CHAPITRE VI
TROISIÈME CARACTÈRE DE l'eSPRIT NOUVEAU
La méthode.
§ I. — L'acliou et la science doivent s'allier intimement.
§ II. — La science a aujourd'hui le droit et le pouvoir de
diriger l'action.
§ III. — Détermination des éléments de la méthode, et raisou
de leur multiplicité.
§ IV. — Premier élément: le discernement. § V. — Discernement dans la conduite de l'œuvre : un exemple
après coup.
§ VI. — Discernement antérieur à l'action : autre exemple après
coup.
§ VII. — Discernement dans les entreprises d'intérêt général :
exemple préventif.
§ VIII. — Leçon que nous donne cet exemple : dispositions du
public à l'éjjard de la question électorale. § IX. — Autre conséquence : véritable manière de préparer les
élections.
§ X. — Deux autres éléments de la méthode.
L'action est nécessaire.
Encore faut-il ne pas la confondre avec l'agitation.
Or, il arrive qu'un bon nombre d'esprits réfléchis ac-
cusent les hommes dévoués à la régénération sociale d'être de simples agitateurs, des impulsifs qui ne savent pas trop où ils vont ni quels moyens ils mettent en œuvre : bien plus, on ne se gêne pas, quelquefois, pour les qualifier poliment de charlatans et de dangereux illuminés.
Il nous faut examiner ce que ce reproche peut avoir de fondé, puis démontrer la nécessité de la méthode et en préciser les caractères. Le présent chapitre commencera même l'étude détaillée de ceux-ci.
§ I. — L'action et la science doivent s'allier intimement.
L'impartialité nous oblige à reconnaître que la méthode manque la plupart du temps à nos hommes d'action, bien que les intentions réelles des braves gens à qui l'on fait ce reproche soient presque toujours admirables.
Ils ont indubitablement pour habitude de s'agiter un peu au hasard, de faire toute sorte de choses à tort et à travers, sans discernement, sans esprit de suite et par conséquent sans résultat durable.
Mais c'est là que nous pouvons appliquer dans toute sa rigueur le principe précédemment exposé : il est souverainement injuste, autant que stérile, de critiquer les personnes, de tourner en dérision les efforts, de s'épuiser en polémiques acerbes ; il faut seulement rechercher la vérité et l'exposer à ces esprits si bien disposés à se conduire pour le mieux. L'erreur, voilà leur
grand défaut. La lumière, tel est leur seul besoin. C'est pourquoi les hommes de science leur sont d'indispensables auxiliaires.
A vrai dire, nous devrions réclamer de leur part la même bienveillance à l'égard des hommes de science eux-mêmes. Car on oublie trop souvent de rendre aux hommes de science l'hommage qui leur est dû ; et, emportés par le tourbillon de l'activité, c'a été une égale injustice et une semblable erreur que certaines âmes d'un grand dévouement méconnussent leur nécessité et méprisassent leurs indications.
Il y a dans cette question une réciprocité de déférence qui s'impose. D'une part, les hommes de science pure feraient œuvre, non seulement de charité et de justice, mais d'intelligence à l'égard de leurs intérêts personnels en reconnaissant l'influence considérable que les hommes actifs exercent sur la propagation de leurs propres idées scientifiques, lesquelles, sans propagande, risqueraient de dormir perpétuellement dans les obscurités inaccessibles de leurs sublimes conceptions : s'il n'y avait pas d'orateurs pour dire au public la vérité découverte par la science, s'il n'y avait pas d'organisateurs pour diriger les divers rouages sociaux dans le sens que la science indique comme le meilleur, ces belles découvertes demeureraient indéfiniment stériles et impraticables. Mais, d'autre part, si les hommes voués à la régénération sociale n'avaient pour se diriger que les lumières empiriques nées de leur frottement avec le monde, et que les imaginations souvent naïves, toujours incomplètes, que fait concevoir une
ISO L^ESPRIT NOUVEAU
vue des choses nécessairement superficielle parce que l'emportement de l'activité ne permet pas d'approfondir des impressions trop vives, ils se verraient condamnés sans merci à de perpétuels tâtonnements sans efficacité profonde ni durable.
§ II. — La science a aujourd'hui le droit et le pouvoir de diriger l'action.
Il faut donc préparer l'action morale et religieuse comme toute action sociale par une étude approfondie.
C'est un grand tort de nier que cette étude puisse être dirigée par des principes certains. Jusqu'à présent il en était ainsi : mais depuis quelques années, le fil conducteur a été trouvé par le travail persévèrent des de Tocqueville, des Le Play et des économistes de la nouvelle école. Sans exagérer la portée de leurs découvertes, nous pouvons dire que nous sommes loin des utopies où se complaisaient les rêveurs, philosophes et physiocrates du siècle passé. Aujourd'hui, les études sociales se présentent avec des garanties telles, qu'elles sont devenues de véritables sciences d'observation, dont les conclusions, toujours prudentes et basées sur les faits, ne présentent aucun des caractères des anciennes utopies, mais donnent au contraire des indications que l'on peut à coup sûr déclarer infaillibles pour la regénération des sociétés, parce que l'expérience en est lu hiinicre. Naturellemenl, ces faits et ces conclu-
sions ne se devinent pas, il faut se donner la peine de les étudier, et en puisant aux bonnes sources : double nécessité à laquelle la pratique des œuvres ne peut subvenir en aucune manière.
