‹ L'esprit nouveau dans l'action morale & religieuseChapitre 6 sur 10 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

DEUXIÈME CARACTÈRE DE L'eSPRIT NOUVEAU

V action.

§ I. — Nouvelles tendances de l'esprit français à l'activité.

§ H. — Lutte contre ceux qui consacrent leur activité à la ruine publique.

S III. — Il est plus important d'encourager ceux qui consacrent leur activité à la prospérité publique,

§ IV. — Le clergé est excusable de ne l'avoir pas encore compris.

5 V. — La nécessité de changer de tactique n'en est pas moins évidente.

§ VL — Plus d'excuses : nous n'avons qu'à suivre le mouvement donné et à nous associer aux œuvres déjà existantes.

§ VU. — JustiQcatioa dej idées antérieures: il faut allier la douceur et le calme à l'action énergique.

§ VIII. — Résultats prodigieux qu'obtiendrait l'action simultanée de tous les honnêtes gens.

§ LK. — Modiflcation dans l'esprit de l'enseignement à cet égard.

§X. — L'avenir est aux hommes d'action .

S XL — Application de ces principes à l'action morale et religieuse.

§ XII. —Prestige et récompense des hommes d'action.

§XIII. — Différence entre les hommes actifs et les pusillanimes.

Nous touchons ici à des questions qui, pour n'avoir point sans doute été prévues comme les précédentes, n'en rentrent pas moins dans la compréhension de la formule.

Car depuis longtemps les gens de bien se sont aperçus de la nécessité d'infuser dans les membres paralysés de nos indolents et égoïstes contemporaius, cette qualité, qui disparaissait, hélas ! de notre race un peu vieillotte : l'énergie, l'esprit d''activité, l'application laborieuse au travail sérieux.

Sans aucun doute, si un esprit nouveau doit souffler sur la France, il comportera comme second caractère de pousser vigoureusement à l'action.

§ I. — Nouvelles tendances de V esprit français à V activité.

Dans le public, on en sent vaguement la nécessité. De divers côtés nous pouvons observer une velléité d'activité physique et mentale, qui fait plaisir. Quelle est la signification de cette invasion subite des sports, de cette imitation fiévreuse de nos voisins les Anglo- Saxons, les gens les plus actifs du monde, si ce n'est, parmi le monde élégant, une sorte de snobisme nouveau tirant peu à conséquence comme tout ce qui se produit dans ce vain milieu, mais enfin dénonçant, jusque dans les sphères les plus inaccessibles au mouvement social, le besoin de vie et d'énergie qui tourmente la nation ?

Heureusement, le public sérieux entre dans cette

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môme voie d'une façon plus raisonnable et plus fructueuse. Plutôt, il ne fait encore que sentir la nécessité d'y entrer, mais c'est déjà quelque chose. Ainsi, vexé de voir que la politique ne l'a conduit à rien, commence-t-il à se douter qu'en effet la politique n'aboutit généralement pas à grand chose, et à se tourner de préférence vers les intérêts pratiques.

A ses représentants habitués aux stériles coteries de la Chambre, il crie : « Laissez donc enfin vos querelles de parti, et occupez-vous des affaires. » Un certain nombre de bons esprits réclame une révision de la Constitution tendant à éloigner définitivement les politiciens de la politique, pour établir la « représentation professionnelle », chaque groupe d'activité sociale choisissant un délégué compétent pour soutenir ses intérêts auprès du gouvernement et les débattre de concert avec les intérêts différents.

Quelles que soient la valeur et l'issue de ces idées, elles nous paraissent tout au moins un signe excellent, elles dénoncent manifestement un esprit nouveau, plus heureux que l'ancien. La France en a par-dessus les yeux des beaux parleurs comme des sectaires; elle ne veut plus s'épuiser inutilement en logomachies acrimonieuses ou en rêveries ulopiqucs : elle exige que tous les gens capables tournent leur savoir-faire à s'occuper activement et pertinemment de ses intérêts. Le règne des compétitions et des guerres civiles verbales ou législatives est passé; grâce à Dieu, le monopole des grandes théories politiques l'est aussi: faisons bien marcher la fortune publique et privée, l'agriculture, le

commerce et l'industrie, nos colonies et nos intérêts internationaux, voilà le désir universel.

Et ceci est entrevu par tous ceux qui ne sont plus des rêveurs sur le sol de la patrie. Si quelques-uns ont entrepris d'y propager l'esprit nouveau, leur deuxième devoir est de montrer que celte tendance en fait essentiellement partie, et de pousser activement l'opinion dans cette voie où elle semble avoir instinctivement posé le premier pied.

§11. — Lutte contre ceux qui consacrent leur activité à laruine publique.

Comme en tout ordre d'idée, à côté de cette thèse, il y a ici l'antithèse. A côté de ceux qui veulent consacrer leuractivité à la prospérité publique, il y a ceux qui en dépensent une somme souvent plus considérable à la ruine publique. Naturellement, l'esprit nouveau consistera à lut'er énergiqucment contre ceuxlà.

Et c'est encore un point de vue qui rentre dans les préoccupations générales, depuis plus longtemps que le point de vue précédent, parce qu'il est plus saisissant par les inconvénients contre lesquels il essaye de lutter. « Plus d'exploiteurs ! », voilà, semble-t-il, le mot dans lequel on pourrait résumer la question. Plus d'agioteurs ni de capitalistes aux fortunes mal acquises. Plus de lanceurs d'aflaircs véreuses, plus d'accapareurs, plus de rentiers jouissant de revenus énormes

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sans en faire béne'ficier le travail. Plus de ces anlimonies monstrueuses entre la misère d'en bas et l'infâme luxe d'en haut !... A merveille. Nous devons l'avouer, c'est ici une exception — la seule — , au principe que nous avons posé plus haut, lorsque nous constations la nécessité d'abandonner les polémiques de personnes pour s'en tenir à la discussion des idées. Certes il faut encore discuter l'idée, refaire, dans une mesure équitable, la critique du capital de Karl Marx ; mais, nous le reconnaissons, on se trouve alors en face d'individualités qui ne méritent aucun ménagement. Tout exploiteur — je ne dis pas tout capitaliste — est un chancre: le dénoncer, le pourfendre, le faire dégorger, est une œuvre de justice et de pilié nationale. Nous ne pouvons donc qu'applaudir à la campagne courageuse menée par des organes tels que la Libre Parole et par la vaillante école de M. Drumont. Pousser hardiment l'épéc dans les reins aux panamisles et aux chéquards aux agioteurs cosmopolites et à toute la vermine financière qui nous envahit, c'est parfaitement entrer dans

§ m. — // est plus important d'encourager ceux qui cousacrent leur activité a la prospérité publique.

Jamais nous ne chercherons à nous plaindre de ce mouvement : nous sommes préls à le soutenir de tout notre pouvoir. Nous disons seulement que cela ne suffit pas : ce n'est même qu'un facteur assez restreint

de notre régénération totale. Nous aurons bientôt à nous expliquer sur ce sujet.

Tout ce que nous devons retenir pour le moment, c'est que l'on ne saurait trop se louer de l'activité réclamée par tous les honnêtes gens en faveur des afiFaires pratiques et des intérêts positifs. Que l'on s'en occupe comme membre du gouvernement, comme autoririté sociale grâce aux avantages que vous confère un grand nom et une belle fortune, comme patron d'atelier industriel ou agricole, comme simple particulier travaillant de tout son pouvoir à sa propre prospérité, plutôt que d'aller grossir le nombre des fonctionnaires et des pensionnés de l'Etat , peu importe : d'une manière ou de l'autre, il faut entrer dans l'aclivilé énergique selon ses moyens. L'action, toujours l'action. L'avenir et le succès sont aux hommes d'action, comme ils étaient jusqu'à présent aux avocats. Les organisateurs du travail sont considérés comme nos sauveurs, à plus juste titre que ne l'étaient autrefois les organisateurs départis. On ne parle plus de clubs, mais de syndicats. 11 ne s'agit plus de trouver une constitution parfaite, mais un bon régime économique. Les préoccupations de programme politique sont démodées, tout le monde réclame un programme social. Bref, on commence à comprendre qu'il vaut mieux bien faire que bien dire, et qu'une bonne affaire est préférable à une belle idée, quand il s'agit de la prospérité publique.

