DISCERNEMENT DES RESPONSABILITÉS BT PRINCIPE DE LA TACTIQUE
il.— Faut-ii faire peser les responsabilités sur les radicaux?
§ II. — Puissance de l'idée en général.
§ III. — Preuve de ce principe par les récents événements concernant les radicaux.
§ IV. — Les catholiques militants doivent-ils harceler les conservateurs?
§ V. — Les catholiques sont-ils coupables?
§ VI. — Quelle est la responsabilité du clergé ?
Il est d'usage en France de rejeter toujours sur les hommes la responsabilité des événements, tandis que la fatalité de l'organisation sociale en est seule coupable : et cette organisation elle-même, ce ne sont point les hommes qui l'ont faite, malgré ce qu'on en pense généralement, car ils la subissent ; habituellement leur grand mérite se réduit à lutter contre un entraînement, comme aussi leur grande faute à y céder, souvent avec les meilleures intentions du monde.
Sur qui retombe la responsabilité de la décadence générale que l'on constate en France, et dont nous ve-
nons de considérer l'un des aspects, le côté moral et religieux, point de vue capital, on en conviendra, sinon le plus important ?
Chacun, à cette question, de s'écrier, naturellement, que la responsabilité en retombe sur ses adversaires. Les conservateurs désignent à la vindicte publique les républicains nuance radicale ; les radicaux tombent, à bras raccourcis, sur les conservateurs et les catholiques à la fois, se félicitant d'avoir déjà, pour le plus grand bien du peuple, abattu leur antique puissance ; de leur côté, les catholiques poursuivent les radicaux de concert avec les conservateurs, mais se mettent à dénoncer maintenant l'esprit tardigrade et égoïste des conservateurs eux-mêmes ; enfin, tous à la fois croient nécessaire, chacun à leur point de vue, d'accabler le clergé du reproche d'obscurantisme et de routine, l'accusant de n'être pas à la hauteur de sa mission.
Pour nous, nous croyons devoir affirmer, tout d'abord, qu'il faut rechercher le principe directeur des opinions par-delà les personnes qui représentent ces opinions, c'est-à-dire, rechercher la loi des événements par-delà le mécanisme des partis ; ensuite, qu'avant de songer à stigmatiser les autres, chacun ferait bien de se réformer soi-même.
§ I. — Faut-il faire peser les responsabilités sur les radicaux.
Sont-ce les révolutionnaires et les radicaux qui sont les coupables? Oh I certes, je ne chercherai pointa
les justifier. D'eux assurément nous vient une grande partie du mal. Mais personnellement ils ne sont point des géants qui mettent tout en branle : ce sont des fantoches qui sont agités. Et par quoi? Qui tient les ficelles ? Par l'idée révolutionnaire, par le radicalisme. — Mais d'où vient cette idée ? Elle ne vient pas des hommes, elle vient des événements. — Et qui donc a imprimé la marche aux événements ? C'est le concours de circonstances où se meut la France depuis plusieurs siècles: les hommes n'en ont été que les instruments, souvent aveugles. Pour qui étudie l'histoire avec réflexion et impartialité, il est facile de se convaincre, avec Taine, avec l'école de Le Play, que la Révolution ne fut que le résultat naturel, fatal, de la centralisation développée à outrance par les régimes antérieurs, lesquels s'imaginaient, sans qu'il fût possible de penser autrement, que ce système était nécessaire pour la prospérité de la France ^ Successeurs de cette aberration que la Révolution elle-même, malgré les changements de forme extérieure, ne fit qu'accentuer au paroxysme, nos modernes radicaux, en versant dans le socialisme, subissent les illusions qui depuis trois siècles ont amené progressivement la France à sa ruine matérielle et morale. Leur système est donc dangereux, il est exécrable, tant que vous voudrez. Mais pour un bon nombre, ces braves gens, comme les Louis XIV, comme les Turgot, comme les Mirabeau, comme les Napoléon, sont profondément
• Voir plus loin, cliap. vu, le développemeut et la preuve de cette idée capitale.
convaincus qu'ils travaillent pour le bien public; ils se considèrent comme possesseurs du secret de toutes les prospérités ; ils ne voient que dans leurs idées la possibilité de réaliser le progrès et d'atteindre la plus grande somme de bonheur, pour eux d'abord, cela va sans dire, et pour le public, auquel ils sont à leur manière aussi dévoués que nous-mêmes. L'émancipation de la raison et des mœurs leurs paraît, aulant que la pure démocratie en politique déterminant l'active protection des travailleurs par l'Etat, la condition essentielle du perfectionnement de l'humauité. En tout cela, ils se trompent ; mais, croyons-le, ils sont de bonne foi, pour la plupart.
Il faut donc que nous luttions contre leurs idées, contre le principe faux qui les entraîne, contre l'organisation sociale qui fait naître perpétuellement ces politiciens néfastes. Mais il faut aussi que nous sachions plaindre plutôt qu'anathémaliser les personnes. Pourquoi? Parce que les querelles de personnes ne servent à rien, tandis que la discussion des idées est toujours féconde.
Nous affirmons là une vérité qui semblera paradoxale aux hommes ardents éblouis par la lutte à laquelle ils se mêlent avec activité. Mais cette vérité est capitale et mérite que nous nous y arrêtions un instant. Outre le rapport intime qui la relie avec la question présente, elle sera pour le lecteur une préparation nécessaire aux considérations qui rempliront la seconde partie de cet ouvrage, la plus importante à notre avis.
§ II. — Puissance de l'idée en général.
II y a une différence complète entre ces deux systèmes de combat : attaquer une tendance de caractère et attaquer une idée, comme méthode de bataille et comme résultat définitif.