Au reste, nos admirables hommes d'œuvres semblent s'en apercevoir. Après les grandes espérances de régénération qui semblaient poindre avec l'aurore de ce siècle, les gens de bien ont vu petit à petit leurs efforts pulvérisés par une fatalité malfaisante. D'où l'angoisse sociale, au grand amusement des blasés, qui s'en consolent malicieusement en littérature, tandis qu'un inénarrable découragement envahit les bonnes âmes, qui voudraient bien lutter encore. — La chose tourne positivement au mélodrame. Et au mélodrame le plus saisissant : celui où non seulement la vertu est sûre à l'avance d'être roulée de façon larmoyante, mais où les amis delà vertu mêlent au tragique de leur situation le comique de leurs divisions de ménage.
Jamais les hommes de bien n'ont été si nombreux, si dévoués qu'aujourd'hui : jamais ils n'ont été si consternés de leur impuissance, ni d'ailleurs si désunis, si incapables d'une action commune.
Double source d'angoisse, comme on le voit. Le parti du bien s'appellera bientôt le parti du marasme et de la rancœur... Le concert de gémissements qui s'élève de toutes parts nous en est le gage.
Déjà nombre de très honnêtes gens, qui se proposaient de donner un coup de main à la roue, se sont croisé les bras, branlent la tête, et se lamentent.
Il faut avouer que l'expérience qu'ils en ont faite
jj'était pas pour les enthousiasmer. Pendant qu'ils poussaient à hue, d'autres tiraient à dia. Des quatre points cardinauxleur arrivaient des ordres contradictoires. Quand le char paraissait sorti d'une ornière, c'e'tait pour tomber dans une autre. Ils ont persévéré jusqu'à ce que leur bonne volonté parût manifestement inutile et dépensée en pure perte.
Bref, nul ne sait plus où donner de la tête, voilà, semble-t-il,la caractéristique de la situation.
Il s'agirait pourtant une bonne fois de sortir de ce labyrinthe. Uecommencep sans cesse le même chemin dans les mêmes ténèbres, où le char se heurte à tous les angles, toujours inopinément, bien entendu, s'entêter à renouer le fil, qui se rompt à chaque instant, voilà qui est fort admirable pour ceux qui persévèrent. Ne serait-il pas plus simple de manœuvrer en pleine lumière et en plein champ, ou du moins de trouver un fanal bien lumineux et le vrai fil conducteur, jusqu'à ce qu'enfin nous puissions sortir de ce dédale ?
Seule, une véritable science est à même de fournir ce fil conducteur, parce que seule elle sait discerner, avec une lucidité précise et infaillible, les causes véritables, les causes profondes, des désordres actuels et de l'insuccès qui jusqu'à présent a caractérisé la plupart des effoits que nous avons tentés pour y apporter remède : le vrai remède, c'est elle qui l'indique.
Puissent leshommes de désir, c'cst-à-direles hommes d'action, trouver dans ses indications une direction sûre ! Il ne faut pas les railler de leurs déconvenues
passées, il faut les plaindre, et leur tendre la main avec toute la sympathie dont ils sont dignes.
Vouloir assigner des causes précises aux manifestations si multiples d'un mouvement social compliqué à l'infini, semble une extravagance d'autant plus insoutenable qu'il a déjà fallu vingt fois en reconnaître la vanité.
La témérité de ces tentatives de philosophie sociale semble tenir à l'imprudence d'avoir voulu trop particulariser la question, afin de tenter atout hasard la gloire de tomberjuste.
11 serait plus discret et plus vrai de ramener les causes cherchées aux deux grandes sources de toutes les sottises humaines : l'ignorance et le préjugé; l'ignorance des véritables principes, le préjugé favorable aux erreurs ; l'ignorance, faute d'application rationnelle' droite et méthodique, le préjugé, faute de conscience libre, dégagée d'intérêt et d'instinct.
Nos règles de conduite sont inspirées par la fantaisie, par des appréciations dépourvues de base solide, par des conclusions issues d'observations incomplètes, nullement par une véritable science : rien d'objectivement certain dans nos mobiles d'action, rien qui réponde^ sinon par à peu près, aux réalités profondes qui se cachent sous les apparences, appréciées elles mêmes par chacun de nous suivant ses dispositions subjectives : comme il serait étrange qu'en effet nos efforts concordassent en une même direction I
L'un apprécie tout à la lumière de la politique, l'autre au point de vue religieux, un troisième ne jure que
par son système économique, d'aucuns commencent à voir tout à travers la lunette de l'antisémitisme.
D'avance, chacun se déclare convaincu par l'évidence même que sa manière de voir est la seule vraie, que le mal, le seul mal est celui qu'il dénonce : procédé fait de particularisme superficiel et d'exclusivisme étroit.
La science arrive au milieu de tout ce bruit, et se présente, elle, avec la double garantie d'avoir examiné les choses à fond, sous toutes leurs faces, d'une manière véritablement rationnelle, à la lumière d'une méthode rigoureuse et progressive, et d'autre part de paraître complètement exemple de préjugés ; elle n'a point de parti pris, elle n'a point de dada, elle ne s'inféode à aucune de ces choses qui passionnent les pygmées fous de l'humanité sous la face du soleil.
Elle observe, elle constate, elle étudie, elle compare, elle distingue, elle catégorise, elle synthétise et elle conclut, cherchant à déterminer les causes profondes derrière les causes accidentelles.
L'Alchimiste se disait : Evidemment, tout doit pouvoir se convertir en or. Evidemment, soulignent nos modernes magiciens, tout doit dépendre d'un bon gouvernement, — ou d'autre chose, observe le voisin.
Le chimiste est arrivé, vide de préjugés, mais tenant d'une main une bonne méthode capable d'observer toutes les propriétés de tous les corps, et de l'autre sa balance et sa cornue : il a fait la science. Les écoles sociales modernes sont aussi sûresdu succès que l'école de Lavoisier.