Celte évolution dans l'ordre des intérêts matériels, les catholiques et le clergé semblent décides à l'imiter,

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de leur côté, dans l'ordre des inle'rêts moraux et religieux.

Félicitons-nous en. Cette tendance est bonne. Bien dirigée, elle doit devenir fructueuse.

§ IV. — Le clergé est excusable de ne V avoir pas encore compris.

Nous ne pouvons que nous attrister de la voir encore si peu développée dans le clergé. Seules quelques initiatives éparses se sont lancées dans cette voie. La masse reste encore inerte sous leur impulsion. Le clergé rural presque entier considère ces tentatives comme des innovations bruyantes et stériles. Une bonne partie du clergé urbain demeure également réfractaire et sceptique.

A vrai dire, cette disposition générale du clergé ne doit pas trop nous étonner: et c'est ici qu'il importe au plus haut point de savoir excuser les personnes tout en fi'élevant contre les idées, car en vérité si l'attitude indolente et passive du clergé est déplorable, ses bonnes intentions sont hors de cause, et il n'était pas possible qu'il comprit plus rapidement la situation.

Les nécessités nouvelles dont nous parlons sont en effet une surprise. Le sentiment de leur apparition ne date, en somme, que de quelques années : il n'est pas étonnant que la claire vue n'ait pas encore eu le temps de s'en propager. 11 y a quelques semaines nous causions familièrement avec un vénérable curé d'une pa-

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roisse urbaine considérable, où il venait d'être promu après un assez long séjour dans un faubourg rural. Cet excellent homme, esprit très distingué, prêtre modèle rempli de zèltî, d'un caractère universellement estimé, répondait ainsi à nos juvéniles aspirations vers une organisation plus active et plus moderne du ministère sacerdotal : — Mais enfin, pourquoi nous fatiguer avec toutes ces innovations? Certes, je suis loin d'en méconnaître la raison d'être, je comprends très bien que la nouvelle génération cléricale s'y consacre avec ardeur. Seulement, ne venez pas nous en parler, à nous qui touchons encore à un âge disparu. Voyez-vous, cela est tellement disparate et discordant avec nos idées traditionnelles, cela nous jette tellement dans un mondeinconnu et bizarre, que nous ne pourrons jamaisnousy accommoder. Nous aussi, de notre temps, nous étions dévorés de cet beau feu de zèle régénérateur, mais nous en dirigions la flamme d'une manière toute difl'ércnte, en développant tout simplement notre vieux système paroissial, sans nous imaginer qu'autre chose pût devenir nécessaire. Il avait raison, ce vénérable et saint prêtre. Sans être un vieillard, il avait été formé, il avait exercé tout son ministère dans un ordre d'idées trop différent. Les quinze ou vingt années d'aclivilé qui lui sont encore réservées ne pourront le modifier. Il représente la masse du clergé actuel, qui s'évertue naturellement à élever les nouvelles couches sacerdotales dans les mêmes dispositions, les croyant les meilleures. La fatalité des circonstances en est seule responsable.

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§V. — La nécessité de changer de tactique n'en è^t pas moins évidente.

A la campagne comme à la ville, le prêtre sent pourtant bien que toute influence lui échappe. Entre ses mains chargées de les soutenir, il sent glisser irrévocablement les âmes, les unes attablées le plus gaiement possible au banquet de la vie, les autres afl'aissées sous le poids de l'iniquité autant que de la misère, les unes se desséchant de scepticisme, les autres crevant de blasphème.

Il en gémit du fond de son cœur; et le ciel reçoit l'exhalation de ses soupirs quotidiennement inefficaces ; et les lamentations sacerdotales remplissent sacristies et presbytères sans le moindre échu dans la rue. Personne, en définitive, ne sait où donner de la lôte.

Oui, cette situation est positivement lamentable. Mais les lamcnlalions ne servent à rien. 11 serait plus pratique d'imiter avec énergie et sur tous les points de la France à la fois, l'activité des quelques prêtres doués d'initiative, qui essayent du moins de faire quelque chose.

Leurs tentatives sont-elles parfaitement conformes aux besoins réels? C'est ce que nous aurons bientôt à examiner. Nous devons provisoirement nous louer de leurs excellentes dispositions, de leurs efforts pour introduire dans l'action catholique ce nouvel esprit d'entreprise et de hardiesse que l'indifférence religieuse rend plus indispensable que jamais.

Très certainement le vieux système paroissial est devenu insuffisant à maintenir la foi et à promouvoir l'observation de la morale évangélique. C'est en prouvant clairement cette vérité et en la démontrant jusque dans les moindres détails, que l'on parviendra à convaincre les esprits timorés, et à leur faire admettre un système complémentaire comprenant une partie des œuvres catholiques nouvellement inventées.

Dans les derniers siècles, le mécanisme du système paroissial suffisait pour entretenir et développer dans les âmes populaires les convictions religieuses et les aspirations vers l'idéal qu'une longue formation chrétienne y avait déposées. Mais aujourd'hui, il faut, pour les mettre au jour et en tirer profit, un efl"ort bien plus considérable, surtout une organisation plus compliquée et plus puissante, établie sur un système d'action plus scientifique et plus solide. Voilà ce qu'on semble refuser obstinément de comprendre.

Il est pourtant bien facile de s'en rendre compte. Et, notez-le, ce qui est vrai des grandes villes, l'est, en cette question, de tout le reste de la France, ou le devient de jour en jour davantage. Les plus grands centres aussi bien que les campagnes, dans les siècles passés, avaient conservé, malgré leurs désordres et leur perversion souvent aussi lamentables que les nôtres, un fond inépuisable de foi. Il suffisait de gratter l'enveloppe du pécheur pour retrouver le chrétien. Le monde affluait aux églises, le clergé n'avait par conséquent d'autre devoir à remplir que de satisfaire régulièrement et activement aux exigences ordinaires

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de son ministère canonique : ainsi il lai était facile de pousser vers le ciel dans les sentiers de la vertu quelques centaines ou quelques milliers d'âmes naturellement dociles ou disposées à le devenir. Aujourd'hui, ces milliers sont devenus des millions, sans que le clergé ait augmenté de nombre ; et ces millions d'êtres, dont bon nombre déjà ne sont môme plus baptisés, ne possèdent pas un atome de celte foi antique, dans leur âme dévastée par une campagne de scepticisme et de corruption trois fois séculaire. Parmi ceux qui portent le litre de chrétiens, combien en comptez-vous qui ne viennent jamais chercher le prêtre à l'église ? Toute la société est désorganisée, vous le répétez chaque jour avec raison. Au moins faudrait-il en conclure que le prêtre moderne a plus à faire que saint Vincent de Paul lui-même, que surtout il doit mettre en œuvre des méthodes d'apostolat toutes différentes, et qu'enfin ces nouvelles obligations ne peuvent en aucune façon être observées dans le ministère, si l'on s'obstine à y préparer le clergé, durant les années passées au Séminaire, par les exercices exclusifs de l'ancienne et traditionnelle mysticité. De toute nécessité, la satisfaction de ces nouveaux besoins exige une étude approfondie des divers moyens pratiques de régénération sociale, dont la raison d'être et la nécessité pouvaient paraître infiniment moindres il y a deux cents ans.

Ce serait assurément un système très commode, que de laisser les choses aller leur train, en se croisant les bras et en s'altristant avec force lamentations de voir le peuple déserter l'Église. Mais s'il s'en éloigne et si

vous avez un sincère désir de l'y ramener, faites donc ce qui est nécessaire. Le peuple ne vient plus au prêtre : c'est au prêtre d'aller chercher le peuple. De toute nécessité, il faut, à cet effet, sortir de l'engrenage paroissial.

Voilà ce qu'un certain nombre de prêtres de la jeune école ont compris. Nous ne saurions mieux exprimer leurs généreuses aspirations qu'en citant l'appel chaleureux adressé dernièrement aux catholiques par l'un deux, M. l'abbé Garnier, dans le Peuple français:

«De l'action, encore de l'action, toujours de Taclion !

