CHAPITRE II
ETAT ACTUEL DE l'ÉGLISE EN FRANCE
§ I. — Combien y a-t-il de Français qui tiennent à l'exigtence de l'Eglise ?
§ II. — Ce que le monde pense du clergé.
§ III. — Pourquoi le paysan veut garder son curé.
§ IV. — L'éducation est à peu près le seul emploi qui maintienne le prestige du clergé.
§ V. — Pourquoi le clergé est considéré comme une simple classe de bourgeois.
§ VI. — Bonne foi du public.
§ VII. — A vrai dire, l'Église ne rend pas encore tous les services que la société moderne en attend : 1» au point de vue intellectuel.
§ VIII. — 20 Au point de vue matériel.
§ IX. — Aussi le peuple n'estime plus le clergé, cependant il le jalouse.
5 X. — Maux que la législation a causés à l'Égli e. ; l^ lois contre l'enfance.
§ XI. — 2° Lois contre la morale publique.
§ XII. — 3° Lois contre le recrutement du clergé.
§ XIII. — 4° Lois contre le culte.
Le grand, et presque unique de'posilaire de la Religion en France, est l'Église catholique.
11 importe donc de nous rendre compte, avec toute l'exactitude possible, sans parli-pris en aucun sens, de
la situation actuellement occupée par celte Eglise dans l'opinion publique et dans les diverses manifestations de notre vie sociale.
§ I. — Combien y a t-il de Français qui tiennent encore à Vexistence de t Église ?
Le nombre des chrétiens qui tiennent encore à la conservation du clergé par principe de foi, est fort difficile à préciser en France. Les plus récentes tentatives démontrent l'impossibilité d'établir une statistique des catholiques sincères, fidèles aux pratiques religieuses : à plus forte raison ne pourra-t-on jamais dénombrer ceux qui, ayant abandonné la fréquentation de l'Église, reconnaissent cependant la nécessité du prêtre et réclament son secours à l'occasion. En toute hypothèse, il paraît impossible de dire que ces deux catégories forment la majorité des citoyens français. En certaines paroisses, c'est encore la presque totalité. En certaines autres, il n'y a plus que trois personnes assistant à la messe du dimanche et remplissant leur devoir pascal : Monsieur le curé, sa servante et son sacristain. On voit des localités où le sacristain même se fait introuvable, où l'on ne peut absolument pas trouver un enfant de chœur, parce que les ressources de la fabrique ne sont pas assez considérables pour satisfaire les exigences de ces Messieurs.
Rien n'est alors comparable à la moisissure dont se couvrent les dalles, à la crasse dont se ternissent
les vitraux, à la couche de vert de gris funèbre et sépulcral dont se revêtent voûtes et piliers, sinon l'épais linceul d'indifférence malveillante qui assombrit les âmes, et l'horrible dépôt de scories sous lequel se corrompent les cœurs.
Gomment espérer que cette lamentable situation ne s'étende pas de jour en jour? On met tout en œuvre pour en faire l'état universel et permanent de la France : et à rencontre, nous verrons combien peu de résistance oppose le clergé, qui ne sait en vérité où donner de la tête. Sous l'effort d'une presse ironique et licencieuse, les moindres coins de nos campagnes sont visités par le sarcasme de Voltaire et le sophisme de Rousseau, par le cynisme de Zola et le dilettantisme moqueur de Kenan, tandis que les centres urbains, depuis longtemps, sont infestés par le blasphème de Proudhon, désorganisés par l'inepte égalité à laquelle on croit encore depuis Robespierre, surexcités par le rêve germanique du socialiste Karl Marx, démoralisés enfin par ce que l'on est convenu d'appeler le plaisir, ce plaisir tout spécial, qui, oscillant à Paris entre le Bal des Vaches et les bouges des faubourgs, entre l'ex- Théâtre Libre et le Moulin Rouge, se fait apôtre du mal jusque dans les profondeurs les plus reculées des provinces où pénètre l'écho de ce cabotinage éhonté !
Voudrait-on fonder au moins quelque espérance sur les classes qui se font encore appeler dirigennies, grâce au prestige d'un euphémisme traditionnel? Mais nous ne voyons plus en elles que d'égoïstes héritières de la bourgeoisie omnipotente , enfantée par la première
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moitié de ce siècle. Nous n'avons rien à attendre, pour le moment, des classes moyennes parvenues et enrichies. Il est très juste de dire que pour elles l'ouvrier est une matière à exploiter, l'argent un instrument de plaisir, la socie'té un paradis de voluptés où la femme est encore le beau fruit défendu. On n'exagère rien, et il faut le dire très haut. Quiconque cède aux charmes de l'oisiveté et vit plus ou moins de ses rentes, devient en France ce que l'on appelle un viveur. Celui qui, malgré sa fortune, travaille encore, l'est généralement aussi, mais à un degré moindre, suivant la mesure où ses loisirs et ses revenus le ^lui permettent. Néanmoins, le travail exerce par lui-même une certaine vertu préservatrice : et c'est précisément dans la parlie laborieuse des classes dirigeantes que nous trouvons quelques éléments encore sains, qu'il nous serait facile de rendre actifs et dévoués ; en même temps, il est possible de faire surgir les autres de l'abîme de leur affaissement: l'aveuglement, l'inconsc'ence et l'entraînement leur confèrent une certaine dose d'irresponsabilité, par suite de la mauvaise organisation de l'état social entier. Souvenons-nous en : là se trouve notre meilleur espoir, si nous savons débrouiller dans cette masse les vertus secrètes, et en faire agir les ressorts intimes.
Pour ne pas être accusés de la passer complètement sous silence, remarquons enfin que l'aristocratie, dont l'aumône froidement sympathique et la tutelle dédaigneusement protectrice nous soutiennent encore, cependant nous cause peut-être plus de mal que de bien par
il'
le double fait de ses susceptibilités politiques, et de son insouciance impardonnable à l'égard des véritables œuvres de reconstitution sociale.
Si nous voulions établir le bilan des citoyens français qui profitent encore de la vieille institution sacerdotale, les chiffres officiels se réduiraient considérablement. Trente-six millions de catholiques sont chose facile à inscrire sur les cadastres de l'Etat : le prêtre qui connaît les âmes sait à quoi s'en tenir sur la valeur de pareilles statistiques, mensongères comme toutes les autres. De ces trente-six millions, il serait téméraire de n'en pas retrancher vingt-cinq. Les autres peuvent garder encore sans erreur le titre de catholiques : mais si l'on doit considérer ceux-là mêmes comme sincères, combien en devrait-on compter qui soient véritablement éclairés? S'ils peuvent encore être appelés consciencieux, combien ne se montrent pas abattus par de désolantes habitudes de faiblesse et d'inertie ? Si nous pouvons les regarder comme réellement religieux et croyants, combien en trouvera-t-on qui soient pieux, énergiques dans l'accomplissement de leur devoir, charitables et dévoués ? Les modèles ne se chiffrent jamais par millions. Autrefois du moins ils pouvaient se nombrer par milliers ; aujourd'hui, ce serait à peine par unités, par individualités éparses et perdues, et de ce fait même impuissantes. La classe ouvrière comprend huit millions de citoyens : où trouver chez elle de nombreux groupes d'honnêtes gens, comme il n'en manquait pas autrefois? Quant aux classes rurales, on sait avec quelles lamentations
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le clergé de province constate leur progressive décadence. Nul ne pourrait prouver qu'il y ait encore la moitié des paroisses de campagne voyant régulièrement affluer à l'P^glise la majorité de leur population; et la majorité moyenne ne représentant guère ellemême que la moitié de la somme totale, en défalquant les vieillards, les malades et les enfants, nous voilà conduits à constater que le quart à peine de nos bons paysans — race autrefois si forte et si religieuse — conserve encore les traditions du passé malgré l'invasion du scepticisme et de l'irréligion.