Toute la différence est que, les résultats immédiats
des vérités sociales, découvertes avec la même certitude, n'étant pas immédiatement tangibles comme la combustion de l'hydrogène, les esprits superficiels ont de la peine à y croire : il en coûterait à leurs préjugés de se sacrifier, il en coûterait à leur ignorance de s'éclairer par une étude approfondie.
Il y a donc pour tout homme de bonne volonté et de bonne foi une obligation étroite d'éclairer son action parles lumières de la science.
C'est ce que nous voulions affirmer en déclarant que le troisième caractère de l'esprit nouveau doit être la méthode. Il y a une méthode à suivre dans l'action morale et religieuse comme en toute action sociale.
§ III. — Détermination des éléments de la méthode et raison de leur multiplicité.
En bonne philosophie, une méthode vraiment scientifique n'est pas une chose simple et facile. On dit bien d'une façon générale : la méthode d'observation, la méthode de déduction.... ; mais quand il s'agit de déterminer les éléments qui doivent composer une méthode sûre et pratique, il faut un traité complet. Discernement et analyse, enchaînement logique, compréhension totale et synthèse, recherche des causes du fait et des principes de la solution, orientation du point de vue, enfin puissante organisation des forces disciplinées en vue de l'action : telles sont les six opérations qui nous paraissent devoir constituer la méthode propre à mener à bien la réforme morale et religieuse.
Comme on le voit, ces six éléments de la tactique nécessitent des études considérables avant, pendant et après l'action. Nous n'en sommes plus aux batailles mérovingiennes où il suffisait de se jeter tête baissée dans la mêlée. Le terrain est accidenté : il faut le connaître, depuis les grandes routes jusqu'aux moindres sentiers ; l'ennemi est nombreux, compliqué, habile aux ruses de guerre comme aux escarmouches et aux batailles rangées : il faut étudier de près ses moyens, ses ressources, savoir démasquer ses batteries, posséder un armement plus perfectionné que le sien. L'analyse de la situation nous conduira au discernement des genres d'attaque qui conviennent à chaque point et à chaque heure. L'habitude de l'ordre et de la logique, acquise par de longues réflexions, nous enseignera l'enchaînement progressif qu'il faut donner à nos efforts. Nous sentirons alors, grâce à un peu de sagesse acquise par la perspicacité et lalargeur devues que donne la science, la nécessité de ne point être exclusifs, d'user â la fois de tous les moyens dans une synthèse systématique et globale. Puis, nous demandant sur quel point il vaut mieux porter l'attaque, nous rechercherons les causes de nos anciens échecs, nous étudierons quel est le flanc de l'ennemi dont la déroule entraînera la défaite générale. C'est alors seulement, une fois établies toutes ces prévisions, qu'il faudra organiser nos forces et les pousser vigoureusement à l'action dans un branlebas général préparé par les engagements partiels de chaque jour.
Il ne suffît pas de détruire l'ennemi de la prospérité
nationale, il faut encore savoir recoûslituer cette prospérité elle-même, au moins au point de vue moral et religieux qui nous occupe. Ici encore la me'thode doit être la même. Toutes ces opérations préliminaires sont indispensables à l'architecte, et l'on ne concevrait pas un étourdi qui poserait la première pierre d'une cathédrale sans en avoir préalablement établi les plans, coupes et élévations jusque dans les moindres détails.
Arrêtons-nous donc successivement aux six principales étapes de la méthode.
§ IV. — Premier élément : le discernement.
Parmi les qualités que développent actuellement les hommes de bonne volonté voués au salut de la France, le discernement n'est pas toujours la principale. Ils travaillent souvent au hasard et à tâtons, sur la foi de leur bon sens qu'ils croient assez exercé pour les conduire avec l'infaillibilité de l'instinct.
Certes, il faut s'en plaindre, parce que cet émiettement de nos forces, dissipées en coups portant à faux sur des objets qui n'en valent pas la peine, est infiniment regrettable. Mais d'autre part, il serait injuste d'en faire un crime à tant de belles et ardentes âmes qui tentent ainsi tout ce qu'elles peuvent tandis que nous les regardons, prêts aies critiquer jusque dans leurs succès partiels, à les écraser au moment de leur chute fatale. Il était bien difficile, en effet, il était impossi-
ble, que la méthode et l'étude vinssent avant l'aclion. Ce que l'on sent tout d'abord et ce qui paraît le plus urgent aux moments de péril, c'est la nécessité d'agir. Plus tard seulement, après les premiers insuccès, après de nombreuses erreurs, s'impose à l'esprit, moins bouillant et plus réfléchi, le besoin d'une tactique mûrie, d'une science acquise et directrice. Les réflexions auxquelles nous allons nous livrer n'ont donc point, en vérité, pour but de décourager les esprits avides d'action, mais simplement de leur faire comprendre que le moment est venu de contrôler les efforts passés, de chercher une méthode pour l'avenir, d'entrer en un mot dans une voie scientifique, qui, ponr être plus longue peut-être et sous un ciel moins sillonné d'éclairs et de tonnerres, n'en sera que plus sûre.
Or, il est arrivé, assurément, il arrive encore tous les jours, que d'excellents désirs de faire le bien se sont fourvoyés, faute du discernement indispensable.
Désolés de voir la dépravation envahir une localité, une province entière, des hommes dévoués, laïques ou prêtres, sautent sur la première idée qui leur vient à l'esprit, s'imaginent que pour avoir réussi dans tel autre endroit elle réussira de même partout ailleurs, ou bien se convainquent bénévolement que le succès lui est assuré par le seul avantage d'être éclos dans leur cerveau. Ils installent l'affaire, la font marcher plus ou moins bruyamment, peut-être même avec un certain succès de début : puis, tout-à-coup, s'étonnant de la voir s'alanguir et se dissoudre, ils se découragent
et s'évanouissent en maudissant notre irréformable décadence.