« Tel doit être le véritable cri de ralliement de nos amis. Autrefois, alors que nos adversaires n'occupaient pas le pouvoir, alors que nous jouissions d'une liberté relative, alors que les loges vaincues ou trop faibles n'osaient pas nous combattre ouvertement, alors que le Gouvernement de notre pays, loin de nous traiter en parias, comptait avec nous comme avec une puissance, alors que nos représentants s'en allaient officiellement à Notre-Dame prier Dieu pour la France et le triomphe de ses armées et de sa politique, alors les esprits superficiels vivant au jour le jour, sans autre préoccupation, pouvaient trouver une excuse pour leur mollesse et leur apathie. Le jour qui luisait était si beau ; pourquoi dès lors le supposer sans lendemain?

« Aujourd'hui, malheureusement, la situation a changé. Forts de notre silence obstiné et de nos tristes défaillances, les adversaires, jugés d'abord peu redoutables, sont devenus une force avec laquelle il a fallu

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compter. Ils ne devaient pas larder, du reste, dès les premières batailles, à mettre en déroute, malgré le petit nombre de leurs soldats, notre armée mille fois plus nombreuse, mais, hélas ! mille fois moins disciplinée.

« Il est des caractères qui bondissent sous l'insulte, des natures qui se révoltent devant les insolences ou les sarcasmes, il est des tempéraments qui savent faire des prodiges pour sauver leur liberté menacée ou reconquérir des droits perdus ; pourquoi faut-il que les catholiques de notre époque n'aient point éprouvé de ces généreuses aspirations et, après s'être endormis dans les délices de Capoue, n'aient point, comme le vieux général, jeté leur épée par- dessus les remparts, au milieu des rangs ennemis, en criant : a Maintenant « allons la reprendre ! »

« Loin de là, il semblait à certains que tout effort fût à jamais inutile : beaucoup ne s'étaient-ils pas habitués à considérer les situations acquises au mépris de tous leurs libertés, comme un « modus vivendi » auquel les exigences de la politique imposée par les vainqueurs leur faisaient presque un devoir de s'accoutumer ?

« En un mot, dans certains clans désireux de ne rien faire, chez les individus, bien disposés cependant, mais amis surtout du confortable et de de la tranquillité, l'action consistait simplement à signer de temps à autre d'une main indolente quelque pétition rédigée par une âme généreuse et portée à domicile par quelque croyant dévoué.

« Grâce à Dieu, la situation se modifie sensiblement.

De l'excès du mal est né le bien, comme c'est la loi, en ce monde.

« Des hommes généreux se sont mis à la tète du mouvement, ont fait des recrues et ont réussi à créer dans toute la France une impulsion qui a étonné, stupéfié, puis dérouté nos ennemis.

« Le peuple ne nous connaissait pas ou nous connaissait mal, ils ont été au peuple, ont commencé des campagnes de conférences, de presse. — Ils s'en vont dans les réunions les plus tumulteuses et les plus hostiles, arrachant par leur crânerie et la solidité de leurs arguments les bravos les plus enthousiastes à des auditoires accoutumés à n'entendre d'autres discours que les déclamations ampoulées de leurs orateurs favoris.

« On a créé des comités « d'étude d'action, » formé des syndicats ouvriers, prouvé au travailleur qu'on l'aimait d'un amour véritable; et celui-ci, mieux instruit, est venu dans nos rangs. »

Ce sont là sans nul doute de beaux sentiments : et le jour où le clergé français, résolument, chacun dans la mesure de son pouvoir, appliquera son activité latente et son énergie endormie à compléter de la sorte l'influence toujours nécessaire du ministère paroissial, la France pourra espérer sérieusement sa régénération morale.

Oui, de l'action, encore de l'action, toujours de l'action !

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§ VI. — Plus d'excmes.Nous n avons quà suivre le mouvement donné et à nous associer aux œuvres déjà existantes.

Les moyens sont multiples. Il appartient au discernement de chacun de choisir ceux qui lui paraîtront le mieux appropriés aux circonstances.

V « Union nationale » de M. l'abbe' Garnier, si bien seconde ailleurs par des apôtres tels que MM. Naudet, Patureau, Poulain, Loulil, et d'autres encore, comprend dans son programme les deux genres d'entreprises nouvelles qui, sous le nom assez équivoque d' « œuvres sociales catholiques » sont les plus nécessaires pour suppléer au ministère paroissial dans les centres populeux. C'est, d'une part, l'enseignement du peuple par l'organisation des conférences populaires auxquelles l'article que nous venons de citer fait allusion. C'est, d'autre part, l'institution des œuvres économiques, syndicats, caisses de famille et de retraite coopératives, secrétariats du peuple, sociétés de secours mutuel, bureaux de placement gratuits, ouvroirs et ateliers, patronages, et vingt autres industries propres à prouver au peuple le zèle avec lequel le prêtre et les catholiques désirent subvenir à ses intérêts. — Quant aux communes rurales, outre les petits patronages et autres institutions conformes aux besoins de chaque localité, il y a toujours une œuvre éminemment utile toute indiquée à la sollicitude et à l'activité du prêtre : c'est l'organisatisn du crédit agricole sur le type déjà

si répandu des « Banques Raiffeisen, » qu'un de nos plus e'minents religieux, le R. P. Ludovic de Bcsse, s'est chargé de faire connaître et de propager en France.

Ce n'est pas ici le lieu de traiter, même rapidement, du fonctionnement de ces divers organes et de cent autres, grâce auxquels les prêtres ze'lés, comprenant les nécessités de leur temps, ont pu déjà faire fruclifier leur initiative, condamnée à l'inertie s'ils avaient voulu s'en tenir au système rigoureusement paroissial. Il nous suffît d'indiquer ici l'état de la question, convaincu que tout catholique de bonne volonté sous les yeux duquel tomberont ces lignes voudra au moins se rendre compte par lui-même de l'efficacité inhérente aux œuvres dont nous parlons.

On comprend que jusqu'à présent une certaine défiance ait régné dans le clergé à leur égard, parce que rien dans la tradition n'indiquait la nécessité de cette nouvelle tactique. Mais aujourd'hui l'indifférence et le scepticisme ne paraissent plus possibles. Les moyens d'information et de contrôle sont si faciles 1 II n'est pas de ville un peu considérable où quelque prôlre n'ait trouvé le moyen de faire fructifier de la sorte son zélé apostolique ; il suffit d'aller le consulter et étudier ses institutions, pour l'imiter dans la mesure convenable.

il y a plus. Toute celte activité du zèle moderne a trouvé son centre dans une institution plus ancienne, r « Œuvre des Cercles catholiques » fondée par M. le comte A. de M un. La [»ensée de ce vaillant athlète

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n'était pas primitivement si étendue. Mais, comme il l'expliquait derniôrcmeut, le 10 juin, dans le discours de clôture de 1* « Assemblée des Cercles catholiques », le principe premier et fondamental qui l'avait inspiré était le dévouement au christianisme par l'activité £ous toutes ses formes. On ne doit donc pas s'étonner si, la conception primitive, cette belle et grande idée de cercles intimes, de réunions aimables où l'ouvrier et le bourgeois fraterniseraient ensemble, n'ayant pu se réaliser complètement par suite de mille difficultés, elle ait évolué d'elle-même vers une conception plus large et plus détaillée de l'organisation populaire, suivant les indications et les tentatives de tous les hommes dévoués. Après avoir essayé leurs foi'ces sur divers points de la France, ils n'ont rien trouvé de plus doux à la fois et de plus sûr, que de se grouper spontanément autour de Tœuvre , qui n'est point morte, d'ailleurs, des a Cercles catholiques d'ouvriers. » L'élite de la jeunesse chrétienne comme de la vieille bourgeoisie fidèle à sa foi se réunit là de concert avec les ecclésiastiques les plus zélés. Ils ont formé un bureau de renseignements, des groupes d'étude, diverses autres institutions. Cet ensemble prend le nom d' «Association catholique » et a pour organes les deux revues « la Réforme sociale » et « l'Association catholique ». Tout prêtre, tout laïque — car en ces choses le concours des chrétiens du monde nous est indispensable — qui sent le besoin de fonder quelque institution destinée à atteindre le peuple par-dessus l'action paroissiale insuffisante, trouve là une mine considé-

rable de documents, dont un grand nombre sont imprimés ; et, avec les progrès que chaque expérience nouvelle apporte à cette belle organisation, encore très imparfaite à vrai dire, chacun pourra bientôt s'éclairer, s'instruire et s'exciter à l'imitation *, Il y a d'ailleurs plusieurs autres moyens d'action très utiles, qui souvent même priment ceux dont nous venons de parler. Les missions paroissiales secourues par l'œuvre de saint François de Sales produisent habituellement d'excellents résultats.