Il y a donc, dans notre pays, vingt-cinq millions de chrétiens baptisés qui ne se soucient en aucune façon de l'existence du clergé, considéré comme représentant de Dieu, comme dispensateur de la vérité, des grâces et des sacrements apportés au monde par Jésus- Christ.
§ II. — Ce que le monde pense du clergé.
Dans une bonne partie des hautes sphères de la société, le clergé passe pour une superfétation, pour un vestige décoratif des croyances évanouies, pour le représentant honorable d'une morale devenue inaccessible, pour le docteur sans influence d'un dogme suranné, pour le ministre délaissé d'une chapelle trop étroite, pour le soutien des âmes faibles, scrupuleuses et rétrogrades.
Dans l'un de ses derniers articles, où il établissait
avec la conecience qui le caractérise le bilan de l'Église catholique, M. Taine constatait, non toutefois sans une sorte de mauvaise satisfaction inavouée mais évidente, la lamentable situation du prêtre, fixé encore à toutes les bornes^du chemin que parcourt l'humanité, comme une sentinelle pour garder le poste où personne aujourd'hui ne pense plus à s'arrêter, mais où il tient à demeurer inébranlable dans l'espoir de temps meilleurs.
Que fait cet homme dans notre monde? se demandet-on de toutes parts. Ne semble-t-il pas, à parler humainement, qu'il ait cessé, du moins qu'il cesse de plus en plus d*y remplir le rôle de directeur efficace des consciences, par lequel s'expliquaient dans les siècles passés son existence et ses privilèges ? N'y a-t-il pas lieu de souhaiter qu'il disparaisse lentement de notre état moderne, comme en ont disparu les aristocraties devenues également inutiles?
Ainsi raisonnent les penseurs avancés, économistes pratiques, philosophes issus de 89, idéalistes idolâtres du progrès indéfini, et toute la séquelle des gens « intelligents », qui se nourrissent de la littérature créée par cette école, très en vogue.
Ainsi raisonnent également, dans les classes populaires, les socialistes, anarchistes, possibilistes, blanquistes, bref tout le fond remuant et prodigieusement audacieux des couches ouvrières, à la campagne aussi bien qu'à la ville, prenez-y garde.
Et pesez, si vous le pouvez, la menace terrible qui s'accumule sur nous, du double poids de cette coalition entre les esprits qui pensent et les esprits qui remuent.
Dieu est avec nous ; mais enfin l'Église de France n'a pas les promesses d'immortalité comme l'Eglise universelle. L'Église d'Afrique, si prospère du temps de saint Augustin, a bien disparu. C'est une plaisanterie, de répe'ter sans cesse, d'une voix tre'molisante, les bras levés au ciel: Dieu ne permettra pas que la France périsse ! La France de Clovis, la France de saint Louis I — Est I n'est-elle pas aussi la France de Louis XV, de Hobespierre et de Ferry ?
Seulement, nous aimons à nous consoler en pensant que le gros de la nation tient encore à nous, non pas par principe de conviction et de foi, non par attache à la religion et par aiïection pour ses ministres, mais par l'effet de cette tolérante disposition propre à tout honnête homme conciliant, et puis par vanité ou par intérêt.
Beaucoup se disent : A quoi bon tracasser les prêtres et les moines? Ils n'ont jamais fait de mal à personne, quelquefois ils font du bien. Ne peut-on pas les laisser vivre à leur fantaisie comme tout le monde ?
Ce sont des bourgeois comme les autres.
Ils ont le droit à l'existence ainsi que tout bon bourgeois qui ne trouble pas l'ordre public.
Tel Bfct le langage de ces légions de petits ou gros bourgeois qui redoutent effroyablement le socialisme. Ils savent bien que si une révolution balayait le clergé, ce ne serait plus comme en 93 au profit de la bourgeoisie : elle y passerait la première.
§ m. — Pourquoi le paysan veut garder son curé.
Tel est aussi le langage des paysans, dans la plupart des provinces devenues géne'ralemcnt indifférentes à la religion. Ces gens-là tiennent énormément à leur curé. D'abord, parce que c'est un personnage qui fait bien dans le tableau, c'est un mannequin très de'coralif. C'est un être intelligent : et rien n'est frappant comme ce phénomène, que le peuple tient à se trouver en contact avec un être intelligent. Non point pour en recevoir des conseils et une direction efficace : il s'en défie plutôt, depuis cent ans ; mais pour le plaisir de se donner du relief par le seul fait do sa présence. On aura beau faire, cet instinct populaire subsistera. Les gens sont fiers de tout ce qui relève leur commune. Ils se rendent solidaires d'une individualité supérieure qui fait corps avec eux. Cela les distingue aux yeux de leurs similaires. Ils se moqueront du village voisin si le curé de ce village ne se tient pas si bien que le leur, ne se montre pas si beau parleur, n'est pas aussi savant. Il en est de même des ouvriers. Dernièrement, l'un d'eux me disait : En vérité vous faites de belles choses ; nous autres nous ne sommes pas assez intelligents pour en faire autant. Un autre, un homme qui cherchait de l'ouvrage : Moi , voyezvou?, j'aime à parler avec les gens intelligents. Au reste, ce phénomène devient rapidement sensible pour quiconque se donne la peine de causer familièrement avec le bon peuple.
11 faut reconnaître toutefois que là n'est pas la principale raison de l'attachement public à l'égard du clergé. Vienne le moindre souffle, cette petite raisonnelte céderait comme un fétu. L'on tient au curé, avant tout, parce que de grands intérêts matériels sont inhérents à son existence. Le clocher est encore un point d'attraction. C'est autour de lui que se concentre tout le petit commerce local. On vient le dimanche à la paroisse du petit bourg par vieille habitude, en amenant de l'argent pour acheter et des marchandises pour vendre, à la foire sur la place de l'église. Très souvent les louanges divines retentissent moins dans cette église que Técho des cris de bestiaux et de la dispute des commères. On en profile pour traiter ses peliles affaires avec l'homme de loi, pour demander conseil à l'entremetteur, pour faire ses provisions chez l'épicier, le pharmacien, le marchand de vaisselle, et plus encore chez la mercière et la faiseuse, car les jeunes paysannes aiment bien les parures anjourdhui. Or, si monsieur le Curé n'était pas là, ce mouvement s'évanouirait : on irait de préférence aux grandes foires, qui offrent le double attrait du plaisir et du bon marché. Voilà pourquoi, aux yeux des petits commerçants, monsieur le Curé est nécessaire.
En dernière analyse, lorsqu'on se demandait, lors des récentes terreurs, si le peuple consentirait à laisser fermer les églises et chasser les prêtres, on était obUgé de reconnaître que, dans la plupart des diocèses, le gros de la population n'ét;»it plus attaché à ces vieilles inslitulious que par ces considérations d'intérêt vulgaire.
§ IV. — L éducation est à peu près le seul emploi qui maintienne leprestige du clergé.
Il n'y a plus guère que la question de l'éducalion où nous ayons conservé une partie notable de notre influence.