Mieux vaudrait étudier les causes de cette déconfiture, et s'appliquer à discerner les conditions pratiques de milieu, les dispositions préparatoires, les diverses circonstances personnelles ou étrangères qui ont sourdement miné de si beaux projets, afin de remédier à ces défauts en remettant sur pied l'entreprise, pourvu naturellement qu'elle en vaille la peine. Telle est, d'ailleurs, la tactique des hommes dévoués en qui le dévouement ne nuit pas à l'intelligence.
§ V. — Discernement dam la conduite de Vœiivre. Un exemple après coup.
M. l'abbé Naudet nous en donnait dernièrement un exemple saisissant, bien que sans doute il ne pensât guère au principe que nous voulons établir ici. Dans l'Assemblée générale de l'œuvre des Cercles catholiques, à laquelle nous avons déjà fait allusion, il nous racontait, avec une bonhomie très spirituelle, comment et pourquoi il venait d'échouer d'une manière aussi funèbre qu'inatendue, dans la création d'une caisse populaire à Bordeaux. Confiant — et avec raison — dans l'opportunité et la bienfaisance de cette institution, il s'était mis à l'œuvre, avait trouvé une première mise de fonds — fonds perdus bien que prêtés, cela va sans dire — ; et immédiatement des gens avaient répondu de toutes parts à son appel. Les dépôts des petites bourses s'ac-
cumulaient, et les prêts allaient bon train. La confiance était dans toutes les âmes, à commencer par celle du fondateur. Au bout d'un certain nombre de mois, le roulement de fonds était déjà relativement considérable. Mais voilà que tout d'un coup la confiance disparaît, les dépôts cessent d'affluer, les débiteurs ne paient plus, la caisse finit par crouler, ayant juste de quoi parer aux graves inconvénients avec les fonds de garantie.
En homme avisé, l'abbé Naudet ne s'éternisa pas dans une morne stupéfaction : il se mit à rechercher les causes de cette catastrophe, que rien ne faisait prévoir. A force d'étude, il finit par en découvrir trois principales. La première, dit-il, c'est que nous avions eu la maladresse de ne pas faire le contrôle des nouveaux membres à mesure qu'ils se présentaient : nous possédions ainsi, sans nous en douter, une foule de gens tarés et insolvables. La seconde, c'est que j'avais négligé d'instruire la population avant de fonder la caisse : aussi bon nombre de ces naïfs ouvriers s'imaginaient avoir afl'aire simplement à une institution de charité, à laquelle on vient puiser sans scrupules, sans obligation de restituer les capitaux prêtés, les curés étant riches et destinés à soulager le pauvre peuple. Aussi, lorsque je recommencerai, aurai-je soin de préparer le quartier pendant une année entière, causant familièrement avec les gens, prenant en leur compagnie, s'il le faut, un verre au cabaret, leur expliquant que mes intentions, sans pouvoir être gratuites et prodigueS) sont conformes à leurs intérêts. J'aurai alors
SOUS ia main toute une population sympathique et no me me'nageant plus de surprises. D'ailleurs, nous prendrons des renseignements et exigerons des garanties. — Enfin, j'avais eu la vanité — ajoute-t-il simplement — de mettre mon nom en tête des prospectus : Dieu m'a puni. Il aurait mieux valu que je ne fusse point en évidence, et que les gens s'administrassent eux-mêmes.
A la bonne heure ! Voilà un esprit pour qui le discernement — au moins après coup — n'est pas un idéal intellectuel trop élevé. Et voilà en même tempe un caractère pour qui un simple échec n'est pas une épreuve insurmontable.
§ VI. — Discernement antérieur à faction : autre exemple après coup.
Mais si le discernement est une qualité de première valeur dans la constitution même des entreprises destinées au bien public, on peut dire qu'il est encore plus important pour le choix préalable de ce que l'on doit entreprendre, car rien n'est fâcheux comme l'application maladroite d'une prétendue œuvre de régénération à une population qui n'en éprouve pas le besoin, ou qui devrait être traitée, étant donnés son caractère, ses besoins, ses aptitudes, par un moyen tout différent.
« Aimez-vous la muscade ? On en a mis partout. » L'œuvre des Cercles catholiques est une excellente
chose en elle-même, pourvu toutefois qu'elle s'adapte à une population qui puisse en bénéficier. Mais, au moment de son apparition, éblouis par les magnifiques espérances qu'elle faisait concevoir, des esprits aussi inconsidérés que généreux s'imaginèrent de la répandre malgré tout dans les provinces rurales les moins capables de lui fournir des éléments et de profiter de ses avantages. Qu'est-il arrivé ? Il est arrivé, comme daiis le diocèse de Séez, qu'après une courte période de petite prospérité illusoire, les Cercles catholiques ont péri misérablement les uns après les autres, malgré le zèle certainement admirable qu'avaient dépensé les promoteurs du mouvement.