Dans une autre étude nous aurons prochainement l'occasion de développer ces idées et de rechercher les précautions grâce auxquelles, suivant les circonstances, elles peuvent être réalisables et efficaces. 11 nous suffît de les indiquer ici pour montrer combien l'action est à la fois nécessaire et facile. Certes, nous plaignons vivement de leur délaissement ces trop nombreux curés de campagne qui gémissent de se voir relégués dans leur solitude sans que les foules viennent jamais se presser autour de leur autel et sans avoir d'ailleurs la facilité de se consoler auprès de leurs confrères. Mais il y a moyen de sortir de cette inactivité, à laquelle condamne effectivement le système paroissial. Gréer et faire vivre une banque populaire dans chaque commune : on ne se doute pas du travail, de l'intérêt et

' On shit qu'il existe, de divers autres côtés, des écoles analogues de dévouement aux intérêts populaires. Si l'espace nous l'avait permis, nous aurions parlé volontiers des résultats déjà considérables obtenus, jiar exemple, par les Pères Assomptioanietes groupes autour de » la Croix ».

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des fruits inhérents à un pareil emploi du temps, des ressources et de l'intelligence qu'exige cette œuvre de la part des hommes dévoués qui veulent l'entreprendre.

§ VII. — Justification des idées antérieures: il faut allier la douceur et le calme à l'action énergique.

Ici nous pouvons constater l'étroite relation qui existe, par la nature même des choses, entre ce déploiement de l'activité personnelle et les idées que nous avons exposées dans les deux chapitres précédents.

Nous avons cru devoir recommander d'abord le calme de la discussion des idées de préférence à l'acerbe polémique, bien que, dans certains cas donnés, celle-ci soit nécessaire. Or, il se trouve que cette loi de l'action dont nous venons de rappeler la nécessité exige nécessairement une grande douceur de caractère en même temps qu'une indomptable énergie de volonté. L'homme de bien qui se dépense pour le salut de ses semblables est naturellement tout amour et toute douceur. Son action consistant à donner à ses frères ce qui leur manque, son principe directeur n'est pas la sévérité mais la charité. Seuls, les bienfaits doivent découler de ses mains et les bonnes paroles de ses lèvres. Ce qu'il prodigue, ce ne sont pas les exécrations, mais la mansuétude, ce ne sont pas les anathèmes contre les adversaires de son système, mais la vérité destinée à les éclairer. Il cherche en effet à leur dessiller les yeux, d'abord par la démonstration pratique des heureux résultats que produit son œuvre,

puis par l'exposé de ses principes, exposé lumineux lorsqu'il se donne la peine de le baser sur une étude approfondie, et rendu plus lumineux encore par la vue des résultats accomplis.

Aussi sommes-nous heureux de nous rencontrer sur ce terrain avec des hommes apostoliques tels que M. l'abbé Garnier, que nous aimons à citer de nouveau ^ :

« Les médecins ne manquent pas et chacun présente son remède. Les uns veulent pousser le mal à l'excès, jeter de l'huile sur le feu, bien convaincus qu'un jour ou l'autre le remède jaillira de l'excès du mal. C'est le vieux jeu, auquel on nous a accoutumés depuis vingtcinq ans et dont les heureux résultats sont encore à venir.

« Les autres, prétendent tout simplement faire table rase, tout chambarder, tout anéantir, faire place nette pour reconstruire plus tard.

« Le radicalisme du remède doit, pour le moins, constituer une aggravation du mal.

« D'autres ne vont pas aussi loin. Et pourtant, si on presse leur idée, ils ne s'en éloignent pas beaucoup. Pour eux, c'est tout ou rien. Ils n'admettent pas les petites misères dont les choses humaines ont toujours été plus ou moins entachées, et, sans vouloir tout anéantir, ils estiment que ce qui existe est indigne de vivre et proclament l'impossibilité où nous sommes d'en tirer un bien quelconque. Ils continueront leur métier

1 Le peuple Français, 24 juin 1894.

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de pourfendeurs allitrés de toutes les injustices vraies ou prétendues dont le monde est rempli, et si vous leur demandez à quoi ils prétendent aboutir, en définitive, ils seront bien obligés de vous répondre : Nous n'en gavons rien au juste, mais changeons d'abord ce qui existe, nous verrons après. Peut-être môme quelques-uns ajouteraient : Commençons par chasser ceux qui sont dans la place; le jour où nous y serons à notre tour, les choses iront beaucoup mieux.

« Remarquez que tous n'agissent pas par égoïsme ou par ambition personnelle. La plupart... ont une indignation sincère contre les abus qu'ils stigmatisent... Mais la bonne foi et même le désinte'resscment peuvent-ils suffire lorsqu'il s'agit de questions aussi graves ?...

0 Certes, il faut faire quelque chose. Le statu quo ne peut nous donner rien de bon...

« Mais la haine est stérile : il faut revenir à l'amour, unir les hommes et leur apprendre à s'entr'aimer, à s'enlr'aider, à s'entre soutenir dans la vie.

a L'amour est fils de la vérité, comme la haine est fille de l'erreur. Il faut combattre Ferreur, dissiper les ténèbres, faire disparaître les préjugés et les malentendus.

« Nous arriverons à la vérité et par la vérité à la charité', c'est-à-dire à l'amour qui agit, qui se dévoue, qui se sacrifie.?

« Mon Dieu ! Mon Dieu ! qui nous donnera de compter dans toutes les paroisses de France quelques hommes convaincus de cette doctrine, travaillant à semer la vé-

rilé, comme le cultivateur sème sa moisson ; résolus à revenir et à ramener tout à l'Évangile.

« Bientôt, ces hommes formant un groupe ou un comité appliqueront le grand principe que résume l'Evangile, ils formeront des œuvres d'amour, d'aide mutuel; ils consoleront, ils soutiendront, ils amélioreront toutes choses dans la mesure de leurs forces ; et, de toutes ces bonnes volontés, orientées vers un même but, on verra sortir, quelque jour, l'unité de vue et d'efforts qui améliorera toutes choses.

« Nous n'avons pas le droit de pousser les choses à l'excès, de détruire même une parcelle du bien qui existe encore ou de favoriser l'extension du mal, qui nous gagne.

« Prenons, au contraire, les restes du roseau à demibrisé ou de la mèche qui fume encore, pour en faire le point de départ des améliorations que nous devons réaliser.

« Ce n'est pas tout d'un coup que les situations humaines se transforment ; c'est peu à peu que le blé pousse, que l'arbre grandit, que l'enfant devient un homme.

« Nous avons beau faire, les lois de Dieu ne changent pas. Continuons donc le travail lent, mais sûr, que nous avons déjà) commencé. »

Tel a toujours été le mobile des hommes qui ont régénéré le monde : la douceur et l'énergie de l'amour, qualité qui correspond, comme disposition de caractère, au calme et à la profondeur de la science.