Celui qui attaque une tendance de caractère se réduit presque fatalement aux petites questions de personnes. Il peut se révéler comme un tribun foudroyant, auréolé d'éclairs et de tonnerres, portant des coups mortels ; il peut apparaître sur la scèue publique en spadassin glorieux ; il peut passer aux yeux des foules pour un rédempteur sublime. Mais s'il parvient à modifier la forme apparente des choses, celles-ci resteront, au fond, exactement au même point de prospérité ou de décadence. D'où cela vient-il? C'est qu'il n'a pas remué une idée sérieuse et féconde. Le journalisme entier s'épuise à ce jeu, de nos jours; et l'on sait qu'il ne met pas beaucoup d'idées en branle. Aussi n'exercera-t-il une influence sérieuse pour le bien de la nalion que du jour où il sèmera les idées régénératrices. On répondra que jusque vers le milieu de ce siècle le journalisme fut rempli d'idées et cependant n'exerça pas une autorité plus bienfaisante. Certainement son autorité f jt au moins plus saisissante : l'histoire entière de ce temps est là pour témoigner que rien dans le Gouvernement ne pouvait se faire sans la presse. Mais reste à savoir quelle sorte d'idées il mettait alors en
mouvement. C'étaient des idées incapables par ellesmêmes de collaborer à la vraie prospérité nationale : des « principes de gouvernement», des préoccupations de parti, des théories, de nouvelles constitutions...; et voilà pourquoi son autorité, bien que réelle, ne fut pas bienfaisante.
Quiconque saisit, au contraire, une bonne idée, par elle-même substantielle et productrice de résultats utiles, possède entre mains une force occulte bien supérieure à toutes les fulgurations de celui qui jongle avec les sentiments. Le penseur qui s'adresse à la raison de ses semblables les domine et les conquiert tôt ou lard, tandis que le batailleur qui s'adresse à leur caractère ne fait que les aigrir s'il parvient à les abattre. L'idée est pour ainsi dire impersonnelle, elle plane au-dessus de l'humanité, plongeant en chacun de nous des racines plus ou moins profondes suivant que notre raison est plus ou moins apte et disposée à l'admettre. Peu à peu, sans bruit, sans secousse, elle fait son chemin, bientôt elle s'impose : et celui des batailleurs d'à côté dont elle se trouve confirmer les opinions instinctives, se flatte, glorieux et triomphant, d'avoir remporté la victoire, en oubliant d'y associer celui-là seul qui a secrètement disposé les choses de manière à lui livrer son ennemi sans coup férir.
Presque tous les Français ont ainsi la déplorable et aveugle habitude d'attendre des résultats bien plus considérables d'une agitation éclatante que d'une pensée paisible.
N'hésitons pas à le déclarer : ceci est une erreur. On
admire, certes, avec raison, les grandes âmes qui ont imprimé au monde une sorte d'élan vers l'infini, les génies aux vastes conceptions, les saints aux héroïques entreprises, aux miracles éclatants, qui semblent avoir pris dans leur main géante l'humanité de leur temps, pour la jeter palpitante et régénérée aux pieds du Christ. Je ne puis comprendre l'odieux parti-pris des progressistes de notre école fm-de-siècle, qui méconnaissent les services rendus par ces grands hommes à l'humanité et semblent avoir pris à tâche de les ensevelir dans le dédain des oublis éternels. Mais à côté de ces personnalités éblouissantes, on n'accorde généralement aucune attention à d'obscurs penseurs, qui ne laissent pas détourner leur attention sur les petits faits d'actualité dont tout le monde s'entretient, qui ne cherchent pas, il est vrai, à subvenir aux besoins immédiats et accidentels de la société souffrant autour d'eux, mais qui concentrent tout l'effort de leur intelligence, toute l'activité de leur vie, sur une étude plus profonde de l'humanité. Ils ne se laissent point arrêter par les phénomènes superficiels, toujours les plus frappants et qui passionnent la curiosité du vulgaire ; ils abandonnent à d'autres le soin — indispensable, très certainement, mais moins fructueux qu'on ne le pense, — de subvenir aux nécessités actuelles les plus pressantes. Pour eux, ils recherchent la constitution intime des choses, les lois essentielles qui en régissent l'évolution, les conditions qui doivent en assurer la prospérité, les causes d'où découle fatalement leur décadence. Et quand ils sont parvenus à découvrir le secret ressort auquel
personne ne pense, ils posent les principes qui doivent diriger raclion, ils indiquent aux hommes actifs le sens dans lequel il leur faut opérer, s'ils veulent que leurs efforts soient durables, que leurs réformes affectent le fond même de l'humanité, et non pas seulement les conditions transitoires où elle se trouve dans le petit cycle d'années que comprend la génération présente. — Eh bien, ces penseurs, on devrait les élever dans l'estime publique à un rang supérieur. A part un cercle étroit d'érudils, nul ne les apprécie, nul ne les connaît souvent ; mais leur travail, pour n'avoir rien d'éclatant, n'en exerce pas moins une influence occulte incomparable, par la profondeur des réformes qu'il détermine et par la stabilité des institutions qu'il provoque, après une longue période de travail laborieux, après une pénible incubation, après une fermentation intime sans apparences capables de frapper le regard du vulgaire.
