépens d'autrui ou plaisir de s'épuiser en jouissances malsaines — est devenu la préoccupation dominante d'un grand nombre de Français. A peine terminées leurs affaires régulières, au lieu de songer à se reposer doucement au sein d'une famille d'autant plus aimable qu'elle serait plus nombreuse, ils recherchent la fièvre du jeu ou celle de la volupté.
On le sait, les règlements administratifs ont été impuissants à arrêter cette passion du jeu spécialement propre aux Français ou autres races dégénérées, telles l'Italie et l'Espagne : les règlements administratifs ne changent pas les dispositions fondamentales d'un peuple. Si les maisons de jeu officielles sont fermées, mille autres, occultes et louches, sans contrôle, sans dignité, se sont ouvertes à tous les détours du chemin. Et puis il y a le pari mutuel, il y a les courses, il y a vingt autres occasions, tolérées par la police, où les naïfs et les
passionnés viennent enfouir leur fortune ou leurs économies. Ciiaque jour des familles y trouvent la ruine, et des ruinés le désespoir. C'est à croire que bientôt la France ne sera plus composée que d'étourdis et d'enfants affolés par la furie du jeu, chacun tenant d'une main ses jetons et de l'autre son revolver, comme les vieux conquistadores espagnols ou les aventuriers des mines d'or. Quelle différence d'attitude, avec la sage et virile méthode que les races énergiques emploient pour charmer leurs loisirs, variant le plaisir de l'affection familiale aux sports les plus hardis, de la lecture calmante, rassérénante, à la pratique charmeuse et idéale d'un art qui vous ennoblit, vous console des maux delà terre !
Entrons maintenant dans un salon : qu'y voyons nous? Au milieu de quelques élégants oisifs, qui, doués de la plus prodigieuse puérilité, passent leur existence à dissiper leurs rentes en plaisirs stériles, nous nous trouvons auprès de braves gens, pères de famille, sérieusement appliqués pendant toute la journée à leurs affaires. Et comment vont-ils se délasser pendant cette soirée, où ils ont amené leur femme après avoir laissé les enfants à la maison : singulière manière de conduire son ménage ! Après les banalités d'usage, divers groupes ne tardent pas à se former, tout indiqués à l'avance. Ce sont d'abord les petits groupes où l'on « flirte » — vilain mot, entre nous. Et que résulte-t-il de ces a parle équivoques ? Il en résulte que Monsieur et Madame — les légitimes — se surveillent, se jalousent, s'attendent au retour pour scandaliser le foyer par une logomachie
acrimonieuse, et se promettent une vengeance pimenle'e à la première occasion. — En dehors de ces aveugles jouets du plaisir, les autres, qui s'en amusent, se réunissent en groupes par affinités naturelles. Les hommes d'un côté causent uniquement des potins égrillards de la journée, de leurs chasses, chiens et chevaux, ou de leur dernière partie de pèche, suivant leur monde, et aussi du théâtre. Ne leur parlez pas de la moindre question sérieuse, des intérêts de la P'rance, de l'armée ou des colonies : ils n'y entendent rien, et ne sont pas capables de vous donner la réplique. N'essayez pas de les lancer en Amérique ou en Asie, chez nos voisins les Belges ou les Anglais : ils ignorent profondément les manifestations vitales du reste du monde. Ne comptez pas davantage sur les idées et la littérature : à part le dernier roman, ils sont étrangers à tout le mouvement de la pensée humaine. Nayez pas le malheur de vous rabattre sur la politique : là ils diront bien quelque chose, mais ce ne seront que des insanités discordantes, chacun apportant la bribe d'idée qu'il a rencontrée le matin dans son journal. — Si par hasard vous avez le malheur de vous retourner vers le groupe des femmes, vous serez plus déçu encore : parmi ces dames il n'est question que de chiffons. Aussi un peu des infidélités conjugales environnantes, des intimes détails de ménage que la pudeur devrait proscrire. Mais surtout de chiffons. Toilettes et parfums, couturières et modistes, fêtes et triomphes de ballerines, voilà ce qui occupe et tyrannise la pensée frôle, le cœur vaporeux de ces mères de famille.
Sans doute, ce n'est encore là que la spécialité des
hautes classes jusqu'aux limites inférieures d'une certaine bourgeoisie ; mais la foule qui végète au-dessous en fait de plus en plus le but de ses aspirations, le modèle de ses propres divertissements. Le roman, le journal, les fêles officielles, tout le milieu, ne s'appliquentils pas à exciter la convoitise des laborieux envers le luxe des oisifs ? Et c'est là un malheur. Il en résulte que l'esprit propagé dans les masses est un esprit de vanité sotte et de sentimentalité friable, dissolvante, très dangereuse. Il faut se délasser, je le sais bien. Le travailleur a besoin de se détendre les nerfs, assurément. Mais il y a une manière de se reposer, de se distraire, intelligente autant qu'aimable, digne autant que plaisante, conservatrice de l'idéal que ne doit jamais perdre de vue la conscience autant que régénératrice des forces perdues et douce pour le cœur avide d'affection. Ce genre d'amusement, de plaisir, nous l'oublions et le méprisons de plus en plus. L'homme fatigué à la fin de sa journée s'épuise davantage à jeter sa gourme, à s'alcooliser, à s'enfiévrer, à se gaspiller en brutalités de bête ou en raffinements de névrosé ; la femme se dégénère au contact ses sentimentalités malsaines ou se neutralise sous la tyrannie du coHfichet ; toute la race s'appauvrit, devient méprisable, incapable de lutteravec les races concurrentes. Il est vrai, nous avons vite fait de nous en consoler en constatant avec orgueil que nous sommes les grands amuseurs du monde. Nous n'exportons plus guère que des toilettes et des peintures croustillantes, des cuisiniers et des baladins, des filles de joie et de théâtre, des romans endiablés et des constitutions
politiques. Alors, toute la horde des parleurs à la mode, de s'écrier : Voyez donc quel beau rôle la France tient actuellement dans le monde 1 Ainsi Athènes autrefois était la reine de l'univers civilisé. Gomme on nous envie notre esprit, notre intellectualité surprenante, comme on cherche à se tremper des effluves vivifiantes qui émanent de notre cœur I... Et cinquante ans après, Athènes était envahie par les « Barbares » . Autrefois appelés les Romains, les « Barbares » demain seront pour nous les Anglais, les Prussiens ou les Socialistes. C'était bien la peine de tant les amuser !