On aime les Frères et les Sœurs, parce qu'ils élèvent mieux les marmots ; mais la plupart des bourgades, même de celles qui pourraient entretenir des Frères ou des Sœurs, sont réduites à l'école laïque, et le curé n'exerce aucune influence sur l'éducation ; à force d'instances et d'habiletés il peut à peine obtenir des familles de lui envoyer leurs enfants pour le catéchisme. Le catéchisme est devenu le dernier souci des parents. Ils tiennent encore à ce que les enfants fassent leur Première Communion, parce que celte cérémonie, purement extérieure à leurs yeux, est considérée comme l'entrée dans la vie ; mais ils voudraient bien que le curé laissât accomplir l'entrée dans la vie sans celte préparatoire instruction religieuse: à quoi cela sert-il? Aussi, pour rien au monde ils n'enverront leurs enfants au catéchisme de persévérance, ni ne penseront à leur donner le conseil d'assister ensuite à la messe chaque dimanche. Notre influence sur l'éducation du peuple ou du moins la formation de son âme est ainsi extrêmement réduite. Même dans les pays de foi légendaire, comme la Vendée, le garçon qui a cru sur parole son curé jusqu'à 20 ans, perd toute foi à la caserne, et quand il
en revient, répond à ceux qui lui parlent de religion : Laissez-moi donc tranquille avec votre pendu (Jésus- Christ) !
Dans les hautes classes, nous sommes en meilleure situation : nous posse'dons à peu près la moitié de l'instruction secondaire, le tiers de l'instruction spéciale et le quart de l'instruction supérieure. Encore est-ce là ce qui fait le plus enrager nos ennemies.
§ V. — Pourquoi le clergé est considéré comme une simple classe de bourgeois.
Il résulte de cet ensemble de conditions, que le public considère le clergé, non plus ainsi qu'autrefois comme le représentant nécessaire d'une religion indispensable, mais comme une simple caste de bourgeois. L'église est notre bureau, où nous traitons les affaires de dévotion avec ceux qui désirent encore noire ministère, de la même façon que le notaire dans son étude. Le collège est le lieu où nous nous rendons utiles et où nous gagnons notre pain, comme le pion des lycées et le professeur sorti de l'école normale. Le catéchisme, la prédication sont notre métier de docteur en morale, comme l'enseignement de la physique industrielle est le métier du petit savant qui parle, en beaucoup d'endroits, à la mairie de la commune.
On nous voit circuler dans la rue, à travers champs : on se demande ce que nous faisons là? Il y a une réponse fréquente : très bien, disent les uns, il va à ses
affaires comme le médecin toujours trottant — ou bavardant quand a l'ouvrage chôme ».
Mais d'autres, se demandant aussi qu'elle est enfin la raison d'être de ce bourgeois, pour qui « l'ouvrage chôme » presque toujours, et qui s'en va, se promenant tranquillement à travers la vie aux frais des contribuables, s'obstinent à ne pas trouver de réponse suffisante. Le monde se voit ainsi conduit fatalement et irrévocablement à considérer le clergé comme une caste spéciale de bourgeois et à méconnaître complètement sa mission surnaturelle. On voit le prêtre pontifier à l'église comme le magistrat pontifie au tribunal, on sait qu'il y enseigne la religion comme le professeur du lycée enseigne la rhétorique, on voit en lui un officier de morale comme dans le commissaire un officier de police. Juge, docteur et gendarme, on accordera à la rigueur qu'il est ainsi triplement utile à l'ordre public. Tout cela ne donne aucune idée de son caract«ire surnaturel. Ses cérémonies liturgiques, dont les enfants sont fatigués dès l'âge de la première communion, paraissent bien moins intéres- .santes que la revue de Longchamps et que le ballet de l'Opéra; ses meilleurs sermons semblent une répétiiion fastidieuse de vieilles choses mystiques auxquelles on ne comprend rien ou de principes de morale que l'on connaît parfaitement mais que l'on ne veut pas observer et dont on ne veut plus recevoir le fâcheux enseignement ; ses sacrements passent pour de petites niaiseries de dévotion à l'usage des bonnes femmes ; en un mol, toute sa religion est considérée comme entièrement facultative, avec une nuance de respect dans cer-
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tains esprits, rie mépris dans certains autres, avec une ignorance profonde el une iiidlflérence transcendante chez la plupart,
§ VI. — Bonne foi du public.
Les gens n'y mettent pas de malice, les trois quarts du temps. Ils ee laissent entraîner, sans réflexion, par le courant général, perdant peu à peu la notion la plus .élémentaire de leurs devoirs de chrétiens.
Un bon curé de petit villuge me faisait part dernièrement de sa désolation en constatant cette décadence toujours croissante. Et c'était au fond de lu campagne de l'un de nos meilleurs diocèses. En vérité, il faut avoir grand pitié de ces pauvres gens, englobés, avec l'inconscience de moutons menés à l'abattoir, dans le système général de déchristianisation et d'immoralité que d'audacieux sectaires font pénétrer jusque dans les coins les plus reculés delà France.
Un philosophe que l'on ne suspectera pas de cléricalisme, M. Jules Simon, a récemment décrit cette calamité en observateur judicieux :
« Arrêtons notre pensée sur ces villages éloignés de toutes les roules et sur la maison du petit cultivateur. Est-ce une maison? Hommes et bestiaux, malades et valides, enfants et vieillards y grouillent dans l'obscurité, parce qu'il y a une taxe sur l'air et la lumière. Pas d'autre place publique que le cimetière où l'on se retrouve le dimanche autour des tombes. La mairie est une chambre dans un cabaret.
« Au milieu du citnelière s'élève l'e'glise, ordinairement vieille et dèjelée, plus haute que tout ce qui l'entoure, avec son petit clocher et son toit d'ardoise, qui se voit de loin. A côté de cette église, il y a une maison, à peine plus commode et plus propre que les habitations des villageois. Dans celte église et dans celte maison habite un homme qui est aussi pauvre que ceux qui l'entourent, Le cultivateur a toujours sa soupe, quand il rentre le soir; lui, quand il n'en a pas se cache pour manger sa croûte de pain sans être vu. Le métier de ce misérable est de donner tous les jours ce qu'il n'a pas, et il y parvient ; c'est son industrie particulière, qu'il a apprise au séminaire en même temps que la théologie. Quand il a bien travaillé toute la semaine à baptiser les naissants, à bénir les mariages, à enterrer les morts, à consoler les agonisants, à panser les blessures, à fournir des remèdes, à faire le catéchisme aux enfants, il chante la messe le dimanche et fait un sermon pour remercier Dieu en son nom et au nom de toute la paroisse. Cet homme, cette église, ce sermon, ce catéchisme pour les petits, c'est tout ce qui entre d'idéal dans la cervelle du paysan. Hors de cela, il ne connaît que rélcrnel labeur ; il a cet éclair dans ses ténèbres, cette joie dans sa peine, ce rayon de grandeur et d'avenir. La religion, qui lui donne des consolations, lui donne aussi des préceptes. Elle est pour lui la patrie et le devoir. Elle lui paile une langue qu'il est capable de comprendre. Elle lui fait en quelque sorte sa conscience.
« Mais le paysan dont je viens de parler, où est-il ?
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Dans nos souvenirs. Ce n'est pas lui que rencontrera le prédicateur socialiste ; c'est un paysan désabusé, qui reste à fumer sa pipe dans le cimetière pendant que le curé est occupé dans l'église à faire un sermon pour les femmes. Il envoie son fils à l'école et sait, par conséquent, qu'on en a retiré tous les catéchismes. Le maître d'école a un petit livre dont personne ne se soucie, et qu'il fait apprendre par cœur aux enfants. Ce petit livre sera désormais avec le gendarme la règle de toute leur vie. Bientôt, grâce au progrès, les enterrements civils et les mariages civils s'introduiront au village. On y propagera aussi la nouvelle doctrine sur le serment. On nous fait une loi pour cela, que M. le maire aura d'abord quelque peine à leur faire comprendre. Dans tous les actes de la vie où Thomme engage sa promesse ou son témoignage, il y aura pour les crédules et les rétrogrades l'ancienne manière, qui est le serment, et pour les hommes de progrès, pour les grands philosophes, la manière nouvelle, qui est une simple déclaration et n'évoque point l'idée de Dieu. »
Les choses sont pires encore à la ville.