Si l'on consulte l'histoire des saints, il est facile de voir que ceux dont l'action s'est perpétuée à travers les siècles avec un réel caractère de force, de durée, d'efficacité persévérante, sont précisément ceux qui se sont rapprochés davantage, soit instinctivement, soit par suite d'une intuition supérieure, de ces principes véritablement scientifiques. Comparez, par exemple, saint Benoît, le civilisateur des Barbares, et saint François Xavier, l'apôtre des Indes. L'œuvre du premier, merveilleuse dès son époque môme, se maintient bien après lui, perpétue à travers les siècles son action jbienfaisante, travaille sans cesse les populations de la Gaule,
et finit par en faire la France ; l'œuvre du second disparaît avec lui. Cela lient h la différence des procédés. Saint Benoît établit une organisation vigoureuse de moines fixés au sol, une institution capable de se perpétuer indéfiniment en se recrutant dans la race même dont elle soulage les besoins ; il fonde, en un mot, un principe d'action, conforme à la nature des choses, qui, par l'élaboration intime et sans éclat des éléments sociaux, les féconde peu à peu, les transforme progressivement, les développe dans le sens de leurs bonnes qualités naturelles, sans rien brusquer, sans rien fausser, sans rien précipiter. Saint François Xavier procède tout autrement. Nature impétueuse qui ne savait pas mettre de bornes à ses aspirations, il parcourt toute l'Asie, sème sur son passage des flots de bénédictions, suscite les plus étonnants prodiges de conversion, mais ne fonde rien de stable, néglige de commencer à mettre en œuvre, par une solide et silencieuse formation, dans un coin privilégié quelconque, les éléments sociaux propres à fructifier dans l'avenir : aussi son œuvre superficielle est condamnée à périr avec lui. De nouveau il a fallu tout recommencer de nos jours. Sans aller chercher si loin nos exemples, il nous suffirait de citer tel ou tel missionnaire bien connu en divers points de la France, ce véritable apôtre populaire qui évangélise avec tant de zèle les cités, les bourgades et les campagnes. Il va, il parle, il subjugue. Il s'enflamme, on s'attendrit ;il tonne, on se soumet. En tout endroit résonne sa parole, en tout lieu les âmes lui sont ouvertes. Tout théàtrelui semble bon pour parler de Dieu,
pour faire accepter les injonctions du devoir. Tavernes et lieux de plaisir, places publiques et cercles ouvriers, l'entendent à sa sortie de l'église. Il s'impose, il fait passer Je souffle saint de l'Esprit, il transfigure. Cherchez vous-même six mois après ce qui reste de ce bel enthousiasme ? Peu de chose. Tout serait à recommencer. L'oubli, la routine, l'indifl'érence, la passion du nouveau ont étendu leur linceul sinistre sur ces âmes instables. L'apôtre à su les exciter, les mettre en mouvement, il n'a pas su fixer leur constance dans la perpétuité du mouvement reçu. Il eût fallu savoir organiser quelque chose de stable, qui subsistât après lui et perpétuât naturellement son influence. Il eût fallu fonder des institutions capables de soutenir et de porter continuellement le peuple dans les voies du salut, après l'avoir cinglé du vigoureux coup de fouet incapable de produire autre chose qu'un élan initial et sans durée. 11 eût fallu consacrer une partie de cette merveilleuse et sainte activité à établir dans chaque paroisse les nouvelles œuvres catholiques dont nous aurons l'occasion de parler: syndicats agricoles et syndicats ouvriers, patronages ruraux et patronages urbains, comités et confréries, presse et conférences, en un mot tout l'ensemble du système, déjà si complet quoique si imparfait. Sans institutions bien organisées, rien ne dure. Sans un engrenage naturel et stable, qui vienne prendre jour par jour les hommes et les entraîner en leur épargnant tout efl'orl extraordinaire, leur bonne volonté retombe vite dans le néant.
§ III. — Preuve de ce principe par les récents événements concernant les radicaux.
Ces considérations ne sont nullement oiseuses. Elles se rapportent de près à notre sujet.
De même que dans l'action morale, religieuse ou sociale, partout en un mot où il s'agit de manier des âmes et des hommes, la puissance de l'idée, de la méthode, de l'organisation, est plus considérable que la puissance de l'action débordante etd'un zèle enflammé : de même, dans la bataille, la stratégie froide et habile d'une idée bien conduite, démonstrative, arrive plus facilement et plus définitivement à démonter un ennemi, à l'écraser s'iVne se rend pas, à en faire un ami s'il veut être loyal, que la fureur de la polémique ne parvient à le pourfendre.
Si donc nous savions employer avec patience, et aussi avec une sérieuse valeur scientifique, — deux choses dont nous sommes presque complètement dépourvus — , le système de la persuasion, nous verrions bientôt les quelques esprits réfléchis espaces dans les rangs de nos adversaires, prêter attention à nos paroles, étudier enfin nos idées, en découvrir infailliblement le bien fondé, et entrer en relations sérieuses avec nous. Eh bien, ce sont uniquement ces esprits éminents, habituellement animés d'intentions droites et de dispositions réelles de dévouement au bien public, qu'il nous importe d'orienter vers nous et de gagner à
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notre cause : car ce sont eux qui disposent de la masse bavarde et folle qui les entoure.
Il suffit de considérer les plus re'cents événements pour se convaincre que cette tactique est possible et combien elle serait féconde *.
Se rappelle-ton quelle fut, dans lecamp de nos pires ennemis, l'attitude des hommes vraiment intelligents et réfléchis, en face de l'évolution que le parti catholique, sur l'invitation de Léon XIII, accomplissait vers la République constitutionnelle? Tous furent frappés de l'opportunité de cette idée émise par le chef de l'Eglise : et tous, oubliant les emportements passionnés dont ils étaient souvent coutumiers quand il s'agissait des polémiques de parti, s'inclinèrent sans hésiter parce qu'ils étaient en face d'une bonne idée.
M. Goblet lui-même dut rendre au Souverain Pontife cet hommage : « Le Pape actuel sait ce qu'il veut, et il le veut bien. » Un pareil mot sur ces lèvres hargneuses ne s'était jamais rencontré tant qu'il était question de répondre aux invectives et aux lamentations des catholiques. — L'opportuniste nuance radicale, M. Gerville-Kéache, appelle le programme du Saint-Père « pratique et grandiose, » , et écrit dans VEclair du 18 juin 1892 un arlicle dont nous devons citer ces paroles, caractérisant si bien la disposition où se trouvent, parmi nos adversaires, les hommes sérieux et convaincus, d'accepter franchement la discus-
' Au reUe, elle est l'expression de la volonté si éclairée du Souverain Poulife lul-niôme. (Lettre à Mgr Fava, 22 juio 1892.)
sion des idées, sans jamais s'être laissé émouvoir par les acerbités de la polémique :
a Je me représente le parlement français devenu homogène au point de vue constitutionnel, les députés et les sénateurs plaçant loyalement et définitivement la République en dehors et au-dessus de leurs contestations : que de grandes choses seraient possibles ! Combien de rfesiV/erafaseraient successivement réalisés I Nous formerions deux grands partis : l'un à tendances conservatrices, l'autre à tendances progressistes. Mais l'un et l'autre ne songeraient plus à ces mesures de guerre et de représailles dont on trouve la trace dans plus d'une de nos lois, lois de défense et de sûreté faites contre des oppositions anti-constitutionnelles et pour vaincre des militants, mais qui seraient hors de saison en face d'adversaires réclamant comme nous-mêmes de la République. (Il cite comme exemple la loi de l'expulsion des princes et les lois antireligieuses). Nous pourrions, bien loin de nous diminuer les uns les autres en essayant de nous déconsidérer, travailler à fortifier et à asseoir les amitiés et les alliances de la France. Nous rivaliserions d'enthousiasme et de persévérance à améliorer le sort des humbles, des faibles et des petits... »
M. de Freycinet, en face de ce revirement, combat, chose étrange, la séparation de l'Eglise et de l'Etat: lui aussi, autrefois exaspéré par les clameurs, se laisse toucher par l'idée. — Un sénateur de gauche. M. Labiche, admet alors qu'il ne faut plus être sectaire : « La République libérale, c'est la République ouverte à tous
les hommes de bonne volonté. Le gouvernement d'un grand pays comme le nôtre ne doit pas être le patrimoine d'un groupe de sectaires. » — M. Jules Ferry prend le mot à son compte, et déclare: « La République est ouverte à tous les hommes de bonne volonté et de bonne foi... Que ceux qui ont fait leurs preuves républicaines et que ceux qui demandent à les faire, soient les bienvenus. » Aurait-on jamais amené un homme de ce caractère à nous considérer comme des gens de bonne volonté et de bonne foi, si une idée n'était venue frapper son esprit après toutes les injures, d'ailleurs méritées, qui étaient venues inutilement harceler son humeur? Se serait-on imaginé que cet homme, l'auteur même des lois scolaires, prononcerait jamais des paroles telles que les suivantes, adressées au Conseil général des Vosges : « Notre République est ouverte à tous ; elle n'est la propriété d'aucune secte, d'aucun groupe, ce groupe fût-il celui des hommes qui l'ont fondée ? » Après avoir fait tout son possible pour anéantir les catholiques parce qu'il considérait leurs opinions religieuses comme incompatibles avec la forme républicaine, le voilà qui les accueille et s'engage implicitement à abandonner la lutte contre eux, du jour où, s'adressant à son esprit, nous sommes venus lui dire : Vous êtes victime d'une erreur, votre bonne foi est trompée, nous ne sommes pas ce que vous imaginez.