La seconde idée que nous avions émise était la né-

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ccssité nouvelle qui s'impose aux catholiques de s'occuper un peu des intérêts mate'riels du peuple sans abandonner ses inte'réts spirituels. Les catholiques en trouveront l'occasion en se livrant avec activité aux œuvres déjà existantes. C'est déjà un phénomène bien naturel que tous les « hommes d'œuvre » constatent à la suite de leurs entreprises : les braves gens à qui, d'une manière ou de l'autre, ils ont rendu service, leur accordent en retour leur confiance, et par un entraînement facile se laissent reconduire sur le chemin de l'église qu'ils avaient oublié. Ce n'est pas à dire que les « œuvres » proprement dites soient les seules entreprises efficaces. Souvent elles ne sont pas applicables. Les moyens les plus simples et les plus vulgaires réussissent aussi bien, lorsqu'ils sont judicieusement appliqués, à obtenir le résultat cherché : le relèvement moral et religieux d'une population.

On cite des diocèses — et je crois que plusieurs se trouvent dans le Jura, — où les petits curés, fort avisés, exercent une grande influence sur leurs paroissiens grâce à quelques notions pratiques de médecine et d'un certain art, plus utile encore dans les pâturages, l'art du vétérinaire. Les bonnes gens, connaissant la compétence et la complaisance gratuite du curé, viennent volontiers le consulter, 8'aff"eclionnent à lui, finissent par ôtreàses ordres comme les enfants d'une même famille.

Tout est bon pour gagner les âmes. Il faut être pratique, et la fidélité outrancière aux vieilles méthodes est un défaut lorsque ces méthodes ne répondent plus aux nécessités nouvelles.

i56 l'esprit nouveau

N'importe de quelle manière — toujours de la façon la plus conforme aux nécessités locales — ce qui importe, c'est la volonté énergique et persévérante de se livrer généreusement à l'action.

Se livrer à l'action de la manière la plus utile pour les individus dont chacun dispose immédiatement, voilà, pour les hommes de bien qui n'exercent pas une influence publique considérable, la véritable signification de cette « action sociale » dont on parle beaucoup sans toujours savoir exactement ce que cela signifie. Il y a un autre sens de cette expression, cependant : et nous l'établirons en son lieu.

Nous avons parlé de la nécessité de l'action spécialement pour le clergé. Il faudrait en dire autant pour les catholiques en général. Ce qui leur manque ce ne sont point assurément les désirs, ce n'est point même l'énergie ; mais ils éprouvent une certaine pusillanimité lorsqu'il s'agit de se mettre à l'œuvre, un défaut d'initiative et de hardiesse, une crainte de se compromettre ou de ne pas réussir ; c'est aussi, peut-être surtout, qu'ils ne savent comment faire et par où commencer.Commencez toujours par quelque chose, après avoir examiné ce qui convient à la circonstance. Cela vaudra mieux que d'hésiter perpétuellement et de vous croiser mélancoliquement les bras. Quand même vous ne réussiriez pas, vous auriez toujours fait preuve de caractère. Multipliée ainsi, l'action finirait bien par être efficace, puisqu'elle l'est déjà, dans les faibles limites où nous la déployons.

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§ VIII. — Résultats prodigieux qu'obtiendrait V action simultanée de tous les honnêtes gens.

Ce serait donc un pas immense fait par la cause de la morale et de la religion, si toutes les personnes qui par leur situation, leur nom ou leur fortune peuvent exercer quelque influence, s'appliquaient à l'exercer effectivement sur les individus qui les entourent, au lieu de jouir uniquemen] de leurs avantages pour se procurer toutes les satisfactions de la vie.

Nous avons à peu près quarante mille châteaux disséminés à travers les villages de France. Quel utile auxiliaire pourraient être les châtelains pour le cure, s'ils voulaient se donner la peine — et j'ajoute le plaisir, ils verraient bientôt que c'en est un — de s'occuper un peu des petites affaires des paysans, de s'intéresser à leurs besoins, de les encourager au bien, de les disposer en faveur de la religion ! Il va sans dire que, simple conseil à l'égard des étrangers, il est du plus strict devoir pour tout maître de maison — devoir malheureusement ne'gligé presque toujours — d'exercer ce patronat paternel à l'égard de ses serviteurs et de toutes les personnes attachées à l'exploitation d^ son domaine. Quand on songea l'immense influence qui pourrait et qui devrait être employée de la sorte pour le plus grand bien de nos populations rurales, on ne peut que s'affliger de l'indifférence où vivent à cet égard les heureux de ce monde. Apparaissant dans leurs somptueuses résidences pendant quelques rapides

mois de la belle saison, ils en profitent uniquement pour se livrer à la chasse et organiser des fêtes où sont conviées toutes les grosses fortunes des environs, ne paraissant pas se douter, les malheureux I que le peuple se trouve blessé de ce luxe qui vient l'insulter en passant, sans qu'une miette tombe jamais pour lui de cette table trop chargée. Et l'on s'étonnerait comme à la fin du xviii^ s iècle, que ces bons et doux laboureurs vinssent encore, armés de fourches et de torches, piller et incendier le manoir orgueilleux pendant que ses propriétaires sont à goûter à la ville les douceurs de l'oisiveté dans une égoïste et trompeuse insouciance I A la ville aussi bien il serait possible, il serait nécessaire que les honnêtes gens, aristocrates ou hauts bourgeois entrassent résolument dans la voie de l'action en faveur du peuple. Domestique, portefaix, ouvrier ou marchand, chacun ressentirait efficacement les efl'ets de leur influence. Il est d'abord une obligation des plus essentielles qui s'impose à tout patron ou simplement à tout maître, je veux dire: surveiller de près ses serviteurs ou employés, les soutenir de ses conseils paternels, s'intéresser à leurs besoins et leur donner le salaire suffisant pour les entretenir convenablement, eux et leurs familles. On ne saurait trop appuyer sur cette obligation capitale, dont l'inobservance entraîne chaque jour tant de maux. Mais de plus, si chacun s'appliquait, dans son rayon d'influence, à subvenir aux intérêts matériels et moraux de la population environnante, les crises sociales perdraient certainement de leur nombre et de leur acuitéi

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Ne nous faisons point illusion. Nous savons combien cet appel serait vain et dérisoire s'il s'adressait aux classes dirigeantes en géne'ral. Il n'est pas nécessaire de les connaître beaucoup pour savoir jusqu'à quel degré elles poussent l'égoïsme dans l'emploi de leur temps et de leurs ressources. Le bonheur du peuple, voilà certes le moindre de leurs soucis. Nous aurions fort à faire si nous prétendions changer leurs dispositions par la vertu de nos conseils. Il n'y a guère qu'un moyen de reme'dier à cet incurable aveuglement : c'est «l'abolition du bourgeois» que le socialisme anarchique prépare. Il en existe un autre, plus pacifique, plus efficace pour la société entière : c'est la persuasion, par le moyen d'un argument que nous examinerons plus tard. Et il ne nous donne d'espoir que pour l'avenir. Quant au présent, nos observations s'adressent seulement aux esprits élevés et désintéressés qui déjà désirent l'amélioration des classes populaires, et principalement aux catholiques, obligés par leur croyance à aimer leurs semblables.

§ IX. — Modification dans Vespnt de renseignement à cet égard.

Malheureusement, nous sommes bien obligés dé le reconnaître, les éducateurs de la jeunesse catholique, sauf quelques très rares exceptions, se préoccupent bien peu d'insinuer à leurs élèves ce sentiment de la solidarité sociale, cette conviction d'un devoir à accom-

plir envers leurs inférieurs, ce de'sir d'alléger économiquement les charges, les fatigues, les aléas du travailleur, cette pensée de s'occuper avec soin et dévouement de sa prospérité, de son salaire, de son logement, de sa famille, cette sollicitude chrétienne envers les besoins de son âme, la paix de son foyer, la moralité de ses enfants. Ce ne sont pourtant pas les occasions qui font défaut. Il existe en France une foule d'associations charitables auxquelles tout catholique devrai*s'affilier et collaborer sérieusement : protection de l'enfance, ligue contre la licence des rues, logements ouvriers, conférences de saint Vincent de Paul, assistance par le travail, que sais-je ? Il suffit de le vouloir. Il suffit même de regarder autour de soi pour découvrir quelque famille à soulager, non pas simplement par l'aumône, mais parle relèvement physique ou moral. Encore faudrait -il que l'on eût essayé d'en propager le désir dans la jeunesse, d'en faire naître chez elle la volonté efficace. On ne tente rien ou presque rien à cet égard. Et c'est une désolation. Nos générations les meilleures se succèdent sans que l'on ait songé à leur inculquer leur devoir social, sans qu'on leur ait mis au cœur la véritable pitié chrétienne qui doit nous porter aujourd'hui à relever le peuple. Des pratiques de piété, certains sentiments de pudeur — qui ne tiennent pas longtemps en face des excitations du monde — voilà tout le bagage moral de nos classes dirigeantes catholiques. C'est encore beaucoup mieux que la formation morale (?) donnée aux élèves de nos lycées; mais, n'hésitons pas à le dire, les principes moraux ainsi enlen-

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dus sont insignifiants, mille fois au-dessous des nécessités de la situation présente.