§ VII. — Quatrième caractère de la décadence morale : elle tue nos facultés vitales.
C'est qu'en effet, un quatrième caractère de noir stupide fringale de plaisir, c'est d'abattre nos faculté vitales : et c'est là le plus inquiétant. Y avons-nous bien réfléchi ? N'avons-nous jamais été frappés de ce lamentable spectacle de jeunes gens qui arrivent à vingt ans en connaissant déjà le fond des misères humaines ? Ne nous sommes-nous point demandé si cette légèreté de mœurs n'était pas une des causes de la stérilité honteuse où se trouve réduite la France ? Et puis, nous sommes-nous inquiétés comme il conviendrait de cet envahissement de l'étranger ? Habitué à mille dépenses inutiles, l'ouvrier français exige une paye plus élevée que le Belge ou l'Italien : et il s'étonne, il se révolte que ces derniers le supplantent sur le chaulier, oîi ils font de meilleure besogne à moins cher ? Ce n'est
pas que l'Italien mange moins, puisque le Belge mange plus. C'est que le Français est plus vicieux, plus dépensier, plus frivole, et qu'il a dissipé étourdiment une partie de cette belle vigueur dont l'avait richement pourvu la nature. Aussi, bien que moins chargé d'enfants, bien que vivant sur son propre sol, il n'est pas de taille à lutter. Et nos faux patriotes qui s'en viennent proposer des lois pour expulser l'ouvrier étranger 1 Quel aveuglement ! Relevez donc plutôt notre race, arrangezvous pour lui rendre un peu de sang français, et commencez par ne plus donner l'exemple de la débauche, qui tue. Quant au patron, le voilà lui aussi réduit aux abois, devant un sac d'avoine que lui envoie l'Amérique, devant un meuble que lui expédie la Bavière, parce qu'il ne parvient plus à produire ou à fabriquera si boncompte. Ici, ne nous aventurons pointa rechercher les causes multiples, la plupart d'ordre purement social : disons seulement que si les habitudes générales des Français étaient plus viriles, moins efféminées, ils auraient plus d'application, de force, d'intelligence à apporter à l'amélioration de la terre et de l'usine : il en résulterait, de ce simple fait de la morale mieux respectée, un surcroît de prospérité économique. De toutes façons, la vertu finit par être récompensée, n'en déplaise aux sceptiques de la philosophie et aux loustics de la littérature. Certes, ce n'est point en perfectionnant de plus en plus notre système de corruption générale, que nous parviendrons à refaire les forces génératrices qui jusqu'à présent avaient assuré notre sauvegarde et notre triomphe.
On pourrait assigner la môme influence à la probité dans les afîaires, car très certainement les calculs trop intéressés, en se généralisant dans une nation, finissent par l'entraîner à des inconvénients majeurs, que l'on regrette trop tard.
§ VIII. — Cinquième caractère de la décadence morale : elle flétrit jusqu'à la femme et à l'enfant.
Mais nous avons hâte de quitter ce sujet, en terminant par une réflexion plus attristante encore, sinon plus féconde en mortelles appréhensions. La disparition du sens moral est activement propagée par les ennemis du bien public jusque dans les milieux que nous avions tenu jusqu'ici à respecter selon les exigences de la plus élémentaire pudeur : on s'applique à flétrir la femme et l'enfant. Ces deux êtres, tout d'innocence et de candeur, ces deux derniers vestiges de la pureté des cieux, ces deux bijoux dont toutes les sociétés humaines jusqu'à nos jours ont été flores de conserver intacts l'éclat et la transparence, on trouve ridicule de ne pas les faire participer à nos débordements, de les préserver autant que possible de notre contagion.
Notre monde a multiplié le nombre des névrosées incapables d'une idée sérieuse et d'un sentiment généreux.
Quant à l'enfant, n'en disons rien. Nous savons seulement qu'il est bien préparé, dès son entrée à la caserne, à envisager et à partager sans élonnement ni
hésitation les grossièretés d'une soldatesque à qui l'on permet trop aisément de perdre toute retenue.
Nous aurions pu développer longuement cette rapide esquisse. A quoi bon, pour le but que nous poursuivons ? Il nous suffisait d'établir sans illusion l'état réel de la morale en France. Car, avant de discuter les moyens d'y remédier, il était indispensable de bien connaître les nécessités véritables auxquelles nous avons à subvenir.
L'impression générale que doit nous laisser cette revue à vol d'oiseau, c'est que la France marche avec une rapidité croissante et véritablement^effroyable vers sa décadence générale et complète.
Heureusement, comme nous l'avons insinué, il y a en elle de sérieux éléments de régénération, surtout parmi les classes dirigeantes.
Mais avant de justifier cette affirmation, que nous rappelons seulement ici afin que personne ne se désole prématurément, il nous faut établir le second plan de notre tableau, et montrer quelle est la situation actuelle de la Religion dans notre malheureux pays.