C'est maintenant un protestant. M. Waddington, qui, surmontant ses préoccupations de parti, est frappé par la vérité, et vient déclarer, sans arrière-pensée ou
l'avouera, que « la République doit être reconnaissante à Léon XIII. » — C'est aussi M. Constans, le crocheteur de couvents, qui se soumet à la force de l'idée :
« Les républicains doivent être tolérants, dit-il La
tolérance, c'est le respect bienveillant de la liberté d'autrui, même lorsqu'elle nous gêne.... Aujourd'hui, les catholiques, obéissant à l'ordre que leur en a donné le chef de la catholicité, déclarent renoncer aux hostilités. Nous les suivrons sur ce terrain nouveau, car nous n'avons aucun intérêt à entretenir la division au sein des enfants de la même patrie.... Nous ne suspectons la bonne foi de personne. » (Discours de Toulouse, 6 juin 1893). — C'est enfin le gouvernement, par l'organe de M. Carnot et de M. Dupuy, qui confirme ces dispositions d'esprit de nos adversaires.
Il en serait ainsi, croyons-le, en toute autre question.
Nous devrions sans cesse nous rappeler ces belles et eages paroles, que je trouve dans la préface d'une excellente brochure * :
« Parmi les incroyants sincères et éclairés, beaucoup se sont mis à l'œuvre. Ils ont fait revivre autour d'eux la notion et le sentiment du devoir, du respect, delà bienveillance et de la pitié. Ayant lu l'histoire, ils ont vu et ils ont dit que le christianisme est le meilleur soutien de l'humanité ; ayant lu l'Evangile, ils ont vu et il ont dit que l'idéal suprême, pour la vie comme
^ V Eglise et le SjVc/c (discoura de Mgr Ireland), P«'éface de M. l'abbé F. Klein, p. 14.
pour la doctrine, se rencontre en [Jésus. Qu'ils continuent ainsi à répandre la lumière et la paix. Qu'ils augmentent au centuple, pour l'universelle harmonie des esprits, le nombre des fidèles inconnus dont se compose la plus grande et la plus belle des institutions divines, cette société mystérieuse et sainte qu'on appelle l'âme de l'Eglise. »
L'auteur s'adresse ici particulièrement aux gens de lettre, à ces littérateurs en vogue appelés néo-catholiques, dont il a établi la psychologie dans une étude des plus intéressantes, des plus rassurantes aussi pour l'avenir de notre foi. Mais nous pouvons, nous devons avoir les mêmes dispositions de tolérante conciliation envers les hommes voués à l'action, lorsqu'ils se montrent prêts à descendre avec nous sur un terrain commun pour discuter des idées et un plan de réforme sociale. A quoi bon repousser la main qu'ils nous tendent loyalement, et refuser un secours qu'ils seront disposés à nous accorder en s'apercevant entin que nous ne sommes pas animés de passions étroites, de rancunes implacables, mais que nous voulons faire alliance avec tous les partis décidés à travailler comme nous au bien public?
Comment le comte de Mun, à la léte du parti conservateur, est-il parvenu à faire accepter par les Chambres récalcitrantes cette liberté d'association encore si rudimentaire? Est-ce à force de tirades déclamatoires et d'éreintements soit du régime, soit de ses représentants présents ou passés? Non, ce fut par une exposition documentée, une discussion serrée, une affirmation grave et convaincue. Cette allure comporte je ne sais
quoi de royal et d'autoritaire, de lumineux et d'insinuant, qui apaise les esprits excite's, commande l'impartialité, impose Tassentiment et enlève les suffrages. Il en est de même en toute autre question.
Le sentiment et les personnes sont de leur nature changeants, prompts à l'oubli, accessibles au relâchement ; l'ide'e au contraire et les institutions gardent perpétuellement un caractère de fermeté infrangible, et exercent une sorte de coaclion morale parfaitement compatible avec la liberté, mais fort nécessaire pour aider et entraîner la faiblesse des foules.
Au lieu donc de nous épuiser en récriminations bruyantes et stériles, nous ferions de meilleure besogne si nous consentions une bonne fois à nous astreindre au labeur silencieux et judicieux qui nous permettrait de découvrir d'abord pour notre profit la vérité complète, puis de l'exposer d'une manière saisissante et définitivement victorieuse.
Au lieu de nous perdre sans trêve et sans mesure dans de misérables discussions concerr.ant la personne de nos adversaires, la tendance de leur caractère, la forme de leurs préférences, nous serions mieux inspirés de nous attaquer une bonne fois à leurs idées, d'en démontrer l'inanité et d'établir solidement les nôtres, ou plutôt I celles qu'une étude sérieuse nous montrerait comme les meilleures. Nous n'avons pas à craindre que le nombre de nos auditeurs diminue : car, en vérité, le public dont nous disposons n'est déjà pas bien nombreux. Mais, très certainement, nous trouverions bien
le faire les polémiques personnelles, par l'exposé vivant des idées pratiques propres à opérer la régénération désirée. Une grande partie du public est assourdie de ces clameurs et saturée de ces fadaises auxquelles nous ont habituées simultanément la presse et la politique. On a besoin d'une nourriture plus positive, on réclame, une lumière plus sûre et plus fixe : il faut un phare au milieu de ces éclairs et de ces tonnerres.