Au contraire, voyez quels beaux résultats obtiennent ceux qui ont l'intelligence de former notre jeunesse à l'esprit de charité apostolique. Charité apostolique, je dis bien, car ils en font de vrais apôtres. Il vous suffit de suivre ces étudiants des cercles catholiques, qui consacrent à travers le monde leurs meilleurs loisirs à récréer de pauvres enfants du peuple et à les instruire dans un patronage de faubourg. Du même coup, pensez-y, cette vertu si difficile à sauvegarder par la seule inQuence de la piété, la chasteté, se trouve parfaitement préservée. Plus d'oisiveté, plus de lectures énervantes, plus de conversations, flirts ou spectacles scabreux où les dispositions les plus louables chavirent si aisément. Tout pour les âmes, ce qui n'empêche pas la gaîté, croyez-le : vous n^avez qu'à tendre l'oreille pour vous en convaincre. Ces braves jeunes gens sont les plus heureux du monde, d'admirables bout-en-train dans les réunions de camarades. Et puis, ils songent qu'ils ont à préparer leur vie après la jeunesse. Ils savent avec qui ils se marient, et les mères savent à qui elles donnent leurs filles. Je souhaite à tous nos lycéens des unions aussi bien assorties.

Je veux bien que cette manière spéciale de se consacrer au bien du peuple — et celte manière n'est qu'un exemple — puisse être discutée par les docteurs en sociologie. Soit : il en existe d'autres, et d'autres, surgiront à mesure que les bonnes volontés se multiplieront. Nous sommes loin d'avoir tout énuméré. 11 y a

mille ^façons d'exercer son activité, toutes les aptitudes peuvent trouver un débouché également efficace. Il n'est pas jusqu'aux avocats et aux littérateurs qui ne s'emploient de la façon la plus utile dans les conférences populaires et dans le journalisme local pour défendre et propager les bonnes idées. Nous ne songeons pas à traiter ici de tout. C'est à chacun de voir ce qui convient le mieux à ses goûts, à ses aptitudes spéciales. Ce qu'il nous importe d'affirmer, c'est le principe, c'est la nécessité et la grandeur, la facilité et la joie de se dévouer à ses semblables, c'est la dignité et l'efficacité de l'action.

L'action est utile à tous : à celui qui la déploie, à celui que l'on en fait bénéficier.

Soyons tous résolus à agir, nous serons bien près de la victoire.

Voilà le meilleur sens que l'on puisse attacher à celte formule vague que l'on répète aujourd'hui sur tous les tons : « Allez au peuple. » Oui, allez au peuple : c'est-àdire, mêlez-vous de près et fraternellement à sa vie, informez-vous avec bienveillance de son existence pratique, étudiez les moyens de l'améliorer, fondez les organismes nouveaux nécessaires poury parvenir, intéressezvous à tous ses besoins, réchautlez tant de belles aspirations qui sommeillent en lui, car elles sont nombreuses. Parlez-lui en particulier, la main dans la main ; parlez-lui en public, pour soutenir ses intérêts et pour lui communiquer l'idéal dont vous êtes rempli. Que du haut en bas de l'échelle sociale, ce soit une môme vie qui circule, ceux qui ont des lumières, des générosités

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d'âme et des ressources les apportant à ceux qui n'en

ont pas. Voilà la société chrétienne moderne, voilà le salut de l'avenir.

§ X. — L'avenir est aux hommes d'action.

L'avenir est en effet aux hommes d'action. A tout point de vue cette vérité s'impose, implacable, et aussi souverainement régénératrice.

Dans ce monde qui recommence, l'homme est encore placé par la Providence pour travailler, comme dans le paradis terrestre, « ut operaretur ». Il suffit de jeter les yeux autour de nous pour comprendre que cette loi est plus vraie que jamais. Ceux qui se donnent la peine de travailler énergiquement sont les seuls maîtres de la situation. Nous ne sommes plus dans une de ces sociétés paisibles, plus ou moins inspirées de l'indolent régime patriarcal cher aux Orientaux, où la vie était facile et peu coûteuse, où l'on pouvait se créer une aisance à peu de frais, où un peu d'habileté suffisait pour s'élever aux situations supérieures. Non, le monde appartient aujourd'hui à ceux qui déploient le plus de force, de hardiesse et de persévérance dans le travail ; au contraire quiconque se livre à ses instincts naturels d'inertie et de passive insouciance est condamné. Plus on participe à la première de ces dispositions opposées, plus on réussit dans la vie et plus on a chance de s'élever ; plus on participe à la seconde, plus on est écrasé et plus il devient impossible de vivre. Qu'on le veuille ou non,

telle est la vérité, la réalité palpable. C'est ainsi que la race anglo- saxonne d'Europe et d'Amérique est parvenue à dominer le monde économique, qu'elle est en train de conquérir l'Océanie, l'Asie et l'Afrique, après avoir conquis le Nouveau-Monde, et qu'enfin elle trouve le moyen de terrifier l'Europe par sa concurrence, allant même jusqu'à envahir le Portugal, l'Italie, l'Espagne, une partie de la France, en leur prenant une foule d'exploitations lucratives que ces races moins laborieuses ne peuvent plus faire prospérer.

Grâce à Dieu, une bonne partie de la population française suit elle-même cet exemple : et c'est là ce qui nous donne confiance dans l'avenir. Car l'avenir, qu'on le veuille ou non, appartient aux meilleurs travailleurs. Dans cette lutte pour l'existence sans halte ni merci, ce ne sont point les paroles ou les rêveries, c'est l'action qui assure le triomphe. Et il importe de s'en convaincre fortement.

Le public français n'a encore va dans ce struggle for life que les excès qu'entraîne inévitablement un pareil mouvement chez les individus sans moralité, ou bien il n'y a considéré que le côté fantaisiste, sportif, mondain et superficiel qui disirait et amuse. C'est se méprendre bien légèrement sur le vrai caractère de la question, sur sa valeur réelle et considérable, sur sa portée civilisatrice et bienfaisante. La nécessité de développer dans l'individu et dans le corps social l'énergie du caractère, l'aptitude à l'action intense, est une nécessité heureuse. Elle perfectionne les facultés, elle élève les races.

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Bien entendu, nous ne parlons pas ici de Te'crasement matériel de travail brut et passif qu'inflige aux masses aveugles la concurrence sans frein, mais de l'initiative intellectuelle et de la prestesse physique que ce constant aiguillonnement développe chez les êtres bien organisés. Il faut donc, pour que cette situation nouvelle prolite aux classes laborieuses, qu'elles soient organisées cérébralement, familialement et socialement de manière à se rendre maîtresses de l'efTort demandé, et non pas de manière à le subir, comme l'animal ahuri subit le fardeau sans avoir, ainsi que l'homme, l'intelligence de construire un véhicule capable de l'alléger. Mais avec les qualités requises, avec l'esprit d'économie, le sentiment de la solidarité^ les mille aptitudes dont les travailleurs anglo-saxons belges, suisses, ou bavarrois nous donnent précisément l'exemple, tous les autres ouvriers peuvent arriver comme eux, aassi bien que les riches et les patrons, à se rendre maîtres de la poussée extraordinaire imprimée au travail, et à faire croître leur bienêtre matériel avec leur perfectionnement intellectuel et moral.

Comme tous les autres phénomènes humains, celui-là déprime les incapables et perfectionne ceux qui savent en profiter.