Vous auriez été prendre au fond des forêts vierges de l'ancien monde une tribu de sauvages, et vous l'auriez transplantée subitement dans nos cilés où le christianisme fleurit depuis dix-huit siècles, vous auriez à peu près la même valeur morale primitive et inconsciente, dénuée de tout principe, je parle même des principes les plus élémentaires. Car nous ne parvenons même pas à incruster dans l'esprit de nos jeunes générations l'idée qu'il existe un Dieu.
L'épicière du coin est une excellente personne. Sans doute, elle a pu avoir ses petits loris dans sa jeunesse, mais à présent, mûre et mère de famille, elle jouit de la meilleure réputation du quartier. Vous lui demandez pourquoi donc on ne la voit jamais à la messe le dimanche. Le plus naturellement du monde, elle vous répond qu'elle n'a pas le temps, elle y irait volontiers, elle aime la religion, mais vous vous butez à cette stupide raison, inexpugnable en face de tous vos arguments, que le temps lui fait absolument défaut. Elle envoie ses plus jeunes enfants au catéchisme. Vous demandez au garçon jusqu'à quel âge il suivra la messe le dimanche et communiera au moins à Pâques, il répond sans sourcilier : jusqu'à 14 ans. Ce n'est pas pour vous faire la niche, il le dit comme la chose la plus simple, la plus évidente. Vous lui demandez pourquoi, s'il y a obligation de nous unir intimement avec Dieu à 13 ans, ce ne serait plus obligatoire à 14, à 15, à 20, toute la vie ? Il n'a jamais réfléchi à cette question, il répond : Je ne sais pas, mais personne ne le fait, j'imite les autres. L'idée que la religion pourrait bien être une chose surnaturelle, sacrée, imposée par Dieu à tous les .hommes, est totalement absente de l'esprit public. Il y a une incroyable bonne foi à cet égard. On ne peut pas dire que cette bonne foi excuse, personne n'en sait rien. Ce qui nous imporle,,à nous catholiques, c'est de changer cet état de choses.
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§ VII. — A vrai dire, l' F y Use ne rend pas encore tous les services que la société moderne en attend : 1° au point de vue intellectuel.
Si l'Église ne rend plus en beaucoup d'endroits les services d'ordre spécial pour lesquels le clergé s'était constitué dans les siècles antérieurs, du moins serait-on en droit de demander aux catholiques des services d'un nouveau genre, devenus nécessaires dans l'état de choses créé par le progrès moderne, et également en rapport avec leurs idées, leur éducation et leurs aptitudes. On cherche vainement.
De plein gré, nous nous sommes laissé expulser du gouvernement, de la gestion des intérêts publics et sociaux, de tout ce qui fait la vie de la nation. La politique est entièrement desservie par les francs-maçons : et les partisans de l'Église n'y peuvent même plus lutter contre le flot envahissant des athées et des panamistes, qui ont tout laïcisé, histoire de nous être désagréables. Quelle est l'influence des catholiques dans le journalisme? Oîi trouver une branche quelconque de l'organisme social où ils puiseent être considérés comme des gens utiles au pays? Et malheur aux rares ecclésiastiques qui tentent quelques efforts pour combler ce vide 1 La jalousie des confrères qui en sont incapables ; la crainte qu'éprouvent les amateurs de paix do se trouver obligés à imiter ce zèle imprudent ; la pusillanimité bien connue des supérieurs hiérarchiques toujours mécontents des initiatives qui pour-
ront leur créer la plus petite affaire ; tout conspire, dans le sein même du clergé, à décupler l'hostilité haineuse des sectaires extérieurs et l'apathique défiance du bon peuple, pour ramener les malencontreux audacieux, avides d'exercer enfin une influence sociale, à des sentiments plus sages, c'est-à-dire plus mesquins et plus faux, puisqu'ils sont la négation même des nécessités principales du temps présent.
Voudrait-on chercher quels services le clergé rend dans la science? Le bilan n'est guère difficile à établir. Il est passé, le beau temps où les abbés Haûy et Spallanzani créaient la cristallographie et la physiologie médicale, où les Bénédictins et les Dominicains fondaient de splendides et lumineuses écoles d'histoire, où les Bossuet et les Malebranche représentaient les plus profondes théories philosophiques. Modestement cantonnés dans l'éducation de la jeunesse et de l'enfance, où notre influence diminue chaque jour, il suffit qu'un prêtre témoigne d'une certaine originalité dans une branche quelconque des sciences, histoire, exégèse ou autre, pour qu'immédiatement nous le chassions des Universités catholiques, comme pour donner une^ éclatante démonstration de l'accusation suprême dont nous accable ce siècle sans foi, quand il prétend que notre foi est ennemie de la science. Très réellement il existe encore un effroi secret de la caste sacerdotale à l'égard de la science : du moins manifesle-t-elle à son endroit une froideur soupçonneuse. Le clergé catholique néglige, de parti-pris, les ressources diverses qu'il pourrait trouver en lui-même pour avancer d'un grand pas
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sur le terrain scientifique. Dépositaire d'un grand nombre d'archives locales qui encombrent les sacristies et les évôchés, il se contente de les laisser ronger par les vers, au lieu de les exploiter pour en extraire quelque chose comme une puissante apologie de l'action de l'Église dans les siècles ante'rieurs. Autre exemple : quelle immense collection de documents ethnologiques ne pourrait-on pas recueillir, pour en compenser une science nouvelle, de la situation exceptionnelle que les missionnaires occupent au milieu des peuplades les plus reculées, où nul autre Europe'en ne réside 1 Au lieu de profiter de cet avantage, nous laissons des laïques créer avec le Musée Guimet une science des religions aux tendances rationalistes, qui va puiser dans les coins inconnus de l'univers où nous résidons seuls, les objets, les traditions, les textes qui peuvent servir à démolir pièce à pièce la Bible et l'Église. En vain prélendons-noùs leurs allégations mensongères : nous sommes réduits à combattre avec un simple syllogisme appuyé sur le postulatum de la foi les mille observations et découvertes, analyses et reconstitutions, arguments techniques de tout genre, apportés ainsi contre nous par une science qui nous revenait de droit. Mais que faire, quand on sait que les diverses congrégations de missionnaires établies en Chine refusent de partipris d'étudier sérieusement le chinois, cette langue encore si obscure, sous prétexte qu'ils redoutent de découvrir dans les livres sacrés les textes embarrassants pour l'apologie traditionnelle, que les rationalistes signalent au simple flair?
Si la science nous est fermée, pourrions-nous dire du moins que nous avons fail accomplir aux arts des progrès analogues à ceux de l'archilecture ogivale, née et grandie dans la cellule des moines du xii" siècle? Hélas, trois fois hélas ! nous sommes obligés d'avouer que, non seulement le génie artistique a depuis longtemps déserté le clergé, mais que les gens de goût ue foisonnent plus guère dans la cléricature. C'est grande pitié, de voir ces abominables remaniements que, sous le nom de restaurations, de bons curés font subir à leurs églises. Comment la plupart osent-ils convier les lîdèles à venir s'agenouiller devant cette galerie d'horreurs décorée du nom de « Chemin de Croix », que l'on prendrait plutôt pour une collection de grossières devantures de cheminée où un artiste de village aurait caricaturé les Kermesses de Téniers? Même en nous écartant de pareilles enluminures, que rencontronsnous, la plupart du temps, sur les autels et dans les niches? Une foison de plâtres bariolés, aux figures cadavéreuses où les vestiges du choléra sont destinés à représenter l'ascétisme des taints ; ou, au contraire, des tôles grimaçantes à force de tendresse mièvre et île ridicule sentimentalité : voilà, n^'et-il pas vrai, les chefs-d'œuvre que le clergé se trouve fort heureux d'acheter à si bon compte aux marchands de bondieuserie qui encombrent à Paris le quartier de Saint-Sulpice. Où est l'art, également, dans le chant des églises qui ne sont pas assez riches pour entretenir une maîtrise? Quel attrait peuvent présenter au public, même le plus fruste, ces chantres grossiers, ces paysans ou
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ces maçons à qui le cure jette trois mètres de calicot sur lc3 épaules, met un aniiphonaire poudreux entre les mains, sans qu'ils en sachent lire les notes, et confie la charge sacre'e de chanter à la place des anges les louanges du Très-Haut? Quel est le fortuné diocèse où les prêtres s'occupent avec quelque soin à former un petit chœur d'enfants pour exécuter convenablement l'admirable chant grégorien, lorsque plusieurs expériences ont démontré combien cette formation est facile et en même temps intéressante? Comment ne comprenons-nous pas que tout conspire dans nos églises à rebuter le public le moins amateur des délicatesses de l'art ?