§ IV. — Les catholiques militants doivent-ils harceler les conservateurs ?
Nous en pourrions dire autant au sujet des reproches que les catholiques croient devoir adresser aux conservateurs, en se distinguant, comme catholiques militants, des conservateurs purement platoniques.
Il est devenu fort à la mode de dauber les conservateurs et de les charger, comme le bouc émissaire, de tous les péchés d'Israël. Si la France agonise, si l'Église périclite, si les esprits sont vides et les cœurs égarés, la faute, affirme-t-on de toutes parts, en est aux conservateurs. Par leur étroite préoccupation de s'enrichir et de jouir quand même, ils se sont évertués, durant ce siècle entier, à opprimer le pauvre peuple, à arrêter tous les élans de l'esprit moderne vers la Hberté, à entraver les bonnes intentions des gens dévoués qui voudraient étendre une partie de la prospérité dont ils jouissent seuls, à tous les membres, môme les plus humbles, de la nation. Les conservateurs n'ont prétendu conserver l'ordre
social traditionnel que parce qu'ils s'y trouvaient bien à leur aise, grassement nourris de riches prébendes. Les conservateurs, au fond, tiennent avant tout à conserver « leur bourse et leur maîtresse, >> suivant un mot célèbre : pe'risse après cela le monde, peu leur importe. Les conservateurs, en un mot sont ennemis de toute réforme : il faut donc les supprimer.
Ces pauvres conservateurs ne savent plus que devenir. On refuse de les croire lorsqu'ils affirment qu'ils sont pétris de bonnes intentions. Et ces bonnes intentions sont pourtant très réelles chez la plupart d'entre eux. Il est injuste de les rendre responsables de tout le mal. La crise actuelle vient de multiples causes profondes, auxquelles la situation des conservateurs doit son origine par le jeu naturel des choses, sans qu'ils aient cherché le moins du monde à en aggraver les inconvénients à leur profit. Il s'est trouvé que leurs intérêts étaient en concordance avec la stabilité des institutions, avec le maintien de l'ordre, de la sagesse, de la morale, avec les principes politiques et économiques jusqu'à présent jugés nécessaires pour la prospérité publique, mais qu'en même temps un certain nombre de réformes, apparues récemment comme indispensables, les effarouchaient et leur semblaient pénibles à concéder. 11 faut donc les encourager dans la première question, mais au lieu de les harceler au sujet de la seconde, leur démontrer paisiblement, avec clarté et preuves péremptoires, que les réformes redoutées sont également nécessaires, également conformes à leurs principes supérieurs, également exigées par leurs propres intérêts, sinon immé-
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diatement, du moins en vue d'un avenir de plus en plus imminent. Soyons convaincus que leur bon sens et leur bonne volonté finira, en face de la sollicitation continue de notre raison calme et sûre de ses découvertes, par se laisser convaincre et nous donner son concours tandis qu'en prolongeant davantage nos méchantes querelles de critiques mécontents, nos bourrades d'Alcestes indignés, nous ne parviendrons qu'à révolter le caractère de tant de braves gens, destinés, après une petite évolution facile, à devenir nos meilleurs auxiliaires.
Ce système, je le sais, ne sera pas du goût de tous les honnêtes gens habitués à déclamer avec une égale virulence contre les conservateurs et les radicaux. Ils prétendent, non sans quelque apparence de raison, que c'est une illusion de vouloir convaincre des hommes décidés à se boucher les oreilles. Surtout en face des radicaux et des socialistes, ils considèrent comme impossible d'exposer une idée et d'entamer une discussion. Lorsque, par hasard, l'un de nos écrivains, l'un de nos orateurs s'évertue à leur démontrer scientifiquement la fausseté de leurs doctrines et la vérité des nôtres, on voit ces gens se débattre en hurlant comme des démons, nous accabler d'invectives et d'injures auxquelles la dignité de la Chambre parlementaire ne leur interdit même plus de conserver une apparence de décence. Nous sommes noyés dans le flot de préjugés aveugles et sourds qui répondent tumultueusement, comme répondrait à un poète disant des vers dans la montagne un torrent venant soudain déchaîner sur lui des éboulements do roches et de glaciers. Nous croyons alors devoir ripos-
ter sur le même ton, et la bataille se perpétue à coups d'épée dans l'eau. De la sorte on n'aboutit à rien. Il valait mieux réserver tant d'efforts inutiles pour faire de bonne besogne avec ceux qui veulent réfléchir. Laissons la foule, ne prenons l'habitude de nous chaparder avec elle que dans les réunions anarchistes, là où le seul argument est de montrer que l'on n'a pas peur et de crier le plus fort. Et encore, M. l'abbé Garnier, qui a l'habitude de ces meetings tapageurs et sauvages, est-il convaincu lui même que l'exposition loyale, très paisible de nos belles idées, de nos bonnes intentions, est plus efficace que les brailleries et les violences.
Mais, il faut bien le dire, les hommes zélés et dévorés de magnanimes intentions, qui ne manquent pas en France, ne sont pas encore plus disposés que les catholiques en général à admettre la nécessité et l'efficacité de cette nouvelle tactique. Tous, plus ou moins, ont l'habitude d'accorder leur confiance aux grandes démonstrations ampoulées, comme les enfants qui préfèrent le bastringue de la musique foraine aux suavités de nos opéras.
§ V. — Les catholiques sont-ils coupables ?
Est-ce maintenant sur les catholiques qu'il faut faire retomber la responsabilité de l'élat de choses actuel? On ne s'en fait pas faute : et les esprits les mieux intentionnés, les cœurs les plus ardents sont les premiers à se récrier aujourd'hui en face de l'inertie des catholiques français, de leurs divisions byzantines, deleurfai-
blesse dans la résistance, de leur insouciance sous les insultes quotidiennes, et de leur incapacité avérée à tenter le moindre essai fructueux de reconstitution sociale.