Une dose suffisante de discernement — difficile à vrai dire avant expérience — leur aurait fait comprendre que les conditions pratiques de la population dont ils pouvaient disposer ne pouvaient pas promettre une longue stabilité à ces institutions factices, et même n'en exigeaient aucunement l'iniliative. Un cercle n'a chance de prospérer qu'au milieu d'un quartier populeux : et il n'en existe pas trois dans le département de l'Orne. De plus, il faut qu'après le passage du fondateur les catholiques dévoués de la localité s'activent pour soutenir les résultats de son action : et ni le clergé, ni les fidèles de ces paisibles contrées ne sont préparés à cet insolite déploiement de zèle moderne. Enfin, le but de ces réunions d'hommes étant de les soustraire aux entraînements du cabaret et du plaisir, en leur offrant un lieu de récréation honnête et fraternelle, ce but n'est pas atteint dans de petits centres bien tran-
quilles OÙ de si détestables habitudes sont rares. Aussi un vénérable et saint prêtre nous a-t-il plusieurs fois raconté qu'un soir, visitant une brave femme, il se trouva tout étonné de la rencontrer seule, dans sa petite maison déserte, pleurant à chaudes larmes. 11 s'informa de la cause de sa douleur. — Ah ! Monsieur, répondit-elle, le Cercle catholique me vole mon mari cinq ou six fois par semaine, juste à l'heure où je pouvais le voir autrefois après le travail 1
Malheureusement, cet excellent prêtre, comme la plupart de ses confrères, croit devoir, en face de cette expérience sans succès dont les Cercles ont fait les frais sans en être les coupables, tirer la conclusion, évidemment trop étendue, que les œuvres catholiques et sociales, quelles qu'elles soient, sont une pure illusion. Voilà donc un diocèse entier qui, pour avoir une fois manqué de discernement, prend l'allure d'un homme au caractère peu équilibré, prompt à se persuader qu'il n'y a plus rien à faire, comme il avait été prompt à s'imaginer une régénération fantaisiste et impossible. La seconde erreur est bien pire que la première. Il y a d'autres moyens de régénération pour cette province, si celui-là ne vaut rien. Encore faudrait-il se donner la peine de les chercher et de les étudier.
D'où viennent ces fautes de jugement et ces erreurs de tactique ? De ce que l'observation réfléchie et l'analyse minutieuse n'ont pas précédé l'action. Un besoin très louable d'activité tourmentait de bonnes âmes : les voilà parties, sans trop savoir où elles aboutiront ; il leur suffit d'avoir saisi au vol une
194 l'esprit nodtead
idée aux belles apparences, aux grandes promesses, aux trompeuses séductions. Il fallait d'abord connaître le milieu, voir s'il était susceptible d'être renouvelé par cette idée : il fallait donc l'analyser de près, comme le médecin analyse une eau thermale et le tempérament qu'il projette de guérir avant d'appliquer le remède à la maladie.
§ VII. — Discernement dam les entreprises d'intérêt général : exemple préventif.
Si maintenant, des entreprises de détail, nous passons aux grandes tentatives de régénération générale, nous trouvons le même défaut de discernement, destiné à entraîner les même échecs.
Voici, par exemple, un livre nouveau, et des plus intéressants, qui propose un plan d' a organisation des forces conservatrices » en France. Certes, comme tout esprit animé d'un sincère désir de régénération publique, nous sommes remplis d'admiration pour le caractère généreux de l'auteur déjà bien connu ». Nous ne redoutons en aucune manière que les réflexions paisibles et impartiales auxquelles nous nous livrons à son sujet puissent lui paraître de nature à atténuer en quoi que ce soit notre sympathie et nos humbles mais sincères encouragements. Nous n'en sommes pas moins obligé de passer ses idées au crible de la
« M, CorliB chex Lecoffre, 1804.
critique, parce que la France a besoin avant tout d'idées justes.
Dans la brochure dont nous parlons, nous trouvons d'ailleurs deux questions, confondues par l'auteur avec le sujet principal, et que nous mettons tout à fait hors de cause, puisque nous avons fait notre possible pour les soutenir nous-mêmes. Ce sont, d'une part, la nécessité de l'action, et d'autre part le programme des idées et des œuvres '. Rien de ce que nous allons dire ne s'adresse à ces deux ordres de choses. Nous avons uniquement en vue le plan d'organisation proposé par l'auteur : encore ne disons-nous pas l'organisation elle-même, qui est nécessaire, mais le plan de cette organisation.
On invite les Français à s'organiser exactement de la même manière que les Belges ; et on les invite à s'organiser uniquement en vue des élections.
Eh bien ! ce sont là deux méthodes ou mobiles d'organisation qui nous semblent défectueux dans les conditions actuelles de la France ; ils peuvent, ils doivent avoir une certaine efficacité dans certaines conditions déterminées, mais il est illusoire d'en attendre le salut de la France par le triomphe des idées conservatrices.
L'état social de la Belgique et celui de la France sont essentiellement différents, sauf dans la région du Nord
* L'auteur cite comme modèle le « programme de l'Union démocratique chrétienne de Liège », qui nous semble excellent, à part quelques idées ou tendaDces que nous aurons à discuter plue tardi
français, qui participe aux conditions générales des Flandres : mais c'est également une erreur de proposer, comme on le fait fréquemment, au reste de la France d'imiter en tout point l'organisation des conservateurs du nord. Les Flandres, y compris la région française, sont un pays prospère, à la population très agglomérée, livrée presque exclusivement au commerce et à l'industrie, à tel point que la culture elle-même y donne des produits spécialement industriels : ce sont la betterave, le tabac, le houblon, le chanvre, toutes choses qui vont directement aboutir à l'usine. De plus, le caractère des habitants est économe, réfléchi et volontaire. Enfin les voies de communication y sont développées d'une manière tellement considérable sur un sol essentiellement favorable par son horizontalité absolue, que c'est peut-être le pays du monde le plus étroitement sillonné de chemins de fer. — Mais ces trois conditions économique, ethnologique et géographique sont loin de se retrouver dans l'ensemble de la France. Au contraire, sur trente-huit millions d'habitants, nous en avons au moins vingt-cinq, c'est-à-dire plus des deux tiers, qui résident dispersés à travers de petites communes rurales. La culture à laquelle ils se livrent ou les industries de petit atelier, le commerce de petite boutique qui occupent leur vie, ne déterminent point de grandes agglomérations industrielles avec toutes les conséquences sociales que ces agglomérations entraînent. Les moyens de communication, bien que très développés, sont encore lents et dispendieux pour le
temps et les ressources dont les Français disposent Enfin le peuple, comme on le sait, a la tête chaude et se montre aussi prompt à s'emballer que facile à se décourager.