Et que dire de la littérature cléricale? Que l'on nous montre aujourd'hui dix écrivains ecclésiastiques? Dix écrivains t alholiques devrais-je dire? Le public n'a pas besoin d'y mettre de la malice pour constater que les lettres ne nous couvrent guère plus de lauriers que l'art et la science. Ne me parlez pas de cette littérature spéciale d'études théologiques absolument inabordables au commun des mortels, ou de ces pieuses élucubralions écrites dans un style gélatineux et réservées à un cercle étroit de dévols. Le mouvement général de la pensée nationale semble ne tirer aucun profit de l'immense somme d'intelligence endormie dans nos cent mille cerveaux, bien que tous nous ayons appris le latin. Retranchez de la circulation tout ce que nous imprimons : la France gardera exactement le môme rang parmi les sociétés civilisées. On lit beaucoup les auteurs français à l'étranger : Y lit-on les ouvrages
d'un seul de nos prêtres ? Et voilà que la grande prédication elle-même, ce dernier fleuron, se détache de notre antique couronne. Non seulement les foules n'accourent plus autour de nos chaires d'universités comme aux temps héroïques d'Albert-le-Grand et d'Abeylard, mais elles fuient nos principales chaires d'églises, parce qu'elles ne trouvent plus dans nos orateurs le talent traditionnel, ou parce que, lorsqu'elle les voit tenter de réels ;efrorts,'elle contaste avec tristesse que, sous prétexte de visera l'originalité ils atteignent l'extravagance.
Bref, tous les rayonnements de l'auréole intellectuelle qui autrefois entourait l'Eglise d'un prestige mérité, sont allés nimber la tête laïque de la science profane, de l'art païen et de la littérature mondaine.
§ VJII. — 2" Au point de vue matériel.
Peut-être cette décrépitude s'explique-t-elle parce que les catholiques se seront laissés absorber par les nombreuses préocupations matérielles nécessaires aujonrd'hui pour lancer la société chancelante dans une nouvelle voie de prospérité? Il n'en est rien. Nous faisons profession de mépriser oujbien de redouter tout ce qui touche à la terre. Par vocation, nous nous croyons interdit, nous prêtres, de nous mêler des intérêts du pauvre peuple. Ni l'agriculture, ni la finance, ni le commerce, ni l'industrie, ni rien de ce qui fait pratiquement la vie d'une nation, ne nous semble digne
d'occuper noire pensée, faite uniquement pour le ciel. Nous avons oublié que les Bénédictins ont transformé les Barbares en leur donnant l'exemple du travail, et d'un bon travail, celui qui consiste à bien labourer, à connaître les bonnes semences, à manier habilement les meilleurs engrais ; nous ne semblons pas nous douter que l'intelligence des intérêts agricoles serait encore aujourd'hui un excellent moyen de maintenir le paysan dans la religion. Nous nous estimons sans doute plus spirituels que les évêques du xviii" siècle, parce que nous avons renoncé à traiter comme eux les affaires des corps de métiers, les aménagements de la voierie, l'entretien des ponts et chaussées. Nous n'imaginons pas que nous puissions acquérir la même inûuence quele clergé américain aux Étals-Unis en nous mêlant activement aux intérêts d'une cité ouvrière, en montrant de la compétence lorsqu'il s'agit d'établir des égoûts ou un tramway électrique, en proposant et soutenant des institutions de crédit, des caisses d'épargne, des agences de placement, des bureaux de services gratuits. En un mot, notre dignité, notre fameuse dignité sacerdotale s'oppose à notre ingérence dans tout ce qui ne se rapporte pas directement au service de Dieu : comme si ce n'était pas servir Dieu que de venir en secours à ses amis les pauvres ? L'Évangile est pourtant formel sur ce point.
C'est là sans doute que l'Église de France va se rat- Irapper : secourir les pauvres? Mais elle ne fait pas autre chose. Elle ne s'occupe qu'à recueillir et à distribuer des aumônes. — Tout d'abord, non, ce n'est pas
l'Eglise en général qui passe sa vie à celte occupation géne'reuse : c'est seulement une petite minorité de prêtres zélés et de congrégations charitables. Mais il y a même là une illusion, dont nous ne nous sommes pas rendu compte, ce qui n'empêche pas le public d'en être instinctivement mécontent. On l'a dit avec beaucoup de finesse et de bon sens : l'aumône a tué la charité. Nous avons habitué les hommes dévoués et nous nous ■sommes habitués nous-mêmes à croire que la charité consiste essentiellement à faire l'aumône, à distribuer de l'argent. Ceci est complètement faux, ceci est le simple côté matériel et superficiel de la charité. La charité consiste avant tout à relever les victimes de la vie. Relever leur caractère par la bonté, par le dévouement assidu de la personne et de la parole ; relever leur moral par la réhabilitation sociale et familiale ; relever leur énergie et leur intelligence en leur donnant du travail et surtout l'amour du travail. Qu'avons-nous fait dans ces divers ordres d'idée? Nous ji'avons pas encore fondé, que je sache, une seule œuvre d'assistance par le travail, — Et puis autre illusion qui frappe encore plus le public — nous croyons faire beaucoup, parce que nous nous maintenons à peu près dans les institutions de bienfaisance léguées par nos devanciers : et nous délaissons totalement les besoins nouveaux qui surgissent à chaque instant dans la société contemporaine. Et comme ces besoins sont les plus frappants, les plus pressés, le peuple finit par estimer plus que nous les braves gens, laïques athées, protestants ou juifs, qui le secourent en cette nouvelle
nécessité. Il constate que l'assistance publique est plus généreuse que nous ; il voit que ses enfants abandonnés, ses blessés, noyés, tuberculeux ou vagabonds, tous ces mille miséreux que l'industrie jette chaque jour sur le pavé des grandes villes, trouvent plus d'assistance auprès de l'initiative civile ou politique qu'auprès de la générosité catholique, absorbée, dit-elle, par son lot antique de charités sans doute admirables mais désormais insuffisantes.
5? IX. — Aussi le peuple n'estime plm le clergé, et cependant il le jalouse.
Que voulez-vous que pense le public en face de celte insuffisance manifeste? La conclusion toute naturelle n'est- elle pas que l'Église catholique a fait son temps, qu'elle cesse de jour en jour d'avoir sa raison d'être, et que le bien général de la société demande à ce que l'on fasse disparaître rapidement celte superfétation encombrante, dont les services sont, moins encorequ'avant la Révolution, en rapport avec les privilèges?
Nous ne parviendrons jamais à éviter cette appréciation fâcheuse, qui devient par la force des choses de plus en plus générale, tant que nous n'aurons pas changé complètement de tactique, d'après les indications que, suivant l'avis des plus sages, nous donnerons au moment opportun.