Soit encore : mais comme les catholiques, à leur tour, ont beau jeu pour se défendre, si l'on se place sur ce terrain des intentions, du caractère et des efforts personnels ! Ils sont prêts à montrer, et ils montrent chaque jour avec ostentation les progrès assurément indéniables qu'ils ont réalisés en ce siècle dans une foule de nouveaux genres d'activité en rapport avec les besoins du monde moderne. C'est l'enseignement reconquis pied à pied, l'enseignement secondaire après des luttes héroïques, l'enseignement primaire du peuple grâce à des sacrifices d'argent immenses, enfin l'enseignement supérieur par l'établissement des Universités. C'est la jeunesse enrégimentée, au sortir de la tutelle de cet enseignement, les cercles et conférences, les réunions amicales et réconfortantes où les catholiques de nos jours sont si heureux de pouvoir se grouper et se retremper à leur entrée dans la vie, tandis que nous avons connu un étudiant en médecine de 1850, qui ne trouva pas à Paris un seul camarade pour l'imiter et le soutenir dans la pratique courageuse de ses devoirs de chrétien. C'est le mouvement général des esprits, qui ont abandonné cette attitude dédaigneuse affectée par la bourgeoisie issue de 1830; et les catholiques d'aujourd'hui sont fiera à juste titre de montrer le grand nombre d'hommes du monde qui fréquentent ostensiblement les églises, sans avoir suivi l'exemple de lamentable et universel
abandon légué par leurs devanciers. C'est la sympathie qui de plus en plus s'attache au prêtre et aux principes évangéliques, pénétrant jusqu'à la littérature légère, laquelle après avoir abandonné la morgue insolente témoignée par les écrivains de jadis envers la religion et la morale, en vient même à saluer au passage avec déférence et admiration ces vieilles institutions chrétiennes trop oubliées, mais en réalité trop bienfaisantes pour pouvoir être méprisées davantage. C'est le peuple lui-même qui, de divers côtés, s'afflige aussi de l'indifférence générale, et par une réaction que son bon sens lui montrera de plus en plus nécessaire, accourut vers l'Église et saisit sa main loyalement tendue. C'est le succès inespéré des journaux catholiques populaires, par où s'exerce quelque peu l'influence de notre presse, autrefois complètement fermée au public. C'est l'établissement de mille nouvelles œuvres de bienfaisance ou de patronage ; c'est la multiplication étonnante des congrégations et des vocations religieuses ; c'est l'érection de nouvelles églises sur tous les points du territoire : tout cela réclamant des générosités immenses, sans cesse renouvelées, dans un temps où toutes les fortunes sont éprouvées et où la misère devient générale. C'est l'élan merveilleux imprimé aux grandes œuvres du dehors, au denier de saint Pierre, à la Propagation de la Foi, à la Sainte Enfance, et c'est aussi l'expansion considérable des missionnaires : merveilles de foi et de dévouement où vont se perdre sans relâche l'or et le sang de la France. Que sais-je? S'il fallait énumérer toutes les institutions nouvelles que les catholiques ont inventées et
soutenues avec un zèle que tout esprit impartial doit reconnaître admirable, il y aurait un volu me bien rempli à écrire. Nous avons passé sous silence bien des initiatives, et des plus étonnantes : les Conférences de saint Yincent de Paul, le Vœu national au Sacré-Cœur, l'Œuvre de saint François de Sales et les missions diocésaines, et tant d'autres 1 En véri e, les catholiques ont la répartie facile et sûre : non, peuvent-ils affirmer, nous n'avons pas laissé périr la foi, nous avons certainement fait tout ce qui était en notre pouvoir pour lui imprimer une nouvelle vie, et peut-être, à aucune époque de l'histoire, les amis de l'Église n'ont-ils su tenter de si louables efforts. Si les choses vont mal, ce n'est point notre faute *.
Il faudrait donc que les esprits vraiment attachés à la prospérité religieuse et morale de la France cessassent une bonne fois de cultiver ce genre, où le mauvais goût le dispute à la maladresse, ce genre faux et injuste, qui consiste à dénigrer de parti-pris les dispositions et les tentatives des catholiques. Les catholiques ne peuvent rien dire, ne peuvent rien faire, sans que ces messieurs, qui se prétendent leurs meilleurs
1 Nous aimons à croire que le lecteur ne verra pas une contradiction entre ce paragraphe et le chapitre où nous avons retracé la décadence de l'Église en Franco. Ceci est un rayon de lumière au milieu de l'ombre générale du tableau. Nous avions annoncé des signes de régénération. Ce que nous venons de dire en est un, nous en verrons d'autres en temps voulu : et c'est pourquoi, tout en nous attristant sur le présent, nous espérous beaucoup dans l'avenir moral et religieux de la France.
amis, n'en prennent occasion de s'amuser à leurs dépens par une interprétation malicieuse de leurs intentions, par une appréciation équivoque de leurs entreprises. 11 y a manière de dénaturer complètement le sens et la portée des faits tout en les exposant avec une apparente bienveillance. Dernièrement, nous étions en relations avec l'un des plus brillants étudiants catholiques de Paris, qui se trouvait précisément attein de cette étrange manie de ridiculiser ou d'amoindrir tout ce qui se fait dans son parti. Bien qu'homme d'esprit jusqu'au bont des ongles, bien que réputé pour ses petits vers qui font le tour du quartier latin, autant que pour sa haute intelligence qui le désigne comme un de nos hommes d'avenir, ce brave garçon ne trouvait rien de plus spirituel et de plus convaincant, au cours de nos discussions sur la situation des affaires publiques, que de nous servir d'un air triomphant les trois ou quatre arguments saugrenus et railleries ineptes que l'on emprunte volontiers, dans un certain monde, au génie des Homais, des Prud'homme, des Brid'oison et des Gérôme Paturot. Regardez-moi donc, s'écriait-il sur le ton de certains journaux bien pensants, faisant ici chorus, on ne sait pourquoi, avec la Lanterne et V Intransigeant, regardez-moi ces comédies burlesques décorées du nom de a congrès catholiques », où la naïveté de l'enthousiasme le dispute à l'enflure des rodomontades et au donquichotisme des emballements ! Tout n'est ici que puffisme et rhétorique creuse. La fièvre du charlatanisme et l'outrecuidance de la prétention ne peuvent dissimuler le vide absolu des idées, l'insuffisance ma-
nifeste des moyens, la mesquinerie des efforts en face des besoins réels de la société. Quand les catholiques ont lâché deux ou trois phrases ronflantes, quand ils ont accroché leur « idéal » au bout du « Labarum », quand ils ont rappelé « la France des croisades et de saint Louis », quand ils ont bien fait retentir le cri de leurs « immortelles espérances», ils s'imaginent tout bonnement que le monde est sauvé... etc. Nous pourrions continuer longtemps avec notre ami sur ce ton. Nous préférons étudier silencieusement les idées sérieuses émises dans les congrès catholiques à côté de ces démonstrations bien naturelles de foi et de fervente espérance : et nous y trouvons, quoi qu'on en dise, un fond solide, des vues justes et fécondes. Nous y trouvons aussi des illusions, de faux principes, des tactiques maladroites ; mais, je vous le demande, le moyen de diriger des esprits bien intentionnés dans une voie plus sûre et de leur indiquer un genre d'opérations plus scientifiques et plus fructueuses, est-ce de s'évertuer à aigrir le caractère de ces gens, voués au bien général, tout en restant soi-môme dans la posture d'un oisif gouailleur ? est-ce de tourner en ridicule toutes leurs faiblesses en fermant obstinément les yeux sur leurs qualités ? est-ce d'exagérer à plaisir l'infériorité réelle de leur action, en refusant de reconnaître la véritable valeur de leurs tentatives ? Ne serait-ce pas plutôt de travailler avec eux, fraternellement, en leur donnant l'exemple des vertus qu'ils n'ont pas encore eu le temps d'acquérir, la patience et la méthode, la froide impartialité et la profondeur logique ? Certes,
nous serions bien plus utiles à leur cause, que nous prélendons aussi la nôtre, en nous donnant la peine de proposer à leurs réflexions et de discuter, avec l'autorité de la science qui s'impose toujours à force de persévérance, un plan serré, lumineux et complet, une doctrine sûre, impartiale et pratique.