La seule parité qui existe entre la France et les Flandres se rencontre dans nos centres urbains, qu'ils soient politiques, industriels ou commerçants. Certes, ce n'est point un élément à dédaigner, car il représente un peu plus du quart de la nation : et de plus, c'est là que s'élabore l'idée électorale et que s'en forgent les armes de combat. Dans ce quart ou ce tiers de la France, que l'on organise les forces conservatrices comme on nous le propose : à merveille, l'organisation est possible, et l'on pourrait obtenir quelques-uns des résultats obtenus en Belgique si la campagne était aussi bien conduite. Mais il reste les trois autres quarts ou les deux autres tiers du pays, ne l'oublions pas.
Dans celte immense majorité de la France, ni les comités locaux, ni les comités généraux, ni tout le mouvement que l'on recommande dans le programme en question, ne sont possibles, comme ils le sont en Belgique ou dans les centres populeux français.
Comment organiserez-vous des comités locaux dans ces trente mille communes rurales qui ne comptent que quelques centaines d'habitants ? Où trouver les hommes de bonne volonté qui consentent à s'occuper pendant des années de cette besogne, d'ailleurs audessus de leurs moyens ? C'est déjà bien assez, pour les individualités les plus éminentes, de remplir vaille
que vaille les fonctions d'adjoint et de fabricien. Non pas que nos braves paysans soient moins intelligents que l'ouvrier : mais, en vérité, ils ont autre chose à faire que de mijoter un plan électoral, et ils s'en moquent. Le comité local n'est possible que dans les petites villes de deux ou trois mille habitants au moins. Etablissez-le dans ces endroits, rien de mieux : ce doit être évidemment nécessaire. Mais faut-il espérer que ses membres, supposés déjà par pure hypotèse assez dévoués pour s'occuper activement des intérêts de leur localité, consentent à circuler de temps à autre à travers les communes environnantes pour y faire de la propagande ? Pure rêverie : nos gens ont autre chose à faire, par ce temps de souffrance générale où l'on n'a pas trop de loisirs pour s'occuper de ses propres intérêts. Quelques rares dévouements peuvent être suscités partout, mais nous n'aurons jamais une armée de héros.
Du même coup, Tautorilé et l'influence des comités régionaux et centraux se trouve considérablement diminuées. En Belgique, elles s'exercent par le contrôle des comités locaux, par le maniement des fonds, par toute une bureaucratie tendant à dresser l'état exact des consciences électorales, enfin par les subsides distribués à propos aux indigènes récalcitrants. Possible dans les villes françaises où les comités locaux seront constitués, ce contrôle, ce maniement de fonds, cette bureaucratie cadastrale, ces subsides opportuns ne concerneront en aucune manière les trente mille communes où le système n'aura pu s'installer. La
majorité des Français sera perpétuellement soumise à l'influence passagère du chaufl'age électoral qui remue ciel et terre quelques semaines avant le vote : l'état réel de nos populations nous réduit à cette misère. Le suffrage universel y sera toujours sujet, dans les pays comme le nôtre, où chaque commune isolée n'est pas pourvue d'une élite intellectuelle et financière, où de plus les communications exigent toujours la dépense de quelques francs et de quelques heures, non plus seulement de quelques centimes et de quelques minutes.
§ VIII. — Leçon que nous donne cet exemple: disposi' Hons du public â l'égard de la question électorale.
Nous ne sommes pas au bout des difficultés. Ce n'est encore là que la moindre différence qui existe entre la France et la Belgique. En voici une autre. Dans ce dernier pays, les gens portent un grand 'nlérét au suffrage universel. C'est une conquête qu'ils sont en train d'accomplir. Ne la possédant pas encore au complet, ceux qui se trouvent en droit de voter par suite de l'état de leur petite fortune considèrent ce droit comme une faveur dont ils sont fiers : il n'y a pas de danger qu'ils le laissent inutile I D'ailleurs, peuple neuf à ce point de vue des libertés démocratiques (au sens moderne), les Belges s'imaginent encore, comme nous autres il y a vingt ans, que le suffrage universel est la panacée de toutes les crises sociales.
que celte conquête est l'émancipation définitive de l'humanité et l'aurore de la prospérité générale. Ils se montrent donc naturellement ardents dans cet ordre d'idées. — Il n'en est plus ainsi chez nous, chacun le sait. Nous commençons, fort heureusement, à rejeter ces naïvetés parmi la collection des songes révolutionnaires et des utopies décevantes. Une expérience déjà longue nous a appris le cas que l'on doit faire des déclamations à l'aide desquelles nos politiciens avaient l'habitude de capter la confiance de leurs électeurs. Instinctivement, nous commençons à ne plus mettre nos espérances dans la question électorale. Aussi, l'action que nous pourrions exercer dans cette sphère sera toujours beaucoup moins considérable dans l'ensemble de la France que dans le pays flamand. 11 suffit de considérer ce chiffre énorme de trois millions d'abstentions constatées aux dernières élections, pour se rendre compte des dispositions publiques à cet égard. Il faut donc savoir compter avec les éléments moraux que fournit une population, et ne pas s'appuyer seulement sur le fonctionnement mécaniquement productif d'un système administratif une fois établi. Or, les dispositions morales de nos gens paraissent de plus en plus rébarbatives à ce point de vue. D'abord, devenus extrêmement défiants à notre égard par suite de la fausse interprétation que nos ennemis ont donnée de nos opinions politiques, il suffit que ce soient des conservateurs, à plus forte raison le clergé, qui leur recommandent une ligne de conduite et un candidat, pour qu'immédiatement ils accordent leur vote au
candidat représentant le parti opposé. Ils n'ont pas confiance en nous. Les francs- maçons les ont tellement bernés, qu'habitués à considérer comme la vérité exactement le contraire de ce que leur dit un politicien, ils refusent de nous croire lorsque nous leur affirmons l'intérêt que nous portons a leurs affaires, le dévouement avec lequel nous nous consacrerons à leur bien. Ils sont convaincus que tout cela recouvre une secrète manœuvre grâce à laquelle nous rétablirons les privilèges, la dîme et la corvée. Sans doute, une campagne électorale énergique et persévérante modifierait un peu ces dispositions ; mais il ne faut pas en attendre le salut définitif, comme on a pu l'espérer avec plus de raison en Belgique.