Nous pouvons dire cependant que par lui-même, ce développement prodigieux de l'action est plus bienfaisant que nuisible. Il oblige les indolents à s'exciter, les irréfléchis à développer leurs facultés, les imprévoyants à se conduire avec méthode, les prodigues à

économiser, les oisifs à s'activer et les lâches à disparaître. Bref, chacun se sent obligé de veiller sur soi, de se maintenir en des dispositions viriles et de se perfectionner sans cesse.

Il est possible que cette obligation ne 8oit pas du goût de tout le monde. Certes, la vie dépourvue de souci, le bon petit train-train du ménage facile ou quelques ressour. ces modestes affluent régulièrement à mesure qu'elles s'écoulent suivant les exigences d'une insouciante médiocrité, sans espérance d'avenir comme sans crainte d'aléa, doit sourire à un certain nombre de caractères inférieurs et vulgaires, plus que l'excitation perpétuelle des afl'aires harcelantes ayant pour sanction l'impitoyable eflroi d'être écrasé le lendemain si cette activité faiblit un jour. Ils choisiraient plutôt pour modèle l'indifférent Oriental accroupi avec béatitude, roulant ses pouces sur son nombril et méditant sur les douceurs du sommeil, que l'Américain poussé à toute vapeur à travers le monde, sans cesse brassant les affaires, obsédé de préoccupations au milieu desquelles il ne peut avoir ni trêve ni repos.

Soit. Nous ne voulons pas discuter des tendances de caractère, dispositions essentiellement personnelles et respectables. Il nous suffit de faire observer que si cette nouvelle vie débordante d'activité peut être fastidieuse et lyrannique quand elle est poussée aux extrêmes, elle comporte, lorsqu'elle se maintient dans les règles de la sagesse, des satisfactions inespérées, une somme de bonheur au moins égale à celui que procure l'oisiveté, bien que d'un autre genre. On consultera avec avantage

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sur ce sujet un remarquable article publié par le Père Schwalm dans la « Science sociale» du 15 Juin 189 i;

Par ce dernier trait s'achève le caractère de bienfaisance propre à l'action intense dans la vie sociale.

Mais que ce système nouveau nous plaise ou ne soit pas de notre goût, le fait ne s'en impose pas moins, nous sommes toujours obligés de reconnaître la réalité : en dépit de nos tristesses et sans avoir besoin de nos approbations, l'activité devient plus que jamais la reine du monde.

§ XI. — Application de ces principes à l'action morale et religieuse.

C'est à dessein que nous nous sommes arrêté avec insistance à cette constatation, parce que les principes qui en découlent s'appliquent également à toutes les manifestations de la vie publique et privée. Ils s'appliquent d'une façon toute spéciale à la question morale et religieuse.

Pour faire estimer et observer la morale et la religion, nous sommes obligés aujourd'hui de déployer une recrudescence d'activité. Notre action doit revêtir une plus grande énergie qu'autrefois. Pourquoi les catholiques se sont-ils laissé prendre leurs positions séculaires ? Parce que, satisfaits de se voir paisiblement maîtres de la situation, ils ont perdu l'habitude de faire effort pour la conserver, tandis que leurs ennemis développaient des ressources nouvelles, une hardiesse croissante, un

zèle infatigable. Ah ! si nous avions dépensé depuis trente ans la môme somme de travail que nos adversaires, nous n^en serions pas réduits à gémir de notre déroule, nous n'aurions pas en face de la franc-maçonnerie cette attitude peu flatteuse d'un vaincu qui insulte inutilement son vainqueur, sans savoir imiter celui-ci dans l'énergie qu'il apporte à continuer la bataille et à poursuivre ses conquêtes.

Mais la défaite est souvent une utile leçon. Après le désastre de la dernière guerre, le spectacle de la merveilleuse organisation militaire poursuivie par l'Allemagne avec la fièvre que lui donnait l'espoir de nouveaux exploits nous stimula si bien qu'aujourd'hui nous sommes prêts à lui tenir tête avec avantage. De même, la honte de nous être laissé écraser, nous, catholiques, nous excite déjà quelque peu à imiter le parti anti-religieux dans son activité, son ambition, son organisation, son insatiable soif de dominer, qui le pousse à tous les sacrifices et l'entretient dans une perpétuelle surexcitation. Avoir été vaincus par une poignée de vingt mille sectaires, qui sont parvenus à nous arracher la France ! Comme il serait facile de rétablir les rôles ainsi renversés ! Il suffirait de faire preuve de la même énergie, de la même générosité, de la môme persévérance. Encore avons-nous des moyens dont ils ne disposaient pas. Nous avons le secours de Dieu, nous avons cette belle et enivrante certitude de travailler pour le bien présent et futur des individus et des peuples, nous avons la foi en un mot, et l'idéal qu'elle comporte est un merveilleux stimulant de lu vitalité apostolique.

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Mellons-nous donc à l'œuvre généreusement. Il suffit de nous en donner la peine pour bientôt reprendre tout le terrain perdu et rétablir notre autorité entière, j'entends non pas une domination politique puisque nous sommes ralliés sincèrement à la forme républicaine mais une influence morale et religieuse qui, tout en respectant la liberté des consciences, favoriserait les bonnes volontés qui sont la masse presque totale de la nation et assurerait son bonheur.

Ce ne sont ni les moyens, ni les encouragements, ni les exemples qui nous font défaut. Il nous suffît de regarder les groupes catholiques des divers pays qui nous entourent, pour y trouver un enseignement et un soutien. Nous avons dit un mot de la tactique du clergé américain, déjà couronnée d'un succès encourageant. Plus près de nous, à nos portes, nous avons l'admirable centre allemand et les puissants catholiques belges. Inutile de rapporter ici les résultats auxquels sont parvenus ces deux grandes familles sœurs de la nôtre. En ce qui concerne l'Allemagne, le bel ouvrage de M. l'abbé Kannengieser nous les a fait connaître ; en ce qui concerne la Belgique, la brochure plus récente de M. J. C. Cortis, « de l'organisation des forces conservatrices. » Nous voulons seulement rappeler ce dont on se doute bien avec un peu de réflexion, mais ce que l'on oublie trop facilement dans la pratique : les résultats dont se félicitent nos voisins ne se sont pas produits tout seuls. 11 a fallu travailler ferme. Il 'faut encore soutenir la même activité pour se maintenir sur le terrain conquis. L'énergie dans le dévouement et la persévérance in-

domptable, telles ont été les qualités développées par ces fortes races. Voudrons-nous laisser croire que la nôtre est inférieure? Il est temps de sortir de la période des stériles rêveries. Tout est venu nous prouver que les plus belles intentions non suivies d'exécution n'aboutissent à rien. Sous quelque face que nous envisagions la question, l'activité seule est capable de nous en rendre maîtres. Rejetons donc une bonne fois ces timidités de fonctionnaires ou de chanoines. Sachons sortir, nous catholiques, de notre petite vie bourgeoisement personnelle, et nous prêtres, de notre sacristie. Comprenons enfin que, les âmes ne venant plus se livrer à nous, c'est à nous de les prendre, et que pour les prendre il faut organiser toute une stratégie, s'activer et batailler contre les ravisseurs qui les entraînent aux abîmes.

Souvenons-nous en : l'avenir est aux hommes d'action. Si nous voulons gagner les âmes à Dieu, à la vertu, à la prospérité morale et matérielle qui découlent de la pratique de l'Évangile, il faut nous dépenser activement, plus activement que nos ennemis : sinon, la victoire est à eux, et la perversion publique, la décadence nationale s'accentueront de jour en jour.

§ XII. — Prestige et récompense des hommes d'action.