§ VI. — Quelle est la responsabilité du clergé ?
Faut-il maintenant accepter de confiance les récriminations que de tous côtés on élève contre le clergé ?
Sans nul doute, une bonne partie des reproches que lui adressent les esprits judicieux, désireux de provoquer les réformes nécessaires, est parfaitement fondée. Ce n'est pas nous qui, par un esprit de corps mal entendu et par un aveugle amour-propre, nous plaindrons jamais de ces tentatives qui surgissent de tous côtés pour attaquer un certain nombre de préjugés néfastes dont souffrent de plus en plus notre hiérarchie sacerdotale. Nous sommes prêt, au contraire, à étudier de près cette question capitale, dussent tous les anathèmes des inconscients et des pusillanimes s'écrouler sur notre tête !
Mais il nous semble que ce serait encore un procédé aussi injuste que stérile, d'aborder cette question délicate en lui donnant un caractère de polémique personnelle. Au lieu de s'attaquer à l'esprit clérical, au corps ecclésiastique, à l'institution de la « sacerdocratie antique » égarée dans le monde contemporain, il sera
plus habile et plus juste de proposer simplement, dans les termes d'une discussion courtoise et sous la forme d'une étude documentée, les observations et les raisons qui nous portent à indiquer certaines modifications comme nécessaires, peut-être même certaines volte-face comme urgentes.
Ce n'est point que la fidélité à ce ton réfléchi et paisible s'impose pour toutes les questions et en face de tous les points de vue. Nous n'envisageons ici que le c ôlé intellectuel, et nous l'avons choisi de préférence parce qu'il est de beaucoup le plus important. Mais si quelqu'un abordait la critique, assurément nécessaire elle-même, de l'état moral du clergé, il y aurait peutêtre lieu de choisir un autre genre de causerie. La vivacité de l'allure, Thumeur de ^observation portée volontiers jusqu'à la raillerie, bien que laissant apercevoir les éclairs d'un feu intérieur et la sincérité d'un zèle vraiment apostolique, seraient sans doute un système compromettant pour l'auteur mais plus capable de stimuler la bonne volonté du lecteur ou d'aiguillonner son insouciance.
Et ce serait là une œuvre utile à entreprendre. Au clergé, plus qu'à tout autre classe sociale, s'impose aujourd'hui l'obligation de se réformer soi-même avant de songer à transformer les autres. A n'en pas douter, une réforme est nécessaire en lui, non pas seulement dans les questions d'ordre intellectuel, mais aussi au point de "vue moral. Avant de chercher au dehors ce qui peut bien entraver le progrés des choses et celui des âmes, il devrait bien se demander ce qui, de son
côté, s'oppose à la conservation de son antique influence, quelle est la part de responsabilité qui lui incombe dans celte décadence. Rien ne sert, en effet, de nous bercer en de trop douces et trop vaniteuses illusions. Sachons envisager la réalité en nous-mêmes comme au dehors. Ayons l'impartialité de découvrir la cause du mal partout où elle se trouve, fût-ce au fond de notre cœur, et ayons le courage d'y porter le fer rouge.
Il semble que le clergé français est aujourd'hui trop enclin à se reposer dans la satisfaction indolente de sa moyenne vertu et dans la confiance faussement surnaturelle que lui inspire le caractère divin de sa mission.
Certes, nous ne devons pas oublier que Dieu est avec nous, que sa grâce est promise à nos moindres efforts. Mais à quoi sert de nous endormir dans cette persuasion abstraite ? Plutôt que de nous consoler si facilement, en répétant que si la terre nous abandonne le ciel nous reste, nous agirions d'une manière plus apostolique en recherchant activement ce que les hommes pensent de nous, quels sont les reproches qu'ils nous adressent et qui justifient leur abandon. Car enfin, de cette opinion du monde à notre égard dépend pratiquement l'influence que nous pourrons exercer sur nos semblables.
Or, il est un fait, c'est que les gens s'appliquent à fermer les yeux sur nos qualités réelles pour ne voir que nos défauts. Très certainement, le clergé de France est encore excellent, on le dit même meilleur qu'il n'a
jamais? été dans aucune période de l'histoire. 11 est effectivement, nul ne peut en douter, rempli de bonnes intentions. De plus, il saisit toutes les occasions qui se présentent de faire le bien autour de lui. Mais on ne lui sait pas gré de tout cela : d'une part, on s''obstine à constater que ses bonnes intentions restent inefficaces parce que souvent elles sont inactives; d'autre part, on remarque malicieusement que les occasions de faire le bien qui se présentent d'elles-mêmes sont tout à fait rares, et que le clergé ne cherche guère à en susciter de nouvelles, ce qui exigerait la plupart du temps un bouleversement dans les routines auxquelles il se condamne.