Nous devrions nous faire une bonne fois la psychologie de tous ces incrédules qui ne fréquentent pas l'église, ne comprennent pas combien notre rôle reste
divinement nécessaire, malgré tout, par la prière et le sacrifice que nous offrons chaque jour; il ne sont pas à même de constater combien la présence du prêtre, même dans les milieux où son influence apparente est nulle, relève le niveau moral des populations, partout ailleurs tombées aux. dernières limites de la dégradalion ; ils ne savent pas compter toutes les âmes que notre ministère envoie encore au ciel aux heures suprêmes. Aussi, ce spectacle de notre inactivité extérieure les indispose-t-il sourdement. Dans une crise, ils seraient prêts à se débarrasser de nous, comme de tous les bourgeois gui vivent à ne rien faire. Comme en eux, ils voient en nous des parasites, qui cherchent à jouir de la vie, sans travail, en profitant de la sueur du pauvre peuple. D'un œil triste et jaloux, il nous suivent, circulant incessamment à travers les châteaux et les presbytères étrangers, nous promenant journée entière dans les campagnes, nous voiturant en chemin de fer, de préférence en seconde classe, nous payant de jolies petites excursions de touriste en Suisse et aux Pyrénées, de bonnes saisons de bains de mer en Bretagne. Les petites gens connaissent le type du curé voyageur, de l'abbé précepteur. Les gueux se disent, grommelant entre leurs dents, qu'en vérité notre condition est préférable à la leur, et que telle famille de leur connaissance a fait un bon calcul en déterminant son jeune garçon à entrer au Séminaire, il sera plus heureux dans sa petite existence bourgeoise que s'il avait continué comme eux la pénible profession de ses parents. Donc, le prêtre est un bourgeois qui ne fait vivre per-
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sonne, puisqu'il ne fournit même pas de travail comme le patron ; un bourgeois qui ne contribue pas à la bonne marche de la société, puisqu'il ne produit rien dans la presse et ne travaille pas dans le gouvernement ; un bourgeois qui tient un établissement, l'église, où dans beaucoup de localités personne n'a rien à faire ; un bourgeois dont on fait usage, par habitude, pour jeter de l'eau bénite sur l'anneau des mariés, sur la tête des nouveaux-nés, sur le cercueil des morts, avec des cérémonies qui produisent un assez bel effet, mais dont on se passerait bien à la rigueur ; un bourgeois qui apprend la morale à la marmaille et qui instruit la jeunesse pour les familles qui tiennent, malgré tout, à ce genre de précepteurs : pour cela, passe encore ; mais, en définitive, si cette mode était destinée à disparaître, l'instituteur est là au village, et l'université ;\ la ville. En résumé, cette espèce de bourgeois n'est pas, à beaucoup près, la plus indispensable.
Ainsi vingt-cinq millions de Français feraient la psychologie du clergé, n'était la foire qui se tient chaque dimanche sur la place de la petite église, ou la musique qui se fait à grand orchestre les jours de fôte à la cathédrale.
§ X. — Maux qve la législation a causés à V Église : 1° lois contre r enfance.
Ce n'est pas tout : à côté de ces dispositions malveillantes des particuliers, il y a les conditions déplora"
blés, de plus en plus intenables, que nous a faites une législation haineuse en faussant l'esprit et môme la lettre d'un Concordat protecteur.
Il ne faut pas nous le dissimuler : la campagne séculaire de politique haineuse et de perse'cution sournoise, menée par l'esprit révolutionnaire et impie contre l'esprit conservateur et religieux sous prétexte de progrès, a réussi ces dernières années à triompher sur toute la ligne : et déjà elle porte, sur presque tous les points de la France, ses fruits ignominieux et dangereux de scepticisme frondeur, d'immoralité joviale, de matériahsme cynique évoluant de plus en plus vers la bestialité des races définitivement condamnées.
Il suffît, pour s'en faire une conviction absolue, de parcourir en observateur attentif les provinces autrefois les mieux établies dans la double prospérité des institutions sociales et des pratiques religieuses et morales. Sauf de petits coins très reculés où la prétendue civilisation moderne n'a pas encore fait pénétrer de rameaux malfaisants, tous nos diocèses ressentent déjà d'une façon douloureuse le contre coup des lois néfastes que nous avons eu la faiblesse de laisser dresser contre l'action de l'Église comme des barrières intangibles.
La loi scolaire interdisant de prononcer le nom de Dieu dans le local destiné à l'enseignement de l'enfance populaire, cette loi d'hypocrite neutralité, aboutit généralement, comme l'avaient prophétisé de rares prévoyants, à rendre complètement impossible l'instruction religieuse de la jeunesse, spécialement dans les
campagnes'. Déjà les anciennes familles se souciaient fort peu de remplir ce rôle d'auxiliaires du prêtre grâce auquel, dans une société vraiment chrétienne, les jeunes générations apprennent si aisément, au contact des anciennes, les vérités et les pratiques nécessaires au maintien de la morale et de la religion. A plus forte raison les pères et mères nouveaux, qui petit à petit prennent possession de la situation, après avoir été élevés dans l'indifférence croissante, sont-ils de moins en moins disposés à veiller sur la conduite de leur famille, à lui faire apprendre le catéchisme, à lui donner à la fois le précepte et l'exemple de la prière quotidienne, de l'assistance à la messe dominicale, comme aussi de la fidélité conjugale et de la sobriété des mœurs. Tout cela, prétendent-ils, regarde uniquement le curé. Soit encore, si le curé pouvait effectivement remplir le rôle assidu du père et de la mère malin et soir, comme dans une maison d'éducation. Mais voici les vingt-cinq mille communes rurales de France, dont la population est habituellement disséminée sur une étendue de plusieurs lieues. Comment donner aux enfants l'instruction religieuse dans une mesure convena-
» Il est vrai que, dans certains centres urbains, comme à Paris, elle a eu pour contre-coup l'avantage de stimuler le zèle du clergé, qui sous le précédent régime se reposait avec trop d'insouciance sur l'enseignement du catéchisme fait officiellement à l'école par l'instituteur. Aujourd'hui les enfants des écoles laïques sont mieux instruits de la Religion, lorsqu'ils suivent les cours spéciaux de catéchisme. Mais il n'en est pas ainsi dans l'ensemble de la France : et nous faisons une observation générale.
ble? Ce ne peut-être les jours ordinaires après la classe de l'instituteur, au sortir de l'école. Car cette malheureuse jeunesse, assommée déjà par une pédagogie abstraite qui pendant de longues heures mornes et sédentaires essaie de lui bourrer le cerveau d'un fatras inutile de connaissances profanes, cède malgré toutes les supplications au besoin si naturel de grand air et de mouvement physique, et s'envole au plus tôt à travers la liberté et le plaisir. Le curé ne peut donc songer sérieusement à mettre la main sur ces pauvres martyrs que les jours de congé, le jeudi et le dimanche. Mais alors il faut compter uniquement sur la bonne volonté de ces télés légères. Rien ne les contraint, rien ne les attire même : au contraire, le trop rare plaisir de pouvoir prendre leur ébats à leur aise, les engage à fuir cet autre magister en soutane, M. le curé, dont ils ne comprennent en aucune manière la mission supérieure et dont l'enseignement leur paraît aussi ennuyeux que celui de l'école. Il faut donc que le curé lui-même, ne disposant presque jamais d'aucune personne de bonne volonté, se mette à Lattre les buissons et à parcourir les chaumières pour réunir son petit troupeau. Les distances rendent cette tâche pratiquement impossible. Et c'est ainsi que nos ennemis sont parvenus à faire une génération sans Dieu. Dieu? C'est à peine si les enfants d'aujourd'hui, les hommes de demain, ont entendu prononcer son nom autrement que dans un basphèmc.