Nous ne voudrions pas que personne se méprit sur nos intentions. Nous aussi nous désirons de toute notre âme la régénération de la France. Nous voulons seulement chercher les vrais moyens de l'accomplir : et nous estimons que c'est rendre un service aux hommes dévoués, que de préciser exactement la valeur des moyens proposés de côté et d'autre, afin de les empêcher de se fourvoyer encore une fois dans une campagne inconsidérée, pour se décourager en voyant l'insuccès répondre à leurs efforts.
Notre opinion n'est pas que l'insuccès serait absolu. Loin de là, l'organisation proposée obtiendrait des résultats considérables, par l'influence qu'elle exercerait dans les centres urbains. Nous tenons à faire remarquer seulement qu'elle serait à peu près nulle dans les campagnes. Par conséquent il nous parait à nous aussi
nécessaire d'organiser activement des comités électoraux conservateurs partout où ce sera possible ; mais nous avons cru devoir attirer l'attention sur la mesure modeste de résultats que nous pouvons rêver, comparativement aux résultats obtenus ailleurs.
§ IX. — Autre conséquence : véritable manière de préparer les élections.
Un tel jugement ne porte pas sur le programme d'action sociale comprenant le double système de l'enseignement populaire par les conférences, le journal, la presse, et de l'assistance des classes laborieuses par les institutions économiques. Voilà ce que nous considérons comme ve'ritablemant utile et fécond. Le mouvement en est lancé en France. Peut-être serait-il dangereux d'en détourner les esprits par la proposition d'une organisation électorale administrative et factice.
Un seul système nous paraît sérieux quand il s'agit de gagner la confiance des gens : c'est de leur rendre service, de travailler activement à leurs intérêts. Le jour où tous les prêtres, où tous les catholiques influents auront organisé quelque oeuvre utile physiquement ou moralement à la population qui les entoure, ils tiendront cette population entre leurs mains, ils la feront marcher aux urnes comme un seul homme : il n'y aura pas besoin, étant données les bonnes dispositions dont elle est encore animée au fond, il n'y aura pas besoin de l'enrégimenter dans les cadres d'une
discipline électorale. Toujours elle se défiera de celte discipline, se montrera rebelle à l'action des comité'», parce qu'elle 5^ sentira un but exclusivement politique sans en recevoir d'autres bienfaits que de belles paroles et quelques verres de vin. Toujours, au contraire, elle se montrera fidèle et dévouée aux gens positifs qui, pendant de longues années, se seront appliqués à soulager ses besoins, à faire prospérer ses affaires : le moment de l'élection venu, elle les croira sur preuves faites lorsqu'ils lui garantiront leur intention de travailler à ses intérêts en politique comme ils l'ont fait dans la vie civile. Il suffit de voir ce que réalisent les pires ennemis de la France avec ce système. Un Wilson, après tant de hontes et de concussions, est bien parvenu à se faire réélir dans la circonscription de Chinon. On s'exclame généralement devant la dépravation du sens public, et l'on croit devoir attribuer cette surprise à des manœuvres sans frein de corruption et de chantage. Il y a peut-être un peu de cela . mais nous avons entendu un ecclésiastique du pays nous affirmer que le succès du candidat était dû avant tout à son intelligente et infatigable activité dans ses entreprises industrielles, commerciales et financières, aux avantages positifs que les gens recueillaient à son service, aux fondations de tout genre qu'il avait su organiser pour la prospérité morale et matérielle de la région, à l'affabilité, à l'apparent dévouement qu'il témoignait à chacun. Bref, cet homme a rendu service à ses électeurs : les électeurs n'ont pas hésité à voter pour lui. Faisons de même, et la victoire est à nous,
sans que nous ayons besoin de ces comités compliqués, qui absorberaient notre attention, notre initiative, notre temps et nos ressources en nous détournant de l'action pratique, matériellement bienfaisante, et toujours destinée à triompher par elle-même.
Au reste, il y a une autre considération qui doit frapper tout esprit sérieux. L'organisation que l'on nous propose ne semble viser qu'un but électoral. Ce serait à croire qu'aux yeux des conservateurs l'élection de députés conservateurs est la seule et unique solution, le souverain remède aux maux de la nation. Malheureusement, leur attribuer cette opinion ce n'est pas les calomnier. Ils se reposent, ils chantent l'hymne triomphale de la victoire définitive, quand ils ont pu conquérir ce simple rouage du fonctionnement social, qui s'appelle le Gouvernement. C'est étrangement s'illusionner sur la constitution réelle des sociétés, sur leurs besoins fondamentaux et pratiques. Ou plutôt, c'est pousser jusqu'aux extrêmes limites de l'aveuglement cette vieille illusion des Français, qu3 trois siècles d'expériences néfastes n'ont pu leur enlever, illusion d'après laquelle l'Etat peut à lui seul se charger de la prospérité universelle, remédier à toutes les misères, parer aux difficultés les plus colossales et les plus multiples.