Les gens, hélas 1 ne considèrent pas davantage la suprême dignité du sacerdoce, le caractère sacré dont le prêtre est revêtu par le fait même de sa consécration au service de Dieu. Les gens sont évidemment aveugles et sots : ils ne veulent accorder d'estime au prêtre que dans la mesure de sa valeur personnelle, suivant qu'il se montre à la hauteur de sa suprême dignité et de son caractère sacré ; ils pensent, en un mot, que pour porter les reliques, on peut parfaitement rester quand même un sot animal, si l'on n'est pas un dieu.
Bien plus, les gens méconnaissent les réels et grands sacrifices dont la vie du prêtre se compose, et qu'il accepte jusqu'à sa mort en vue des âmes à qui il veut être utile. Loin de lui en savoir gré, le public moderne refuse de lever les yeux vers cette montagne de mérites, il en gratte le pied pour y découvrir de minuscules défauts.
Il est certain, pourtant, que si les esprits n'e'taient pas envahis par les mille préjugés du monde, il y aurait lieu d'admirer ce phénomène, inexplicable autant que colossal, d'une caste entière de cent mille hommes, se recrutant sans défaillances, et se condamnant de propos délibéré à une existence ingrate : pourquoi ? pour l'amour de Dieu, ce principe abstrait auquel le monde ne croit plus; pour l'amour des âmes, celte chimère que la science prétend réduire en fumée ; pour l'amour de la vie future et de la récompense éternelle, cette vieille conception démodée qui n'a jamais enrichi personne. Qui peut engager ces insensés à se piiver pour toute leur vie des joies de la famille, à s'abstenir, comme leurs vœux les plus sacrés les y obligent, de la plus légère infraction aux exigences de ce perpétuel et austère célibat ? Qui peut les déterminer à accepter cette vie obscure au fond d'un presbytère de campagne où l'usage — le lamentable usage — hs relègue loin de la société de leurs propres paroissiens ? Ou bien, celte existence sacrifiée dont l'activité dévorante sera dépensée toute au profit d'une misérable population de faubourg ? Qui les condamne à ces mesquines rétributions si disproportionnées à leur valeur, à leur science, à leur dévouement ? Rien ne leur était plus facile que de profiter de leur éducation distinguée, de leur instruction supérieure, pour entrer dans une de ces mille carrières mondaines où certainement ils auraient trouvé plus d'honneur et de profit. Pourquoi tous ces renoncements ? L'amour de Dieu, des âmes et du ciel ne serait-il pas tout autre chose qu'un vain pré-
texte ? N'y aurait-il pas là quelque réalité supérieure et sublime ? Un esprit sain et droit ne doit-il pas reconnaître la main de ce Dieu que le monde nie si étourdiment, l'influence de ces âmes dont la sympathie occulte et la vie intime sont pour les êtres seusuels une si déplorable énigme, enfin l'attrait de celte éternité future de bonheur, que l'on traite si légèrement en ensevelissant avec elle dans une imprudenle insouciance l'éternité de châtiments promise à ceux qui mépriseront le bonheur ? En un mot, la seule existence du clergé n'est-elle pas une démonstration palpable de sa foi, et ne devrait-elle pas lui conquérir l'admiration et la docilité universelles ?
Assurément, si les hommes étaient clairvoyants et logiques. Au lieu de cela, voyez ce qui se passe. On épluche ce phénomène géant. L'humanité qui fourmille dans la plaine, vaquant à ses affaires et à ses plaisirs, ne se retourne vers la montagne que pour gratter les scories éboulées à son pied : et, sans vouloir lever les yeux pour s'apercevoir qu'au-dessus de sa tête il y a des sublimités dont l'ascension lui serait infiniment profitable, elle méprise ou maudit le clergé sur la foi de cet examen bas et superficiel.
L'homme est ainsi fait : il ne rend pas aisément justice aux grandes vertus, mais il se froisse volontiers des petits défauts. Il méconnaît les services importants qu'on veut lui rendre avec un dévouement sincère, mais il se rebute en face des imperfections que l'on apporte dans la manière de le servir : il crache sur la main qu'on lui tend lorsque celle main n'est pas faite à son goût.
Voilà pourquoi une critique, impartiale mais vivement conduite comme une escarmouche, de l'e'lat moral auquel le clergé doit actuellement la disparition croissante de son influence, nous semblerait souverainement utile.
Mais nous en avons dit assez pour laisser comprendre que, si nous entreprenions celte lâche épineuse, ce ne serait nullement par une élroite préoccupation de dénigrement, par un esprit de critique hargneuse et mesquine contre les personnes ou les caractères, contre les formes ou les institutions. Toujours nous considérons comme beaucoup plus imporlante la discussion calme et philosophique des idées, à laquelle nous nous arrêtons pour le moment. Au reste, il ne faut pas songer à mêler des choses disparates. Ces deux sujets sont tout difl'érents, très vastes l'un et l'autre.
Ce ne serait pas trop d'un autre volume pour étudier de plus près ce caractère bourgeois dont les catholiques font un juste reproche au clergé, pour en rechercher les multiples manifestations, pour en préciser les causes et pour en indiquer les remèdes.
Il faudrait enfin un troisième ouvrage pour indiquer au clergé ce qui manque à sa formation rationnelle, trop négligée jusqu'à présent.
11 nous suffira ici d'envisager les tendances d'esprit, qui, soit dans le clergé, soit parmi les catholiques militants, sont plus encore que les tendances de caractère la cause intime de l'état lamentable où nous venons de voir l'Eglise réduite eu France.
Mais nous serons obligés de constater — et voilà la
réflexion à laquelle nous voulions en venir — que la responsabilité de l'infériorité transitoire où se trouve actuellement le clergé ne retombe pas sur lui, qu'il s'est trouvé entraîné à cette situation par une série de fatalités sociales : sa bonne volonté est hors de cause ; pour le relever et le replacer à son véritable rang, il faut s'attaquer aux choses elles-mêmes et chercher à modifier celles de ses idées qui l'entravent et l'embarrassent sans qu'il ait encore pu s'en apercevoir.
Voilà pourquoi nous avons cru devoir nous étendre assez longuement sur cette question. Le lecteur ne tardera pas à juger combien le chapitre que nous venons de terminer était nécessaire pour préparer les considérations que nous allons aborder.