Il y a bien une période de dix-huit mois où l'on tient encore à ce que les marmots suivent assidûment
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le catéchisme hebdomadaire : c'est la période préparatoire à la première communion. Mais nous voyons, hélas, par les résultats les plus palpables, combien cette sorte de chauffage temporaire, non entretenu par la famille, est insignifiant et nul. Tous les prêtres de France se plaignent amèrement de l'ignorance désolante, de la légèreté, de la veulerie lamentables avec lesquelles les nouveaux communiants accomplissent, sous un tel régime, cet acte capital pour leur avenir moral et religieux.
Non, ne cherchons point à nous dissimuler la réalité : le siècle prochain s'ouvrira sur une France déchristianisée.
Et nous ne parviendrons à lui infuser de nouveau la sève catholique qu'en réformant avant tout la loi scolaire. L'enfant ne peut pratiquement s'instruire des vérités et des obhgations religieuses qu'au contact journalier d'un instituteur animé lui-même de sentiments religieux, qui se préoccupe sans cesse de mêler, au cours de ses classes, l'enseignement du catéchisme, de la morale évangélique et de l'histoire ecclésiastique, à l'enseignement de l'écriture, de l'arithmétique et de la géographie. En dehors de cette pratique patiente et continuelle, la jeunesse ne peut que végéter dans l'ignorance et se perdre dans mille habitudes vicieuses. Si le maître d'école et la mère de famille ne se font pas les auxihaires dévoués du curé, le curé sera toujours impuissant. La neutralité le supprime. Et c'est pourquoi cette neutralité est un mensonge.
Au reste, nul n'ignore de quel esprit de prétendue
ueulralilé se montrent animés les trois quarts des instituteurs actuels. Il se passe chaque jour des choses révoltantes. Ce méchant petit blanc-bec diplômé d'un simple livret et qui ne saurait enseigner autre chose que les éléments dont a besoin une population illettrée, se permet fréquemment de dauber le curé dont les études ont été vingt fois plus fortes que les siennes, et d'insulter publiquement les enfants fidèles au catéchisme. Je pourrais citer telle commune où l'instituteur, voyant entrer quelques minutes en retard à l'école un enfant qui vient de remplir un service de chœur à l'église, l'apostrophe d'un air gouailleur en disant : Tiens, voilà Jésus-Christ qui rentre 1 Vous imaginezvous que le malheureux, accablé aussitôt des quolibets de ses camarades, se sente disposé à continuer ses habitudes religieuses ? — Or, pensons-y, il en est souvent de même pour la morale.
§ XI. — 2* Lois contre la morale publique.
C'est qu'en effet il y a pis encore : les désastres moraux vont s'accumulant avec les autres lois, dont la savante complication réussit graduellement à étouffer tous les germes d'une religion dix-huii fois séculaire et toujours bienfaisante.
Pendant que nous écrivons ces lignes, d'indignes législateurs, atteints de je ne sais quelle folie sectaire, proposent d'abolir la formule religieuse du serment judiciaire : comme si la formule laïque d'une simple pro-
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messe sur l'honneur devait être beaucoup plus efficace pour imposer au public l'obligation alors si importante d'ôlre sincère 1
Un autre, plus fou encore s'il est possible, n'imagine rien de mieux que d'empêcher la justice de punir radullôre : il trouve sans doute que ce crime n'est pas encore assez fréquent, puisqu'il veut en faire disparaître les dernières entraves I
La loi qui autorise et consacre le divorce n'a pas encore porté ses ravages dans les campagnes : Mais dans les centres urbains elle fait accepter peu à peu ses applications de plus en plus nombreuses comme l'évolution légitime et naturelle de l'esprit public, contre les opinions conventionnelles et les vieux préjugés sociaux, grâce à l'effronterie d'une littérature malsaine qui a pris à tâche de pervertir les consciences. Au reste, ce n'est peut-être là que le petit côté de l'influence pernicieuse exercée par cette législation dissolutrice du foyer conjugal. Elle a surtout produit ce résultat souverainement néfaste, de répandre définitivement dans les masses populaires le discrédit attaché à l'institution du mariage par l'infâme sophisme de la libre-pensée. Non seulement le mariage rehgieux a cessé d'être une obligation divine aux yeux de l'ouvrier enrégimenté par la franc-maçonnerie comme aux yeux du bourgeois voltairien ; mais, à Paris du moins, le mariage pur et simple lui-même, le mariage civil, c'est-à-dire l'union perpétuelle et sanctionnée par une loi, a cessé d'être considéré comme sacré, comme conforme aux principes de la nature raisonnable. Une grande partie de la popula-
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tion des faubourgs, depuis longtemps, ne se marie plus à l'église, le fait est connu : mais voilà que les gens ne tiennent plus même à se marier à la mairie. Lorsqu'ils se soumettent à celte formalité, cela cesse d'être par un sentiment de respect envers l'acte grave qu'ils accomplissent pour toute leur vie : cela devient une simple garantie légale qu'ils prennent en faveur de leurs enfants. Aussi nos législateurs athées, sentant l'opinion prête à la consécration de cette campagne d'animalisation populaire, projettent-ils déjà de frapper le dernier coup, en décrétant que les enfants naturels seront pourvus au point de vue des droits civils de tous les avantages réservés jusqu'à présent aux enfants légitimes. Dès ce jour, en dehors des gens qui par conviction se marient avec la bénédiction du prêtre, toute convenance cessant de plus en plus d'y obliger les incrédules, il n'y aura plus que des concubinages honteux et passagers de mâle à femelle. La France aura fait un grand pas vers sa chute définitive.
§ XU. — 3° Lois contre le recrutement du ckrgé.
Pour qu'une réaction énergique contre ce débordement de naturalisme grossier fût possible, il faudrait au moins que le recrutement du clergé, celle force qui a toujours contrebalancé dans l'histoire la puissance ■de l'enfer, devint plus abondant et plus facile. Loin de là, les lois militaires obligeant les jeunes clercs à passer comme tous les citoyens sous les drapeaux, a frappé
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dans leur source même les générations sacerdotales. Ce n'est pas que les se'minaristes qui ont une véritable vocation la perdent à la caserne comme on l'avait supposé. Sur ce point, la mesquine prévision de nos ennemis qui ne savent pas ce qu'est une âme de prêtre, a été trompée. Mais une conséquence lointaine, échappée à leur courte vue, est venue cependant, par la force des choses, servir leurs desseins. Ce sont les familles chrétiennes qui, autrefois désireuses de faire parvenir au sacerdoce un de leurs enfants, se refusent aujourd'hui à favoriser leurs vocations, par crainte de l'avenir, et ce sont aussi les prêtres de paroisse qui hésitent à exercer sur leur entourage une influence en ce sens. Le jeune homme, ainsi retardé dans son éducation cléricale, nécessitera un supplément de frais en vérité bien pénible pour sa famille presque toujours pauvre, ou pour M. le curé qui souvent est obligé de se charger de son entrelien. Et puis, faire tant de sacrifices pour s'exposer à voir le séminariste jeter le froc après avoir subi la contagion de la caserne : car enfin ce malheur se voit, bien que rare ! Ce n'est pas tout t l'âge où l'on est appelé au service est encore celui des hésitations et des ardentes recherches pour un certain nombre. Il ne manque pas d'excellents prêtres, rendant aujourd'hui de bons services à TÉglise, qui étaient entrés au grand séminaire sans être bien fixés sur leur avenir, un peu pour échapper à l'enrôlement militaire, un peu par tendance au dévouement sacerdotal, un peu encore pour imiter leurs confrères : et sous l'influence favorable de l'atmosphère cléricale, leur vocation s'était
heureusement affermie, avait pris corps, s'était nettement accusée ; finalement ils avaient découvert que c'était bien là leur vraie voie, ils auraient regretté toute leur vie de ne pas y être entrés. Mais voilà que juste à ce moment délicat où, en face d'une question si grave, l'âme ne se possède pas encore, il faut commencer par subir l'influence délétère d'un militarisme matérialisant et presque toujours corrupteur. L'Église perd ainsi chaque année de bons serviteurs et les âmes des pasteurs dévoués. Les ordres religieux se trouvent spécialement atteints par cette mesure, qui, par une injustice sans autre excuse que la haine, refuse de mettre leurs sujets sur le pied des étudiants ordinaires, et les oblige au service intégral. De toute manière, cette loi sataniqne produit fatalement son effet, qui à la longue s'accentue et finit par devenir une calamité pour le catholicisme.