Nous n'avons pas à réfuter ici cette vieille conception, si étroite malgré ses apparences de grandeur, si fausse et si pernicieuse malgré son air de puissance et de paternité. Il serait temps, cependant, de rejeter loin dans les rêveries du passé le fantôme décevant de
l'Elal-dieu, de l'Etat-trésor, de l'Elat-magisler, nourricier, tuteur, juge et pontife à la fois. N'en déplaise à nos honorables de'putés ou candidats conservateurs, non, leur rôle n'est pas si brillant et si bienfaisant qu'ils se l'imaginent : dans quelques pages nous allons en chercher la raison.
Portons au contraire notre attention sur les organisations économiques qui subviennent aux besoins matériels du peuple et sur les œuvres de divers genre qui subviennent à ses besoins moraux : voilà ce qu'il importe de considérer au premier plan, parce que c'est vraiment là être utile à la nation. Ce n'est plus se servir d'elle comme d'un jouet en vue d'un but électoral : ce but électoral fût-il lui-même, dans notre intention, destiné à gérer parfaitement les vrais intérêts de la nation, il comporte toujours aussi notre satisfaction personnelle, la joie et les avantages inhérents à la possession du pouvoir, les faveurs et les privilèges qui seraient bientôt concédés, malgré notre impartialité, à notre parti et à nos amis. Non, Tapplication de tous les honnêtes gens aux œuvres d'enseignement et aux œuvres économiques serait directement et exclusivement ordonnée en vue du bien public, par la meilleure façon de procurer le bien public, en procurant individuellement le bien des citoyens qui composent le public. Voilà pourquoi ce système est encore le meilleur. Au surplus, il conduit de lui-même et bien plus sûrement au succès électoral, par le jeu naturel, spontané, tout à fait humain, des intérêts satisfaits et de la sympathie conquise : tandis qu'un mécanisme
électoral est toujours factice et n'exerce qu'une action aléatoire, superficielle et temporaire.
§ X. — Deux autres éléments de la méthode.
Après avoir fait ces de'clarations, nous voudrions pouvoir nous arrêter aussi longuement sur les deux éléments de la méthode qui doivent compléter immédiatement le discernement : à savoir, l'enchaînement logique et la compréhension totale. Mais nous avons hâte d'arriver aux deux suivants, qui sont beaucoup plus importants.
Disons seulement que sans logique patiente et bien coordonnée, de même sans largeur de vues, sans esprit de synthèse, sans impartial libéralisme, il est impossible d'espérer un succès, je ne dis pas définitif et complet, mais simplement en rapport avec les efforts tentés.
Rien pourtant n'est plus commun que les esprits brouillons et rien n'est plus terrible que les esprits exclusifs.
Il faut savoir mettre en œuvre, simultanément dans l'ensemble du plan, mais progressivement dans le détail de son exécution, les divers moyens d'action dont nous avons parlé, en donnant à chacun son rang propre, son développement juste et normal, sa valeur précise et subordonnée, si l'on veut qu'il produise son plein effet et que le résultat atteigne toute sa puissance.
Les uns n'espèrent que dans la politique; les autres ne
lui reconnaissent aucune influence. Ils ont également tort, chacun à leur manière. Très certainement, nous ne pourrons améliorer la situation dans une mesure satisfaisante, tant que la législation qui nous écrase ne sera pas changée, tant que nous n'aurons pas une majorité hardie décidée à proléger sous l'égide du gouvernement le parti de l'ordre, de la justice et de l'honnêteté publique, tant que la loi n'aura pas donné aux initiatives privées et locales, de même aux groupements professionels, la liberté et les garanties nécessaires, tant que nos représentants n'auront pas réalisé toutes les réformes qui dépendent de l'Etat. Mais, par contre, nous sommes condamnés à nous laisser endormir en de déplorables illusions, tant que nous ne serons pas décidés à restreindre dans ces limites essentielles les attributions politiques, tant que nous ne serons pas entrés dans la voie des activités individuelles et locales, travaillant chacun dans notre petite sphère pour collaborer ainsi à la prospérité universelle, comme l'abeille qui construtit son unique alvéole collabore à la prospérité générale de la ruche.
De même en est-il pour tous les autres moyens de perfectionnement et de régénération. Telle personne ne veut croire que dans l'efficacité de la presse ; telle autre dans celle des syndicats ouvriers ; une troisième dans les comités électoraux... Ayons l'esprit un peu plus ouvert, comprenons que toutes ces choses se complètent, se supposent, s'enchaînent, et ne peuvent réussir que si elles sont soutenues les unes par les autres dans une organisation méthodique.
Naturellement, un seul et même individu ne peut mener toute cette artillerie de front. Un canonier n'est pas de trop pour chaque pièce. Il est rare, à moins d'aptitudes spéciales, qu'un même homme puisse être à la fois conférencier de mérite et gérant d'une banque populaire, ou bien diriger avec succès un journal local tout en s'occupaut activement des ouvriers de son usine. Chacun doit choisir une occupation déterminée. Mais ce qu'il faut savoir, c'est estimer comme ils le méritent les efforts de son voisin ; c'est discerner les besoins auxquels on ne subvient pas soi-même, et engager quelque autre homme d'initiative à s'en charger ; c'est, pour les quelques esprits influents qui sout à même de diriger tout un mouvement régional, de savoir embrasser d'un coup d'œil vaste et diriger d'une manière systématique toutes les activités locales^ afin d'en obtenir le résultat total et complet.