Quelle dignité, quelle valeur notre caractère n'auraitil pas acquis, le jour où nous aurions pris celte attitude Hère cl hardie ! L'homme qui agit n'est pas seule-

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ment supérieur à celui qui se laisse abbatre, il est plus noble et plus beau. Serait-il parti des rangs les plus infimes, il acquiert une respectabilité, un prestige que n'auront jamais les favoris du sort profitant de cet avantage naturel uniquement pour en jouir. Et lorsque tout un groupe politique, toute une classe sociale, tout un parti philosophique et religieux se donnent ce relief d'une école d'énergie, s'imposent par celte réputation de poigne et de muscle, si je puis parler ainsi dans une question de lutte morale, eh bien 1 ils en deviennent plus grands en même temps que plus forts, ils se tiennent virilement debout entourés de je ne sais quelle auréole, ils jouissent de l'estime universelle en même temps que des fruits de leur conquête. La force se fait respecter, pourvu naturellement qu'elle ne soit pas aveugle et brute, mais qu'elle apparaisse comme la réalisation virile et brave d'une intention droite et généreuse, d'un plan logique et judicieux. Dans ces condition?, il n'est plus vrai que «la force prime le droit «, elle ne revêt pas ce caractère odieux qui s'attache aux entreprises des Machiavel et des Bismarck ; mais elle devient une gloire en même temps qu'un bienfait.

Donnons-nous [donc cette joie et cette satisfaction élevée, qui se transforme fréquemment en enthousiasme et en ivresse.

Et puis, il y a la récompense du bien accompli, par l'usage de cette méthode. Ces multitudes d'égarés qui nous devront le salut, ces misères qui auront, sous l'activité de nos doigts, trouvé une fin, cette belle ordonnance d'une société policée, régularisée, rendue

droite, saine, rajeunie et porte'e vers la conquête de notre propre ide'al : quel rêve ! quel stimulant, quelles effluves d'intimes jouissances et de délicates voluptés 1 a Voulons et agissons », telle doit être notre devise si nous prétendons entrer dans l'esprit nouveau.

§ XIII. — Différence entre les hommes actifs et les pusillanimes.

Nous le savons, les conseils contenus dans ces modestes pages sont déjà suivis. — Que dis-je? ils sont indiqués et commandés depuis longtemps par un bon nombre de catholiques ardents, dans le siècle et dans l'Église, parmi les hommes mûrs comme parmi la jeunesse. Aussi nous sommes-nous proposé seulement d'inviter tous les autres à les imiter.

C'est déjà quelque chose, sans doute, c'est déjà beaucoup, qu'une partie de la jeunesse des Universités — pour ne citer qu'un exemple — s'emploie avec une si belle ardeur à toutes les œuvres dont l'aumônier du Cercle catholique du Luxembourg nous donnait récemment le résumé *. Comme à Paris, plus qu'à Paris encore, à Lille et à Lyon, d'admirables efl'orts sont tentés. A Reims même, de magnifiques résultats sont obtenus *. Ailleurs, un peu partout, on s'organise, on

1 Le Cercle catholique des étudiants de Paris, Cercle du Luxemb.y (rapport de M. Terrât, et rapport de M. l'abbé Foussagrivee, aumônier), juia 18'J4. Les diverses Couféreuces des R. P. Jésuites contribuent aussi à réaliser une partie de nos vœux.

* Grâce au dévouement si connu de M. Léon Harmel et d'une pléiade d'&mea ardentes suscitées autour de lui.

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essaie des ailes encore trop novices pour être bien vigoureuses. Eh bien I il faut que tous les points du sol de la France deviennent de jour en jour plus fe'conds en efforts ge'néreux à l'imitation de ces grands centres. II faut qu'une émulation passionnée, enthousiaste, pousse toutes les âmes bien nées à se surpasser dans l'action et le dévouement.

Et il faut, répétons-le, que le clergé soit le premier à encourager ce mouvement, à susciter des initiatives. Il faut qu'il se mette une bonne fois à envisager comme elle doit l'être la situation actuelle et future du monde moderne, au lieu de rester impassible et de garder cette attitude de réserve inerte, routinière, qui désarçonne et anéantit les meilleures volontés.

Un ecclésiastique d'un diocèse voisin de Lyon nous racontait dernièrement que les jeunes gens catholiques de cette ville, si ardente au bien, comme on le sait, ont l'habitude de parcourir les diocèses environnants pour y faire de la propagande, leur zèle ne pouvant se contenir dans les limites de la cité. On ne saurait trop louer un pareil dévouement. Quinze jours avant qu'un prédicateur n'arrive dans une paroisse pour y donner une mission, ils viennent préparer le terrain en disposant la population au moyen de conférences hors de l'église. Ils rendent ainsi les plus grands services, et les prêtres vraiment désireux du bien de leurs ouailles ne peuvent que s'applaudir d'une aussi belle initiative. Le croirait-on? Il paraît qu'un bon nombre des curés de cette province détestent ces jeunes gens, ne les voient venir qu'avec rancune et ja-

lousie, parfois même les mettent carrément à la porte. D'où vient, demandai-je, une pareille aberration? Tout simplement, me fut-il répondu, que ces prêtres veulent rester tranquillement dans leur sacristie, sans éprouver le besoin de remuer ciel et terre pour faire entrer à l'église ceux qui ne s'en approchent jamais.

Mais, ajouta mon interlocuteur, ce ne sont que les prêtres d'un certain âge qui se conduisent ainsi. Tout prêtre âgé de cinquante ans est, chez nous, irrévocablement attaché aux anciennes traditions et aux vieilles méthodes. Les plus jeunes ne sont pas ainsi: et nous voyons fréquemment des vicaires faire des scènes à leur curé à ce sujet; le jeune clergé est impitoyable. Ce dernier trait est regrettable, n'est-il pas vrai ? Car ici nous devons appliquer plus que jamais le principe d'indulgence auquel nous avons fait appel, en nous souvenant que cette disposition d'âme générale du clergé appartenant aux générations antérieures est une conséquence inévitable et irresponsable d'un état de choses dont la modification est trop récente pour pouvoir retourner instantanément des idées depuis longtemps stratifiées.

La nécessité de propager le plus possible le mouvement nouveau ne s'en impose pas moins à tout esprit qu'intéresse la question morale et religieuse. Voilà pourquoi nous nous sommes efforcé d'aider dans notre faible mesure à cette propagation bienfaisante.

La pusillanimité est certainement un défaut dominant chez les Français. Sous prétexte d'éviter des abus

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possibles, ils préfèrent ne rien entreprendre, semblables à un escadron de cavalerie qui refuserait de monter à cheval parce qu'on peut faire une chute et se casser les reins. Si notre siècle avait raisonné de la sorte, il aurait laissé les inventeurs et les fous construire des locomotives sans jamais oser monter dans le train. En tout mouvement humain il y a des déraillements possibles. Mais si la somme des avantages dépasse un million de fois la minuscule probabilité des accidents, il devient puéril d'hésiter. Nous nous donnons ainsi l'aspect d'enfants qui n'auraient pas la hardiesse d'avancer sur un sentier escarpé de la montagne. L'appât des sublimités que nous réserve l'ascension n'exerce pas sur notre esprit rétréci par les préjugés une fascination assez grande pour nous faire sacrifier notre doux far-niente.

Quelle différence entre une pareille attitude et l'allure décidée des hommes d'action ! Ils vont droit devant eux, aprèa avoir pris toutes les précautions. Bon pied, bon œil, solide carrure, sang généreux, vigueur de jarret grâce à laquelle ils sautent les précipices : avec cela, ils arrivent. Qu'importe que de temps à autre l'un d'entre eux, trop confiant, tombe dans l'abîme? Mieux vaudrait sans doute la sagesse : mais puisque la perfection n'est pas de ce monde, à choisir entre un grain de témérité et l'inertie de la somnolence, je préfère tenter quelque chose avec risques, que de garder ma sécurité en laissant le monde s'écrouler loin de moi.

« Mieux vaut marcher en avant et quelquefois faire

nne chute que de ne jareiais marcher 1 » {Applaudissements prolongés. »

La jeunesse française avait donc compris, quand le grand homme d'action, r«homme splendide » comme disent de M^^" Ireland les Américains, lui adressait ces paroles * I Qu'elle retienne donc ces autres mots, soulignés aussi de ses applaudissements :

« La vie, c'est l'action ! L'inertie, c'est la honte ! »

1 Discours au Cercle du Luxembourg de Paris, 25 juin 1892.

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