11 entrait d'ailleurs dans le plan maçonnique d'abattre avant tout les congrégations religieuses. C'est dans l'exécution de celte odieuse entreprise, qu'aucun prétexte plausible n'est jamais venu justifier, que l'habileté de nos adversaires, comme aussi leur cynisme et leur impudent abus de la force légale, se sont manifestés avec le plus de succès. Ne pouvant encore prendre le clergé séculier par la famine, parce que le vol de l'indemnité nationale due à la cession qu'il avait faite de ses biens en faveur de l'Elat aurait enlraîné l'abolition du Concordat — infamie à laquelle l'etprit public n'était pas encore préparé, ils ont du moins inauguré ce système à la Julien l'Apostat contre les Ordres reli-
ÉTAT ACTUEL Dfî L'ÉQLISE EN FRANCE 69
gi eux, non soldés par le Gouvernement. Les résultats ne se sont pas fait attendre. La misère est à la porte des Sœurs de charité ; les pauvres et les malades du monde civilisé, plus déshérités que les sauvages de l'Océanie, n'auront bientôt plus pour les soulager dans leurs souffrances que le service dédaigneux et brutal des infirmières laïques joint aux largesses aveugles de l'Assistance Publique qui n'a jamais séché une larme. Encore quelques années de ce régime, et toutes les Congrégations auront déserté la France, ou seront mortes surplace: telle est l'exacte vérité que les catholiques feraient bien d'envisager sans illusion.
§ Xin. — 4° Lois contre le culte.
Il y avait cependant bien quelque moyen de tracasser le clergé paroissial jusque dans celte question vitale de la finance : c'était de s'attaquer aux fabriques, dont la comptabilité, non réglementée par le Concordat, ne jouissait pas encore de la salutaire, influence de l'Administration mini.slérielle. Rien pourtant de plus naturel et de plus nécessaire, à ce que prétendent les fanatiques de la Loi. Ne faut-il pas protéger les fabriciens contre eux-mômes, contre^leur étourderie, contre leurs faiblesses? Assurément, la chose est| connue, aucun Français n'est capable de bien gérer ses intérêts, tout seul, sans le contrôle paternel de l'État. Il faudra donc que chaque fabrique tienne six ou sept registres bien en règle, paie les droits d'inspection, su soumette à
toutes les formalités législatives. Bref, il advient que les quatre cinquièmes des communes rurales n'ayant qu'un très médiocre roulement de fonds, sont obligés d'assumer des frais qui dépassent souvent leurs recettes, et que nos bons paysans de fabriciens, outrés de toutes ces complications auxquelles ils ne comprennent rien, de ces tracasseries bureaucratiques incomparablement disproportionnées avec la valeur des quelques sous qu'ils ont à remuer, deviennent mécontents, s'aigrissent, et tirent leur révérence à M. le curé, en laissant aller les choses à vau-l'eau. C'est alors l'officier civil qui entre en fonctions, et toute la recette qui passe au trésor.
Restait un ennui : c'est que cette taquinerie vexatoire et ruineuse ne portait aucun dommage aux fabriques des paroisses urbaines assez populeuses pour être obligées déjà par leur importance de tenir une comptabilité en règle. Qu'à cela ne tienne. Nos vigilants législateurs ont là en réserve, depuis plusieurs années, une loi qui ne tardera pas à être votée, et qui atteindra les grosses paroisses dans leurs intérêts les plus considérables. C'est la loi sur le service des pompes funèbres. Cette entreprise, à la charge et au profit des paroisses syndiquées, est pour elles une source de revenus absolument indispensables pour entretenir le nombre de vicaires strictement nécessaire. Faites -en un service civil au profit de la commune ou de l'État, c'est la ruine du clergé des grandes villes, qui, on ne l'ignore pas, est entièrement à la charge des fabriques.
Nous ne parlerons pas de la fermeture des couvents.
de l'interdiction des processions. D'un bout à l'autre, le système catholique, dont la France s'est trouvée si heureuse dans les siècles passés, est battu en brèche par un ennemi irréconciliable, aussi habile qu'audacieux.
Le tableau que nous en avons esquissé ne paraîtra exagéré qu'aux esprits aveuglés par je ne sais quelle somnolence pesante, ou peut-être par quelque enthousiasme naïf. Sans doute aussi certains pusillanimes nous reprocheront-ils d'en avoir étalé la misère avec trop d'évidence : ils ne pourront dire, toutefois, que ce soit avec une mauvaise complaisance secrète. C'est au contraire avec le sentiment pénible d'une grande douleur, d'une humiliation et de l'indignation généreuse que doit faire naître en toute âme chrétienne le spectacle des afflictions de la sainte Église, causées parle péril où se trouvent les âmes et le discrédit où s'évanouissent les grandes idées régénératrices.
Mais il fallait se mettre courageusement en face de la situation réelle que nous a faite le monde moderne, je veux dire la partie malsaine du monde qui essaye d'accaparer le progrès moderne, au détriment de la masse, au fond si pleine de bonne volonté, que le monde serait heureux de voir entrer dans la voie du salut. Le monde désire son vrai bonheur et sa vérita ble prospérité : c'est aux gens de bien à lui prouver qu'ils en détiennent le secret, et à ne pas se laisser berner perpétuellement par les bandits ^
* Nous en avons assez dit pour montrer que nous ne pouvons partager sans de nombreuses restrictions les opinions émises par « un caltiolique » (?) dans un livre récent intitulé : La Réforme
religieuse et sociale et l'Esprit nouveau (Soit dit entre parenthèses, nous ne nous sommes nullement inspiré de ce titre, parce que notre manuscrit était terminé avant son apparition). L'auteur s'applique à démontrer, — plus longuement que solidement, — l'estime que nous devons porter aux lois sectaires dont nous venons d'exposer les funestes effets. Bien qu'animé des meilleures intentions, bien que fertile en réflexions ingénieuses et en projets de réformes incontestablement nécessaires, il nous est impossible d'admettre avec lui que la loi scolaire soit utile. Elle le serait peut-être si les Frères des écoles étaient réellement inférieurs à leur mission et presque toujours dépourvus de vocation religieuse comme l'auteur le prétend avec une forte exagération. Elle le serait si les instituteurs laïques étaient animés de loyales intentions envers la Religion etja Morale : l'auteur en leur attribuant cette qualité fait preuve de charité mais verse dans l'utopie. — Quant à la loi militaire, qui lui agrée plus encore, son tort est de croii e qu'elle ait réellement la vortu d'épurer le clergé. Outre que la grande majorité des vocations sacerdotales sont plus réfléchies et plus sérieuses que ne le pense l'auteur, nous pouvons croire que la bonne manière d'éliminer les vocations fausses ne réside point dans le militarisme, mais devrait résider dans une meilleure organisation des Séminaires. Dans un autre ouvrage nous aurons l'occasion de nous expliquer à ce sujet.